samedi 31 mai 2014

Bon voyage



Mercredi dernier, à Cambrai, c'était ma dernière conférence de l'année scolaire au sein de l'UTL, Université du Temps Libre, avec un sujet de saison à un mois des vacances d'été : à quoi bon voyager ? (en vignette, une partie du groupe d'étudiant(e)s). Justement, nous allons nous retrouver demain, à Paris, pour notre petit voyage annuel, et une visite guidée, par mes soins, du cimetière du Père Lachaise, un de mes exercices préférés. Bon voyage !



F'Aisne



J'ose le jeu de mots, inspiré de la campagne publicitaire du Conseil général. Autant en rire (jaune) : notre département est le plus lepéniste de France ! C'est pourtant une vieille terre de gauche, républicaine et maquisarde. Qu'est-ce qui s'est passé pour en arriver là ? Le pire serait le déni. Nous avons tous notre part de responsabilité : partis progressistes, syndicats, associations d'éducation populaire (je ne parlerai pas de la droite et de ses réseaux, je n'aborde dans ce billet que la famille : chacun doit faire le ménage chez soi).

L'éducation populaire ? J'en suis depuis 15 ans, très activement. J'ai sillonné le département, organisé et animé des tas de manifestations pour promouvoir la tolérance, l'antiracisme, la citoyenneté. Pour déboucher sur une extrême droite à 40% ? Non, il y a quelque chose qui ne va pas, qu'il faut d'urgence interroger, pour agir sans doute autrement (à la tête de la FOL, Fédération des oeuvres laïques de l'Aisne, je n'ai pas le sentiment d'être allé au bout de ce qu'il aurait fallu, en matière de modernisation). Et surtout ne pas se défausser sur la protestation sociale prétendument légitime, l'impopularité actuelle du gouvernement, le rôle des médias ou je ne sais quelle autre excuse trop facile. C'est bien le coeur de gauche qui est atteint, remis en cause. Et nous ne sommes peut-être pas, hélas, au bout de nos peines ...

Au plan politique, les 5 plus grandes villes de l'Aisne échappent au parti socialiste. Ce parti d'élus ne peut compter que sur le Conseil général pour asseoir son influence électorale. Sauf que le département est voué, à terme, à disparaître. Pas de quoi motiver et mobiliser les troupes, on le sent bien à l'atmosphère qui régnait dans l'assemblée départementale, lors de sa dernière séance. Alors, il ne reste plus que l'appareil socialiste comme épine dorsale de la gauche. Mais qui ne pourra pas demeurer en l'état, qui devra se montrer plus offensif, plus conquérant, plus présent sur le terrain.

Par exemple, aucune manifestation n'a été organisée dans l'Aisne ce jeudi, en protestation au Front national : ce n'est pas facile, je le conçois ; mais il faut absolument agir, d'une façon ou d'une autre, trouver sans doute des formes nouvelles de mobilisation et de présence. Améliorer aussi, bien sûr, la communication en direction des médias. Bref, ne plus se contenter d'un réseau d'élus qui gère essentiellement les investitures aux élections, activité précieuse et indispensable, mais qui ne peut pas être exclusive. Il faudra certainement des années pour remonter la pente, ne plus laisser la première place dans l'Aisne au FN.

vendredi 30 mai 2014

Mourir à 53 ans



J'ai appris, stupéfait et attristé, la mort de Thierry Lefèvre, ancien maire de Pontruet, conseiller général et homme de gauche. La dernière fois où je l'ai aperçu, c'était au Salon du Livre de Noël, à Saint-Quentin, quelques semaines après sa tentative de suicide. Une mort naturelle, a dit le médecin : c'est une expression légale à laquelle on se fait difficilement. Toute mort semble prématurée, inacceptable, dramatique, pas naturelle, mais encore moins quand elle frappe un homme de 53 ans.

Je laisserai à d'autres, plus informés que moi, faire demain le bilan de l'action de Thierry Lefèvre. Mais lorsqu'on se fait élire maire et conseiller général, qu'on devient vice-président de l'assemblée départementale, c'est qu'on a réussi sa vie politique. Et je sais que Thierry était très apprécié par la population, qu'il bénéficiait d'une vraie popularité. L'affaire de Valor'Aisne l'avait, de fait, beaucoup affecté. Mais ce n'est après tout qu'une affaire parmi d'autres, auxquelles beaucoup d'hommes politiques sont confrontés dans leur carrière, et qui jusqu'à présent n'a pas eu de suites publiques. Lui n'a sans doute pas vécu les choses comme ça, mais plus douloureusement.

Cette disparition qui accable et émeut me conduit à livrer quelques pensées sur la fragilité de l'homme politique. C'est un monde où il faut être inoxydable, le plus cruel des mondes, parce que tout ou presque est permis et que tout ou presque est public (c'est la grande différence avec le monde privé ou professionnel, qui ne sont pourtant, eux aussi, pas toujours très tendres, les êtres humains étant ce qu'ils sont). Celui qui s'engage dans le combat politique sait normalement que ce sera très difficile, que rien ne lui sera épargné (c'est pourquoi très peu finalement font le pas, sachant qu'ils ont plus à perdre qu'à gagner). A mon petit niveau, je vois bien à quel point il est difficile, sinon impossible, de maintenir le débat politique à une confrontation d'idées, sans glisser dans les attaques personnelles, plus ou moins féroces.

Mais l'homme politique aura beau être politique jusqu'au bout des ongles, il ne cessera pas d'être un homme, avec ses fragilités, ses faiblesses, parfois son désespoir. La journaliste Christine Clerc vient de publier un livre révélant que le grand De Gaulle avait songé mettre fin à ses jours, de découragement. On sait aussi que François Mitterrand, après l'affaire de l'Observatoire, avait de sombres idées en tête. Même les plus forts ont failli craquer.

Je laisse au décès de Thierry Lefèvre, mon camarade et mon collègue, tout son mystère, que nous devons respecter, et ne même pas chercher à interroger. Mais une part de moi-même se révolte, n'accepte pas cette mort, la juge anormale, toute naturelle qu'elle est. J'imagine, je suppose la solitude et la souffrance de Thierry, de cette fin de vie. On se sent impuissant face à ces choses-là, on se scandalise du cours irréversible de l'existence. Comme j'ai horreur des formules convenues ou des hommages de rigueur en pareilles circonstances (ils sont pourtant inévitables et nécessaires, comment faire autrement ?), j'ai voulu livrer ce soir ce que j'avais sur le coeur, cafardeux, irrationnel : non, mourir à cet âge, à mon âge, ce n'est pas possible, ce n'est pas naturel, même quand c'est explicable. Salut Thierry !

Pauvre République !



La mesure est passée inaperçue. Il est probable qu'elle ne choquera personne. C'est pourtant un événement important, un tournant dans l'histoire de la République, une sorte d'offense ou d'atteinte au régime. La réforme semblera anecdotique : elle est pourtant révélatrice d'un changement de moeurs politiques. C'est un signe des temps, et de mauvais augure. De quoi s'agit-il ? D'une simple modification administrative, d'une petite transformation du règlement intérieur de l'Assemblée nationale : les parlementaires ne pourront plus invectiver bruyamment les orateurs, sous peine de recevoir un avertissement et une sanction en cas de récidive, un retrait sur salaire. C'est la fin de ce qu'on appelle le chahut parlementaire.

Cette mesure devrait normalement déclencher un véritable scandale, susciter un soulèvement démocratique. Hugo, Zola, Gambetta, Clemenceau doivent se retourner dans leur tombe ou dans leurs cendres. Les grands orateurs de la IIIe République, qui se présentaient devant l'hémicycle comme devant un océan dans la tempête, qui le bravaient fièrement, n'en croiraient ni les yeux, ni leurs oreilles : l'interdiction, d'un trait de plume et dans le silence général, d'une institution dans l'institution, la bronca, le brouhaha, la fureur parlementaire.

C'est très grave, d'un sens politique et même philosophique insoupçonné. Sous couvert de discipline, de bienséance, de confort d'écoute des spectateurs (ce sont surtout les séances télévisées qui sont visées), le principe républicain est mis à mal. Réfléchissons. D'abord, si ce chahut parlementaire existait depuis longtemps, depuis toujours, depuis la création de la République, ce n'était pas sans raisons profondes, c'est qu'il était lié à son fonctionnement. On ne met pas impunément un terme à une tradition.

Que signifiait-il ? Que l'enceinte parlementaire n'est pas un lieu sacré, dans lequel les interventions orales exigent le silence, le respect et l'admiration. La chambre parlementaire n'est pas une salle de classe, un temple maçonnique ou un édifice religieux : nul n'y est tenu d'écouter, d'approuver ou de ne pas couper. Au contraire, c'est le lieu d'expression de la souveraineté populaire, qui crie, se révolte ou désapprouve en lisant le journal ou rédigeant son courrier. Vouloir soumettre les parlementaires à des règles de politesse, aux convenances bourgeoises, à un ordre collectif, à une soumission du moins formelle à l'autorité, c'est faire un contresens sur l'institution, c'est fausser sa représentation aux yeux des citoyens, c'est détériorer encore plus l'image de la République, en croyant banalement la restaurer.

Qu'est-ce que la République ? Un régime qui établit les désaccords, qui reconnaît les conflits, qui admet la diversité des opinions, qui fait de tous ces inconvénients des avantages, qui transforme ces freins en moteur de la vie publique. Le chahut parlementaire en est la vivante et criante illustration. Un Parlement sans pupitres qui claquent, sans noms d'oiseaux qui volent, sans orateurs empêchés de poursuivre parce que le ton monte comme la houle, c'est la fin du Parlement.

L'hémicycle, c'est le réceptacle, le défouloir, la purgation de toutes les passions politiques. Si vous le normalisez, l'aseptisez, le mettez sous antidépresseurs, vous verrez ces mêmes passions resurgir et éclater ailleurs, dans la rue par exemple. L'une des raisons, ce n'est hélas pas la seule, de l'incroyable et dramatique succès du Front national dimanche soir, c'est que le langage politique s'est technocratisé, lissé, dépassionné : la violence, inhérente à l'activité politique, est désormais le fait presque exclusif des extrémistes, au premier chef de l'extrême droite. Beaucoup de Français se reconnaissent plus facilement dans une parole vivante, fougueuse, imagée, au contenu hélas détestable.

La répression du chahut parlementaire va dans le sens de l'antiparlementarisme. Autrefois, on s'amusait des roupillons de Raymond Barre sur son siège. Ce n'était pas bien méchant. Un degré supérieur a été atteint avec les images d'un hémicycle déserté lors de certaines séances, alors que l'explication ne devait rien à un coupable absentéisme mais au travail en commission qui, lui, n'est pas public. C'était déjà progresser dans l'antiparlementarisme ordinaire. Avec les protestations devant la zizanie parlementaire qui ont conduit à son interdiction, nous atteignons un triste sommet. Qu'on se souvienne qu'un sale petit film de propagande, tourné sous le régime de Vichy, montrait le Parlement peuplé d'animaux s'agitant et hurlant : déjà, les antirépublicains de l'époque n'aimaient pas. C'est dommage qu'aujourd'hui, d'une certaine façon, on leur donne raison. Pauvre République !

jeudi 29 mai 2014

Les trains de Saint-Martin



Ceux qui pensent que les politiques ne se mobilisent que durant les périodes électorales ont tort. La preuve, ce matin, à l'inauguration du Salon du train, boulevard de Verdun, à Saint-Quentin, organisé par l'Association pour le développement du quartier Saint-Martin (vignette 2, aperçu général). On est pourtant un jour férié et au début d'un week-end prolongé, mais les élus étaient au turbin. Les résultats de dimanche soir et l'actualité nationale mouvementée inciteraient-ils à se montrer, à occuper le terrain ? A moins que ce ne soit tout simplement la passion du train qui les motive ? Toujours est-il que cinq adjoints, pas moins, étaient présents, une conseillère générale, une vice-présidente du Conseil régional, plusieurs conseillers municipaux et même des anciens conseillers municipaux !

A ma droite : Marie-Laurence Maître, Colette Blériot, Dominique Fernande, Monique Bry, Thomas Dudebout, Freddy Grzeziczak, Bernard Delaire, Pascale Gruny, Denise Lefebvre, Stéphane Lepoudère, Alain Gibout. A ma gauche : Anne Ferreira, Jean-Claude Capèle. C'est ce qu'on appelle, en politique, un rapport de force ... ou de faiblesse, tout dépend le point de vue. Freddy portait l'écharpe bleue de la campagne de Xavier Bertrand. Va-t-il la garder jusqu'à la prochaine municipale ? Jean-Claude Capèle m'a fait gentiment savoir qu'il n'avait pas apprécié mon billet sur le résultat des élections à Gauchy, où je déplorais son manque de leadership. Il m'a rappelé qu'il était militant depuis 37 ans et que je le connaissais mal. Je veux bien le croire, j'en prends acte. En tout cas, mon objectif en politique n'est pas de blesser les hommes, mais de débattre des idées. Il m'a quitté avec un "sans rancune" qui m'a rassuré : ouf, pas de fâcherie entre nous !

Parmi les exposants, Benoît Cloux, qui nous vient d'Epernay, propose deux superbes maquettes : l'une d'une fête foraine (vignette 3), l'autre, plus originale et pleine d'humour, s'intitule "Camelote" et reproduit une scène de la série télévisée Kaamelott, fabriquée avec du matériel de récupération ! Il fallait y penser ... Mais ma préférée, et je ne suis sans doute pas le seul, c'est le réseau ferré construit sur une quinzaine d'années par André Pinat, époustouflant de précisions et de menus détails, jusqu'aux gyrophares qui clignotent vraiment ou au panneau publicitaire qui tourne sur lui-même (vignette 4). Le travail atteint un tel degré de perfection que, vu de près, on se croirait dans un paysage très crédible de film (avant le numérique, les effets spéciaux faisaient appel à de pareilles maquettes, qui sont criantes de vérité). André et son épouse habitent à Orléans, ont passé les 80 ans mais sillonnent la France pour exposer. Il a obtenu le premier prix au Salon de Paris. Quelle passion, quelle patience !

De nombreux membres de l'association du quartier Saint-Martin étaient évidemment présents : son président Claude Cartigny, Jean-Marie Ledoux (vignette 1, tous les deux à droite de Claude Guitard, l'un des exposants, au micro, lors des allocutions officielles), Marcel Ouillon, Gérard Ervet, Madeleine Marchandise. Ils vous invitent à les retrouver, salle de Verdun, jusqu'à dimanche soir. L'entrée est au prix modique de deux euros. N'hésitez pas, c'est tout simplement merveilleux.

mercredi 28 mai 2014

Les jours heureux de la gauche



Hier soir, au cinéma de Saint-Quentin, l'ARAC (association républicaine des anciens combattants de l'Aisne, proche du PCF) organisait une soirée-débat autour du documenairet de Gilles Perret, "Les Jours Heureux", qui traite de la naissance du CNR, Conseil national de la Résistance, à partir de 1943. J'ai bien aimé le côté historique, mais les interventions d'hommes politiques actuels à la fin du film (Hollande, Copé, Bayrou, Mélenchon, Dupont-Aignan) font un peu décalées, limite risibles.

Le profil de salle était très intéressant : à gauche, bien sûr, mais atypique. D'abord l'organisateur : Antoine Crestani, de l'ARAC, connu en ville comme le loup blanc, communiste convaincu mais en bons termes avec la Municipalité (Pourquoi pas ? On n'est plus en guerre, on est revenu en République ...), membre du mystérieux Club 33. Le Front de gauche faisait partie des puissances invitantes : c'est pourquoi Alix Suchecki, adjointe de l'ancien maire Le Meur, était présente, ainsi que René Jaffro, secrétaire de la section communiste de Gauchy, et Michel Gobeau, ex premier secrétaire fédéral de l'Aisne. Mais personne de la section de Saint-Quentin, ni Corinne Bécourt, ni Olivier ou Jean-Luc Tournay (c'est la plaie de la gauche locale : t'es pas mon copain, je viens pas ! Quand comprendront-ils, tous, qu'on ne gagnera jamais comme ça ? Mais ont-ils envie ?).

Pas la queue d'un socialiste non plus, comme d'hab (à part bibi et sa moitié). En revanche, les lambertistes étaient là, Michel Aurigny, ancien conseiller municipal, et sa moitié, non pas par le biais du POI (Parti ouvrier indépendant), mais de la LP (Libre Pensée), orga partenaire de la manifestation. Certains étaient venus de loin : Olivier Lazo, président d'honneur de la Ligue des Droits de l'Homme de l'Aisne, très actif sur Laon, atypique lui aussi : sa médiatisation lui vaut quelques déboires auprès de certains camarades qui n'apprécient pas trop la fréquentation des journalistes (ça ne vous rappelle pas quelqu'un sur Saint-Quentin ?). Le maire UMP de Laon aurait bien aimé l'avoir sur sa liste ; mais l'homme de gauche a dit non !

Jean-Michel Wattier est maire de Montigny-sur-Crécy, socialiste carté, suppléant du député René Dosière, socialiste exclu (ne me demandez pas pourquoi l'un est toujours au parti et l'autre n'y est plus : la politique est une chose compliquée ...). Michel Boulogne est, lui, l'ancien maire de Roisel, toujours conseiller général de la Somme, et socialiste dissident, aile gauche.

Bref, tout ce petit monde faisait un joli plateau, atypique comme je l'ai dit, et la cerise sur le gâteau, mais moins rouge que les autres, c'était peut-être bibi. Qu'est-ce qui nous rapproche tous, dans cette salle obscure alors que pas mal de Français, y compris de gauche, sont à la même heure devant leur télé à regarder le foot ? Sans doute une certaine nostalgie de ces "Jours Heureux" qu'évoque le documentaire, ces temps où la gauche était puissante, influente, gouvernante, à la Libération, au côté de De Gaulle. Où la gauche était encore la gauche ? Certains ont dû le penser, en oubliant un peu vite qu'elle était aussi à l'époque terriblement stalinienne.

Un qui n'a pas oublié, parce que ce n'est pas le genre de la maison Lambert, c'est Michel Aurigny, qui a rappelé que le programme du CNR, l'alliance De Gaulle-Duclos-Thorez, ont rétabli "l'Etat bourgeois". De fait, ce programme est réformateur, mais pas révolutionnaire : les nationalisations sont limitées, elles ne sont pas conçues dans une finalité communiste mais pour sanctionner le patronat collabo et faire redémarrer l'économie. Le CNR ne remet pas en cause la colonisation et l'Empire français : on a retenu aujourd'hui la Sécu, on a oublié ses silences sur le reste. Aurigny en conclut qu'il faut, aujourd'hui, "détruire" l'Union européenne : c'est le point de vue du révolutionnaire, et là, pas du tout le mien.

C'est très curieux : depuis une vingtaine d'années, ce programme du Conseil national de la Résistance est devenu un élément identitaire pour une partie de la gauche. Dans les années 60-70, je n'en entendais pas parler, les références étaient ailleurs, dans une période pourtant beaucoup plus révolutionnaire qu'aujourd'hui. Et puis, est-ce qu'on prépare l'avenir en s'appuyant sur un texte d'il y a 70 ans, aussi honorable soit-il ? On a largement surévalué, je dirais même surjoué cette référence, qui se comprenait dans le contexte de l'époque : elle était novatrice, mais pas non plus radicale, contrairement à ce qu'on laisse croire maintenant. Les américains n'auraient jamais laissé s'établir une société socialiste à l'ombre de leurs bases militaires ! De Gaulle n'ont plus n'aurait pas accepté.

La preuve de l'exagération et de l'instrumentalisation du texte du CNR, c'est que tous les hommes politiques, de l'extrême droite à l'extrême gauche, le défendent et le vénèrent (ça n'a donc plus aucun sens). Il est devenu un fétiche, un talisman, un grigri qu'on agite, la gauche sans doute pour compenser sa perte d'identité et se réfugier ainsi dans le passé, au lieu de faire l'effort intellectuel de penser une social-démocratie conséquente et moderne. Respect pour le programme du CNR, les hommes qui l'ont rédigé l'ayant fait au risque et parfois au sacrifice de leur vie. Mais les jours heureux qui attendent la gauche sont devant elle, par derrière.


En vignette, Antoine Crestani, à gauche, en compagnie de Patrick Statt, secrétaire national de l'ARAC.

mardi 27 mai 2014

De l'argent, du pouvoir et des larmes



Je n'ai pas envie aujourd'hui d'incriminer Jérôme Lavrilleux ou d'ironiser sur les malheurs de l'UMP. Que le premier parti d'opposition soit confronté à une grave crise interne, c'est toute la démocratie qui en pâtit. Nous avons assez donné dimanche soir, non ? Le seul gagnant de toutes ces histoires, c'est hélas le Front national.

Mais quelles histoires, au juste ? J'ai vu hier soir, comme tout le monde, Jérôme Lavrilleux à la télévision, ses explications, son émotion. Je ne suis pas un sentimental, et je sais qu'en politique on peut jouer la comédie. Et puis, quand on choisit d'être, comme lui, un homme public, on prend le risque de voir son nom, parfois son honneur, jetés en pâture. Mais je fais crédit à Lavrilleux de sa sincérité et de sa souffrance, de ses nuits où il peine à trouver le sommeil.

Que s'est-il donc passé pour en arriver là ? Une histoire d'hommes, d'argent, de pouvoir. J'imagine fort bien : la campagne, le combat, la hantise de la défaite, mettre le paquet pour gagner, paquet de fric, bien sûr. L'argent file, on ne fait plus attention, on se dit qu'on verra après, après la victoire, qui ne vient pas. Jérôme Lavrilleux est fidèle, zélé, professionnel, à Jean-François Copé comme en son temps, à Saint-Quentin, à Pierre André. Le dépassement des comptes de campagne, les facturations indues, il prend tout sur lui, il assume, il a toujours protégé ses chefs. Ce n'est pas pour lui de la malhonnêteté, mais un sacrifice.

Surtout, à un certain moment, à un certain niveau, l'argent ne veut plus rien dire, les chiffres défilent, par millions, sous vos yeux, sur des papiers ou des écrans, dans une espèce d'irréalité, une pure abstraction au sein de laquelle on pense que tout est possible. La vie ne vous rappelle plus à l'ordre, les limites reculent presque à l'infini. Avec les comptes, on ne se rend plus compte de rien. Hypothèse : Sarkozy a le même rapport à l'argent, frénétique et insouciant, que Strauss-Kahn au sexe. Fric, cul, pouvoir : c'est le cocktail infernal.

J'observe le visage de Jérôme Lavrilleux : si fin, si doux, avec un long corps frêle, un peu courbé, juste un peu de barbe pour faire viril. Qui est-il exactement ? Fils de petit garagiste, il est devenu proche conseiller d'un chef d'Etat : c'est fort, non ? Il ressemble plus à un ange qu'à un démon. Pourtant, ce n'est pas un enfant de choeur, mais un bébé-flingueur de Copé, quand il a fallu s'emparer de la direction de l'UMP contre Fillon. Comme aucun d'entre nous, là où il est, il n'est innocent. Mais sa sincérité et sa douleur ont le mérite de le sauver. Courage, Jérôme, il reste tant de nuits dans l'existence où vous pourrez retrouver le sommeil ...


Le FN hors la loi



A Saint-Quentin, un Conseil municipal le lendemain des élections européennes, avec un FN premier parti de la ville, ça promettait ! En fait, non : la séance a été expédiée en un peu plus d'une heure, sans vraiment d'affrontements. Olivier Tournay (PCF) a joué son rôle désormais bien rodé d'opposant principal à Xavier Bertrand, en intervenant sur plusieurs dossiers. Côté socialistes, il y a eu des prises de parole en douceur de Marie-Anne Valentin et Jacques Héry : pas de quoi inquiéter le maire.

Surprise en revanche chez Carole Berlemont, qui s'est livrée, en toute fin, à une critique en règle de la politique scolaire de la Municipalité. Peut-être que la discrète et gentille va devenir la méchante de l'équipe ? Il faut toujours quelqu'un pour tenir cette fonction dans un groupe politique. Affaire à suivre. Xavier Bertrand, lui, n'a pas aimé, surtout le ton employé. La riposte n'a pas tardé, en déplaçant le débat en direction du gouvernement : "Vincent Peillon se souciait plus de sa notoriété que de l'intérêt des enfants", "le socialisme a oublié d'être populaire depuis longtemps", "courage et socialisme n'ont rien à voir", etc, etc.

Mais le plus intéressant de la très courte soirée a été l'intervention du Front national. C'est la première fois depuis son élection que l'extrême droite prenait la parole aussi longuement et aussi techniquement. Sur quel sujet, à votre avis ? La défense des contrevenants aux règles du stationnement, qui envoient un recours pour contester leur PV. Avec la verbalisation électronique, ce sera plus difficile, les délais moins avantageux, on ne pourra plus solliciter un élu pour "faire sauter la contravention", tout est centralisé sur Rennes. En bons fachos, les élus frontistes défendent la loi, l'ordre et l'autorité quand ils frappent les immigrés. Mais les automobilistes récalcitrants ou négligents, eux, le FN les soutient. Bel exemple de moralité et de civisme ! Espérons que l'extrême droite perde très vite son premier rang électoral, que dimanche dernier ne soit plus qu'un mauvais souvenir.

lundi 26 mai 2014

8 propositions



Après le désastre politique d'hier soir, le temps est moins aux commentaires et aux analyses qu'à l'action et aux propositions. De fait, nous sommes confrontés à une crise des partis traditionnels, des appareils partisans et de la classe politique, que révèle le score réalisé par l'extrême droite. Chacun, à son niveau, doit proposer et agir. Mon niveau, c'est celui de la section socialiste de Saint-Quentin. Ma responsabilité, c'est celle d'un adhérent qui veut avoir son mot à dire. J'ai 8 propositions à soumettre au débat :

1- Réunir la section en assemblée générale afin d'examiner la situation et prendre des mesures d'urgence. A la suite des élections municipales, seul le bureau de la section, c'est-à-dire un groupe restreint, avait analysé les résultats, contrairement à la tradition. Rien n'en était ressorti. Il faut cette fois-ci que tous les adhérents socialistes se sentent concernés, impliqués, expriment leur avis, fassent part de leurs propositions.

2- Procéder à l'élection d'un nouveau secrétaire de section, comme l'avait souhaité la direction nationale, comme l'avait envisagé la fédération en repoussant ce scrutin après les élections municipales. Les deux votes, local et européen, sont passés, il faut maintenant tenir ce qui avait été promis. J'enverrai cette semaine un courrier en ce sens à notre premier secrétaire fédéral.

3- Rassembler les trois sections de Saint-Quentin, Neuville-Saint-Amand et Gauchy en une seule section. Séparés, nous sommes peu nombreux, impuissants : le faible niveau d'adhésion et de mobilisation l'atteste suffisamment. Il n'est plus possible de prolonger une division qui a perdu toute pertinence aujourd'hui.

4- Créer un comité de liaison des partis de gauche, pour mettre fin à une division là-aussi très néfaste, se rencontrer régulièrement, se rassembler autour de points communs, envisager des actions collectives. Ce comité serait constitué, à égalité, du PS, PCF, PRG, MRC, EEVL et IDG.

5- Remettre en place le site internet de la section socialiste, qui n'existe plus depuis un an, qui a disparu avant que ne commence la période des élections municipales, ce qui est tout de même incroyable ! Comment, dans une ville de l'importance de Saint-Quentin, le PS peut-il être inexistant sur la toile, ni blog, ni page Facebook ? C'est à la fois incompréhensible et inacceptable.

6- Reconquérir le terrain perdu ces dernières années, repartir au contact de cet électorat populaire qui a rejoint le FN. Il faut organiser dans les quartiers des activités publiques, rencontres, cafés, permanences en direction de la population.

7- Renouer des contacts normaux avec la presse locale, en cessant de la stigmatiser ou d'ironiser sur son compte. La communication du PS est pire que déplorable : inexistante.

8- Mettre en place une commission qui prépare dès maintenant les prochaines élections locales, c'est-à-dire les cantonales, qui auront lieu l'an prochain ou dans deux ans. On ne peut plus se donner des candidats au dernier moment et lancer des campagnes approximatives et improvisées.

Le choix est simple pour les socialistes saint-quentinois : soit se rassurer à bon compte dans un conformisme mou, une sorte de gauche pépère faisant suite à plusieurs année de gauche Peppone ; soit prendre le risque de la critique et du changement. Prenons le risque. Nous n'avons rien à y perdre et tout à y gagner.

dimanche 25 mai 2014

Les responsabilités du PS



Le 21 avril 2002 était un drame ; le 25 mai 2014 est une tragédie. Un parti xénophobe, nationaliste et anti-républicain devient, le temps d'un scrutin, la première force politique en France. Par principe et par méthode, chacun doit assumer ses propres responsabilités devant cet échec de la démocratie, de la France et de l'Europe. En tant que socialiste, je vois trois responsabilités imputables à mon parti :

1- N'avoir pas été assez fortement pro-européen, fédéraliste, idéaliste. On ne mobilise pas dans la prudence, l'hésitation, la critique. Nous n'avons pas assez défendu les institutions européennes, violemment attaquées, objet de mensonges éhontés ; nous avons manqué d'énergie, de pédagogie et d'optimisme. C'est au PS, avant même l'UMP, qu'il revient historiquement de porter très haut le projet européen. Nous ne l'avons pas suffisamment fait, nous avons reculé devant l'europhobie ambiante, nous avons concédé aux eurosceptiques, qui ne sont que des anti-européens.

2- N'avoir pas assez dénoncé le Front national, l'avoir laissé s'installer dans la vie publique et la République, au prétexte de sa légalité et de sa popularité. Nous avons renoncé à ce combat républicain dans les mots eux-mêmes : au lieu de qualifier le FN pour ce qu'il est, un parti fasciste, nous avons laissé croire qu'il était populiste (que la plupart des gens entendent comme : du côté du peuple !), qu'il était l'expression d'une protestation sociale, alors que l'extrême droite n'est que le rebut de ce qu'on fait de pire en politique, le racisme et l'autoritarisme. A défaut d'énoncer ces évidences, on a contribué à dédiaboliser le FN, on a donné à l'extrême droite une crédibilité qu'elle avait à juste titre perdue depuis la Libération. Seuls Jean-Luc Mélenchon et le Front de gauche, dont je ne partage pourtant pas les idées, ont eu l'honneur de mener ce combat-là, que le PS aurait dû assumer.

3- La grave défaite de ce soir, c'est aussi le problème du parti et de l'appareil. Cette fois, je réagis en Saint-Quentinois : une section sans activités, des réunions sans public, une organisation sans adhérents, ce n'est plus possible. Je déplore depuis plusieurs années cette situation, en faisant des propositions. Après les dernières élections municipales, déjà catastrophiques, le parti n'a rien changé du tout, a gardé les mêmes, a fait le mort. A force, il le sera un jour définitivement.

Je veux rester optimiste, malgré tout (avons-nous d'autres choix ?) : si nous redevenons pro-européens fervents, si nous condamnons avec vérité et virulence l'extrême droite, si nous unissons les deux sections saint-quentinoises (et pourquoi pas aussi celle de Gauchy), si nous nous donnons un nouveau leader pour soutenir les élus d'opposition, développer le parti et reconstruire la gauche, alors l'avenir nous sourira un peu plus. Sinon, ce sera pour longtemps, à chaque élection, la soupe à la grimace.

Sans commentaires



La salle du Palais de Fervaques est quasiment vide ce soir. Le micro et les chaises n'attendent personne. Il n'y aura pas de proclamation des résultats, "on n'a pas le droit", me dit une élue. Un petit groupe du FN est quand même là, autour de leur plus jeune conseiller municipal. Xavier Bertrand, vêtu de sombre, fait une apparition. Anne Ferreira est à l'extérieur, au soleil, sur un muret, en haut des marches. Olivier Tournay (PCF) et Laurent Elie (MRC) sont perdus au milieu de l'immense salle.

Voici les résultats, sur les 100 premiers bulletins dépouillés à Saint-Quentin :

FN : 33,94
UMP : 28,37
PS : 11,62
UDI : 8
PCF : 4,53
EELV : 4,35

Y a-t-il besoin de commentaires ? Je ne crois guère aux chiffres, mais ce soir je me suis hélas converti.

Que des bêtises



Benjamin est le meilleur spécialiste saint-quentinois de la bande dessinée. Il le prouve régulièrement par ses conférences à la bibliothèque municipale, où il travaille. La dernière, c'était hier, sur la bêtise dans la BD (en vignette, au début de la séance, deux admirateurs inconditionnels se concentrent). 13 personnages particulièrement bêtes ont été abordés.

Le premier est une première : Bécassine (1905) ! C'est une Bretonne bien brave, très dévouée mais fort naïve, jusqu'à devenir empotée, maladroite, étourdie. C'est une bêtise soft et sûrement pardonnable, mais une bêtise quand même ! Bécassine est trop bécasse ! Sa tête fait penser à celle de Tintin, qui pourrait être son fils caché (Hergé le dessinera 25 ans plus tard). Mais notre Bretonne n'a pas de bouche ! Bêtasse, mais pas tant que ça : c'est aussi une pionnière de l'émancipation féminine, puisqu'elle va oser être alpiniste ou pilote d'avion dans certains albums.

Avec les Pieds Nickelés (1908), on entre dans l'idiot escroc. Croquignol, Ribouldingue et Filochard ne sont pas très intelligents, assez ridicules, un peu foireux mais débrouillards, actifs, ingénieux. La bêtise peut en effet être prolixe et prolifique (pour ne pas risquer de paraître con, il suffit de ne rien faire). Les Pieds Nickelés transgressent la loi, s'opposent aux forces de l'ordre mais deviennent patriotes quand il le faut (dans Les Pieds Nickelés s'en vont en guerre, réédité à l'occasion du centenaire 1914-1918, avec une préface du très sérieux et pas bête du tout Jean Tulard, bientôt disponible à la bibliothèque).

Dingo, de chez Mickey, est un chien humanisé. "Qui veut faire l'ange fait la bête", disait Pascal : qui veut faire l'homme quand il est un chien joue au con, pourrait-on dire du personnage de Disney. Dingo est simplet et stupide. Il aurait dû rester à sa place, à la niche : c'est le drame des imbéciles de vouloir être ce qu'ils ne sont pas. Pourtant, Dingo a bon fond. Mais ça ne suffit pas à guérir de la bêtise : trop bon, trop con, on le dit aussi.

Rien de bon, en revanche, chez les Dupont et Dupond, autant bêtes que méchants. Pourtant, ils veulent bien faire, sont des policiers zélés : pour enquêter discrètement en pays étranger, ils se revêtent des couleurs locales ... et tout le monde les reconnaît ! Sont-ils jumeaux ou sosies ? Ils ont manifestement un problème d'identité (ils ne se distinguent que par le bout de leur moustache et la dernière lettre de leur nom). Leur bêtise est de répétition, comme il existe un comique de répétition : "je dirais même plus", pour en fait ne rien dire de plus ou commettre une inutile contrepèterie. Si le diable est dans les détails, la bêtise est dans le langage : celui des Dupont(d) est truffé de lapsus. Le corps n'en sort pas non plus indemne : les deux détectives glissent, chutent, ils sont perpétuellement dans le loupé, le ratage, l'acte manqué, qui sont les autres noms de la bêtise.

Rantanplan est probablement plus bébête que bête : sa stupidité, comme chez les Dupont(d) est de nature parodique (toute imitation a quelque chose de bête, de simiesque, de mécanique) ; il est le double inversé de Rintintin, comprend tout de travers, est obligé de calculer avant de sauter et se plante à chaque fois dans son estimation. C'est cependant un chien de bonne volonté (bête à pleurer, il y a de quoi). Haroun El Poussah est un calife bon, paresseux, optimiste. Comme quoi la bêtise peut atteindre les sommets et se retrouver au pouvoir. Il est sans cesse menacé par Iznogoud, très méchant et avide de pouvoir, puisqu'il veut devenir, selon la formule consacrée, "calife à la place du calife" (c'est d'ailleurs la définition même de la politique).

Gaston Lagaffe n'a pas ce genre d'ambition, ce qui ne l'empêche pas d'être très con : c'est un inventeur de génie dont les inventions lui pètent au nez. Il est accompagné d'une mouette et d'un chat, ce qui n'est pas très malin. La consolation, c'est qu'on trouve toujours plus bête que soi, en l'occurrence Joseph Lontarin, agent de police, qui cherche constamment à le verbaliser (on retrouve le lien entre connerie et cruauté). Le Chat, celui de Philippe Geluck cette fois-ci, se pique d'aphorismes (il y a une version très bête de la fausse intelligence, de la culture de bazar).

Omer Simson remporte le recordman de la bêtise, selon Benjamin (vous aussi, amis lecteurs, vous pouvez répondre à la question : qui est le plus con ?). Il est bouffi, paresseux, alcoolique, vulgaire, ne vit pas d'amour et d'eau fraîche mais de donuts et de duff beer. Son cerveau est si petit qu'il flotte au milieu du liquide encéphalique. Sa bêtise est génétique, mais de père en fils seulement : les filles sont épargnées et au contraire surdouées. Omer Simson, agent de sécurité dans une centrale nuclaire (tout un programme !) est la caricature de l'américain moyen. Sa seule vertu : il est très attaché à sa famille.

L'élève Ducobu est lui aussi touché par la paresse, mais dans la version cancre, fainéant et tricheur. Sa bêtise n'est pas si bête, puisqu'il est intelligent, astucieux et doué pour le commerce. Mais sa loi est celle du moindre effort. Autre cancre, phénomène contemporain de société : Titeuf, avec sa drôle de mèche dressée sur la tête. Il est petit et se pose beaucoup de questions sur le sexe et les filles : la curiosité peut être un versant (glissant) de la bêtise.

Les Lapins crétins sont les derniers et récents produits de la bêtise. La crétinerie est une espèce spécialement hard de bêtise, genre tête à claques, et difficilement guérissable. La jeunesse y est assez sensible (les vieux sont plus ouverts à la connerie traditionnelle).

De cette conférence, rapportée ici à ma façon, je retiendrais surtout la palette fort riche que nous présente la bêtise, sa gamme diverse, complexe, foisonnante. Ensuite, il ressort que la bêtise est rarement intégrale : il y a souvent en elle quelque chose qui la sauve du naufrage. Enfin, le dernier mot reviendra à maître Benjamin : "La bêtise nous renvoie à nos propres défauts".


Je prolongerai cette réflexion sur la bêtise par une conférence, au même endroit, le 5 juillet prochain, sur le même sujet, mais cette fois à travers une approche philosophique.

samedi 24 mai 2014

La gravure, trop grave !



Pomme Legrand a inauguré cet après-midi, dans les locaux de l'école de dessin Maurice-Quentin de-La-Tour dont elle est la directrice, la 2ème fête nationale de l'estampe (vignette 1). C'est un art complexe, subtil, un peu oublié aujourd'hui (on préfère le dessin traditionnel ou la peinture ; la gravure a un côté technique qui rebute). Dans mes souvenirs personnels, l'estampe renvoie à ma lecture essentiellement adolescente de Jules Verne et les illustrations en noir et blanc qui contribuaient au charme de ses romans.

L'exposition, jusqu'au 6 juin, donne à voir les oeuvres de Mathilde Payen, Michel Roger et Luc Legrand, ainsi que les réalisations des élèves. Des estampes anciennes ont été exhumées des réserves, dont une vitrine tout à fait exceptionnelle qui nous montre des gravures du grand David (vignette 4). Au dernier étage, Mathilde Payen anime, durant ce week-end, un atelier où chacun peut se faire artiste graveur. Il faut commencer par dessiner son motif (vignette 2), puis passer à l'encrage (vignette 3, Mathilde à droite), avant de terminer par l'impression, sans craindre bien sûr de se salir les mains !

Les amoureux des estampes pourront prolonger leur plaisir en se rendant cette semaine à la Galerie 115, rue d'Isle, pour apprécier une sélection de l'Artothèque de l'Aisne.

vendredi 23 mai 2014

Voisins et citoyens



La fête des voisins, c'est peut-être d'abord la fête des enfants, en tout cas ce soir à l'école Jean Macé (vignette 1). Mais les plus grands sont aussi conviés à des démonstrations de danse, en attendant que commence le repas (vignette 3). C'est Frédérique Delalande et l'équipe du centre social Saint-Martin qui organisent la soirée (vignette 2). Derrière une vitre, dans une salle, on voit très nettement la table, l'urne et les isoloirs qui vont accueillir dimanche les électeurs, au bureau n°10. Fête des voisins aujourd'hui, fête des citoyens après-demain.

Le choix de dimanche



Dans quelques heures, la campagne pour les élections européennes prendra fin. Son dénouement peut être dramatique, si dimanche soir l'extrême droite arrive en tête. L'anti-Europe s'est tellement installée dans les esprits ! J'ai le sentiment que le vrai débat n'a pas eu lieu. On ne devrait pas se demander si on est pour ou contre l'Europe, mais quelle Europe nous voulons (pour ou contre, c'est une logique de référendum, pas d'élection, où il faut faire des choix entre des projets). Que les extrémistes aient donné le ton et les thèmes de la campagne, c'est dramatique.

Le véritable choix passe par deux textes de référence, entre lesquels il faut trancher : la tribune au Monde de François Hollande le 8 mai dernier, la tribune au Point de cette semaine par Nicolas Sarkozy. Les deux conceptions de l'Europe, les voilà ; le reste, c'est n'importe quoi. Dans son texte, le chef de l'Etat a eu cette formule fondamentale : "L'avenir appartient aux continents". Il faut en effet penser l'Europe en tant que continent, non plus seulement en tant qu'occident. Par conséquent, il faut assumer et inclure sa partie orientale et russe. Ce qui compte, ce n'est pas tant l'Europe économique que l'Europe politique.

Nicolas Sarkozy n'est pas du tout dans cette logique-là. Dans Le Point, il a cette incroyable formule : "Il n'y a plus une Europe, mais deux", c'est-à-dire les 18 pays de la zone euro et les 10 autres, que l'ancien président de la République maintient dans une sorte de périphérie. Il a aussi ce jugement qui a le mérite de la clarté : "Nous devons cesser de croire au mythe de l'égalité des droits et des responsabilités entre tous les pays membres". Pourtant, rien de grand ne se fait en politique sans des mythes fondateurs, qui passent ensuite dans la réalité (ainsi l'idée de République).

Nicolas Sarkozy est pour la petite Europe. Ce n'est pas encore Laurent Wauquiez, qui veut carrément revenir à l'Europe des 6, mais l'inspiration n'est pas si éloignée. D'autant que l'ancien chef de l'Etat veut concentrer le coeur de l'Europe sur le couple franco-allemand. C'était très bien il y a quelques décennies, mais l'Europe a évolué depuis. Je suis pour une grande Europe, une et indivisible, pour reprendre la maxime de la République française. L'idée d'une Europe à deux vitesses ou à cercles concentriques me révulse : ce sont des tue-l'Europe, comme il y a des tue-l'amour.

En matière d'institutions, je n'adhère pas non plus aux propositions de Nicolas Sarkozy, dont la plus surprenante est de réduire de moitié les compétences de la Commission européenne pour les transférer aux Etats. C'est l'Europe à reculons ! S'en prendre à la Commission, c'est abonder dans le sens des anti-européens, qui ont fait de cette institution leur bête noire. Absence aussi de pédagogie de la part de Sarkozy, lorsqu'il laisse passer, dans sa tribune, le préjugé d'une "bureaucratie" européenne (alors que les fonctionnaires européens ne sont pas très nombreux, en comparaison avec l'espace qu'ils couvrent). Au fond, je me demande s'il est très européen. L'UMP demeure marquée par une tradition de méfiance, sinon d'hostilité envers l'Europe.

Le problème des institutions européennes, c'est celui de son exécutif, qui n'est pas suffisamment fort. Je ne crois pas que la difficulté vienne du Parlement, même s'il faut accroître ses pouvoirs. Le plus important, c'est de donner à l'Europe une véritable autorité politique, un leadership. Plus tard, quand l'intégration européenne sera beaucoup plus avancée, il faudra penser à un président de l'Europe élu au suffrage universel. Pour l'instant, c'est prématuré. Le pouvoir exécutif, actuellement, est du côté de la Commission européenne, qui a connu par le passé de très grands commissaires, Jacques Delors par exemple. Mais qui se souvient de grands noms du Parlement européen ?

Le scrutin de dimanche consacrera à ce propos un changement important : le président de la Commission européenne sera désigné par les électeurs, en même temps que les députés (avant, c'était les chefs d'Etat qui le nommaient). Il y a donc un progrès, dans le sens du renforcement politique et démocratique de la Commission.

En parcourant la presse locale, j'ai été surpris par la prise de position de Pierre André, dans L'Aisne nouvelle d'hier : "Je ne fais pas partie des eurosceptiques ou de ceux qui pleurent. Je suis partisan de plus d'Europe". Je m'attendais de sa part, vieux gaulliste qu'il est, à plus de réticences ou de réserves à l'égard de l'Europe. En revanche, la déclaration de Jérôme Lavrilleux lors de sa réunion publique de jeudi à Omissy (rapportée par le Courrier picard d'hier) ne prouve pas un engagement européen très enthousiaste : "Je ne suis pas un eurobéat, mais pas non plus un anti-européen. L'Europe fédérale n'est pas mon rêve, mais je ne suis pas souverainiste (...) Moi, je suis un euroréaliste et un euroexigeant". Ce ni-ni qui débouche sur une position a minima n'est pas ce dont l'Europe a besoin : d'un élan, d'un optimisme, d'une ambition. Moi, je suis eurobéat et je rêve de fédéralisme !

Vive l'Europe !



Les sections socialistes de Saint-Quentin, Gauchy et Neuville-Saint-Amand ont tenu hier soir, à 19h00, salle de la rue de Ham, une réunion publique dans le cadre de la campagne pour les élections européennes. Les intervenants étaient Arnaud Battefort, premier secrétaire fédéral, Yves Daudigny, sénateur et président du conseil général de l'Aisne, Anne Ferreira et Matthieu Mayer, candidats sur la liste européenne (vignette 1).

Arnaud Battefort, introduisant la soirée, a d'abord salué la présence de nombreux camarades venus de l'extérieur, dont Jean-Jacques Grenier, secrétaire de la section de Marle, et Paolo de Sousa, secrétaire de la section de Tergnier. Même Jean-Pierre Vanderplancke, pourtant exclu du PS pour dissidence aux élections municipales, a tenu à faire le chemin de Chauny. Parmi l'assistance, on reconnaissait aussi Carole Berlemont et Marie-Anne Valentin, conseillères municipales d'opposition à Saint-Quentin, et Mike Plaza, animateur fédéral du Mouvement des jeunes socialistes de l'Aisne.

Matthieu Mayer a rappelé la place de la jeunesse dans la construction de l'Europe, citant quelques noms de ceux qui ont sacrifié leur vie pour la France et la liberté, inscrits sur notre monument aux morts. Il est revenu longuement sur la notion de mérite, réexpliquant que cette valeur était républicaine et de gauche, contrairement à la notion plus droitière d'héritage (ce point de vue lui avait été contesté par Jean-Pierre Lançon, secrétaire de section, lors du récent café-débat).

Yves Daudigny s'est demandé pourquoi l'Europe était à ce point contestée ou négligée, alors que c'est la plus belle aventure de tous les temps. Il a passé en revue les raisons de la suspicion, en remontant jusqu'aux années 50 et l'échec de la CED (Communauté européenne de défense). Sur la question des institutions, il a souhaité que notre continent s'organise en une puissance équivalente à ce qui se fait ailleurs. Il a terminé son intervention par un vibrant "Vive l'Europe !" C'était le discours le plus riche, le plus prospectif, le plus structuré de la soirée, en tout cas celui dans lequel je me suis le plus reconnu, peut-être parce que c'était le discours le plus ... européen.

Anne Ferreira, qui présidait la réunion, a insisté sur les 3 500 projets picards financés par l'Europe. Elle a regretté que la presse parle assez peu des questions européennes. Mais son intervention s'est distinguée des trois autres par les critiques, plus ou moins fortes, adressées à la politique européenne : les 26 millions de chômeurs, les travailleurs détachés qualifiés d' "esclaves modernes", le traité commercial transatlantique, le pacte de stabilité et sa règle des 3% (Anne Ferreira demande à ce qu'on distingue, dans le calcul des déficits, les dépenses de fonctionnement et les dépenses d'investissement). Elle a condamné la politique européenne à l'égard de la Grèce, qualifiée de "champ d'expérimentation".

Anne Ferreira s'en est pris également à Jérôme Lavrilleux, tête de liste UMP, moqué à plusieurs reprises. Elle estime que les médias l'épargnent et que son siège de député lui servira d'"immunité parlementaire" (allusion aux affaires en cours à la direction de l'UMP). Enfin, elle s'est interrogée sur une curieuse incertitude, qui n'a pas été hier soir tranchée : à quelle heure le scrutin de dimanche sera-t-il clos à Saint-Quentin ? Selon elle, les horaires ne sont pas partout les mêmes. 18h00 ? 20h00 ? 22h00 ? En l'absence de réponse, il a été recommandé d'aller voter avant 18h00.

Après les quatre intervenants, deux prises de parole sont venues de la salle. Jean-Pierre Lançon, en sa qualité de secrétaire de section, a conseillé à chaque membre de l'assistance (vignette 2) de faire le tour de son pâté de maison en distribuant des tracts, ce qui ferait, pour la quarantaine de présents, un total de 2 000 personnes contactées dans les dernières heures de la campagne. Anne Ferreira a approuvé cette tactique, en faisant remarquer qu'elle avait perdu les législatives à 200 voix et les cantonales à 30 voix.

Je suis intervenu pour dénoncer les mensonges qui frappent l'Europe, la collusion entre l'extrême droite et l'antilibéralisme et l'absence de la politique étrangère (l'Ukraine) dans la campagne. La réunion s'est terminée à 21h15.

jeudi 22 mai 2014

Mini mais méga



Ce matin, à 10h30, c'était le lancement du salon régional des mini-entreprises, au Palais de Fervaques, organisé par le réseau international Entreprendre pour apprendre, en partenariat avec le rectorat d'Amiens. Non, ce ne sont pas les marches de Cannes, pas de tapis rouge, mais c'est tout comme (vignette 1) : élus, enseignants, entrepreneurs et 600 jeunes étaient au rendez-vous, une vraie ruche bourdonnant de toute part. Mini-entreprises mais méga-événement !

L'inauguration officielle a été conduite par Dominique Fernande, maire-adjoint chargé des partenariats extérieurs et de la promotion de la ville (vignette 2, au micro ; à droite, Johan Plé, directeur d'Auchan). Objectif de ce salon : insuffler aux jeunes l'esprit d'entreprise par des réalisations concrètes dans leurs établissements scolaires.

Aïe aïe aïe ! la gauche de la gauche va encore m'en vouloir de couvrir et de me réjouir d'une telle manifestation. Tant pis, j'assume : social-démocrate je suis, oui, donc les valeurs du marché, je prends et je défends. Mais dans social-démocrate, il y a social : l'esprit du service public, la haute mission du fonctionnaire, le savoir faire du salarié, je prends et je défends aussi. La vie économique n'est pas faite que de gens qui rêvent de monter leur boîte et de devenir patron. Mais entre les deux, il n'y a pas contradiction.

Parmi les très nombreux stands, j'ai retenu celui du collège Jean Mermoz de Belleu, qui confectionne des cartes à envoyer : s'il vous manque une idée pour la fête des mères, allez leur rendre visite dans la journée, ils ont de superbes produits (vignette 3). Enfin, bien sûr, je tiens à mettre à l'honneur mon établissement Henri-Martin et son collège : des élèves de 3e ont fabriqué des paniers à partir de papiers et de publicités recyclés (vignette 4). Bravo à toute la classe, à Victor Boucenna, Clément Brun et ma collègue Patricia Pichot, professeur de technologie, présents ce matin sur le stand.

mercredi 21 mai 2014

TAFTA du démon



A quelques jours du scrutin, les adversaires de l'Europe concentrent leur attaque sur un point nodal : le traité commercial transatlantique (TAFTA, sigle en anglais). Ils essaient de nous refaire le coup de 2005, la directive Bolkenstein, qui leur avait si bien réussi : un monstre, un croquemitaine, un répulsif, c'est cette fois le grand marché avec les Etats-Unis. Le poulet à la javel, c'est un amuse-gueule : le gros morceau, le plat de résistance, c'est l'accord commercial européo-américain. On joue sur l'ignorance de l'opinion, on agite les peurs, on déverse des tonnes de mensonges, les extrêmes se donnent la main dans le grand bal anti-européen, l'anti-libéralisme est à eux tous leur drogue. Il faut donc tout reprendre, tout expliquer, s'il n'est pas déjà trop tard.

D'abord, ce traité n'existe pas. C'est un fantôme que les anti-européens agitent en faisant ouh-ouh ! En matière de commerce entre l'Europe et les Etats-Unis, il y a toute une série de négociations qui ont à peine commencé, qui vont durer plusieurs années, dont on ne sait pas encore sur quel texte final elles vont déboucher. Les ennemis de l'Europe affolent les populations sur du vent, des rumeurs, des approximations, des supputations.

Bien sûr, ces négociations ne partent pas de rien pour aller vers nulle part : il y a un mandat précis, des objectifs, des engagements. Les anti-européens affirment que les clauses sont secrètes. Ah bon ? Alors, où vont-ils chercher leurs informations pour condamner ce "traité" qui serait par ailleurs secret ? Ca ne tient pas debout, c'est contradictoire. Un mandat a été, en réalité, strictement défini. La preuve : le parti socialiste a obtenu que la culture en soit exclue. Des points ont été déclarés non négociables, par exemple sur la contrefaçon ou la protection des données personnelles.

Tous les termes du mandat n'ont pas été publiés ? Oui, c'est vrai, parce que dans une négociation, on ne peut pas dévoiler toutes ses cartes, il y a une part laissée à la tactique et au secret, n'importe quel syndicaliste en charge de négocier avec le patronat vous le dira ; ça ne l'empêche pas d'être tenu par un mandat auquel il ne peut pas déroger. Les anti-européens jouent de la souplesse et de l'incertitude propre à toute négociation pour discréditer la présente négociation. C'est idiot ou malhonnête, au choix.

Qui a été mandaté pour négocier le traité transatlantique ? La Commission européenne, c'est-à-dire, pour les anti-européens, l'antre du diable, qui ne peut que trahir les nations (version extrême droite) ou les peuples (version extrême gauche). Les uns et les autres postulent qu'un commissaire européen est forcément un salaud vendu aux Américains : après, la démonstration coule toute seule, comme une diarrhée. La vérité, c'est que lorsqu'on est une entité politique à 28 pays, il n'y a que la Commission qui soit suffisamment restreinte, représentative et compétente pour négocier en matière commerciale. Aucune autre instance européenne n'a cette capacité.

La Commission ne fait pas ce qu'elle veut : répétons-le, elle a la charge d'appliquer un mandat, qui lui a été donné en juin dernier par le conseil des ministres du commerce extérieur de l'ensemble des pays d'Europe. Et quand l'accord aura été définitivement conclu, il devra encore être validé à trois niveaux : par le conseil des chefs d'Etat, à l'unanimité ; par le parlement européen, à sa majorité qualifiée ; par chacun des parlements nationaux des 28 pays constituant l'Europe. Le mensonge le plus puant des anti-européens, c'est lorsqu'ils nous racontent que l'Europe serait antidémocratique, alors que ce vaste ensemble est le plus démocratique que l'histoire ait jamais connue à cette échelle. On le constate aisément en ce qui concerne la procédure de validation de ce traité commercial transatlantique.

Les socialistes français et européens ont été, sur ce point, très clairs : ils sont favorables à ces négociations commerciales, mais se réservent de leur approbation finale, qui dépendra du texte qui en résultera et de la sauvegarde ou non des intérêts européens. Mais pourquoi, en fin de compte, négocier ? Parce que l'Europe est la première puissance commerciale au monde, qu'elle a besoin d'élargir ses marchés, qu'il en va du retour de la croissance et de la reprise de l'emploi sur notre continent. Elle s'adresse aux Etats-Unis d'Amérique, parce que c'est l'autre puissance commerciale mondiale, avec laquelle les pays d'Europe commercent abondamment depuis longtemps. L'autre motif, c'est qu'il faut organiser la mondialisation, lui imposer des normes (dans le langage socialiste, on appelle ça le juste échange, par opposition au libre échange sauvage).

Voilà la vérité toute simple d'un traité commercial qui fait beaucoup parler de lui et qui risque de faire perdre les élections aux européens dimanche prochain, et d'abord aux socialistes et sociaux-démocrates, tant l'extrême droite et l'extrême gauche se déchaînent contre ces négociations. A leurs yeux, le commerce, c'est le mal incarné, et le commerce avec l'Amérique, c'est le mal absolu : pour les fascistes, parce que c'est la négation du nationalisme ; pour les gauchistes, parce que c'est le triomphe du libéralisme. Il ne faut écouter ni les uns ni les autres, qui partagent en commun, tout différents et opposés qu'ils sont, de vouloir faire crever l'Europe.

Tom à Saint-Quentin



Hier soir, au cinéma, l'association SOS homophobie a organisé un débat, à la suite du film de Xavier Dolan, Tom à la ferme. Michel Magniez et Martine Gérard, membres de l'antenne locale, ont tenu durant toute la semaine, dans le hall du cinéma, un stand d'information (vignette 1, l'équipe). Leur invité était Jean-Claude Ester, représentant du Défenseur des Droits (l'ancienne HALDE) dans le Saint-Quentinois (vignette 3, au micro, au côté de Kevin Etancelin, délégué régional de SOS homophobie). Karim Saïdi est intervenu en sa qualité de représentant du maire de Saint-Quentin, Xavier Bertrand ; lui-même était le précédent correspondant de la HALDE (en vignette 2, au micro, avec Michel Magniez).

mardi 20 mai 2014

Panpan cucul



A l'occasion du débat parlementaire sur la famille, un vieux serpent de mer est réapparu, ravivant les sentiments anti-européens. A cinq jours du scrutin, ça tombe bien, parlons-en ! Il s'agit de l'interdiction de la fessée, directive européenne à laquelle la France résiste, et qui prouve tout simplement que la construction européenne, ce serait la destruction de la famille ! Ne croyez pas que j'ironise ou exagère : les nombreux sites internet anti-européens décrivent fréquemment l'Union européenne comme un ensemble bureaucratique, totalitaire, soviétique, normatif et donc liberticide.

Stupide, absurde, ubuesque avec ça : l'Europe voudrait nous imposer des oeufs carrés, des poulets truffés à la javel, des boeufs bouffis d'hormones et un monde où les parents iraient en prison pour avoir donné une petite tape à leur enfant. Les pères fondateurs ne sont plus Schuman, Adenauer et Monnet, mais carrément Hitler, Staline et Mao ! Encore une fois, je ne fais que relater l'état d'esprit qui règne chez beaucoup d'anti-européens, dont les "arguments", sous un faux air de bon sens, sont largement diffusés, repris et admis dans l'opinion.

Les pro-européens auraient tort de laisser faire, de hausser les réponses, d'en rester à une indifférence de mépris, pourtant justifiée et méritée. En politique, il faut toujours répondre à l'adversaire, quitte à se salir les mains dans un débat vraiment bas. Car pas mal d'électeurs sont sensibles à ces fadaises et sont vite bernés. Allons-y : l'Europe interdit la fessée ? Non, elle interdit les châtiments corporels qui sont violents, cruels et dégradants, conformément à la législation internationale. Personne ne dira que ces sévices sont admissibles. Quand il ont pour victimes des animaux, tout le monde avec raison se scandalise. De même, l'enfant doit être protégé de toute violence : c'est un formidable progrès de l'humanité que l'Europe nous propose là, c'est la marque d'une civilisation supérieure, quand on sait combien, par le passé jusqu'à encore aujourd'hui, les enfants ont été brutalisés, parfois martyrisés.

Mais, me direz-vous et nous disent les anti-européens, comment distinguer les sévices corporels de la bonne vieille fessée "qui n'a jamais fait de mal à personne" ? Car rien ne ressemble plus à des coups portés que d'autres coups portés. Mais justement : l'application de n'importe quelle loi, y compris celle portant sur les châtiments corporels, est laissée à l'appréciation des juges. Le discernement, c'est tout le travail de la justice. Les circonstances, le contexte, les personnes, les intentions sont des éléments du jugement, qui est toujours une affaire d'interprétation.

N'est-ce pas, malgré tout, la voie ouverte à l'arbitraire ? Non, il y a des critères objectifs qui distinguent un châtiment corporel volontaire, systématique, injustifiable d'une fessée instantanée, passagère, sans gravité. Il y a, en justice, le principe de minimis qui écarte de la sanction les peccadilles, les fautes légères. Par l'exemple, l'injure publique est interdite dans la législation française : ça n'empêche pas de traiter de connards, dans la conversation ordinaire, tous ceux qui le méritent et qui sont tout de même un certain nombre, sans nous valoir les foudres de la justice ! La loi est une norme qui impose une limite et offre un modèle : ce n'est pas un commandement moral qui s'impose universellement quelles que soient les situations. Dans l'idéal, il vaut mieux pratiquer un langage châtié, mais l'injure banale ne vaut pas procès, contravention ou peine de prison. Il en va de même pour la fessée.

Ainsi, la vie familiale n'est pas menacée par la directive européenne contre les châtiments corporels, pas plus qu'elle n'est menacée lorsque la loi française interdit le viol, la violence, le crime jusque dans l'espace privé. Et puis, une loi n'a pas pour unique objectif la sanction. Elle éduque les comportements, elle permet d'intervenir, d'accompagner : les parents ne vont pas se retrouver devant un tribunal ou derrière les barreaux parce que le fiston les aura dénoncés pour une gifle mal placée !

Me sentant obligé d'énoncer toute une argumentation qui ne devrait pas, on voit à quel point les anti-européens ont corrompu l'opinion publique par leurs attaques insensées, leurs démonstrations fallacieuses et leur malhonnêteté intellectuelle. Leurs arguments sur la fessée ont beau être cucul, ils font mouche. Dimanche soir, le travail de sape des anti-européens risque de porter ses fruits pourris, au profit de l'extrême droite. Il nous reste encore quatre jours pour éviter une catastrophe politique qui serait beaucoup plus grave que celle du 21 avril 2002.

lundi 19 mai 2014

Saint Jérôme ou Dreyfus ?



Drôle de scène hier soir, vers minuit, sur BFMTV : Jérôme Kerviel marche en direct dans un tunnel, main dans la main avec un prêtre, reconnaissable à son col romain. C'est l'issue de plusieurs semaines d'escroquerie médiatique habilement conduite par un escroc financier qui veut aujourd'hui se faire passer pour un héros. L'affairiste nous laisse maintenant croire qu'il est une victime du système dont il a profité. Il s'est refait une gueule d'ange, très télégénique, en allant à Rome, puisque Kerviel a manifestement connu son chemin de Damas. Tout ça est fou, aberrant, manipulateur.

Jérôme Kerviel dit respecter les décisions de justice ... mais en même temps prétend qu'elles sont injustes. Ce n'est pas cohérent. Le comble : il demande l'intervention de François Hollande, s'opposant ainsi au principe d'indépendance. Un jour, Kerviel évoque une possible grâce présidentielle, un autre jour, il y renonce. Avant-hier, il prétendait ne pas fuir la justice de son pays ; hier, il restait à la frontière, laissant penser qu'il hésitait ; cette nuit, il s'est finalement rendu à la police : en vérité, son unique souci, c'est de gérer au mieux la médiatisation de son affaire et de son image, et il faut reconnaître qu'il s'en sort très bien.

Le plus étonnant n'est pas qu'un homme cherche à échapper à la prison et suscite dans ce but l'intérêt des médias sur lui, mais ce sont les soutiens qu'il s'est attiré. Ce prêtre qu'on ne connaît ni d'Eve ni d'Adam, est-il mandaté par son Eglise, engage-t-il l'institution ou agit-il à titre personnel ? Le pape semble avoir été enrôlé dans cet étrange combat d'un individu pour sa propre liberté. Plus étonnant encore, stupéfiant même, c'est le soutien du Front de gauche et de Jean-Luc Mélenchon, en une nouvelle et inattendue version de l'alliance du sabre et du goupillon. Si Kerviel était devenu un révolutionnaire contestant le système financier dont il a été l'un des maîtres, il aurait rejoint le NPA, LO ou un groupe anarchiste : c'est très loin d'être le cas.

Sur ce coup, Jean-Luc Mélenchon, en rapprochant Jérôme Kerviel du capitaine Dreyfus, a été grotesque. Voilà ce qui finit par arriver lorsqu'on se croit le fils légitime de Victor Hugo et d'Emile Zola, alors qu'on n'en est que le bâtard. Dreyfus était la pure victime d'un complot politico-militaire et d'une campagne antisémite. Il s'est montré d'une grande discrétion, quasiment d'un certain fatalisme durant son drame personnel qui a déchiré la France entière. Rien à voir, strictement rien à voir avec l'affaire Kerviel. Mélenchon, qu'on dit pourtant cultivé, a été complètement anachronique, hors-sujet, déplacé dans son analogie.

Jérôme Kerviel est ce soir en prison, et ce n'est que justice. Les tribunaux l'ont décidé, il faut respecter la sanction. Mais, humainement, il n'y a pas à se réjouir qu'un homme perde sa liberté. Il faut au contraire souhaiter que son comportement se montre exemplaire et que sa peine soit réduite, comme le permet la législation. La justice est forcément inflexible, mais elle doit rendre possible la réparation. De même, il n'y a pas à se moquer de l'apparente conversion religieuse de Kerviel : nul ne peut juger de ce qui se passe dans les coeurs, et je crois en la rédemption. Mais je n'aime pas trop que Jérôme devienne saint Jérôme. La foi a sûrement une dimension surnaturelle et miraculeuse, mais à la différence du Saint-Sacrement, elle n'a pas à être portée en ostensoir, sinon cette exhibition la rend suspecte.

dimanche 18 mai 2014

Liberté au musée



Hier soir, pour la Nuit des Musées, j'ai attendu minuit pour me rendre à Antoine-Lécuyer. Pas de crime à cette heure-là, même pas de lèse-majesté envers son conservateur, Hervé Cabezas. La nuit, tous les chats sont gris, parait-il. En tout cas, il y a une ambiance nocturne et noctambule. Les choses ne sont plus comme en plein jour. Dans les salles du musée, les visiteurs avaient un petit côté fantômes. Et puis, nous étions tous conviés, dans ce temple officiel de l'art, à devenir à notre tour artistes. Une scène ouverte, au beau milieu, permettait à qui voulait de déclamer un texte, une poésie. Ici, en vignette 1, le groupe récite, chacun son tour, le "J'écris ton nom ... liberté", de Paul Eluard.

Liberté, justement : c'était le maître-mot de cette nuit pas comme les autres. L'entrée du musée était libre, l'art s'y libérait. Dans les pièces, des chevalets attendaient que des dessinateurs improvisés s'emparent des oeuvres et les reproduisent (en vignette 3, les trois vieux Juifs de Théodule Ribot). Les enfants aussi, dans la salle du rez-de-chaussée, pouvaient créer ; mais ce sont des artistes-nés. A l'extérieur, l'art se faisait plus sophistiqué et électronique. Mon collègue Thomas Fauquembergue, professeur d'arts plastiques, invitait à utiliser des tablettes tactiles, pour des créations qui s'affichaient par vidéo-projection sur le mur du musée (vignette 2).

La nuit provoque aussi un sentiment d'impunité. Les instincts se libèrent. Hervé Cabezas, qu'il faut une fois de plus remercier pour cette belle soirée, s'est éclaté (comme disent les jeunes, très nombreux) à l'approche de minuit. Monsieur le conservateur a interprété, a cappella, du Charles Trénet, au milieu d'admiratrices qui riaient, applaudissaient, photographiaient (vignette 4). Boum, quand notre coeur fait boum : forcément, en cet endroit, au milieu de telles oeuvres. Le Soleil a rendez-vous avec la Lune : oui, la Lune était bien là, mais pas de Soleil à cette heure, à moins que l'astre de lumière ne soit le maître des lieux, Hervé Cabezas en personne, dont les lumières éclairent la nuit de nos ignorances (la soirée m'a inspiré, je deviens poète à mon tour ...).

Libération des esprits durant cette nuit, mais aussi libération des corps : dehors, la création électronique était accompagnée de musique. Et le miracle est arrivé : Monsieur le conservateur s'est d'abord légèrement déhanché, ses jambes et ses bras se sont mis à remuer en cadence et tout le corps a suivi. Les jeunes tout autour de lui ont été entraînés dans un bref mouvement de danse. Nous n'étions plus dans un musée mais dans une discothèque, avec au dessus de nous un ciel très dégagé, une nuit magnifiquement étoilée : c'était la boule à facettes du moment. En rentrant, à la télé, j'ai vu qu'au musée d'Orsay, à Paris, on avait aussi dansé.

Au douze coups de minuit, Hervé Cabezas n'a pas perdu sa chaussure, à la façon de Cendrillon, et il est resté lui-même, sans transformation. Peut-être d'ailleurs n'est-il jamais autant lui-même que cette nuit-là, dans son musée, pour ce qu'il appelle la Saint-Musée, inscrite chaque année dans nos calendriers.

samedi 17 mai 2014

Le coup du poulet



Dans la dernière ligne droite des élections européennes, les anti-européens mettent la gomme. Leur nouveau cheval de bataille, c'est un poulet. Nouveau ? Pas vraiment, ils nous avaient déjà fait le coup il y a quelques années. Il ressorte la volaille du placard, ou plutôt du poulailler. Les anti-européens jouent avec les peurs, les fantasmes, les médias et nos nerfs. En 2005, leur trouvaille, c'était le plombier polonais. Vous vous souvenez ? Avec la libre circulation des travailleurs, des milliers de Polonais sous-payés, sous-qualifiés devaient s'abattre sur nos villes et nos campagnes. Bien joué, le coup du plombier polonais ! Même les anti-européens de gauche, peu regardant quand il s'agit d'enfoncer l'Europe, avait trempé dans cette sauce xénophobe. Le plombier fait partie de notre mythologie nationale ; Pierre Perret l'a chanté, Fernand Raynaud l'a mis en sketch. Elle est où, la déferlante polonaise ? Nulle part : les anti-européens l'ont inventée !

Le coup du plombier étant dépassé, il fallait trouver un autre truc : c'est le coup du poulet à la javel ! Là encore, notre imagination est fortement sollicitée : une grosse cuve d'eau de javel, des poulets plongés dedans pour être bien lavés et refourgués sur le marché européen, voilà la nouvelle machine de guerre des anti-européens. Résultat : du chlore dans nos assiettes. Le produit qu'on réserve normalement à la désinfection des chiottes se retrouve dans les tuyaux de notre estomac. De quoi en effet vous dégoûter de l'Europe ! Les anti-européens font très fort. En visant le poulet, ils touchent une fois de plus à une fibre sensible : le poulet du dimanche est une tradition familiale qui remonte au bon roi Henry IV et sa fameuse poule au pot. Et puis, le poulet, c'est le coq gaulois, au sommet de nos clochers d'église ! Dissous dans la javel, on s'en prend à une gloire nationale, au cocorico qui nous est cher.

Déjà, au début des années 60, Jean Ferrat, dans sa Montagne, nous avait inquiétés avec son poulet aux hormones, dont nous n'avons jamais vu les plumes, pas plus que les salopettes de plombier polonais. Dans les années 2000, nouveau motif de trouille : le poulet OGM, gros comme un veau, avec trois pattes, quatre yeux et deux becs. Mais le monstre n'a pas été aperçu non plus dans nos campagnes. Nos poulets ont continué à être mangés et assaisonnés au citron, au curry, au maroille, poulet fermier, rôti, basquaise ... Aujourd'hui, l'Europe veut nous faire déguster, c'est le cas de le dire : sa nouvelle recette, le poulet à la javel !

Les anti-européens sont aussi des anti-américains et des anti-libéraux (des anti-tout, en réalité). Le poulet chloré vient des Etats-Unis, via les échanges avec l'Europe, affublés de sigles barbares, mystérieux, inquiétants : TTIP, TAFTA, GMT. Souvenez-vous : en 2005, les anti-européens se focalisaient sur le TCE, quasi équivalent dans la Bible du 666, le signe de la Bête. Pour eux, l'Europe est diabolique et maudite. Pourtant, ce grand marché transatlantique n'est qu'en négociations, et aucun poulet javellisé n'a encore débarqué sur nos côtes. Mais les anti-européens veulent marquer les esprits et des points aux élections !

Leur poulet à la javel, il n'y a pas de quoi en faire un fromage, et sûrement pas un scandale politico-économique. Ce n'est qu'une procédure d'hygiène, une solution antimicrobienne à base de chlore dilué, la moderne Amérique étant plus pointilleuse sur les questions de propreté que la vieille Europe. Est-ce qu'un Américain est mort d'avoir mangé du poulet ainsi désinfecté ? Non. Est-ce que certains sont tombés malades après l'avoir digéré ? Non plus, sinon la méthode aurait vite été stoppée. Les anti-européens dénoncent le poulet chloré : et pourquoi pas le lapin, qui n'est pas plus propre qu'un poulet, qui devrait donc lui aussi passer au bain d'eau de javel ? Non, le lapin, c'est moins évocateur, ça chatouille moins la symbolique française.

Et puis, quand nos anti-européens vont à la piscine, dans quoi trempent-ils leur corps, jusque dans ses parties les plus vulnérables, avalant au passage quelques gorgées de flotte ? Dans de l'eau chlorée ! Ils en survivent sans problème ... On comprend donc à quel niveau de désinformation et de manipulation en sont arrivés les anti-européens, dans leur haine de l'Europe. Ils frappent maintenant à ce que nous avons, nous autres Français, de plus sensibles : l'estomac, la bouffe !

Attention : je ne dis pas que la question technique du choix de traitement des viandes ne se pose pas. Il est évident que les moyens sanitaires et les traditions culturelles sont différentes des deux côtés de l'Atlantique. Les négociations autour du grand marché transatlantique doivent trancher sur ce point. Mais la façon dont les anti-européens s'en saisissent pour discréditer l'Europe et affoler les populations est condamnable et nous prépare, dans une semaine, à faire de l'extrême droite le parti en tête, ce qui serait une catastrophe nationale. A ces anti-européens qui font feu de tout bois, plombier polonais hier, volaille javellisée aujourd'hui, j'ai envie de leur demander : et mon cul, c'est du poulet ?

vendredi 16 mai 2014

L'impôt à la baisse



Les mesures fiscales annoncées ce matin par Manuel Valls accélèrent l'aggiornamento entrepris par le parti socialiste depuis la victoire de François Hollande et la nomination du nouveau Premier ministre. 1,8 ménages qui sortiront de l'impôt sur le revenu, 3 millions qui bénéficieront d'une réduction, c'est spectaculaire. Mais rien de très surprenant : le premier à avoir tiré la sonnette d'alarme, c'est Pierre Moscovici, alors ministre de l'Economie, il y a plus d'un an, en parlant de "ras-le-bol fiscal".

Pour la gauche, c'est une révolution dans ses fondamentaux. Pendant longtemps, elle était attachée, avec raison, au rôle redistributeur de l'impôt : on augmentait proportionnellement les impôts pour réduire les inégalités. Peu à peu, l'objectif de réduction des inégalités a été remplacé par celui d'augmentation du pouvoir d'achat. Ségolène Royal, lors de sa campagne présidentielle de 2007, a été la première à en faire un thème de gauche. Aujourd'hui, autour de moi, la préoccupation pour le pouvoir d'achat est devenue quasi naturelle. Et pour dépenser l'argent qu'on a, il ne faut pas que l'Etat vous le prenne !

La réduction des inégalités renvoyait à un projet collectif, qui n'est plus dans l'air du temps. En revanche, la réduction des impôts concerne directement le porte-monnaie, est beaucoup plus en accord avec la mentalité individualiste, qu'on le déplore ou qu'on s'en félicite. De même, y compris dans l'opinion de gauche, j'ai remarqué que le thème de la défense des services publics est moins mobilisateur qu'autrefois. Sans doute parce que le rapport qu'on avait à l'école, à la SNCF ou à l'hôpital a changé. Payer plus d'impôts pour avoir de meilleurs services publics, je ne suis plus sûr que l'idée soit partagée par beaucoup.

Le gouvernement social-démocrate de François Hollande et Manuel Valls s'est donné pour objectif de baisser massivement les déficits. De ce fait, on n'imagine plus guère la gauche se battre pour ce qui a été depuis son origine un thème de prédilection : la politique salariale. Le gel du point d'indice des fonctionnaires le confirme. Quant au "coup de pouce" traditionnel pour le Smic, il est devenu purement symbolique, l'expression le dit bien. A défaut de pouvoir augmenter les salaires, avec des syndicats si faibles qu'ils ne peuvent plus guère imposer leurs revendications aux chefs d'entreprise, le seul instrument de justice sociale c'est l'impôt, mais cette fois-ci à la baisse !

Politiquement, culturellement, le parti socialiste est en train de vivre l'équivalent du congrès de Bad Godesberg pour les sociaux-démocrates allemands à la fin des années 50. Les conséquences en sont encore incalculables. Il y aura forcément des recompositions à l'intérieur du parti, qui ne seront visibles qu'au prochain congrès, étant seulement perceptibles aujourd'hui.

jeudi 15 mai 2014

Frank Morzuch



Frank Morzuch expose à Saint-Jacques jusqu'au 22 juin, sous le titre : Un tapis peut en cacher un autre, un autoportrait aussi. Le vernissage a eu lieu aujourd'hui, en fin d'après-midi, introduit par Marie-Laurence Maître, adjointe à la culture (vignette 1). L'artiste s'est ensuite livré à une visite guidée et commentée de l'exposition (vignette 2, et un exemple, vignette 3). Une oeuvre a fait la joie des enfants : celle qu'on peut exceptionnellement toucher, et même y glisser la main, puisque les points noirs sont des orifices (vignette 4). Il faut voir, cela ne se raconte pas. Frank Morzuch nous accueillera le 10 juin, à 18h00, au musée Antoine-Lécuyer, pour une performance-conférence autour de Albrecht Dürer. C'est un "bel artiste", comme le qualifie Bernard Visse, dans le livret qui accompagne l'exposition.

Vis ma vie



Dans l'académie de Nantes, l'initiative qui consiste à encourager les garçons à porter une jupe afin de lutter contre les préjugés sexistes est grotesque. La finalité est louable, mais la méthode est ridicule. L'école est faite pour étudier, analyser, s'instruire, réfléchir, pas se déguiser, même pour une bonne cause. Porter une jupe pour un garçon, en quoi cela fait-il avancer la cause des femmes, la compréhension de la condition féminine ? J'ai beau chercher, je ne vois pas. L'école, ce n'est pas carnaval. Pour comprendre le sort des esclaves africains, va-t-on se barbouiller en noir ? Pour partager la vie des aveugles (pardon, des non voyants ), va-t-on se déplacer toute une journée avec un bandeau sur les yeux ? Grotesque, notre société de bons sentiments et de justes combats est devenue grotesque. La sincérité n'empêche pas la stupidité. La quête du bien ne préserve pas du ridicule.

Encore plus grotesques sont les réactions d'indignation, sur l'air du scandale, qui se sont exprimées à l'occasion. En faire un sujet de débat politique à l'Assemblée nationale et dans les médias montre à quel triste niveau est descendu le débat politique et public en France !

Cette affaire de jupe est loin d'être anecdotique. C'est toute une tendance, assez récente, de plus en plus présente, un état d'esprit d'un genre nouveau, en rupture avec l'ancienne mentalité, qui se traduit par de nombreuses exemples, dont le principe est le suivant : pour comprendre et réfléchir, il faut voir et vivre. Poussé à son extrême limite, le principe en vient à dire que le plus important, c'est voir et vivre, que ça tient lieu de compréhension et de réflexion, que ça dispense de toute autre forme d'explication. Trois exemples :

1- La visite scolaire dans le camp de concentration d'Auschwitz, à des fins prétendument historiques ou pédagogiques. Comme si l'étude par les livres, les témoignages ou les documentaires ne suffisaient pas, comme s'il fallait aller voir sur place, pour être bien certain de ce qu'on lit et entend, pour en quelque sorte le valider. Faire d'un lieu de tragédie une destination de voyage scolaire ou de tourisme de mémoire a quelque chose d'odieux, que l'Education nationale devrait interdire. Autrefois, il n'y a pas si longtemps, on n'avait pas besoin de ce voyage au bout de la nuit pour comprendre l'holocauste. Et si ce qu'il reste des camps de la mort disparaissait, est-ce que la réalité du génocide disparaîtrait aussi, puisqu'il n'y aurait plus rien à voir ? On prépare bien mal nos enfants à leur avenir et à l'étude du passé par ce genre de voyage inutile, contre-productif et sacrilège.

2- Les élus circulant dans des fauteuils roulants d'infirmes (pardon, de personnes à mobilité réduite), afin de mieux comprendre les difficultés de leur existence. En voyant la scène, je ne sais jamais si je dois en rire ou en pleurer. Cette compassion mal placée, déplacée, se sent obligée de faire joujou, comme des enfants, avec ce qui fait le malheur d'une vie, la paralysie du corps. Quelle est l'utilité de cette singerie ? Sous prétexte du bien, tout est permis. Drôle d'époque : on tourne sa langue sept fois dans sa bouche pour ne pas en faire sortir des mots blessants, on abonde en néologismes pour adoucir la réalité et, dans le même temps, on s'autorise à des comportements grotesques, des mimes de môme, qui ne me plairaient pas du tout si un accident ou la naissance m'avaient privé de l'usage de mes jambes. Le malheur est quelque chose qui se vit dans son coeur : pas besoin de tout un cinéma pour en ressentir le drame, pour en imaginer les difficultés.

3- L'association patronale invitant les parlementaires à faire un stage d'une semaine en entreprise pour mieux en comprendre les réalités. Même idéologie latente et ambiante que le port de la jupe, la sortie à Auschwitz ou le déplacement en fauteuil roulant : l'intelligence ne suffit pas à la compréhension d'une situation, il faut venir, voir et vivre. C'est évidemment idiot : une semaine passée dans une entreprise n'aide pas fondamentalement à la connaître. Et ce qu'on peut en connaître, on le ferait aussi bien, et même beaucoup mieux, en lisant un rapport ou en auditionnant des experts. Mais comme la morale actuelle est compassionnelle, il faut se mettre dans la peau des autres, de façon purement artificielle, en renonçant à faire fonctionner sa tête. Imaginez un peu une société où, pour comprendre autrui, il faudrait devenir lui ! Ce serait une société de fous, l'asile généralisé. Nous commençons à y entrer ... Tout ça bien sûr n'est pas si fou mais relève d'une belle hypocrisie : on ne demande pas au patron de devenir parlementaire pendant une semaine, pour mieux comprendre la vie d'un législateur et de ses difficultés dans l'élaboration des lois. On demande encore moins au patron de se transformer en smicard ou en chômeur. La compassion a tout de même des limites ...

Une émission de télévision est allée jusqu'au bout de la nouvelle mentalité : "Vis ma vie", qu'elle s'appelle. La mode est à l'échangisme des conditions professionnelles et sociales, sous couvert de tolérance et de solidarité. Mais aussi avec une forme de terrorisme (toute morale est ainsi : vanter le bien et réprimer le mal) : on n'a plus le droit de parler de ce qu'on n'a pas vu, touché, vécu. Nous sommes tous désormais des petits saint Thomas, le saint patron du monde moderne : l'enseignant ne peut plus donner son point de vue sur le plombier parce qu'il n'est pas plombier, et le plombier ne peut rien dire de l'enseignant parce qu'il ne mène pas une vie d'enseignant. C'est la fin du débat politique et même de la politique, puisque cette activité consiste à s'intéresser à des gens autres que soi, que son milieu familial ou professionnel, des gens qu'on ne connait pas. "Vous ne connaissez pas, vous ne pouvez rien en dire", c'est le clouage de bec foncièrement antidémocratique mais assez fréquent dans les conversations d'aujourd'hui.

Cette nouvelle idéologie peut se traduire encore autrement : c'est la victoire de l'homme de terrain sur l'homme de bureau. Pourtant, le terrain, ça ne veut rien dire, on n'y voit pas grand chose, comme Fabrice à Waterloo, dépeint par Stendhal dans La Chartreuse de Parme : quelques coups de canons, des cavaliers qui fuient au galop, des cadavres sur le sol, rien de plus, rien qui explique, qui permette de comprendre. L'éloge du terrain, c'est de la démagogie soft, du populisme light. Le terrain n'apprend rien, ou très peu.

Ce que j'attends d'un homme politique et d'un responsable public, c'est qu'il soit un homme de bureau, d'études, de dossiers, c'est-à-dire (attention, je vais lâcher un gros mot, un terme très mal vu) un intellectuel, un homme ou une femme qui ont été formés à lire un dossier, synthétiser une situation, analyser des problèmes, décrypter des données, concevoir des solutions. C'est ce qu'on appelle la réflexion. Vous aurez beau labourer tous les terrains du monde, passer votre temps à serrer des paluches, à dégoiser avec le premier venu, ça ne vous fera pas avancer d'un millimètre dans l'intelligence d'une difficulté et de sa résolution. Enfilez une jupe, asseyez-vous dans un fauteuil roulant : même inertie de l'esprit. En revanche, vous aurez largement satisfait votre bonne conscience. C'est déjà ça de pris ... La morale, finalement, se satisfait de peu.

Lorsque Jérôme Lavrilleux, tête de liste UMP aux élections européennes, met en avant, selon le Courrier picard, le fait qu'il n'ait fait "ni Science po, ni l'ENA", nous avons une nouvelle illustration de cette mentalité que je suis en train de décrire et de dénoncer. Il y a 40 ou 50 ans, un homme politique aurait au contraire valorisé son appartenance à ces deux prestigieuses écoles, fleuron de la République, symbole de l'intelligence française. Aujourd'hui, il est de bon ton, il devient plutôt chic de ne pas en être. Pour ma part, je garde une admiration intacte pour celles et ceux qui ont réussi de difficiles concours, qui ont reçu une formation d'excellence dont je me sens personnellement, avec regret, incapable. Drôle d'époque : le travail manuel est dévalorisé (depuis longtemps déjà), mais le travail intellectuel aussi (mais c'est plus récent). Quoique la tendance a toujours plus ou moins existé : c'était jadis l'éloge du bon sens contre les pensées rêveuses, fausses et dangereuses de l'intellectuel.

Puisqu'il est question de Jérôme, avec qui j'étais en compétition électorale lors des élections cantonales de 2004, j'ai une petite anecdote : un maire du canton nord de Saint-Quentin m'avait fait la confidence qu'un ancien conseiller général, de droite, dans les années 60, n'avait jamais visité son village durant tout son mandat, mais connaissait très bien les besoins de la population, les souhaits de son premier magistrat et obtenait les subventions nécessaires : c'était selon lui un excellent conseiller général! Morale de l'histoire : le terrain n'est pas nécessaire, l'habit ne fait pas le moine et la jupe ne fait pas la femme.

mercredi 14 mai 2014

Philo au coin du feu



Samedi après-midi, c'était ma dernière séance de café philo à Guise, exceptionnellement dans la cour du château. Mais samedi, c'était surtout jour de pluie : donc, impossible de s'installer dans la cour du château ! Alors, que faire ? Nous nous sommes repliés dans une petite salle, appelée "la boulangerie", tout à fait charmante, très moyenâgeuse, avec un magnifique feu de bois au milieu. Du coup, c'était beaucoup mieux qu'à l'extérieur ! Comme quoi, leçon fréquente, d'un mal peut surgir un bien ...

La séance avait une autre particularité : c'était ma dernière en tant qu'animateur, après dix ans ! Je réduis depuis quelque temps mes activités associatives, pour me consacrer un peu plus à l'écriture et à la lecture. C'est pourquoi j'ai été accueilli par la chanson de Serge Gainsbourg "Je suis venir te dire que je m'en vais" et que j'en suis reparti avec quelques cadeaux (un livre et des stylos, forcément, c'est-à-dire tout ce qui fait mon bonheur ...).

A la fin, un participant vient me voir pour discuter de mon style d'animation. Ce qu'il retient, un peu étonné et intrigué, c'est ma façon d'être en retrait, de ne pas m'impliquer dans la conversation. Oui, c'est vrai : j'anime, c'est-à-dire que je mets en mouvement, mais je ne dirige pas, ne synthétise pas et surtout ne conclus pas. Quand quelqu'un veut s'exprimer, je me dépossède du micro, c'est l'intervenant qui devient le centre. Mon idéal d'action publique, c'est celui-là : agir en révélateur, mettre en valeur, faire des découvertes, lancer des idées mais sans ce côté envahissant, trop présent de certains animateurs, qui tombe dans le narcissisme et décourage la prise de parole. Je suis partisan de la discrétion positive et active, de la pédagogie non directive : relancer, interroger, provoquer, mais pas imposer ni s'imposer. Curieusement, dans mes activités philo, je fais oublier que je suis prof de philo ! Je crois que c'est d'ailleurs la clé du succès des cafés philo et des cinés philo : chacun sait que son point de vue sera respecté et même valorisé. En même temps, je reconnais volontiers que d'autres types d'animation sont concevables.

En vignette 1, j'introduis le sujet du jour ("Est-on libre même si tout est écrit d'avance ?"). A mes côtés, Philippe Henry, mon successeur, et Lise Rauscher, organisatrice du café philo, avec Manuel Caré, derrière nous. A l'extrême gauche, Nicolas Maineray, le conservateur du château. En vignette 2, la plupart des participants, devant le feu de bois. Mes prochains rendez-vous (réduction d'activités n'est pas extinction !) : ce samedi, à la bibliothèque municipale, une conférence-débat autour du thème "La première fois", de 15h00 à 16h30. Lundi prochain, à 20h00, ciné philo avec le film-documentaire de Julie Bertuccelli, "La cour de Babel", suivi d'un débat sur l'école et l'intégration (vignette 3). Nouveauté : nous terminerons la soirée par un pot de l'amitié offert par le CinéQuai, pour favoriser des échanges plus personnels entre les spectateurs.