mardi 31 juillet 2012

La différence qui dérange



Mais dans quelle société vivons-nous ? Les gens seraient-ils devenus fous ? Dimanche, à Couvron dans l'Aisne, une cinquantaine de personnes ont manifesté contre la tenue d'un rassemblement évangélique, lors d'une marche qualifiée de "funèbre" (voir billets des 10 et du 26 juillet). A l'issue, les participants ont fait une minute de silence, puis se sont pris par la main pour former une ronde et chanter la Marseillaise (!). L'initiateur de la manifestation, pour justifier sa démarche, s'est référé au général de Gaulle et à la Résistance française (!). Dans le tract appelant à ce rendez-vous, le tableau d'Eugène Delacroix, La Liberté guidant le Peuple, était reproduit. Quelle confusion dans l'utilisation des symboles ! C'est effrayant.

Aujourd'hui, nous apprenions que la municipalité communiste de Gennevilliers suspendait des animateurs d'un centre de vacances parce qu'ils suivaient le ramadan ! Le prétexte : il faut être en forme, avoir bien mangé pour surveiller les gamins. Bref, un nouveau devoir vient d'être inventé, à inscrire dans le code du travail : l'obligation professionnelle de s'alimenter. Quelle folie ! Nous avons toujours connu des personnes faisant le ramadan sans que cela n'affecte leur travail. Devant les légitimes protestations, la municipalité a fini par reculer. Faut-il que la notion de laïcité soit complètement dévoyée, même à gauche, pour en arriver à de telles aberrations !

La vérité, c'est que si le pape Benoît XVI venait à Couvron acclamé par 30 000 jeunes catholiques, personne ne s'en plaindrait ni ne protesterait. Ce qui dérange, ce sont les Tziganes évangélistes. La vérité, c'est que si des chrétiens de stricte obédience pratiquaient dans un centre de vacances de Gennevilliers un jeûne sévère à la façon d'autrefois, personne ne trouverait à y redire et ne les pénaliserait. Ce qui dérange, ce sont les Maghrébins musulmans. Les uns et les autres, Tziganes et Maghrébins, sont des citoyens français, mais pas catholiques. Dans un pays où cette religion a été hégémonique pendant plus de mille ans et encore il n'y a pas si longtemps, ces différences que sont l'évangélisme et l'islam, portées par des communautés d'origine étrangère mais pleinement française, malheureusement irritent, insupportent. Il faut pourtant s'y faire et le comprendre : la République laïque, c'est la liberté des opinions et le respect des différences. Sinon, à Couvron ou à Gennevilliers, on met insidieusement en place des logiques de guerre civile qui vont à l'encontre des valeurs dont on se réclame.

lundi 30 juillet 2012

La gauche invisible



En cette fin juillet, l'actualité politique n'est pas très riche à Saint-Quentin. Je vois tout de même un non évènement qui mérite, paradoxalement, un commentaire : il s'agit, concernant le conflit entre la CGT et la municipalité à propos de la Bourse du travail, de la mise en délibéré de la liquidation de l'astreinte au 12 septembre prochain. Normalement, le règlement du contentieux était prévu pour la semaine dernière (il dure tout de même depuis huit ans). Mais non : le tribunal de grande instance de Laon n'a pas tranché. Un pourvoi en cassation n'est pas non plus à exclure. Pendant ce temps-là, la somme que devra verser le syndicat s'alourdit.

Mon commentaire politique, c'est que ce contentieux à première vue purement juridique traduit aussi un état d'esprit, une culture de gauche dominante à Saint-Quentin. D'abord, la CGT n'est pas n'importe quel syndicat et la Bourse du travail pas n'importe quel endroit : ce sont des noms, des lieux, des histoires qui ont une forte valeur symbolique, qui s'inscrivent dans le paysage de la gauche. Quand la CGT perd un combat, c'est toute la gauche qui perd. Or, à Saint-Quentin, nous en sommes hélas là.

Car qui peut douter que la municipalité, une fois de plus, va gagner ? Les décisions de justice, jusqu'à maintenant, lui ont donné raison et la CGT se retrouve menacée par une énorme astreinte financière. Dans les conditions actuelles, le départ de la Bourse se fera sans gloire, sans même la compensation d'une défaite honorable. Comment a-t-on pu en arriver là ? Comment un syndicat puissant et responsable se retrouve-t-il condamné à perdre la face et son local ? Je ne remets pas en question les hommes, qui comme toujours font ce qu'ils peuvent, mais les mentalités, qui ne sont pas partout comme à Saint-Quentin.

D'abord, pourquoi ce combat n'a-t-il pas été l'occasion d'une mobilisation unitaire de toute la gauche politique et syndicale (puisqu'il est question de symbole) ? La CGT a défendu à peu près seule sa cause. En conseil municipal, jamais l'opposition ne s'est saisie de ce dossier pour le soumettre au débat. La faute à qui ? A personne et à tout le monde, à une culture de gauche saint-quentinoise qui fait que chacun se bat pour son pré carré, sans unité, sans rassemblement, dans la dispersion la plus totale. Tant que la gauche persistera dans cet état d'esprit, elle ne gagnera pas, ni dans la rue, ni dans les urnes, pas même devant les tribunaux.

Ensuite et surtout, la gauche saint-quentinoise, et c'est bien sûr mon côté réformiste, social-démocrate qui resurgit, est en grande partie étrangère à la culture du compromis. Au contraire, elle chérit, y compris dans mon propre parti, le rapport de forces, l'attitude jusqu'au-boutiste, la ligne de fuite radicale. Les grands principes y trouvent leur compte mais pas l'efficacité ni les résultats. Je n'en sais pas plus sur le contentieux de la Bourse du travail que ce que j'en lis dans la presse, mais on comprend très vite que les deux parties en conflit, en premier lieu la CGT, avaient intérêt à passer un compromis, à trouver un arrangement qui convienne à chacune, avec les concessions nécessaires de part et d'autre. Le rapport de forces, c'est bien joli, mais qu'est-ce qu'on fait et où on va quand la force est dans le camp d'en face ? Tout le problème est là. La fin sera inévitablement triste, il en restera des traces d'amertume et, pour la gauche, l'idée que l'échec est une fois de plus une fatalité, que la résistance désespérée est la seule attitude concevable, ce que je ne crois pas.

C'est un grand mot mais je l'assume : la gauche saint-quentinoise doit faire sa "révolution culturelle", sortir de l'esprit d'opposition, du syndrome minoritaire, du positionnement protestataire. Aux prochaines élections municipales, il y aura bientôt une génération - une génération ! que des Saint-Quentinois de gauche n'auront pas exercé de responsabilités au niveau de la gestion municipale. Pourtant, il y a dans notre ville un électorat de gauche, des hommes et des femmes de gauche engagés dans la vie publique. Mais cette réalité reste latente, ne se traduit pas politiquement. C'est en quelque sorte une gauche invisible, comme un gisement souterrain qui ne demande qu'à jaillir mais que les évènements, les structures, les leaders actuels ne favorisent pas, parce que la culture ambiante n'y porte pas. C'est pourquoi l'expression de "révolution culturelle" n'est pas trop forte pour qualifier le changement, la prise de conscience nécessaires et espérés.

dimanche 29 juillet 2012

Batman ne meurt jamais



Je suis allé voir ce matin le dernier Batman, The Dark Knight rises, de Christopher Nolan : même choc, même éblouissement que pour le premier, en 1989, de Tim Burton. Depuis, je n'ai pas raté un seul Batman. Chez moi, j'ai même organisé un petit culte à mon grand héros, une collection d'objets Batman, achetés, récupérés, offerts depuis une vingtaine d'années, dont vous voyez en photo une partie seulement. Quand j'étais lycéen, mon prof de philo m'avait dit qu'un film l'avait fasciné au point d'aller le voir une douzaine de fois au cinéma : Il était une fois dans l'Ouest, de Sergio Leone. A l'époque, en 1978, ça me semblait bizarre qu'un prof de philo cède à une telle passion. Aujourd'hui, je comprends.

Pourquoi j'aime Batman ? D'abord parce que les premiers films renvoient à une période de ma vie, les années 90, où je découvrais les Etats-Unis d'Amérique (j'y ai fait six grands voyages), qui exerçaient sur moi une véritable fascination, à partir d'une question, d'une énigme : comment un pays de voyous et de fanatiques religieux, massacreur d'indiens et auto-destructeur (la meurtrière guerre de Sécession) a-t-il pu devenir en quelques décennies une puissance mondiale, qui s'impose sur toute la planète non seulement par les armes mais par les produits ? Je n'ai toujours pas trouvé de réponse convaincante ... Batman, pour le meilleur et pour le pire, c'est l'un des symboles de cette grande Amérique.

Ensuite, j'aime Batman parce que ce héros tranche complètement avec les super-héros un peu niais, manichéens, nationalistes, genre Superman. La "chauve-souris" est un personnage complexe dont la psychologie est déchirée entre le bien et le mal, ce qui en soi n'est pas très américain. De plus, Batman contient à la fois une exaltation mais aussi une dénonciation des valeurs, de la culture américaines. Un anti-américain peut aussi y trouver son compte. C'est cette subtilité, cette ambiguïté de l'oeuvre qui m'intéressent.

Enfin, les Batman sont tous porteurs d'une très belle esthétique, originale, qui d'ailleurs se recrée d'un réalisateur à l'autre. Il y a quelque chose de fort, de puissant dans cette saga. Ce matin, dans la salle du multiplexe, il y avait beaucoup de gamins et d'ados. Quelle erreur ! Batman c'est comme le porno, ce n'est surtout pas fait pour les enfants, qui ne doivent pas y comprendre grand chose.

The Dark Knight rises fait ressortir tous les maux et tous les fantasmes de l'Amérique contemporaine : la délinquance, le terrorisme, la crise financière, la violence et la folie des hommes, les inégalités sociales, la guerre civile, le cataclysme nucléaire. C'est un grand film superbement décadent, apocalyptique, biblique comme tout ce qui est américain (mais pas du tout évangélique). C'est le dernier de la trilogie de Nolan, mais ce n'est pas la fin, "il" reviendra : Batman ne meurt jamais.

samedi 28 juillet 2012

Yvon Berthelot



Les vacances d'été, c'est la période des découvertes. J'en ai fait une, très belle, hier à Noyon, que j'aimerais vous faire partager. Sortant de la maison de Calvin, j'ai tout de suite repéré, à sa devanture, une magnifique pâtisserie, 1 place de l'Hôtel de Ville, du nom d'Yvon Berthelot. C'est la finesse des gâteaux qui a retenu mon attention. Trop souvent, chez nos pâtissiers, ils sont trop gros, trop lourds et, au goût, trop sucrés. Une pâtisserie, avant d'être dégustée, doit être belle à regarder. Là, je n'hésite pas : Berthelot est nettement supérieur à Henri, Dubedout et Laroche, de Saint-Quentin.

Je parle bien sûr d'expérience, puisque j'ai fait quatre achats, histoire de juger : une tartelette citron, une meringue, un gâteau au chocolat et un gâteau à la crème. Le panel est suffisant pour se faire une juste idée : c'est délicieux, je vous le certifie, et ce sera probablement ma plus belle rencontre de l'été, ce Berthelot que je ne connaissais pas. Noyon, c'est à trente bonne minutes de Saint-Quentin : faites le saut, ça vaut le détour.

Mes lecteurs les plus anciens savent ma vocation contrariée, devenir pâtissier, empêchée par un asthme de jeunesse. Tout ce qui touche à la pâtisserie est pour moi magique. Je ne suis venu à la philosophie et à l'enseignement que sur le tard. Mentalement, j'étais fait pour être pâtissier. D'abord parce que c'est le plus beau métier du monde, faire plaisir aux autres ! Ensuite parce que c'est une profession influente : avec la philo, je touche seulement quelques centaines de personnes sur la ville, avec la pâtisserie ce serait plusieurs milliers ! Enfin la pâtisserie est un art extrêmement raffiné, subtil et fondamentalement bon, alors que la philosophie peut être vicieuse et retorse. Et puis, les plaisirs de la bouche déçoivent moins que les plaisirs du cerveau.

Mais pourquoi pas la cuisine en général ? Non, celle-ci s'adresse au ventre tandis que la pâtisserie sollicite uniquement le palais. Le cuisinier travaille pour les gens qui ont faim ; ça ne m'intéresse pas. Le pâtissier se consacre aux gens qui ont du goût, c'est complètement différent. Je vois la cuisine comme une science et la pâtisserie comme un art. Attention : je n'appelle pas pâtisseries les ignobles sucreries que bouffent les gros gamins. Je n'aime pas non plus ce mélange des genres que sont les boulangeries-pâtisseries, qui ne sont finalement ni vraiment l'une, ni vraiment l'autre. La boulange, c'est autre chose. Je n'accepte de joindre à pâtissier que glacier et chocolatier. Sinon, on tombe dans l'hérésie. Le seul reproche que j'adresse à Yvon Berthelot, c'est d'avoir cédé à la viennoiserie, ce qui ne se devrait pas chez un pur pâtissier.

Toute ma vie a été rythmée par des noms de pâtissiers et de pâtisseries, par exemple Bongrand à Saint-Amand-Montrond ou Bazot à Bourges. Lorsque je visite une ville, j'ai deux repères incontournables : la bibliothèque et la pâtisserie. Quand Xavier Bertrand était ministre, j'ai entendu dire (mais est-ce vrai ?) qu'il avait supprimé le dessert aux tables de son ministère, pour des raisons de diététique. Encore un désaccord avec lui ! Bien sûr, je reconnais que le dessert est parfaitement inutile dans un repas, qu'on peut facilement s'en passer puisqu'il est un moment de gratuité, de pur plaisir, de grâce culinaire. Mais justement : c'est pour cette raison, pas diététique mais gustative et hédoniste, que je le défends. Le dessert, c'est le meilleur d'un repas ; ce qui vient avant, c'est seulement de l'alimentation.

Je ne serai jamais pâtissier, je me venge en achetant des pâtisseries. Revenir à la maison avec à la main un joli carton ou une pyramide de papier bien ficelée, c'est le bonheur. Vous avez bien noté ? Yvon Berthelot, 1 place de l'Hôtel de Ville à Noyon. Vous m'en direz des nouvelles !

vendredi 27 juillet 2012

No sport



C'est parti aujourd'hui pour quinze jours de JO barbants ! Dans quelques siècles, les historiens qui se pencheront sur notre époque seront stupéfaits de constater que la grande religion universelle de notre temps était le sport. Autant vous dire que je suis athée de cette religion-là, et même anticlérical ! Personne n'ose le dire : le sport est dangereux, le sport tue. Ce n'est pas moi qui l'affirme, c'est une très sérieuse étude de l'Inserm, par Xavier Jouven, chercheur en cardiologie (citée par Iegor Gran dans Charlie hebdo du 18 juillet dernier, "Ce footing dont on ne revient pas") : le sport fait 800 morts par an, des types en bonne santé, 46 ans en moyenne, sans antécédents cardiaques.

Un vrai scandale sanitaire, presque autant de victimes que la grippe, contre laquelle on mobilise toute une campagne de prévention. Mais contre le sport mêmement mortel, rien du tout ! Pire : les pouvoirs publics participent au crime en encourageant la pratique sportive dès l'école, sous prétexte de santé, comble de l'absurdité ! Heureusement, 30% seulement des Français ont une activité physique régulière, d'après les statistiques connues : le sport est une religion qu'on pratique affalé devant sa télé. Imaginez un peu que cette activité soit effective et répandue : les 800 morts seraient très largement dépassés, ce serait l'hécatombe !

Attention : je ne parle pas desexcès dans le sport, formule qui n'a d'ailleurs aucun sens. Par définition, le sport est excessif, puisqu'on pousse son corps à faire une activité que normalement il ne ferait pas. Le sport n'est pas dans la nature de l'homme. Notre corps est fait pour les plaisirs de la table ou du lit, pas pour souffrir dans un exercice sportif. La preuve : les animaux, plus sages que nous sur ce point, ne font pas de sport. Les grandes civilisations ont honoré l'art, la spiritualité, la science, jamais le sport.

A l'époque contemporaine, Nicolas Sarkozy, en donnant le footing comme modèle de vie, entraînant son Premier ministre à sa suite, n'a pas été un bon exemple. Aucun président précédent n'avait osé commettre une telle erreur. Pourtant, un malaise vagal lui a adressé, en vain, un sérieux avertissement. Je pense à mon malheureux camarade Olivier Ferrand, dont j'ai appris la disparition alors que j'étais à Djibouti : 42 ans, en pleine forme, venant juste d'être élu député, quelqu'un de prudent, de raisonnable, terrassé à l'issue d'un simple footing ! Mais personne n'ose remettre en cause la grande religion, le sport.

Et puis, il y a cet autre argument contre le sport : la laideur, l'excentricité de ses tenues et postures. Les joggeurs en sueur, écarlate, la chair qui ballote de partout, quelle horreur ! Et les cyclistes déguisés en extra-terrestres, quel ridicule ! Churchill avait raison quand on lui demandait le secret de sa santé, de sa longévité et de sa bonne humeur : no sport, répondait-il ! Les sportifs sont les tristes ascètes d'aujourd'hui, qui ne l'avouent pas, à la différence de ceux d'autrefois.

Il n'y a qu'une seule activité physique honorable, naturelle et nécessaire (mon médecin me la recommande) : la promenade, que personne ne pratique plus, à part Alain Gibout à Saint-Quentin. Je dis bien la promenade, à la Jean-Jacques Rousseau, une heure de déambulation tranquille, de préférence dans la nature. La marche, elle, est dangereuse et désignée comme telle par le rapport de l'Inserm plus haut cité (surtout pour les plus de 60 ans). Je déteste tout particulièrement cette nouvelle mode de marche nordique, avec ses bâtons de ski sans neige. Tant pis si en rédigeant ce billet j'ai commis un blasphème, un sacrilège contre la nouvelle religion !

jeudi 26 juillet 2012

Leur jour de gloire est arrivé



A propos du rassemblement évangélique à Couvron en août, une nouvelle manifestation de protestation est prévue dimanche prochain sur le site, à l'initiative de Xavier Demortier, de Crépy. Son nom : "marche funèbre d'un peuple méprisé". Incontestablement, le niveau monte, depuis les premières manifs aux jets de rouleaux de papier hygiénique. Cette marche sera "citoyenne" et "silencieuse", sauf devant le quartier Mangin, où le "peuple méprisé" va chanter la Marseillaise. L'organisateur explique dans L'Union d'hier que les paroles de l'hymne national suffisent à exprimer sa colère. Ah bon ?

"Contre nous de la tyrannie ?" Les tziganes seraient-ils les nouveaux tyrans ? A moins qu'il s'agisse de "ces féroces soldats, qui viennent jusque dans nos bras égorger nos fils et nos compagnes" ? Les tziganes seraient alors cette fois les nouveaux envahisseurs, contre lesquels "l'étendard sanglant est levé", avant "qu'un sang impur abreuve nos sillons", les sillons de Couvron bien sûr.

Sommes-nous seulement dans la métaphore patriotique et guerrière ? Pas certain. Xavier Demortier craint un "fait divers tragique", il parle d'"autodéfense", il rapproche la situation à Couvron d'un "baril de poudre" (les ex-RG l'ont d'ailleurs convoqué). Ce qui est certain, c'est que dimanche prochain, à l'heure de la messe, devant l'ancien camp du 1er RAMa, le jour de gloire de Demortier et de ses amis sera arrivé. Quand on sait qu'il y a des hommes, Français et étrangers, qui sont morts en entonnant ces paroles ...

J'en viens maintenant au plus sérieux : c'est nouveau, les protestataires se réclament maintenant de la laïcité, Xavier Demortier soutenant que la loi de séparation des églises et de l'Etat serait bafouée, l'Etat et les collectivités aidant une manifestation religieuse. Il est si sûr de son fait qu'il prétend déposer plainte devant les tribunaux, contre l'Etat. Il a pourtant tout faux, sa plainte est irrecevable et je vous explique pourquoi :

La loi de séparation de 1905, dans son article 2, stipule que la République "ne subventionne aucun culte". Or, à ma connaissance, l'association Vie et Lumière, organisatrice du rassemblement de Couvron, ne reçoit aucun subvention de l'Etat pour cette manifestation. Le principe de laïcité n'est donc pas bafoué.

Pour autant, les collectivités locales vont devoir assumer les frais d'entretien du site et de sécurisation de l'évènement. A nouveau, ce n'est pas contraire à la loi : toute manifestation publique, religieuse ou pas, bénéficie de cette aide. C'est sans rapport avec le subventionnement d'un culte, lui seul rigoureusement interdit. De même, quand une municipalité finance les réparations d'un clocher d'église, ce n'est pas contraire à la loi de 1905.

J'ajouterai, et c'est fondamental, que l'article 1 de la loi de séparation des églises et de l'Etat affirme solennellement que la République "garantit le libre exercice des cultes". Les mots sont politiquement forts et juridiquement précis. Vouloir empêcher la tenue du rassemblement évangélique de Couvron serait contraire à la loi de 1905 !

Comme quoi, quand on organise une "marche silencieuse", on serait bien inspiré de commencer par se taire soi-même. En revanche, je salue la prise de parole d'Olivier Lazo dans la presse locale. Le responsable de la Ligue des Droits de l'Homme a su utiliser les mots justes et adopter une attitude modérée, ce qui est rare dans cette triste polémique axonaise de l'été.

mercredi 25 juillet 2012

Respect Françoise



Elle me demande de l'appeler Françoise mais je n'y arrive pas. Pour moi, c'est Madame Malherbe, parce qu'un nom est plus typé qu'un prénom partagé par beaucoup. Aussi parce que la présidente de l'association Ecout'Jeunes invite au respect et pas à la familiarité. Le respect : c'était justement le thème sur lequel elle voulait que j'intervienne, hier matin, dans son local de la cité Billion, auprès des quatre-vingt personnes qui sont passées par son bureau.

C'est une cour des miracles, je le dis respectueusement. Comment faut-il les appeler, puisque notre époque exige de faire attention à tous les mots qu'on emploie ? Victor Hugo aurait dit des "misérables", moi je dirais des "pauvres", plus classiquement. Mais l'un comme l'autre termes ne sont plus d'usage. En revanche, "SDF" est à la mode, ainsi que "travailleur pauvre". Sauf que les jeunes ici présents n'appartiennent pas majoritairement à ces deux catégories : sans emploi le plus souvent, ils ont tout de même un domicile mais vivent dans la galère, ne s'en sortent pas, ont des problèmes insurmontables de santé et d'intégration sociale, que Madame Malherbe essaie de surmonter. C'est pourquoi ils sont là, si nombreux, beaucoup plus nombreux que dans le hall de la Sécu, de la CAF ou de Pôle Emploi. On vient voir Madame Malherbe quand on a tout tenté et rien réussi, quand on est souvent désespéré, meurtri. Et ça se voit sur les visages, et ça s'entend dans la voix.

Cité Billion, le quartier n'a pas toujours eu bonne réputation. Aujourd'hui, ça va mieux mais la pauvreté n'a pas disparu. Les pauvres, ça fait plus ou moins peur à ceux qui ne le sont pas et qui préféreraient ne pas les voir. Ou bien alors des pauvres présentables, pas chiants, politiquement et socialement corrects. Evidemment, la réalité n'est pas celle-là. La souffrance provoque la violence. Je suis même surpris que les malheureux, les nécessiteux (autres termes qu'on n'ose plus utiliser) ne se révoltent pas massivement contre cette société de consommation où il n'y en a que pour les classes moyennes, où les pauvres ne récoltent que les miettes.

Dans ma rue Jean-Jaurès, les bourgeois sont à peu près tous partis en vacances. Sauf une : Madame Malherbe. Elle rejoint son "trou", comme elle l'appelle, son minuscule bureau où elle reçoit toute la misère du monde, en l'occurrence celle de Saint-Quentin. C'est impressionnant à voir, ce personnage hugolien au milieu de ses misérables. Tous la respectent parce qu'elle les respecte tous : c'est aussi simple que ça, le secret de Madame Malherbe. Cette femme m'impressionne parce qu'elle ne recherche ni honneur, ni reconnaissance, ce qui est plutôt rare, les hommes étant ce qu'ils sont. Vous ne la verrez pas en photo dans la presse (c'est pour moi une leçon d'humilité !), elle ne cherche pas à se montrer dans la petite vie mondaine de notre cité. Mais elle abat un travail monstre. Hormis le physique et le passé, il y a un coeur de Jean Valjean dans ce corps de femme.

Et moi, hier matin, qu'est-ce que je foutais là ? Ce n'est pas parce qu'on a du mal à avoir du boulot, du fric et des médocs qu'on se désintéresse de ce que j'appellerai, faute de mieux (encore un problème de vocabulaire !), la culture. La dèche n'empêche pas la pensée. Certes, la pensée ne donne pas à manger mais elle aide quand même, à sa façon, à retrouver un peu de dignité, à être mieux respecter, à s'exprimer, à s'expliquer. Ce n'est pas rien tout ça. Comprendre sa situation, se placer par rapport aux autres, savoir aussi un peu mieux qui on est, sans passer par cette foutue psychologie et ses experts rétribués, c'est important. L'argent et le travail, les pauvres en manquent, ils ne contrôlent pas. Mais la pensée et le langage, c'est en eux comme en n'importe qui. Alors autant s'en servir.

C'est ce que j'ai essayé de faire en animant un débat autour du "respect". Pourquoi ce thème ? Parce qu'un pauvre a le sentiment très vif que personne ne le respecte, en premier lieu cette société qui ne lui donne pas vraiment les moyens de vivre (seulement de survivre avec des allocs). Les échanges n'ont pas été faciles, à cause du nombre, à cause surtout de la tension : ici, ce n'est pas une discussion de bon ton, ce sont des cris de souffrance, des coups de gueule, des gens blessés par la vie, qui en viennent parfois aux mains quand la parole leur manque. Pas facile mais beaucoup plus utile que tout ce que je peux faire ailleurs en matière de café philo. Ce qui m'embête, c'est qu'une fois retourné rue Jean-Jaurès, eux restent dans leur merde et j'aimerais pouvoir faire plus pour eux. Heureusement, ils ont Madame Malherbe ... pardon, Françoise. Respect Françoise pour ce que vous faites.

mardi 24 juillet 2012

Septième ciel



Guillaume Carré est journaliste et pas philosophe. Pourtant, son article d'hier dans le Courrier Picard, à la page de Bohain-en-Vermandois, commence par une pensée philosophique, quasiment un aphorisme : "La politique dépasse parfois l'entendement". De quoi s'agit-il ? Le maire socialiste, PS, propose à son premier opposant, sympathisant UMP, d'être son huitième adjoint (la politique est aussi une affaire de places). Eric Maudens, c'est son nom, "ne dirait pas non". Ok j'ai compris : en politique, quand on dit qu'on ne dit pas non, c'est qu'on pense oui sans pouvoir le dire encore. Mais pourquoi ne pas l'avouer directement, dès maintenant, au lieu d'attendre ? Je ne sais pas, c'est ainsi, "la politique dépasse parfois l'entendement".

"Il vaut mieux être le premier dans son village que le second à Rome", disait Jules César, qui s'y connaissait en matière de politique. Eric Maudens a le raisonnement inverse : il préfère être le huitième dans la majorité que le premier dans l'opposition. Mais laquelle de ces pensées dépasse l'entendement ? Celle de César ou celle de Maudens ? Le maire, Jean-Louis Bricout, un copain à moi, devenu député, aide peut-être à mieux comprendre : "Bohain, c'est une petite ville, on ne fait pas de politique". Sauf que Maudens, avant, pendant plusieurs années, a fait de la politique, s'opposant très violemment à Bricout. Alors ? "La politique dépasse parfois l'entendement".

En tout cas, l'affaire est sérieuse puisque "les discussions, avancées, reprendront avant la rentrée". Ce qui suppose que les négociations sont serrées et que Maudens va peut-être même y sacrifier la fin de ses vacances. Mais sur quoi peuvent porter d'aussi laborieuses discussions ? Sur l'avenir de Bohain, sur les grands projets, à n'en pas douter. Je ne sais pas à quoi correspond le poste de huitième adjoint, mais l'enjeu est sûrement à cette hauteur-là.

Attention, il faut être honnête : avant de prendre sa décision, "Eric Maudens consultera ses amis de l'opposition". C'est quelqu'un de bien : il discute avant de trahir, il informe ceux qu'il va lâcher, il accepte de discuter avec eux une décision déjà prise par lui, c'est un vrai démocrate. Guillaume Carré a décidément raison : "La politique dépasse parfois l'entendement". En l'espèce, je dirais même qu'elle dépasse la morale élémentaire.

Je me demande s'il ne faut pas aller plus loin que le journaliste philosophe et soutenir que "la politique dépasse souvent l'entendement". Voyez à Saint-Quentin : à la présidentielle, la gauche a devancé la droite, et quelques semaines plus tard seulement, à la législative, la droite a devancé la gauche. Pourtant, ce sont les mêmes électeurs, qui n'ont pas pu changer d'avis en un laps de temps aussi court. Pas normal, pas logique, pas rationnel : "ça nous dépasse", comme on dit.

Quoique la formule de Guillaume Carré n'est peut-être pas non plus totalement vraie : la politique a sans doute des raisons cachées, des motifs inavouables mais parfaitement rationnels. Qu'est-ce qui pousse l'entendement à s'exercer ? Deux circonstances dans l'existence d'un homme : soit quand il a une arme pointée sur lui, soit quand il a une somme d'argent sur la table. Là, le plus obtus des êtres humains se met à réfléchir. De nos jours, la politique exclut la violence physique, qui a dominé pendant des millénaires la vie des sociétés. Je retiens donc la seconde hypothèse. Si l'on regarde la politique sous l'angle des indemnités perçues (huitième adjoint à Bohain, je ne sais pas combien ça fait), elle devient une activité rationnelle, elle ne dépasse plus l'entendement, elle est même très en dessous cette fois-ci. Huitième adjoint, ça doit sûrement être le septième ciel.

lundi 23 juillet 2012

Marquet à St-Jacques






Je ne suis pas très "art", mais quand une exposition s'installe dans la Galerie Saint-Jacques, à Saint-Quentin, je laisse aller ma curiosité. Cet été, jusqu'au 2 septembre, Dominique Marquet-Lausch présente ses oeuvres, sous le titre "bruissements, dessin". J'ai rencontré cet après-midi l'artiste pour qu'il m'en dise un peu plus. Je sais bien que c'est au visiteur d'apprécier et d'interpréter, mais j'aime qu'on m'explique.

La plupart des tableaux sont des dessins à l'encre de Chine, ainsi que plusieurs travaux d'atelier. Du bout de son crayon, Marquet, en promeneur à la Rousseau, cherche à reproduire les impressions que suggèrent à son imagination l'aube et le crépuscule en pleine nature, quand le paysage lentement se décompose. L'arbre, les bois, le vent, la rencontre avec un animal sont ses sources d'inspiration. C'est un art de l'attente, de la circonstance et de l'étonnement, quasiment un jeu. Marquet se saisit de tout ce qu'il voit, de ce qui passe à sa portée et qui provoque son attention, jusqu'à des motifs qui peuvent paraître triviaux.

Cette simplicité dans l'intention est aussi une simplicité, une économie dans les moyens : Marquet fait de la récup', utilise des matériaux sans noblesse, recycle des bouts de carton, des épingles à nourrice, des sacs d'emballage, des vieilles photos en noir et blanc et même des dessins ratés ! D'un haut d'armoire et d'un miroir trouvé dans la rue reflétant maintenant un de ses dessins, il fait "Le dessous des choses". Le plus surprenant, le plus dérangeant, ce sont les tableaux à base de cheveux, du nom de celles qui les ont portés, "Sylvie", "Cécile".

Incongrus dans cet espace sont les quelques miroirs. Marquet explique que ce face à face est le même qu'en solitaire dans la nature. De fait, l'exposition est presque dépourvue de figures humaines. Rien ne semble installé, définitif dans ces oeuvres. L'auteur est en quête d'accidentel, d'ambiguïté, de coïncidence, de correspondance, dans un rapport très singulier à la durée. Appartient-il à une école ? Il se définit seulement comme "un gamin du surréalisme et du fantastique". Je crois en effet qu'il y a du Gavroche en lui, qui n'hésite pas encore aujourd'hui à monter dans les arbres (son dessin "Dans le cerisier"). A ses élèves (Dominique Marquet-Lausch enseigne à l'école de dessin Maurice-Quentin de La Tour), il conseille de travailler avec des crayons de couleurs "achetés chez LIDL". L'art pour tous, en quelque sorte.


Vignette 1 : Dominique au milieu de ses oeuvres

Vignette 2 : j'ai choisi le dessin "Sans titre", qui comme son nom l'indique invite chacun à découvrir le sujet, que certains devinent et d'autres pas, m'a dit Marquet-Lausch. A vous d'essayer et de donner votre réponse au créateur en passant par Saint-Jacques ...

dimanche 22 juillet 2012

Le mystère du mal



C'est la cérémonie la plus émouvante et, pour moi, la plus importante de l'année, celle que je ne manquerai à aucun prix. Elle n'est pourtant pas patriotique comme le 11 novembre ou le 8 mai, ni républicaine comme le 14 juillet, mais autre et plus que cela : son sens est universel, quasiment métaphysique, il s'agit de la commémoration de la Rafle du Vel d'Hiv. Nous ne sommes pas forcément très nombreux à assister, devant le monument du Ghetto-de-Varsovie, à une date où beaucoup, y compris élus, sont en vacances, parfois loin de Saint-Quentin. Cette année, la participation était plutôt fournie : une quarantaine de personnes parmi les autorités civiles, religieuses et militaires, porte-drapeaux et gendarmerie, en présence du député-maire Xavier Bertrand. Peut-être à cause du tragique évènement, il y a quelques mois, de la tuerie de Toulouse, où des enfants juifs ont été tués froidement, gratuitement, parce qu'ils étaient juifs, en une sorte de génocide à l'échelle individuelle, non moins atroce et terrible.

La guerre est atroce mais hélas dans l'ordre des choses, quand il s'agit de se libérer d'un ennemi. La révolution est violente mais souvent nécessaire à l'émancipation des hommes. En revanche, l'extermination d'un peuple est un tragique mystère, un scandale absolu : comment les hommes peuvent-ils en arriver là, vouloir rayer toute une population innocente de la surface de la planète ? C'est pourquoi la commémoration de ce matin est indispensable, universel et métaphysique : elle amène à réfléchir sur la cruauté humaine, d'autant que le génocide est une entreprise unique dans l'histoire ; des massacres gigantesques, oui il y en a déjà eu par le passé, mais planifiés, rationalisés, industrialisés, dans une Europe cultivée, développée, civilisée, non jamais on n'a vu une telle horreur. Quand les chants juifs s'élèvent au milieu de la cérémonie, la gorge se noue, quelque chose vous serre la poitrine : le souvenir et l'énigme d'une abomination (c'est la seule cérémonie dans l'année où l'émotion atteint une telle intensité, d'ailleurs très digne, silencieuse, discrète).

Pour moi, pour beaucoup je crois, il y a encore autre chose qui atteint le coeur et qui provoque la pensée : la rafle du Vel d'Hiv, ce n'est pas les nazis, ce sont les autorités administratives, les gendarmes, les policiers français qui l'ont effectuée. Comment des fonctionnaires, grands et petits, formés dans la tradition républicaine ont-ils pu faire ça sans réagir, sans résister ? Il y a des jours comme celui-là où l'espèce humaine fait peur. Quand les individus sont pris dans des logiques de pouvoir, quand leurs supérieurs leur donnent des ordres, quand tout le monde fait comme tout le monde, les consciences n'existent plus, il ne reste que l'obéissance aveugle au pouvoir. C'est parfois terrible la politique : faire ce qu'on vous demande de faire, sans réfléchir. Pas besoin d'être un salaud pour participer à des saloperies, c'est ça la tragédie du Vel d'Hiv, où l'on déporte sans s'interroger, sans s'émouvoir, des enfants, des familles, des gens qui n'ont rien fait de mal, comme si toute morale élémentaire avait disparu.

Dans son discours, Paul El Kaïm, président de l'association culturelle des israélites de Saint-Quentin, est revenu aussi sur l'actualité, en rappelant le droit qu'ont les Juifs de France de pouvoir porter en toute tranquillité leur kippa. Dans quelle société vivons-nous pour qu'on soit obligé de réaffirmer une liberté fondamentale, celle d'exprimer pacifiquement ses opinions religieuses dans l'espace public ? La manipulation honteuse par les xénophobes de la notion de laïcité a fini par en faire tristement douter. Ce contresens est terrible. Autour de moi, parfois, dans les conversations, je sens la confusion s'installer et l'intolérance monter, au nom de soi-disant grands principes très mal compris. 70 ans après, l'odeur de la bête est encore là, comme si elle était dans la nature humaine. Heureusement, notre société démocratique a produit de puissants antidotes pour la contrer.

samedi 21 juillet 2012

Pascal, pari gagné !



Jeudi soir, à la bibliothèque municipale de Saint-Quentin, c'est à nouveau une bonne trentaine de personnes, comme la semaine dernière, qui se sont retrouvées pour suivre ma conférence sur Blaise Pascal et ses "Pensées". Pourtant, le sujet était plus âpre, plus austère que le précédent, les philosophes cyniques. J'ai joint à mon exposé quelques extraits de l'ouvrage, à emporter et à méditer chez soi.

Pascal, tout le monde en a plus ou moins des souvenirs scolaires. C'est un penseur dont on a retenu quelques expressions : "Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas", "L'homme n'est ni ange ni bête, mais qui fait l'ange fait la bête". Il y a bien sûr le fameux "pari", dans lequel Pascal traite de l'existence de Dieu en termes de gains et de pertes, comme dans l'un de ces jeux de hasard qu'affectionnaient particulièrement les mondains et les libertins du XVIIème siècle. On se souvient de même du "roseau pensant" (symbole de l'homme au sein de la nature) ou bien des "deux infinis", le grand et le petit, l'univers et le néant.

Que nous apporte aujourd'hui Blaise Pascal ? Trois idées de lui nous sont utiles : d'abord, il y a toute une critique du divertissement et de la puissance de l'imagination, fort pertinente à notre époque de médias et de réalité virtuelle (quand on voit ce qui s'est passé hier au Colorado pendant la projection du dernier Batman, on comprend qu'il y a urgence à s'interroger). Ensuite, Pascal se livre à une critique du moi ("le moi est haïssable", écrit-il) qui là aussi est d'une grande pertinence dans notre société moderne, individualiste, narcissique et dominée par la psychologie. Enfin, et plus fondamentalement, Pascal pose la question de la quête de l'absolu : une existence humaine est-elle autre chose que travailler, dormir, manger et fonder une famille ? Avons-nous des raisons de vivre supérieures à celles là, et lesquelles ?

Prochaine conférence dans un mois, le 21 août, avec un philosophe aussi décoiffant que Pascal : Frédéric Nietzsche ! Finalement, si j'avais su que ces conférences d'été trouveraient leur public, j'en aurais bien proposé une par semaine. L'an prochain peut-être ... Les vacances culturelles, ça existe. Et puis, il faut se sortir de la tête que tout le monde part en juillet et en août. Moi aussi, j'aime bien rester à Saint-Quentin, et pas seulement pour philosopher.

vendredi 20 juillet 2012

Les couleurs de l'EPIDE









Ce matin, à l'EPIDE de Saint-Quentin (établissement public d'insertion de la Défense), la levée des couleurs, rassemblant tous les stagiaires, s'est déroulée inhabituellement en présence de personnalités (vignette 1). Juste après, en effet, le dévoilement d'une fresque a mis à l'honneur le travail des jeunes volontaires de l'atelier d'arts plastiques (vignette 2). Par la symbolique des couleurs, dans la ligne de Fernand Léger, l'oeuvre s'est donnée pour objectif de "regarder autrement" le centre EPIDE. Au côté de Stéphane Lepoudère, Christian Huguet, Joseph, Giovanna Monne (l'artiste plasticienne), le directeur Michel Devisscher a rappelé les missions de l'établissement en matière d'insertion sociale (vignette 3), pour lesquelles les activités culturelles sont largement sollicitées. L'EPIDE, ce n'est pas seulement une vie au pas militaire !

Pendant les rafraîchissements, il n'est pas toujours facile de trouver des sujets de conversation. C'est un art politique et mondain qui demande de l'expérience et du savoir faire. Je n'ai pas eu cette fois trop de mal : Huguet et Devisscher sont deux anciens de l'armée de l'air et j'ai quelque connaissance en la matière depuis ma visite de la base aérienne de Djibouti. Nous avons donc discuté, à trois, de Mirages et autres avions de guerre (je ne suis pas plus militariste que n'importe qui, mais il faut bien parler de quelque chose ...).

J'ai quitté le centre sous d'autres couleurs, soleil et ciel bleu, et une dernière photo de Joseph et des cadres (vignette 4). Je le retrouverai à la rentrée pour une nouvelle saison du café philo. Je salue la coordinatrice pédagogique, Nathalie Lefebvre, qui va quitter dans quelques jours l'établissement pour rejoindre Lille : c'est elle qui a eu l'idée, il y a un peu plus d'un an, d'installer un café philo dans les murs. Succès immédiat. L'art, la pensée, la vie, ce sont aussi les couleurs de l'EPIDE.

jeudi 19 juillet 2012

Le non-cumul des pouvoirs



J'ai pris ce matin mon petit déjeuner avec Xavier Bertrand. Pareil avant-hier. Non, ce n'est pas ce que vous croyez, je ne suis pas devenu un intime, c'est à cause de la radio : l'ancien ministre était l'invité aujourd'hui du journal de France-Inter, comme mardi de celui de RTL. Si j'étais un fidèle des chaînes télé, je suis sûr que je le rencontrerai chaque jour, au déjeuner et au dîner. Sans même parler de la presse ! Dans L'Aisne Nouvelle d'hier, il damait le pion à Anne Ferreira, vice-présidente chargée à la Région de l'enseignement supérieur, en annonçant l'ouverture d'une école d'ingénierie des sciences de l'aérospatiale à Saint-Quentin. Star Wars ! En revanche, c'est la paix avec Gewerc et Daudigny, Xavier Bertrand prônant désormais le "travailler ensemble" ...

Parmi mes désaccords politiques avec le maire de Saint-Quentin, il y a le non-cumul des mandats : il veut garder la possibilité pour un député d'être maire, au nom de l'ancrage sur le terrain. Je pense au contraire qu'il faut séparer ces mandats, du moins pour les premiers magistrats des grandes villes, qui peuvent difficilement satisfaire aux deux charges. Quant au fameux terrain, il s'acquiert autant au contact d'une circonscription que d'une localité, dans les permanences d'un député que dans le bureau d'un maire.

Mon seul point de convergence avec Xavier Bertrand, c'est de dire qu'il ne sert à pas grand chose de limiter les mandats si le député devient premier adjoint, faisant à peu près tout comme s'il était resté maire. C'est pourquoi la question du non-cumul doit être traitée moins quantitativement que qualitativement : ce n'est pas le nombre de mandats qui pose problème, c'est leur importance. Pour les élus qui ne sont pas parlementaires, je parlerais plutôt de non-cumul des pouvoirs, c'est-à-dire des charges exécutives. Etre maire ou adjoint d'une grande ville ET président ou vice-président d'une collectivité, c'est trop, ça ne va pas. Que des individus en soient néanmoins capables, je n'en doute pas, mais n'est pas Napoléon, faisant plusieurs choses en même temps, qui veut.

Surtout, il y a un objectif qu'on évoque assez peu : en matière de classe politique, en France beaucoup trop restreinte, il faut élargir l'assiette, comme on dit en termes fiscaux. Je suis toujours surpris, dans une réunion d'élus et de responsables, de constater que tout le monde se connaît, le plus souvent depuis très longtemps. Il y a une endogamie de notre classe politique, un entre soi de mauvais aloi. Il faut ouvrir les portes et les fenêtres, recruter, renouveler, il faut mieux répartir les responsabilités et les pouvoirs. La classe politique ne doit pas être en République une élite ou un club, aussi éminents soient-ils, mais un service public où les charges sont accessibles à tous, où la cooptation est exclue, où la durée des mandats ne devrait pas couvrir trop de temps. Montesquieu à son époque a pensé la séparation et la limitation des pouvoirs, immense progrès. Il faudrait maintenant songer à leur distribution et à leur non-reconduction. Immense programme !

mercredi 18 juillet 2012

Fin de vie



François Hollande a eu raison hier, en visitant une maison médicale, de relancer le débat sur la fin de vie, qui équivaut aux débats sur l'avortement dans les années 60 ou sur la peine de mort dans les années 70 : des sujets d'autant plus douloureux qu'il est question de vie et de mort. Nous allons vivre plus longtemps, très vieux, confrontés à la souffrance et à la maladie de la fin de vie beaucoup plus qu'autrefois, où l'on mourait tôt et vite, sans grand espoir de guérison. Comme la mort est le dernier tabou, on ose moins en parler que de sexe, plus réjouissant. Nous rêvons de disparaître en assez bonne santé, surtout sans souffrir horriblement.

François Hollande a eu raison aussi de ne pas employer le mot d'euthanasie, qui bloque immédiatement le débat (or, le président de la République veut qu'il y ait débat). D'un côté il y a les pour, de l'autre les contre et rien n'avance, c'est la guerre stupide de tranchées. D'ailleurs, je remarque que le débat sur la fin de vie est pollué par tout un vocabulaire contestable et parfois détestable. Pour exemple :

- Euthanasie : on l'emploie aussi bien pour abréger les souffrances des hommes et des femmes que pour tuer les chiens et chats.

- Suicide médicalement assisté : un suicide est un acte de désespoir qui est contradictoire avec l'idée d'une quelconque assistance.

- Soins palliatifs : le soin est effectué pour guérir, pas pour pallier à une souffrance qui de toute façon n'a pas de remède.

- Acharnement thérapeutique : comme si une thérapie pouvait s'acharner à quoi que ce soit ...

- Mort dans la dignité : non, toute mort est scandaleuse et même dégueulasse, la dignité n'a rien à voir là-dedans, on ne peut pas assimiler un évènement tragique et une catégorie morale.

Bref, les mots sont pipés, faussement pudiques, abominablement techniques. Il faudrait s'en débarrasser pour correctement et librement penser. D'autant que le débat est plus délicat que les deux précédents : l'avortement opposait deux camps irréconciliables, dans un affrontement pas toujours très digne ; l'enjeu était l'extension du droit, la libre disposition de la femme à son corps. Pour la peine de mort, François Mitterrand avait déclaré son hostilité ; son sort dépendait de l'élection, sans discussion. L'euthanasie, employons tout de même le mot, c'est plus compliqué, il n'y a pas vraiment recoupement des clivages traditionnels : certes, les catholiques sont plutôt contre, les laïques plutôt pour, mais les analyses des uns et des autres sont souvent prudentes et nuancées, parfois accordées, mis à part évidemment les retranchements involontairement caricaturaux.

Généralement, je suis favorable à la discipline de vote des députés, qui font un travail collectif et pas individuel, qui exprime une tradition, une sensibilité, un parti, notamment en ce qui concerne les questions économiques et sociales. Mais la fin de vie est plus qu'un sujet politique, c'est une interrogation métaphysique : il faudrait donc que chaque parlementaire légifère en son âme et conscience, en toute indépendance, au vu des travaux de la commission installée à cet effet.

mardi 17 juillet 2012

Bertrand en opposant



C'est toujours une métamorphose incertaine, pour un homme politique, de passer du pouvoir à l'opposition. Comme les entrées et les sorties au théâtre ou bien les victoires et les défaites dans la vie, il faut la réussir. François Hollande défend un principe : se comporter dans l'opposition comme si on était majoritaire, et dans la majorité comme si on était un opposant. Bref, l'homme politique doit être les deux à la fois, indistinctement. Celui qui, au pouvoir, se repose sur ses lauriers ou celui qui s'enrage dans l'opposition à tout contester, ces deux-là ne font pas de politique : le premier gère, le second proteste.

Cette réflexion me vient après avoir regardé hier les passages de Xavier Bertrand à la télévision et entendu ce matin son interview sur RTL. Il a été aux responsabilités nationales depuis près de dix ans, secrétaire d'Etat, ministre, chef du parti présidentiel : comment est-il, que devient-il en opposant ? On pourrait d'abord penser que sa voix douce, son allure calme, ses propos souvent très techniques le prédisposent plutôt à gouverner qu'à s'opposer. Oui, s'il n'y avait ce pas déterminé de l'homme qui prend son temps parce qu'il sait où il va, et surtout ce regard qui plonge dans votre regard et qui ne s'en laisse pas compter.

Pour la gauche, Xavier Bertrand sera un adversaire redoutable. Dans son combat en faveur des heures supplémentaires, il me fait penser aux mousquetaires de la droite défaite en 1981, Séguin, Madelin, Longuet, Léotard, qui se battaient envers et contre tous, à l'Assemblée nationale, contre les nationalisations. Certes, Bertrand ne fait pas dans le lyrisme ni le panache. C'est beaucoup plus dangereux : la lame du samouraï qui vous rentre doucement et froidement dans le ventre (ok, mon image est un peu forcée, mais je n'ai trouvée que celle-là).

Xavier Bertrand est né à la politique dans l'opposition aux communistes de Saint-Quentin, quand ils tenaient la municipalité. C'est là qu'il a fait ses premières armes. C'est donc un opposant d'origine. Encore aujourd'hui, à la tête du conseil municipal, à l'égard de son opposition de gauche et d'extrême gauche, il se comporte plus en opposant qu'en majoritaire, ne cessant de guerroyer contre elle, parfois plus qu'elle contre lui. L'homme est aguerri.

A Djibouti, le jour du second tour des législatives, je demandais à une collègue d'Amiens, ne sachant de Xavier Bertrand que ce qu'elle en voit dans les médias, ce qu'elle pensait de lui. Elle est de gauche, vote écolo ou NPA, jamais à droite, n'y pense même pas : "Bertrand, on ne le voit pas battu, il a l'air compétent et convaincant" (c'est une agrégé de philo, elle fait très attention aux mots qu'elle emploie). Cette appréciation vaut ce qu'elle vaut mais elle mérite d'être écoutée. Xavier Bertrand s'est créé une image médiatique positive, au-delà de ses partisans. Il la gardera dans l'opposition.

Cette dimension nationale, cherchera-t-il à la consolider en se lançant dans la bataille pour la direction de l'UMP ? Il dit qu'il y réfléchit, ce qui signifie qu'il en a très envie mais qu'il doit s'en donner les moyens. Il y a quelques semaines, Xavier Bertrand affirmait qu'il était dans une "logique de soutien" à François Fillon. On voit bien qu'il n'en est plus là. Localement, il n'a pas trop à s'en faire, sauf grosse gaffe de sa part ou de son camp. Donné battu après le résultat des présidentielles, il a redressé la barre aux législatives sur son seul nom. Qu'est-ce que ce sera pour les municipales ! A moins d'une gauche qui change du tout au tout, s'interroge sur sa succession de défaites, se donne d'autres hommes, d'autres méthodes, d'autres alliances et un projet ... Ca fait beaucoup.

lundi 16 juillet 2012

L'oubli du Vél' d'Hiv ?



C'est aujourd'hui le 70ème anniversaire de la rafle du Vél' d'Hiv. Vél' d'Hiv, ce nom ne renvoie plus au cyclisme mais à la persécution des Juifs. Pourtant, un sondage CSA, qui a suscité beaucoup de commentaires toute cette journée, nous apprend que 60% des 18-24 ans n'ont jamais entendu parler de ce tragique événement. Et si on élargit jusqu'au moins de 35 ans, ce n'est guère mieux.

J'avoue que le résultat de ce sondage me laisse dubitatif. La rengaine contre la jeunesse oublieuse et ignorante ne me convainc pas du tout. C'est une protestation de vieux. Hitler, connais pas, c'était déjà ce qu'on faisait dire à la jeunesse allemande dans les années 60, pour s'en plaindre évidemment. Alors quoi ? Vél d'Hiv, l'expression ne dit peut-être rien ou pas grand-chose à certains, mais je crois que personne, y compris les plus jeunes, ne prétendrait ne pas savoir que les Juifs ont été déportés dans la France de la dernière guerre mondiale. Les dissertations philosophiques de mes élèves, qui ont entre 16 et 18 ans, se réfèrent fréquemment à cette période de l'histoire et au génocide. Il faut donc relativiser la statistique de ce sondage et le pessimisme qu'elle génère.

Je suis également irrité par les critiques qui en profitent pour mettre en cause l'Education nationale et l'enseignement de l'histoire : comme si on n'apprenait plus rien dans nos écoles ! La Shoah est bien évidemment au programme, en particulier la responsabilité française et la rafle du Vél d'Hiv, qui sont traitées dans les cours et les manuels. Mais retient-on nécessairement tout ce que l'école nous enseigne ? La vraie question est plutôt celle-là. Les disciplines sont nombreuses, chacune copieuse : normal qu'on ne se souvienne pas, et pas si dramatique que ça. Ce qui est oublié n'est pas perdu : les circonstances font que le savoir revient en mémoire, remonte à la surface de l'esprit quand il le faut.

Et puis, la rafle du Vél d'Hiv n'a jamais fait autant parler d'elle que ces vingt dernières années. Quand j'étais lycéen, dans les années 70, l'événement était moins connu, moins évoqué (d'autres, en matière de persécution des Juifs, semblaient plus marquant). Reportages à la télévision, articles de presse, commémorations officielles, parfois des polémiques et même un film grand public, on ne peut pas dire que la mémoire collective n'ait pas été sollicitée. N'accablons donc pas l'école, l'Etat, les médias ou je-ne-sais-qui. A l'époque d'Internet, chacun est apte à s'informer. Il n'y a plus d'excuses à l'ignorance.

Où est le problème ? Il y a tellement d'informations qui circulent dans notre société que les gens en sont saturés, gavés, saoulés comme disent les jeunes. Je constate régulièrement autour de moi les confusions, les approximations qui en résultent. Parallèlement, la notion de devoir de mémoire est devenue crispante : on redoute qu'un Alzheimer collectif ne nous frappe. Tout ça est anxiogène, exagéré. Il faut cesser d'avoir peur de soi-même. La République est solidement installée, le passé est globalement assumé et signifiant, nous savons tous ce que nous ne voulons plus revoir, ce que nous condamnons. C'est pourquoi nous irons gravement et calmement commémorer la rafle du Vél d'Hiv, ce dimanche à Saint-Quentin, devant le Monument du Ghetto de Varsovie, près de la gare, à 10h30.

dimanche 15 juillet 2012

De la rénovation à l'innovation



Ce que je retiens personnellement de l'interview de François Hollande hier, c'est la mise en place de la commission sur la moralisation et la rénovation de la vie politique, présidée par Lionel Jospin. Son retour dans la vie publique à ce niveau, après dix ans de retrait, c'est justice ! Jospin, que j'apprécie beaucoup, est vraiment l'homme de cette mission. Morale et politique, vaste sujet ! Leur rapprochement fait souvent grimacer, mais l'opinion approuve. C'est une vieille revendication rocardienne, qui donnait des boutons aux mitterrandistes ...

Moraliser la politique, oui à condition de bien s'expliquer. J'ai horreur des moralistes, des donneurs de leçons, de ceux qui partagent le monde entre bons et méchants. Je crois que les qualités et les défauts sont à peu près également répartis entre tous les individus ; il n'y a que les compétences qui nous différencient. Le règne de la vertu, non merci. Les éloges comme les attaques personnels, je déteste. En revanche, il y a des règles, des organisations qui sont plus vertueuses que d'autres. C'est de ce point de vue-là qu'il est nécessaire d'envisager une moralisation de la vie politique.

En la matière, il faut commencer par balayer devant sa porte : le PS doit être irréprochable, il ne l'a pas toujours été mais beaucoup de choses ont changé, beaucoup restant à faire. C'est ce qu'on appelle la rénovation, qui dépasse très largement les courants traditionnels. Arnaud Montebourg l'a inspirée, Martine Aubry a commencé à la réaliser. Parité, primaires, réduction du cumul des mandats, il fallait oser, il faut continuer ! Dans l'Aisne, il y a trois ou quatre ans, il y a eu aussi un petit mouvement de rénovation, qui a suffit à faire un peu réagir. Le travail de René Dosière est à inscrire dans cette aspiration à la rénovation.

Les amis d'Arnaud Montebourg estiment qu'il faut aller plus loin, passer de la rénovation à l'innovation. Ce sera le titre de la contribution qu'ils déposeront demain en vue du congrès. Je suis très tenté de la signer et de la défendre. Pourtant, je n'adhère pas aux idées de Montebourg en matière économique (anti-mondialisation, protectionnisme, étatisme). Mais son texte ne portera que sur le fonctionnement du parti, et là j'approuve complètement ! Son idée principale : le parti est trop dépendant des élus, ce qui freine son développement. A mon avis, un élu à la tête ou au sein d'un exécutif, un parlementaire ne devraient pas pouvoir accéder à des fonctions dirigeantes (secrétaire de section, premier fédéral, ...). Il ne s'agit bien sûr pas d'opposer le parti aux élus mais de donner au premier toute sa liberté, toute sa force d'action et de proposition, qu'il n'a pas suffisamment en dehors des rendez-vous statutaires.

Autre idée du texte d'Arnaud Montebourg, que j'ai déjà proposée pour Saint-Quentin : des primaires au niveau local, dès les élections municipales de 2014. Il faut mettre fin aux désignations décidées par quelques-uns, manipulant des électorats captifs de quelques dizaines de personnes seulement. Démocratie partout, ouverture à nos sympathisants, vrai parti de gouvernement et non plus, à certains endroits encore trop nombreux, clan cultivant l'entre soi et collectionnant en toute bonne conscience les défaites, pourvu que l'appareil (aussi petit qu'un caleçon de bain) soit soigneusement verrouillé. Avec Montebourg, Aubry et Hollande, ça change. Profitons du congrès pour aller plus loin !

samedi 14 juillet 2012

Bleu, blanc, rouge (3)







Le bleu, le blanc et le rouge étaient visibles aussi dans le ciel pourtant sombre, au passage de la Patrouille de France, recouvrant d'un éphémère drapeau tricolore le boulevard Gambetta (vignette 1). A l'intérieur du Palais des Sports ont eu lieu les traditionnelles remises de médailles (vignette 2). Pendant ce temps-là, à l'extérieur, une couleur a fini par l'emporter sur les deux autres : le rouge vif des camions de pompiers, au volant desquels les enfants photographiés par leurs parents s'imaginent soldats du feu (vignette 3).

Bleu, blanc, rouge (2)







Les couleurs dominantes du 14 juillet ne sont pas réservées aux écharpes des élus ni aux drapeaux qui pavoisent les rues. Certains particuliers n'hésitent pas à les afficher à leur fenêtre (vignette 1, boulevard Gambetta, au passage des soldats). Pascal Cordier a commenté le défilé, en nouveau Monsieur Micro à faire pâlir Jean-Paul Lesot (vignette 2). Il s'est efforcé d'encourager des applaudissements parfois un peu timides. Devant la tribune officielle (en fait, il y a des officiels mais pas de tribune), les troupes ont été passées en revue par le maire, son équipe et les personnalités civiles et militaires. Pas de chevaux cette année mais des vélos ! (vignette 3)

Bleu, blanc, rouge (1)







Dans le bus qui a conduit ce matin les participants au défilé du 14 juillet à Saint-Quentin, tout le monde me demandait pourquoi je n'étais pas bronzé de retour de Djibouti. Simple : on ne bronze jamais involontairement, il faut faire des efforts. Or, je ne fréquente ni les plages, ni les piscines, pas plus en Afrique qu'ailleurs. Donc, je reste tout blanc, à ma grande satisfaction.

Arrivés devant le monument aux morts, il y a eu un problème d'écharpe tricolore. Non pas une nouvelle polémique à propos de celle d'Anne Ferreira, qui ne la portait pas aujourd'hui, mais d'Alexis Grandin : l'adjoint était encerclé par trois collègues, Françoise Jacob, Marie-Laurence Maître et Denise Lefebvre qui donnaient l'impression de vouloir le déshabiller. Non, c'était seulement pour redresser l'écharpe du fringant élu qui tire-bouchonnait (l'écharpe bien sûr, pas l'élu). A sa place, je me préparerais chez moi, devant le miroir, pour éviter tout incident. A cette occasion, j'ai appris que l'écharpe d'Alexis Grandin était d'un meilleur tissu que celui des trois autres. L'adjoint au patrimoine historique est réputé pour son élégance.

L'Harmonie municipale a été comme d'habitude parfaite. Mais que faisait cette clarinette toute tristounette abandonnée dans sur l'herbe ? (vignette 1) Au fond, les enfants des centres de loisirs Artois-Champagne et Europe agitaient leurs petits drapeaux tricolores. A gauche, après les musiciens, les jeunes de l'EPIDE, accompagnés de leur directeur, se mettaient au garde-à-vous comme de vrais militaires.

Le boulevard Gambetta, où se déroulait le défilé, côté pile (vignette 2) et côté face (vignette 3). Une chance énorme : pas une goutte de pluie pendant toutes les cérémonies !

vendredi 13 juillet 2012

Diogène à la plage



L'idée n'est pas de moi mais de la directrice de la bibliothèque Guy-de-Maupassant à Saint-Quentin : proposer aux lecteurs, pendant l'été, un cycle de quatre conférences-débats philosophiques. C'est osé parce que forcément un peu austère, même si je mets toute ma pédagogie en oeuvre pour rendre les penseurs accessibles et actuels. Nous avons choisi ensemble les sujets : les philosophes cyniques, les Pensées de Pascal, Frédéric Nietzsche, la philosophie contemporaine. Philo à la plage, puisque ce programme s'inscrit dans les activités proposées sur le site de la place de l'Hôtel de Ville : à quelques dizaines de mètres de l'eau et du sable, la culture est à portée de tongs. Dans mon langage laïque, on appelle ça l'éducation populaire.

Les projets et les idées, c'est bien beau mais il faut que le public suive. Ce n'était pas gagné. Le café philo mobilise à chaque séance une moyenne d'une cinquantaine de personnes. Mais la formule est libre, attrayante et participative. La conférence-débat, c'est plus classique et plus raide. Pari tout de même remporté : 32 personnes, ce n'est pas la salle du Splendid mais ce n'est pas trop mal non plus (voir vignette). Les gens ont aimé, tant mieux. Les philosophes cyniques sont connu grâce à Diogène et son fameux tonneau. Pour le reste, on ne sait pas. J'ai expliqué, je vous résume :

Cynique, le mot est péjoratif. Mais quand on comprend que l'origine, c'est kunos, le chien en grec ancien, ça change tout. Diogène et ses amis prennent modèle sur la nature animale pour contester la société et la civilisation, jugées artificielles et finalement contre-nature. Les conséquences sont hard et même trash : Diogène se masturbe en public, crée de la fausse monnaie, aboie après les passants, se moque de l'empereur venu de le voir (ôte-toi de mon soleil, lui lance-t-il), mendie à des statues et j'en passe. Le sexe, l'argent, la morale, l'autorité, la religion sont la cible d'incroyables transgressions, qu'on n'imagine pas aujourd'hui sous nos moeurs pourtant libérales. Platon disait de Diogène : "c'est Socrate devenu fou". La semaine prochaine, c'est un tout autre personnage auquel je vais m'intéresser: Blaise Pascal. Un nouveau pari ! (philosophical joke)

jeudi 12 juillet 2012

La victoire n'a pas de secret



La victoire en politique prend parfois des allures de mystère. On invoque le hasard, le coup de pot, presque la providence. Pourtant, c'est très rationnel, les résultats des élections législatives dans l'Aisne le prouvent à chaque fois.

Dans la première circonscription (Laon), René Dosière était condamné à l'emporter. Quand on a son influence médiatique, personne ne pouvait le battre. La candidature de Fawaz Karimet était une folie ! La preuve aussi que la victoire n'est pas seulement acquise sur une étiquette, en l'occurrence socialiste, que Dosière n'avait pas au premier tour.

Dans la deuxième circonscription (Saint-Quentin), la victoire de Xavier Bertrand ne va pas dans le sens de l'Histoire, puisque les résultats de la gauche aux élections présidentielles auraient dû logiquement le faire échouer, d'autant que le FN en avait fait l'homme à abattre. Là, c'est incontestablement l'équation personnelle qui aura été la plus forte, et qui laisse mal augurer de l'avenir de la gauche, si celle-ci ne procède pas enfin aux changements attendus.

Dans la troisième circonscription (Thiérache), Jean-Louis Bricout a su faire prospérer l'héritage de Jean-Pierre Balligand. Ce genre de transmission de relais n'est jamais acquise d'avance. Surtout, la gauche a eu l'intelligence de ne pas se diviser, une vertu qu'on ne retrouve pas partout dans le département. Jean-Jacques Thomas a eu la sagesse de ne pas entrer dans la compétition, comme il en avait pourtant légitimement le droit. Sauf qu'en politique on recolle difficilement les pots cassés.

Dans la quatrième circonscription (Soissons-Chauny), j'avoue ma surprise : je ne croyais pas du tout en la victoire de Marie-Françoise Bechtel, qui prouve qu'on peut être parachutée et parfaitement réussir. L'argument selon lequel la victoire ne s'obtient que si on est une figure connue n'est pas exclusif. Frédéric Alliot avait le puissant soutien de Jacques Desallangre mais il n'y a plus de faiseur de roi en République et c'est tant mieux.

Enfin, la cinquième circonscription, pourtant à droite, voit la victoire de Jacques Krabal, radical de gauche, mais surtout inlassable battant, qui a monté une à une depuis vingt ans les marches du pouvoir, au milieu de bien des tumultes à gauche. Chez lui, c'est la durée et la persévérance qui ont conduit à la réussite.

Finalement, comme dans n'importe quelle autre activité, la victoire en politique n'a pas de secret mais répond à des facteurs parfaitement rationnels, reproductibles pour ceux qui en ont l'intelligence et surtout l'envie. Il n'y a que la défaite qui soit mystérieuse, parce que ceux qui la subissent ont tout intérêt à l'envelopper dans une nappe de brouillard pour s'en exonérer.

mercredi 11 juillet 2012

Le congrès de l'unité



Pour les non initiés, l'annonce hier d'une contribution commune Martine Aubry-Jean-Marc Ayrault en vue du prochain congrès du PS, en octobre, n'a sûrement pas une importance politique très grande. A tort : c'est une décision majeure et une excellente nouvelle. D'abord parce que la réconciliation entre les deux socialistes, qui convoitaient légitimement Matignon, est désormais scellée. Martine aurait pu, c'était une possibilité et le pire scénario, jouer sa propre partition, ressasser son amertume, cultiver sa différence, à l'extrême opposer le parti au gouvernement. Dans la situation où se trouve la France, qui exige l'unité et la responsabilité de tous les socialistes, ce comportement aurait été catastrophique. Ayrault et Aubry ensemble, c'est le rassemblement qui prévaut et c'est très bien.

De plus, il y a dans cette démarche une notion totalement nouvelle, jamais vue dans le cadre d'un congrès socialiste, qui aura sans doute échappé à l'attention de beaucoup : c'est "l'exclusivité" imposée par Martine Aubry. En clair, ça signifie que les signataires du texte qu'elle propose avec Jean-Marc Ayrault ne pourront pas soutenir d'autres textes (ce que les statuts du PS rendent possible dans ce premier temps des contributions). Ministres et dirigeants du parti devront donc faire un choix, afficher clairement leur solidarité avec la politique gouvernementale, tout en restant libres bien sûr de rejoindre d'autres contributions, mais en assumant les conséquences.

Mine de rien, c'est une petite révolution dans la culture politique du PS. Le moment des contributions, c'est celui des rapports de forces internes, des positionnements artificiels dissimulés derrière le débat d'idées, de la retape militante, de la signaturite aigüe (jamais un adhérent ne voit son soutien nominatif autant sollicité que dans cette période-là !), de dizaines de textes souvent illisibles, parfois folkloriques, de toute façon inutiles et la plupart du temps jamais lus, y compris par leurs signataires. La phase des contributions est à la réflexion politique ce que la gonflette est à la musculation. Elle favorise les marchandages sur le dos des militants en laissant croire qu'on les implique.

Dans l'idéal, il faudrait que le parti supprime le système des contributions et en reste aux motions, qui sont de grands textes généraux sur lesquels il faut trancher sans possibilité de se partager. En attendant cette nouvelle avancée dans la rénovation du parti, Martine Aubry, en imposant une clause d'exclusivité, porte un sérieux et salutaire coup au salmigondis des contributions.

Ce congrès d'octobre, je le vois essentiellement comme le congrès de l'unité, orienté dans deux directions : le soutien au gouvernement et la poursuite de la rénovation du parti, inaugurée par Martine Aubry. Les camarades qui voudront se compter le pourront toujours, on est libre au parti socialiste ! Mais ce serait une erreur politique. Quand on est aux responsabilités, quand on devient parti de gouvernement, on ne privilégie pas la cuisine interne, qui généralement n'a pas bon goût. Dans l'opposition, il est normal que toutes les sensibilités se fassent entendre, dans l'objectif de construire un projet commun, alternatif. Mais quand on dirige le pays, ce temps-là est fini, les choix ont été faits par les Français, il faut appliquer ce qui a été promis, pas chercher à se distinguer ou, pire, à critiquer.

Ce congrès de l'unité et de la rénovation, il faudra le porter à tous les niveaux, section, fédération, instances nationales, en poursuivant le travail qui a commencé avec l'instauration de la parité, qui s'est prolongé avec l'organisation des primaires, qui attend sa prochaine étape, la loi sur le non cumul des mandats. Ce sont les trois mesures phares qui auront bouleversé la culture militante du parti socialiste, et dont les effets ne sont pas encore complètement mesurés.

mardi 10 juillet 2012

Les Tziganes font "chier" ?



En relisant la presse départementale des trois dernières semaines de mon absence, ce qui a retenu mon attention ne sont pas les articles consacrés aux élections législatives mais aux manifestations contre le rassemblement évangélique d'août sur le site de Couvron. Le 27 juin, devant la préfecture de Laon, des rouleaux de papier hygiénique ont été lancés, une pancarte demandait à ce que Vivaise ne soit pas confondu avec WC ! L'Union du lendemain rapporte un slogan des manifestants : "Ils veulent nous faire chier, on va leur donner du PQ !" Le 26 juin, c'est trente maires concernés qui exprimaient leur colère, et le 30 juin nouvelle manif avec en tête le maire de Laon, le président du Conseil général et le député, élus de droite et de gauche confondus.

Même si j'ai le peuple et les représentants du peuple contre moi, je suis consterné. Outre les allusions scatologiques, je ne sens pas (c'est le cas de le dire !) ce mouvement de protestation. "Tout le monde respecte les gens du voyage. Mais ils ne vivent pas comme nous", se justifie Joël Louveau, maire-adjoint, au Courrier Picard du 1er juillet. Remi Simphal, maire de Vivaise, dans L'Union du 25 juin, est plus explicite : en 2009, dans le même rassemblement évangélique, "nous avons vu arriver des personnes qui ne respectaient rien et qui effrayaient la population". Pas très chrétien pour des évangélistes ...

A partir de ces propos d'élus, les récriminations rapportées par la presse se multiplient, autour de deux préoccupations : l'insécurité et l'insalubrité. Des Tziganes rôderaient dans les maisons, menaceraient les personnes âgées, voleraient, saloperaient les champs en laissant des rouleaux de papier hygiénique (encore eux !). Des gens restent terrés chez eux, des femmes sont en pleurs, la population vit un vrai "cauchemar" (je n'invente rien, tout ça est dans les journaux). Et puis, il y a le bruit des hélicoptères qui incommode (comme dans une scène de guerre ...), les risques sanitaires sur la production de légumes, la remise en cause du projet Palmer (un circuit automobile sur la base de Couvron, 250 emplois soi-disant menacés), le coût de remise en état du site (voirie et éclairage public). Bref, les Tziganes ne viennent plus annoncer la Bonne Nouvelle des Evangiles mais carrément le livre de l'Apocalypse !

Il faut dire que les chiffres qui défilent impressionnent : 30 000 participants, 9 000 caravanes, 15 jours de résidence. Pour augmenter la peur, il y a ce départ, au 1er juillet, des militaires de la base de Couvron. Quand l'armée est là, au moins les citoyens se sentent-ils rassurés ? Pas vraiment, puisque sa présence en 2009 n'avait pas empêché le "cauchemar". Les manifestants anti-rassemblement réclament la "solidarité nationale", à laquelle ils donnent une définition très particulière : les Tziganes, oui, mais pas chez nous, ailleurs ! Comme si Couvron avait déjà assez donné ...

Le maire de Laon et le président du Conseil général de l'Aisne avancent de concert un argument : "L'Aisne n'a pas vocation à devenir la terre d'accueil de toutes les manifestations de masse", qui fait étrangement écho à la déclaration attribuée il y a vingt ans à Michel Rocard : "La France n'a pas vocation à accueillir toute la misère du monde", à quoi le Premier ministre d'alors ajoutait : "mais elle doit y prendre sa part". Les Tziganes ne sont pas la misère du monde, et je me demande si ce genre d'événement ne serait pas économiquement profitable à notre département ? Ces 30 000 personnes, l'équivalent d'une ville moyenne, ne sont pas des extra-terrestres : ils s'alimentent, achètent, consomment, font marcher le commerce environnant. Alors ?

Mais l'insécurité, la délinquance ? Entre vérité, exagération et fantasmes de peur, la raison a du mal à l'emporter. Je laisse la parole à un homme raisonnable, Pierre Bayle, préfet de l'Aisne, dans L'Union du 21 juin : "Lors du premier rassemblement, en 2009, nous n'avons constaté aucune hausse de la délinquance sur le département. C'est même l'inverse, sans doute parce que la présence des forces de l'ordre était accrue" (un escadron de gendarmerie). Le préfet précise que sur le site de Couvron une dizaine de faits de délinquance au maximum ont été signalés, ce qui est relativement peu pour une telle concentration de population. Il confirme que le projet Palmer n'est absolument pas inquiété.

D'autre part, le préfet rappelle que ce rassemblement est religieux, pacifique et non festif. Pas de drogue, pas d'alcool, pas de violence : des prières, des baptêmes, des messes. La communauté tzigane dispose de son propre service d'ordre, une centaine de personnes. Les organisateurs maîtrisent parfaitement leur manifestation et nettoient le site et ses environs avant de partir. Le pasteur Joseph Charpentier, responsable évangéliste, s'étonne dans le Courrier Picard du 1er juillet : "En 2009, le rassemblement s'était bien déroulé. Nous n'avions eu que de petits débordements. Alors, pourquoi une telle peur de la population ?"

La réponse est sûrement à chercher dans la sociologie des villages, le poids du vote xénophobe, la défense exclusive des intérêts particuliers et les préoccupations électorales. Mais il n'y a pas non plus à désespérer de la raison : la dernière manif anti-rassemblement évangélique tablait sur 1 000 participants, ils n'ont été que 350 dans les rues de Laon. Comme quoi les Tziganes ne font pas "chier" tout le monde ...

lundi 9 juillet 2012

Robinson sans mobile



Vous faites peut-être partie des 26 millions de paumés qui n'ont pas pu utiliser leur téléphone mobile, vendredi dernier, pendant plusieurs heures. Orange s'enquiquine à vouloir indemniser les malheureux, ce qui est compliqué. Mais c'est le contraire : il faudrait remercier l'entreprise pour cette gigantesque panne ! Elle a libéré d'une terrible addiction, elle a fait oeuvre de salubrité publique.

Voyons la vérité en face : échanges de sms, consultations d'Internet, appels téléphoniques n'ont souvent que des motifs saugrenus, des raisons superficielles, un usage stupide, y compris dans le cadre professionnel. La part réservée aux prévisions météorologiques, résultats sportifs, histoires de cul, blagues pas drôles et rumeurs infondées est statistiquement énorme. Le téléphone mobile n'a pas rendu l'humanité plus intelligente ni plus vertueuse.

Pourtant, le mobile nous est devenu indispensable socialement. Dans les réunions, pour rompre l'ennui, pour distraire notre attention, pour supporter la situation, il est fréquent de le grattouiller. Ceux qui veulent passer pour des gens importants, qu'on appelle et qui ont besoin d'appeler, doivent se montrer en train de pianoter frénétiquement sur leur mobile, même en faisant semblant.

Par conséquent, le mobile doit aussi se comprendre comme raison d'être, moyen de survie, but de l'existence sans lequel on est perdu, désemparé. Toute civilisation a besoin de mobiles pour perdurer ; la nôtre, c'est la haute technologie, comme autrefois c'était la religion. Il en résulte une grande dépendance à l'égard de la société. Jamais les individus n'ont été autant assistés, d'où leur mépris pour l'assistanat, dont ils se sentent les victimes sans oser le reconnaître. Robinson Crusoë n'est plus possible : il crèverait très vite, de désespoir ou de folie.

Les sociétés modernes sont très fragiles. Prises dans tout un tas de réseaux électroniques, elles disjonctent à la moindre panne. Une bande à Bonnot d'anarchistes technophobes pourrait facilement les déstabiliser. D'ailleurs, la notion de "panne" est constitutive de la technologie contemporaine, peut-être même de la technique depuis toujours, dont la limite est de tomber régulièrement en panne, de bugger comme on dit, pour ne pas prononcer le mot et pour exorciser la chose. Moi-même, je devrais accéder à plus de sagesse, ne pas m'acharner à rédiger ce blog, ne pas rendre dépendants certains lecteurs ni en traumatiser d'autres. Ce n'est pas bien.

dimanche 8 juillet 2012

Dernières pensées



Avant de retrouver l'actualité locale et nationale, j'ai quelques dernières pensées à vous soumettre, tirées de mon séjour djiboutien :

A mon départ, j'ai assisté à une révolution : l'installation de feux tricolores dans les rues de la ville. Avant, c'était la jungle, la loi du plus pressé à coups de klaxon. La mentalité occidentale l'a emporté en matière de circulation, désormais rationalisée, parfois maladroitement : certains feux sont mal disposés, trop loin, peu visibles ou bien à l'entrée de ronds points ...

A propos de mentalité, j'ai du mal avec l'africaine : incertitude, lenteur, instantanéité, je ne m'y fais pas, moi qui ne vis jamais dans le présent mais le passé ou l'avenir, qui suis pressé, qui organise et anticipe tout, qui déteste les flottements. Ce sont vraiment deux rapports très différents au temps et à l'existence, dont aucun n'est supérieur à l'autre. Je concède que le mien, comme beaucoup d'Occidentaux, manque de sagesse et cède à l'anxiété.

Pendant ces trois semaines en pays musulman, j'ai lu bien sûr un Coran que je me suis fait prêter. J'en conclus que l'islam n'est pas si éloigné du christianisme : la Bible est souvent citée. Nous partageons le même Dieu, les mêmes valeurs morales. Les Français qui craignent chez nous l'installation de mosquées, qui jugent que cette religion est inassimilable sont des ignorants. Il faudrait les obliger à lire le Saint Coran pour les faire changer d'avis. Les différences tout de même ? Oui, j'en vois : Jésus fils de Dieu est une folie pour un fidèle d'Allah, l'amour a une place moins grande que dans les Evangiles (qui va jusqu'à nous demander d'aimer nos ennemis).

Sur la route de Tadjourah à Obock, en plein désert, j'ai aperçu des files de réfugiés qui fuient les pays voisins, Somalie et Ethiopie, qui entrent clandestinement sur le territoire de Djibouti, qui sont prêts à affronter le soleil, la faim, la mort, qui sont chassés et qui reviennent. L'immigration n'est pas seulement, comme on croit chez nous, du sud vers le nord mais, dans cette région, d'ouest vers l'est, de l'Afrique en direction des Emirats arabes du golfe, où il y a du travail, moins de misère et la paix. Les mouvements migratoires sont inévitables. La vieille Europe est insensée de croire qu'elle peut se barricader derrière ses frontières. Elle célèbre la circulation des marchandises et craint celle des hommes. Pas logique !

Aucun cinéma à Djibouti : le loisir, la distraction ne sont pas encore devenus des industries. Mais les téléphones mobiles sont nombreux.

Vous vous souvenez qu'au début de mon séjour, j'avais découvert à mon grand étonnement un marchand près du lac Assal vêtu d'un tee-shirt UMP (en vignette), ce qui m'avait amené à disserter sur l'influence de la droite française jusque dans les contrées les plus lointaines. Je dois aujourd'hui corriger : l'UMP, c'est l'Union pour la majorité présidentielle (le parti du chef de l'Etat), qui n'a rien à voir avec notre Union pour un mouvement populaire, dirigée par Jean-François Copé. Le tee-shirt, de face, évoque les élections municipales et régionales de 2012 (c'est ce qui m'a mis la puce à l'oreille).

Mes derniers mots seront dédiés aux femmes de Djibouti et à leur beauté assez extraordinaire (ce n'est pas de la flagornerie). Les traits épurés, la couleur de peau, l'harmonie du visage établissent, je n'hésite pas à le dire, une supériorité d'ordre esthétique sur la femme occidentale. Le défaut de celle-ci, c'est qu'elle est trop, qu'elle en fait trop : trop de maquillage, trop d'effets, trop de chair, cuisses, poitrine et fesses. La raison, c'est qu'en cachant son corps sous des voiles et des châles seyants, la Djiboutienne met en valeur son visage, qui est le seul siège de la beauté féminine. L'Occidentale, en voulant à tout prix être sexy (même certaines vieilles, pitoyables), renonce à être belle. Elle déballe tout, du coup on ne remarque rien. Le pompon, c'est son mauvais goût pour le bronzage crasse, qui laisse croire qu'elle est partie en vacances très loin. Djibouti résiste à la civilisation du trop et du toc. Si j'avais pour finir à le qualifier, je dirais que c'est le pays des belles femmes.

samedi 7 juillet 2012

Dernières images









Mon corps est à Saint-Quentin mais mon coeur est à Djibouti. Je ne suis pas très photo, je crois à la supériorité des mots sur les images. Quelques-unes cependant me restent, en ultimes souvenirs que je vous offre. D'abord la vision de la baie d'Aden, que Rimbaud a sans doute vu comme je la vois, avec ce village de huttes au premier plan (vignette 1). Comment ne pas retenir une scène de travail puisque le séjour ne fut pas touristique ? Avec Vincent, je corrige des copies de philo au kilomètre, 360 pour chacun, dans la petite pièce destinée à cet effet (vignette 2). Les collègues djiboutiens, ici Oumalrobleh et Fatima, nous ont conviés en soirée dans un restaurant éthiopien où il fallait manger directement avec les mains (vignette 3). Enfin ma préférée, sur le port d'Obock, en compagnie d'une bande d'enfants, plongeant et replongeant sous nos yeux, ne mendiant pas pour une fois, heureux d'être là, joyeux, loin de toute misère pourtant si proche. Voilà mon Afrique à moi.

vendredi 6 juillet 2012

Aux commandes de l'Airbus



Mon séjour à Djibouti, qui s'est terminé hier, aura été surprenant du début à la fin. En visitant la base militaire (voir le précédent billet), j'étais accompagné par d'autres Français, l'équipe de navigation d'Air France, pilotes, hôtesses et stewards, sur le vol que je prenais le soir même ! Petite causette, d'où il ressort une proposition exceptionnelle : assister au décollage ou à l'atterrissage de l'avion dans le poste de pilotage. J'ai opté pour la descente sur Roissy. Formidable !

D'abord, la cabine m'a paru beaucoup plus petite que je ne l'imaginais, pour les trois pilotes et moi. Le tableau de bord est également moins large, moins imposant que prévu. Ce qui est en revanche bluffant, c'est la décontraction du commandant et de ses collègues : ils sont à la tête d'un monstre, croisent gentiment les bras, blaguent entre eux, sont attentifs mais pas plus que ça, l'un termine un pain au chocolat. A la limite, on ne les croirait pas en train de travailler mais plutôt d'effectuer une formalité, calmement, banalement.

Un pilote me demande d'où je viens. Saint-Quentin, il connaît, il a participé au meeting aérien de Roupy, il me cite Pascal Cordier. C'est tout de même incroyable : je suis en plein ciel et quelqu'un prononce le nom d'un Saint-Quentinois ! Le monde est aussi petit que le cockpit d'un Airbus ... A mes côtés, l'assistant me montre sur des cartes le plan de vol et les pistes où nous allons nous poser.

Au-dessus des nuages, c'est le paradis. On dirait une banquise avec ses icebergs ou bien des oeufs en neige. Un régal ! La descente commence à partir de Troyes, pour une petit demi-heure. Quand l'avion perce la croûte blanche, je comprends que le voyage se termine, que le ciel bleu et le beau soleil vont me quitter, que le couvercle va se refermer sur un sale temps.

L'atterrissage ? Aussi peu impressionnant que tout le reste. Mais c'est justement cette absence qui impressionne. Quand on est sur son siège de voyageur, il y a l'inévitable inquiétude de ce qu'on ne voit pas et qu'on contrôle encore moins. Aux postes de commande, devant la piste qui grossit peu à peu, plus rien ne surprend tellement la maîtrise de l'engin et de la manoeuvre sont grandes, parfaites. C'est une plume qui se pose sur du goudron. Après, ça roule ... Le plus compliqué n'est pas ce qu'on croit, comme toujours : trouver un "tuyau" de terminal qui soit disponible. L'appareil tourne dix minutes pour réussir. Dans le ciel, c'est un géant ; au sol, un véhicule encombrant.

Mais que vois-je ? Des minarets au loin, je les reconnais. Serais-je revenu à Djibouti ? Non, ce sont des cheminées d'usine qui font impression. Autour, tout est vert, je ne suis donc pas dans la Corne de l'Afrique. C'est bel et bien la France, il fait bon mais la grosse chaleur a disparu. Dans l'aéroport, un dernier clin d'oeil d'où je viens, un mendiant qui m'adresse un salamalec en me tendant la main, mais il n'y a pas de misère autour de lui.

Dans le TGV qui me conduit vers la gare de Haute Picardie, personne ne me propose cette fois de prendre place près du conducteur. J'approche de Saint-Quentin et je sais que je ne suis pas prophète dans mon pays. Au revoir Djibouti !

jeudi 5 juillet 2012

Mirages dans le ciel



Ma dernière journée à Djibouti a été essentiellement consacrée à la visite de la base de l'escadron 3/11 Corse de l'armée de l'air. Ce qui est singulier, et même unique au monde, c'est que Djibouti est un Etat indépendant dont la défense aérienne est assurée par une puissance étrangère, en l'occurrence la France. Une vingtaine d'appareils stationnent sur le tarmac, dont sept Mirages, pour le combat aérien ou l'offensive au sol. Outre sa mission de défense du territoire, l'escadron a des activités d'entraînements quotidiens, de contrôle et de surveillance de la région, stratégiquement très sensible (la Corne de l'Afrique). Seule limite : la base n'a pas d'avion de ravitaillement en vol, ce qui réduit sa capacité d'autonomie et d'intervention.

Je devais assister à un décollage de Mirage, mais un dysfonctionnement de radar et surtout une tempête de sable ont conduit à annuler l'opération. Le pilote m'a tout de même expliqué dans le cockpit la somme des manoeuvres qu'il doit effectuer pour conduire son appareil (vignette 1). Passionnant. A l'issue, un militaire tout de blanc vêtu est apparu, dont la présence a fait mettre au garde-à-vous le personnel : c'était rien moins que le général français chargé des forces terrestres, aériennes et navales à Djibouti. La plupart des dames se sont faits prendre en photo avec lui, prestige de l'uniforme oblige. Et moi aussi, bien que n'étant pas une dame (voir vignette). Un grand moment (vignette 2).

Mais la partie la plus impressionnante de la visite, c'est le debriefing électronique. Toutes les opérations en vol sont enregistrées puis analysées, ce qui prend beaucoup plus de temps que les vols en eux-mêmes. Que font les militaires ? Ce que je faisais quand j'étais enfant avec mes petits soldats : ils jouent à la guerre à défaut de la faire réellement. Les expressions appartiennent au commandant qui a mené la visite : nous nous inventons des ennemis factices, nous jouons au chat et à la souris, il y a d'un côté les gentils de l'autre les méchants. Autre formule piquante : faire des ronds dans le ciel, pour les avions en situation d'attente en vol. Le ciel djiboutien devient une vaste partie de cache-cache, de leurre et de simulacre en vue de se mettre en situation de combat aérien, d'attaque de l'adversaire. C'est finalement étrange : se préparer à un affrontement qui n'aura probablement jamais lieu, comme si un enseignant répétait ses cours devant une classe virtuelle.

La visite s'est terminée au bar, devant des jus d'orange et des Perrier, bien sûr. Après ces démonstrations de Mirages, j'ai assisté à un miracle dans les rues de Djibouti : la pluie, dans ce pays où il pleut très rarement ! Une pluie violente, accompagnée de vent, qui a vite inondé la chaussée (vignette 3). Oui, un vrai miracle, à quelques heures de mon départ, comme un autre signe venu du ciel.




mardi 3 juillet 2012

Une vie au Sheraton



A 24 heures de mon depart de Djibouti, je ne vous ai pas encore parle de la vie dans l'hotel Sheraton, qui est devenu en trois semaines ma chambre et ma cantine. C'est ce qu'on appelle un grand hotel, avec un sol de marbre a l'entree. Mais le standing a ete depasse par le Kempinski, qui merite, lui, le nom de palace(j'y suis alle prendre un verre). Sheraton, c'est d'abord un batiment hyper-securise, avec barriere, guerite et soldats armes. Passe ce premier barrage, il faut se soumettre au detecteur de metaux, au cas ou l'un d'entre eux aurait un chargeur et des balles, voire une simple lame. A l'interieur, dans le hall, le garde du corps du directeur dissuade tout mouvement d'humeur.

A quoi reconnait-on le luxe de ce type d'etablissement ? Sa piscine, sa plage privee, sa vue sur mer bien sur. Son bar aussi, tres grand, qui accueille presque chaque soir un petit orchestre et une chanteuse. Surtout, ce sont les chambres. La mienne, 615, est a l'etage des VIP. Si je vous dis qu'elle est magnifique, ca ne vous dira pas grand chose. C'est par les details, comme en toutes choses, qu'on peut juger : le peignoir, le coffre-fort personnel, le fil au dessus de la douche pour etendre son linge, l'employe qui passe chaque fin d'aprse-midi pour voir si tout va bien ...

Le personnel, justement : ils sont toute une armee, j'ai l'impression d'en voir derriere chaque porte, qui du coup s'ouvre toute seule sur mon passage. On a plus affaire a des domestiques qu'a du personnel de service. Souriants, serviables, meme si parfois il faut attendre un peu avant d'avoir ce qu'on veut, parfois aussi le repeter pour l'obtenir. Mais nous sommes en Afrique ... Certains m'appellent Monsieur Emmanuel, l'emploi du prenom etant d'usage.

Autre signe de distinction : le buffet, qui est royal et qui incite aux abus alimentaires, dont mon ventre ne s'est pas prive pendant le sejour (tant pis pour mes lecteurs moralistes qui vont encore me tancer, a juste titre). Je retiens egalement les odeurs : d'abord celle du tabac, puisqu'ici fumer est autorise. Mais surtout l'odeur completement singuliere d'une sorte d'encens que le personnel fait bruler un peu partout pour chasser ... les odeurs. Au bord de ma fenetre viennent parfois s'accrocher des perroquets : pas de doute, nous sommes bien en Afrique !

Ne croyez pas que les clients soient de richissimes personnages. Les riches vont au Kempinski. Non, les principaux usagers sont ... des militaires allemands qui se baladent en uniforme kaki. L'Allemagne a une base mais pas d'hebergement. C'est donc le Sheraton qui fait office. Il s'en degage une curieuse atmosphere, qu'on ne s'attend pas a trouver dans ce type d'endroit. Des informaticiens italiens sont aussi de la partie, mais peu nombreux. Et bien sur les quatre profs de philo francais, qui detonnent un peu.

On se fait a tout, meme au confort. Au debut, j'etais fascine par la baie de Tadjourah sur laquelle donne ma fenetre de chambre, devant laquelle je m'installais pour lire et mediter. Aujourd'hui, je n'y fais plus attention, je m'en detourne. Il n'empeche que j'ai pris mes habitudes dans cet hotel, que je me verrais bien maintenant y continuer ma vie, toute une vie au Sheraton. Mais demain ce sera fini.