samedi 31 octobre 2015

Ni la République, ni la France



Combien étions-nous à 17h00 devant le théâtre Jean-Vilar, à protester de la venue de Marine Le Pen ? Difficile à dire, entre les manifestants, les curieux, les passants ... et ceux qui attendaient pour entrer dans la salle. Environ quelques dizaines. Pour un rassemblement purement individuel, sans concertation, puisque aucune organisation n'avait appelé à manifester (seul EELV distribuait des tracts sur la place), ce n'est pas si mal. L'honneur est sauf, nous avons marqué le coup ! On ne pourra pas dire que tout le monde aura été indifférent à la tenue d'un meeting d'extrême droite en plein coeur de notre ville, dans un lieu prestigieux, chargé de culture.

Je suis républicain et pacifique, j'ai voulu interpeller ceux qui venaient écouter le leader d'extrême droite. En vain. Le courage n'était pas de leur côté, bien qu'ils disposaient du nombre. Le plus insupportable aura été de les entendre chanter la Marseillaise, du haut d'un balcon qu'ils n'auront jamais osé quitter. Quoi ? Les héritiers des ligues fascistes de l'entre-deux guerres, du régime de Vichy, de l'OAS, ceux qui aujourd'hui défendent un projet xénophobe, inégalitaire, qui prônent la "préférence nationale", c'est-à-dire la discrimination envers les immigrés, ceux-là vont entonner l'hymne de la Révolution française, de la Résistance, de tous les républicains. Non, pas eux, pas ça ! Ils ne sont ni la République, ni la France.

Vignette 1 : nous sommes quelques-uns à être restés devant le théâtre, alors que le meeting avait commencé.

Vignette 2 : une chaîne allemande était présente. J'explique à la journaliste que cette réunion, ce n'est pas l'image de la France, mais une extrême droite de sinistre mémoire, qui essaie de se donner des allures respectables.

Vignette 3 : Camille et Jade

Vignette 4 : plusieurs manifestants avaient confectionné des pancartes artisanales.

Des pierres et des plantes



Il vous reste jusqu'à mardi prochain pour visiter la belle exposition de l'artiste plasticienne Julie Legrand, à la MCL de Gauchy. Elle s'intitule : Germinations minérales. J'écoutais hier soir, sur France-Inter, une émission consacrée au transhumanisme, ce courant philosophique et techno-scientifique qui affirme que l'avenir proche est à une hybridation de l'homme et du robot, implants électroniques dans le cerveau et prothèses augmentant les capacités du corps. Chez Julie Legrand, nous assistons à ce type d'opération, cette fois entre la matière et le végétal, la poésie et la beauté en plus (le transhumanisme, c'est au contraire une horreur !).

Il se trouve aussi que je prépare en ce moment ma prochaine conférence devant l'UTL de Cambrai, consacrée à la philosophie d'Aristote, qui m'a également ramené à Germinations minérales : quelle est la frontière entre la matière et la vie ? Nos catégories de pensée sont comme des tranches de gâteau que nous découpons dans le réel, mais jusqu'où va leur pertinence ? Une éponge se range dans quelle case ? Roche ou animal ? Laissez-vous donc aller à méditer sur le bois ou la pierre desquels surgissent ... des vers, des tentacules, des cheveux, des racines, des algues ?

Vignette 1 : Germinations minérales (bois et verre). Au fond, à droite : Au printemps (pierre et vert soufflé vert). Au fond, à gauche : Buisson (silex et verre filé, qui me rappelle le buisson ardent de la Bible)

Vignette 2 : Fécondation (éponge et verre filé rouge)

Vignette 3 : Prendre racine (verre filé au chalumeau et silex, mon préféré)

Vignette 4 : C'est pas la tête à Matthieu (pierre calcaire et verre filé, que je retiens surtout pour la bizarrerie du titre : provient-il de la chanson du grand Polnareff, puisque la tête de son Matthieu n'avait qu'un cheveu ?)

vendredi 30 octobre 2015

F comme fasciste



Il y a quelques jours, le Courrier picard informait que le PCF préparait un "comité d'accueil", en vue du meeting de Marine Le Pen, demain à Saint-Quentin. Bravo ! Le site internet de L'Aisne nouvelle prévient aujourd'hui que le PCF "esquive", qu'il ne manifestera pas. Déception et incompréhension ! Les communistes ont pourtant toujours été en pointe dans la lutte contre l'extrême droite. Nos camarades succomberaient-ils, à leur tour, au conformisme ambiant, qui trouve désormais malséant et excessif de qualifier le FN de fasciste, ce qu'il est pourtant ?

Oh, je sais bien, les frontistes ont des têtes aimables, ne portent pas de chemises noires, ni ne brandissent de croix gammées. On en viendrait presque à se faire moquer de soi en les traitant de fascistes, et c'est ce qu'ils souhaitent. L'accusation est cependant sérieuse et fondée. Elle n'a rien à voir avec les visages, les vêtements et les drapeaux, mais avec l'idéologie : celle du FN est une variante contemporaine et adaptée du fascisme, elle partage avec lui 6 caractéristiques :

1- L'autoritarisme : éloge de l'ordre, appel à la force, culte du chef.

2- Le nationalisme : obsession identitaire, réduction des problèmes, notamment sociaux, à ce thème.

3- La xénophobie : les immigrés comme cause principale de nos maux, leur refus ou leur renvoi.

4- Le populisme : tous les fascismes se réclament du peuple et ont été des phénomènes de masse.

5- La radicalité : tous les fascismes singent la révolution et font des propositions extrêmes. Ce sont des projets de rupture avec la République. Exemple : le FN, comme tous les fascismes, prône la discrimination légale envers une partie de la population. C'est ce que son programme appelle, dans un doux euphémisme, la "préférence nationale" : à l'embauche et pour les prestations sociales, les immigrés deviendraient des citoyens de seconde zone, en contradiction avec le principe d'égalité au fondement de la République.

6- La récupération : tous les fascismes se sont emparés des concepts de l'adversaire, afin de les vider de leur substance et de séduire les électeurs. Le FN pratique de même aujourd'hui : il se prétend ni de droite ni de gauche, alors qu'il est d'extrême droite ! (lire l'ouvrage de l'historien Zeev Sternhell "Ni droite, ni gauche", comme se définissaient les premiers fascistes). Les nazis se voulaient "socialistes", de même que le FN se veut "républicain" et "laïque", n'étant en réalité ni l'un , ni l'autre.

Je le répète : ces 6 points, partagés par le Front national, sont communs à l'ensemble des fascismes. Cette diversité en même temps que cette identité ne doivent pas nous étonner : à gauche aussi, les sensibilités sont multiples et les points communs très forts. D'ailleurs, Marine Le Pen et sa nièce sont plus proches du fascisme que Jean-Marie Le Pen, dont l'ultra-libéralisme et le catholicisme intégriste l'en éloignaient un peu. Les authentiques fascistes ont toujours été critiques à l'égard de l'extrême droite traditionnelle et de son folklore. Lisez ou relisez Rebatet, dont on vient de rééditer ces jours-ci "Les Décombres", et vous verrez comment un écrivain fasciste peut se montrer très virulent avec l'extrême droite de son époque.

Ne nous laissons donc pas impressionner par ceux qui sourient : oui, le FN est un danger pour la République, parce que sa nature idéologique profonde est fasciste. Oui, il nous faut individuellement manifester, demain, à 17h00, place de l'Hôtel-de-Ville, individuellement puisqu'aucune organisation n'a appelé à le faire collectivement. Nous éviterons ainsi que la réprobation légitime et démocratique ne s'exprime dans la violence, comme il s'est passé hier soir, la permanence locale du FN ayant été vandalisée. Les républicains n'agissent pas ainsi : ils sont pacifiques et respectueux des lois.

jeudi 29 octobre 2015

Et le gagnant est ...



Du premier débat, attendu, qui a opposé les trois principales têtes de liste pour les élections régionales en Nord-Pas-de-Calais-Picardie, la question se pose de savoir qui en sort gagnant. Question toujours difficile : il y a la part de subjectivité, qui pousse à penser que le gagnant est le champion respectif des partis en présence. Je suis persuadé que les partisans de Xavier Bertrand, par exemple, doivent être contents de leur cheval. Y a t-il tout de même des critères objectifs ?

Il y a un fait que j'ai d'abord retenu : le tripartisme gênant. Un débat fonctionne bien à deux, projet contre projet, essentiellement gauche contre droite. A trois, on s'y perd, les clivages ne sont plus assez marqués, les chasser-croiser embrouillent les lignes et les enjeux. On ne sait plus très bien qui est contre qui, jusqu'à l'absurdité, quand Xavier Bertrand préconise l'intervention de l'armée à Calais, qui fait craindre à Marine Le Pen que les militaires ne se servent de leurs armes ...

Les observateurs sont d'accord pour signaler la bonne prestation de Pierre de Saintignon (PS). Je vois trois raisons à cela :

1- La tête de liste bénéficie de la prime à la nouveauté, les deux autres figures étant bien connues depuis plusieurs années. On reprochait à Saintignon le manque de notoriété. Mais voilà que le défaut pourrait maintenant se retourner en atout !

2- Droite et extrême droite ont tenté, durant tout le débat, de focaliser sur elles l'attention, excluant le socialiste, comme si l'élection se jouait entre Bertrand et Le Pen, sans lui. L'habileté peut là aussi se retourner. Car, du coup, Saintignon, coincé entre les deux (et même physiquement, puisqu'il était placé au milieu), a pu faire entendre une petite musique différente, une image qui suscitait la sympathie, a contrario des mastodontes qui auraient bien voulu régler entre eux la partie.

3- Saintignon, contre le préjugé qu'on pouvait s'en faire, a montré à l'écran une belle énergie, une force de conviction, qui m'a le premier surpris. Qu'est-ce que la politique, en fin de compte ? Pas des idées, que peu connaissent vraiment, mais une impression qu'on donne, surtout dans ce genre de débat. On attend d'un candidat qu'il soit dynamique et enthousiaste. Saintignon l'a été, à sa façon.

De lui, j'ai tout particulièrement apprécié sa défense des migrants, alors que Le Pen, à l'inverse, propose odieusement qu'on supprime les subventions aux associations humanitaires chargées de les accueillir. Notre grande région doit beaucoup à l'immigration, de toute origine. Laisser Le Pen la gouverner, ce serait une insulte à notre histoire, à sa population.

A ce propos, la venue du leader d'extrême droite à Saint-Quentin semble cette fois faire réagir (voir notamment mon billet d'hier). Le PCF, qui avait prévu, de longue date, une initiative toute la journée, sans rapport direct avec le meeting du FN, sans même savoir que celui-ci aurait lieu, pourrait bien passer vers 17h00 par le théâtre Jean-Vilar, pour manifester son opposition. Je le souhaite.

De leur côté, les écologistes (EELV) seront présents sur la place de l'Hôtel-de-Ville, dans l'après-midi, pour une distribution de tracts. Je ne sais pas quelle tournure les choses vont prendre, si elles seront importantes ou non, mais les fameux réseaux sociaux feraient bien de relayer l'information. Puissions-nous être quelques-uns ou nombreux samedi pour rappeler notre attachement à la République et redire fermement que l'extrême droite n'en fait pas partie.

mercredi 28 octobre 2015

La peur du vide



Dès que nous avons appris la nouvelle par la presse, il y a quelques jours, nous nous sommes réunis à quelques-uns : Le Pen en meeting à Saint-Quentin, au cœur de la ville, dans le prestigieux théâtre Jean-Vilar, on ne peut pas laisser passer sans réagir, il faut faire quelque chose. Mais quoi ? Autour de la table, il y a surtout des communistes, toujours très anti-fachos, quelques socialistes et une écolo. Nous sommes convaincus que la gauche doit être au rendez-vous. Bien sûr, nous avons des sensibilités politiques très différentes : avec les cocos, il n'est pas facile de s'entendre, surtout quand on est social-démocrate comme moi. Mais bon, il y a l'ennemi commun, l'extrême droite, nationaliste, autoritaire, raciste : face à elle, contre elle, nous sommes soudés, sans aucune hésitation, déterminés.

Maintenant, après avoir analysé la situation et décidé d'une action commune, il faut passer au plus difficile : l'organisation pratique. On fait quoi exactement, qui fait quoi et on s'y prend comment ? Corinne Bécourt, du PCF, est dynamique, pleine d'idées. Nous convenons très vite d'une manifestation devant le théâtre Jean-Vilar. C'est la seule action qui a un sens, qui aura, de plus, un certain impact médiatique. Les communistes y tiennent tout particulièrement, parce que Jean Vilar était en son temps un prestigieux compagnon de route du Parti. Que l'extrême droite puisse souiller sa mémoire en se réunissant dans le bâtiment qui porte son nom est insupportable à nos camarades. Et puis, nous sommes très remontés contre la Municipalité, qui n'avait qu'à attribuer au FN une salle pourrie dans laquelle personne n'a envie d'aller ou qu'on a du mal à trouver, genre salle Foucauld, excentrée et cachée derrière l'église Saint-Eloi !

Nous tablons sur une présence minimale d'une bonne cinquantaine de personnes, le noyau dur militant, autour duquel nous pensons pouvoir agréger le double ou le triple. Je suis bien sûr chargé de mobiliser les socialistes. Nous nous répartissons les tâches : inviter les syndicats et les associations amies, prévenir la Municipalité, contacter la Sous-Préfecture, préparer une conférence de presse. Nous avons rédigé un tract qui appelle à la manif, que nous distribuerons sur les marchés. Les forces de l'ordre seront présentes, c'est certain. Il faudra assurer la liaison entre elles et nous. Pas question de se laisser entraîner et discréditer dans des incidents : les violents, c'est pas nous ; ils seront en face, dans le théâtre.

Nous avons prévu quelques slogans dynamiques, pour mettre de l'ambiance, afin que le comité d'accueil soit à la hauteur de l'infamie. Certains parmi nous doutent : serons-nous nombreux ? Et si les fachos mobilisaient plus que nous ? Heureusement, Corinne et moi connaissons par cœur ces réticences qui nous font sourire, qui ne résistent pas une seconde : ce qui compte, c'est de marquer le coup, c'est de défendre nos convictions. Et là, il faut le faire, parce que c'est trop grave, parce que personne d'autre ne le fera à notre place. Avec les communistes, je suis sur la même longueur d'onde (ce qui n'est pas toujours le cas !).

La réunion et l'action que ma mémoire vient de vous relater aussi fidèlement que possible ont eu lieu il y a 15 ans. La presse d'alors en témoigne. Le Front national, comme aujourd'hui, avait prévu un meeting dans le théâtre Jean-Vilar. Mais Le Pen s'appelait Jean-Marie, et pas Marine. La gauche était au pouvoir, pas sous le nom de Hollande, mais de Jospin. Saint-Quentin était déjà dirigé par la droite, dont le visage était Pierre André, pas encore Xavier Bertrand. Le bar où nous avions réuni la presse n'était pas l'actuel Golden Pub, mais l'ancien Bureau. Le Courrier picard ne couvrait pas la ville, mais L'Union et La Voix de l'Aisne étaient présents. Certains éléments sont restés immuables : Corinne s'appelle toujours Bécourt et moi Mousset.

Samedi prochain, vers 17h00, je traverserai discrètement la grande place de l'Hôtel-de-Ville, au même endroit où j'étais il y a 15 ans, fidèle à moi-même, jusque dans la solitude. Mais si le vaste endroit reste désespérément vide, silencieux, seulement perturbé par les cris joyeux des partisans de Marine Le Pen se rendant au théâtre, je saurai alors que quelque chose à gauche est mort, qu'une partie de notre passé a été abandonnée. Aristote explique que la nature a horreur du vide. Si, dans trois jours, l'immense place est vide, alors oui, j'aurai peur de ce vide-là, de ce qu'il symbolise et de ce qu'il annonce de terrible.

mardi 27 octobre 2015

Un jour de deuil



Nous ne connaissions pas les victimes de la tragédie, mais nous sommes aujourd'hui frappés comme si c'était nos proches. Nous avons vu les images, lu ou entendu les témoignages, qui nous ont émus. Nous pensons bien sûr aux disparus, mais à tous ceux qui restent, qui sont meurtris par le malheur, ces familles qui ont été touchées et qui seront marquées à jamais. Ce qui élève cette catastrophe à la tragédie, c'est le nombre important de personnes que la mort a emportées. C'est surtout le caractère injuste, imprévisible, inexplicable de ce qui s'est passé : pourquoi eux, pourquoi là, pourquoi à ce moment ? La souffrance provient aussi de notre propre impuissance : on se dit qu'on est en sécurité nulle part et qu'on n'y peut strictement rien. Oui, devant tous ces corps désormais sans vie, il faut s'incliner et méditer.

Nous avons perdu cette habitude de réfléchir à la mort, à quoi nous avaient préparé les religions d'autrefois. Il est sans doute plus difficile de "faire son deuil", de "se reconstruire", pour employer les mots de notre époque. Jadis, la catastrophe qui nous invite en ce jour au recueillement aurait suscité des pensées de philosophes. Jean-Jacques Rousseau et Voltaire, en leur temps, ont disserté sur une tragédie analogue, qui avait marqué la ville de Lisbonne, faisant beaucoup plus de victimes. Ils se sentaient le devoir, par leur travail de réflexion, d'apaiser la peine des hommes, d'apporter des explications à ce qui apparaissait déjà comme un scandale, un destin cruel.

J'aimerais aussi, à mon petit niveau, méditer sur ce que pourrait nous apporter ce jour de deuil, pour que les pensées succèdent aux pleurs. Notre tort, c'est d'abord de nous croire tout puissants. Nous avons l'impression que nous pouvons prévenir les drames et y échapper, alors qu'ils sont inscrits dans le fil de l'existence. Par le passé, nous n'avions pas cette prétention, nous étions beaucoup plus humbles devant le malheur. D'ailleurs, savons-nous encore désigner le mal ? J'ai le sentiment que nous mettons toutes les souffrances au même niveau, sur un pied d'égalité, ne sachant plus rien distinguer, hiérarchiser.

Le tort de notre époque, c'est aussi que nous vénérons la sécurité, que nous pensons que rien ne pourrait nous arriver, mais surtout que la nature est bonne, qu'aucune tragédie ne peut venir d'elle. Il n'y a que les hommes que nous considérons capables de méchanceté, pas ce qui est inerte, qui pourtant parfois se retourne contre nous et fait très mal. Nous mettons trop d'espoir dans la technologie, croyant naïvement qu'elle pourrait nous protéger, alors qu'elle ne peut pas grand chose. Oui, je crois que le temps de silence qui sera le nôtre durant cette journée devra nous inciter à ces pensées et à d'autres, pour ne pas rester muets devant la fatalité, pour tenter de surmonter notre douleur.

L'ampleur de la tragédie l'exige : 300 morts connus à ce jour, des milliers de blessés, des milliers de personnes jetées dans les rues, ayant tout perdues, puisque la catastrophe n'a épargné ni les hommes, ni les bêtes, ni les bâtiments, offrant le pire spectacle de désolation qu'on puisse connaître, comme si une guerre avait dévasté des régions pourtant en paix. C'est le bilan provisoire du tremblement de terre qui a endeuillé hier l'Asie du Sud, particulièrement l'Afghanistan et le Pakistan, d'une violence que les hommes n'avait pas subie depuis 10 ans (alors, au Pakistan, il y avait eu 75 000 morts !). Devant une telle horreur, ce jour de deuil, non seulement national mais mondial, s'imposait.

lundi 26 octobre 2015

Le Pen présidente ?



Le député socialiste Malek Boutih, hier soir sur BFMTV, a fait tomber un tabou que refuse de lever une partie de la gauche : oui, Marine Le Pen pourrait gagner la présidentielle de 2017 ! A ma connaissance, c'est le premier homme politique, à gauche en tout cas, à oser cette possibilité. Il a parfaitement raison : si sa déclaration pouvait réveiller les consciences et mobiliser les énergies, le cours des choses en serait sans doute changé.

En 2017, un Hollande n'ayant pas réglé le problème de son impopularité, un Sarkozy vainqueur des primaires mais dont l'électorat de droite aurait soupé, une Le Pen en pleine dynamique post-régionales, oui, ce cas de figure dramatique pourrait faire accéder l'extrême droite à l'Elysée. Pour empêcher ce scénario catastrophe, la responsabilité de la gauche est de surmonter un certain nombre de préjugés, d'appréhensions qui la freinent, pour le moment, dans son combat contre le Front national. Ces préjugés à dépasser sont exactement sept :

1- Le FN ne gagnera jamais. Pour les régionales, les sondages lui promettent deux régions. Ce véritable cataclysme dans la République lui fournirait un formidable tremplin un an plus tard, dans la présidentielle. Il ne faut jamais dire jamais en politique.

2- Le véritable adversaire, c'est la droite. En raisonnant ainsi, on demeure dans le schéma classique. Mais qui ne voit que la situation est différente et exceptionnelle ? J'admets volontiers que la gauche a pour adversaire la droite, à condition de préciser que l'extrême droite est son ennemi, et qu'entre les deux, la lutte doit se tourner en priorité contre le pire et le plus dangereux.

3- Le FN à la tête de régions, ce n'est pas grave. En effet, à la tête du pays, ce serait pire ! Mais le mal des régionales annonce et prépare le pire des présidentielles. L'extrême droite gérant deux grandes régions, ce serait gravissime, car alors un très large pouvoir lui serait offert, dont elle disposerait à son gré, en toute nuisance pour la gauche et pour la France.

4- FN et droite, c'est pareil. Que certains hommes de droite courent après l'extrême droite, je n'en doute pas, cela a toujours existé. Mais, en politique, ce n'est jamais en termes d'hommes qu'il faut raisonner : c'est en termes de partis, de forces collectives, d'histoire, d'électorat. On ne peut pas sérieusement assimiler la droite à l'extrême droite et les renvoyer dos à dos. Le contresens historique et idéologique aurait des conséquences terribles.

5- Combattre le FN, c'est lui faire de la pub. Oh, le vilain argument paresseux, qui justifie qu'on reste chez soi à ne rien faire ! Voilà qui aurait fait honte à nos grands ancêtres antifascistes, qui ne se sont pas contentés de manifester, qui ont parfois donner leur vie. Argument de fainéants et de vicieux, car il sous-entend que les opposants au FN seraient en réalité ses promoteurs. Argument ignoble et odieux, mais hélas fréquent.

6- La gauche doit se garder de tout angélisme. C'est la droite qui fait peser sur elle ce vieux complexe. La gauche serait soi-disant laxiste, elle devrait prouver qu'elle ne l'est pas, en reprenant à son compte la demande d'autorité et de sécurité qu'exploite le Front national, en veillant à ne pas s'en prendre à celui-ci, pour ne pas braquer son électorat. Non, tout cela n'est que mensonge : la gauche doit fièrement assumer ce qu'elle est, ne pas renoncer à son histoire, qui n'a jamais été laxiste ou angélique. Quand on est républicain, on ne rencontre aucun problème à faire appliquer la loi, contrairement à ce que les démagogues prétendent.

7- Le FN représente une protestation sociale. Du coup, la gauche devrait entendre ce qui s'y dit, sans le contrarier. Non, rien de plus faux, ou alors c'est se soumettre à la propagande du FN : celui-ci n'a jamais été du côté de la France qui souffre. Au contraire, tout son programme politique, économique et social se dresse contre les plus pauvres et soutient les nantis (voir mon billet d'hier).

Malek Boutih a raison de tirer le signal d'alarme, mais il faut tout faire pour que l'avenir ne lui donne pas raison. Combattons le FN pendant qu'il est encore temps ; surmontons, à gauche, ces sept complexes, préjugés ou facilités que je viens de passer en revue.

dimanche 25 octobre 2015

La République est en danger



La République est en danger. Je le pense depuis quelques années. C'est mal porté de le dire : on passe pour excessif. C'est pourtant vrai, avec la stupéfiante ascension électorale du Front national et la résistance insuffisante qu'elle suscite. L'idée s'est progressivement installée que le FN était un parti comme un autre, régulier donc républicain. C'est faux : s'il respecte la légalité du régime, s'il participe aux élections, ça n'en fait pas pour autant une formation républicaine. Son projet, ses valeurs, son histoire sont contraires aux projet, aux valeurs et à l'histoire de la République : voilà la vérité.

C'est à peu près ce que dit, aujourd'hui dans un remarquable entretien au Journal du Dimanche, Daniel Keller, grand maître du Grand Orient de France. Oui, "la République est en danger", et nous laissons faire, ou bien nous entrons dans les provocations de l'extrême droite (voir mes précédents billets de jeudi et vendredi). On n'ose plus appeler un chat un chat, et un facho un facho. On dédiabolise le FN et on déculpabilise son électorat, qu'on rend donc irresponsable de son vote. Résultat : "on est en train de dérouler le tapis rouge au Front national", s'inquiète très justement le responsable de la principale obédience maçonnique de notre pays.

C'est qu'on croit, naïvement et sans aucune mémoire historique, que la République est solidement installée, depuis longtemps, sur ses pieds, que rien ne pourrait la renverser. Keller nous rappelle que "la République reste un combat", pas un acquis définitif. C'est pourquoi il est indispensable que la gauche et l'ensemble des républicains, quelle que soit leur sensibilité, se mobilisent à chaque fois que le Front national se mobilise. A Saint-Quentin, Le Pen reviendra, dans les prochaines semaines, elle l'a promis : que les partis de gauche, que les formations républicaines cette fois se rassemblent, protestent, combattent pour les valeurs de la République. Car à force d'être discrets, nous allons finir par mourir.

Dénonçons le mensonge. L'électorat du FN n'est pas populaire ni ouvrier, mais provient majoritairement des classes moyennes. Cet électorat n'est ni victime de la crise, ni confronté à l'immigration, ni menacé par l'insécurité. Il suffit de consulter les statistiques électorales, par catégories sociales et par implantation géographique, pour s'en convaincre facilement. Mais les images sont plus éloquentes que les chiffres : quand Marine Le Pen est venue à Saint-Quentin, a-t-elle fait une sortie d'usine ? A-t-elle visité un quartier populaire ? S'est-elle entretenue avec des chômeurs ? Non, elle a parcouru les rues tranquilles du centre ville et discuté avec des commerçants. Tout est dit.

Daniel Keller fait une proposition que je défends depuis plusieurs mois, que certains militants de gauche hélas refusent : poser dès maintenant le principe républicain d'un désistement au second tour, en cas de triangulaire, pour empêcher le Front national d'accéder à la présidence d'une région, ce que le maçon ramasse en ces termes : "accepter de sacrifier ses propres couleurs pour l'intérêt général". Que nos responsables politiques puissent être sensibles à la sagesse maçonnique ! Ils y perdront des places mais ils sauveront des régions, qu'ils garderont dans la République. Se mobiliser quand l'occasion se présente, se désister quand c'est nécessaire : il n'y a plus à hésiter quand la République est en danger.

samedi 24 octobre 2015

Réflexions sur la discrétion



La discrétion est une vertu privée qui n'est pas trop cotée, à l'époque des réseaux sociaux, des selfies et des tweets. Autrefois non plus : on lui préférait des qualités morales jugées supérieures, le courage, l'honnêteté, la tolérance par exemple. Pourtant, la discrétion est une belle figure de vie, une forme d'élégance, un raffinement : ne pas se mettre en avant, se retenir, s'effacer devant autrui, qui refuserait une haute valeur humaine à cette attitude ? Nous savons bien, d'expérience, que le m'as-tu vu est un grossier personnage. L'indiscrétion est une vulgarité et même une obscénité. La discrétion est une humble pratique du respect, de l'attention dont nous ne pouvons que regretter aujourd'hui le déclin.

Mais si la discrétion est une estimable vertu privée, elle n'est pas du tout une vertu publique, et au contraire un défaut. A l'école, l'enseignant reprochera à l'élève d'être trop discret, c'est-à-dire de participer insuffisamment à la vie de classe, de ne pas faire ses preuves à l'oral. La critique peut aller jusqu'à l'euphémisme : la discrétion caractérise alors un manque de travail, une forme de paresse ou bien une limite dans les capacités. En politique, on n'imagine pas un élu, un responsable ou un candidat qui seraient discrets, puisque c'est antinomique avec l'activité publique, qui consiste à parler, se montrer, aller vers les autres, agir, représenter, diriger. C'est d'ailleurs pourquoi la politique est difficile, pas naturelle : il faut rompre avec la discrétion, qui est quand même l'état le plus normal, la timidité spontanée de tout être humain.

Cependant, en y réfléchissant bien, nous pouvons aussi constater que la discrétion n'est pas si étrangère que ça à l'univers politique. C'est en effet un monde compliqué, exigeant, où l'on ne peut pas tout dire, où il faut savoir se contenir, où il est judicieux de taire ses ambitions, où il est nécessaire d'être discipliné et obéissant. En ce sens, la discrétion est recommandée à qui veut réussir en politique : ne pas se faire remarquer, parler comme tout le monde, attendre discrètement son heure. Ce n'est plus alors une vertu morale, mais une habileté.

N'est-ce pas contradiction avec la dimension publique très démonstrative, extravertie de l'homme politique ? Je ne crois pas, si l'on prend soin de distinguer ceux qui veulent remporter collectivement une victoire et ceux qui veulent obtenir individuellement une place (les deux démarches sont légitimes, même si l'une semble moins honorable que l'autre). Au premier, la discrétion n'est pas possible : c'est un combattant, un conquérant. Au deuxième, la discrétion est indispensable : c'est un second couteau, une petite main, un soutien. De la politique, on ne retient que la catégorie héroïque, celle des leaders. Mais sa réalité ordinaire, c'est la masse des supporters, qui recherchent moins le pouvoir dans toute sa gloire que ses miettes, en toute discrétion.


(l'idée de ce billet m'a été inspirée à la lecture de L'Aisne nouvelle, du jeudi 22 octobre, l'article page 2 de Mariam Fournier, intitulé "Les socialistes assument leur discrétion en campagne")

vendredi 23 octobre 2015

La journée des dupes



Dans mes petites analyses, j'ai un défaut : par excès d'optimisme naïf, je ne vais pas jusqu'au bout du pire. Localement, je n'aurais jamais imaginé que Michel Garand, qui n'était pas fait pour le job, cale en moins d'un an ; dans mon billet d'hier, sur l'affaire Le Pen, je n'ai pas envisagé le pire : qu'elle ne se présente pas à l'émission Des Paroles et des Actes et qu'on parle d'elle toute la journée. L'absence qui fait plus causer qu'une présence : c'est le top en politique. En l'occurrence, c'est dramatique : la classe politique, face au FN, creuse sa propre tombe, ne sait plus comment le combattre.

Je ne comprends pas pourquoi les réalisateurs n'ont pas modifié le programme, en incluant Saintignon et Bertrand à la place de Le Foll et Lagarde. Les recommandations du CSA allaient dans ce sens-là, et ce n'aurait été que justice (aucune injonction n'était possible, nous ne sommes pas encore dans le temps légal de la campagne électorale). En attendant, le grand perdant d'hier soir, la dupe d'entre les dupes, c'est la tête de liste socialiste, Pierre de Saintignon, qui aurait eu là l'occasion de se faire connaître nationalement. Ses deux principaux adversaires peuvent s'en passer, c'est déjà fait.

Marine Le Pen, elle aussi, peut s'offrir de luxe de refuser en fanfare trois heures d'antenne offertes. C'est dire à quel point son destin ne se joue plus sur le petit écran. Il y a pire : avec cette défection, elle crée l'événement. Car c'est la première fois qu'on assiste à l'annulation de cette émission grand standing. Au regard de l'opinion, les thèses de l'extrême sont confirmées : les médias la maltraitent, la classe politique fait pression pour qu'on exclut le FN. Vrai ou faux, peu importe : c'est l'image qui restera.

La leçon politique que j'en retiens, c'est que le FN n'est pas un parti comme un autre (lui-même le prétend !) : c'est en effet un parti en dehors de la République, qui n'en partage pas les valeurs, qui n'a pas la même conception du débat que les formations politiques républicaines. Jamais Des Paroles et des Actes, quel qu'en soit l'invité, n'a provoqué jusqu'à présent un tel incident : c'est bien la preuve que le FN a quelque chose de singulier, pour le malheur de la démocratie.

Nul ne saura jamais combien de milliers de voix sont tombés, depuis hier soir, dans l'escarcelle de l'extrême droite. Mais il faut absolument arrêter l'hémorragie. Qui ne voit que la République se vide de son sang ? (et ce n'est pas seulement une métaphore pour faire joli). Un sondage commandé par La Voix du Nord donne des résultats effrayants : Le Pen gagnante à tous les coups dans notre région. Mais le plus effrayant, c'est que le réflexe républicain à gauche a été perdu : contre l'extrême droite, un électeur sur deux ne voterait pas pour le candidat républicain en lice au second tour, offrant ainsi un boulevard au FN. Effrayant.

Cependant, même si l'expérience me donne tort, je veux conserver mon optimisme naïf : rien n'est joué, donc rien n'est perdu. Il n'y a pas de fatalité en politique, aucune condamnation à la catastrophe. La gauche doit se mobiliser contre Le Pen, à partir de ses valeurs, redescendre dans la rue quand l'occasion se présente, comme elle l'a toujours fait, comme hélas elle ne le fait plus systématiquement. Combattre l'extrême droite, ne pas l'ignorer : pourquoi cette évidence a-t-elle cessé d'en être une ? Coller, distribuer, militer, se réunir contre le FN : c'était, à gauche, autrefois, il n'y a pas si longtemps, une attitude qui allait de soi, qui ne se discutait même pas. Pourquoi n'en est-il plus ainsi ? Contre l'extrême droite, reprenons tout simplement le chemin des bonnes habitudes.

jeudi 22 octobre 2015

Trop c'est trop ?



A l'heure où je rédige ce billet, nous ne savons pas avec qui Marine Le Pen débattra, ce soir, lors de l'émission Des Paroles et des Actes, sur France 2, dont elle est l'invitée : Le Foll, Lagarde, Bertrand, Saintignon, d'autres, personne ?

C'est la polémique du jour : Le Pen passe-t-elle trop à la télé ? Je n'en sais rien : quand on aime, on ne compte pas, parait-il ; quand on déteste, non plus. Le sentiment d'une surdose frontiste est très subjectif : quand on ne supporte pas une binette, on a l'impression de la voir partout. A l'inverse, des gens très présents peuvent passer inaperçus.

Si on veut rester objectif et sérieux, il faut se plier aux observations et aux recommandations du CSA, Conseil supérieur de l'audiovisuel, dont c'est la mission et le métier, dont les règles sont strictes et précises. Pour le reste, nous sommes en République, c'est-à-dire en régime de liberté : chacun est responsable de ses invités, y compris dans le service public. Michel Drucker n'a jamais invité Marine Le Pen sur son fameux canapé, et c'est aussi très bien comme ça, et même honorable de sa part.

Cependant, les passages fréquents de Le Pen dans les médias ne sont-ils pas politiquement embêtants ? Non, je ne crois pas. On prête à la télévision un pouvoir qu'elle n'a pas. Ce n'est pas elle qui crée un phénomène, quel qu'il soit : elle le constate, tout au plus l'amplifie-t-elle un peu, à la marge. Mais le problème n'est pas là : il est beaucoup plus scandaleux que les forces de gauche s'abstiennent de manifester à Saint-Quentin au passage du leader d'extrême droite que de voir celui-ci participer ce soir à l'émission de France 2. Que chacun fasse son travail, au lieu d'accuser les autres de "faire monter le Front national".

J'aurais même tendance à penser que plus on voit le Pen, plus elle se dévoile. On ne combat pas un adversaire par le silence radio, mais au contraire en le faisant sortir du bois (avant-hier, je vous ai parlé du loup ...). Bertrand s'est plaint auprès du CSA, Saintignon, a suivi, Cambadélis a appelé Sarkozy, celui-ci a dit oui : hé les gars, belle promo pour l'émission de ce soir ! C'est Le Pen qui doit se frotter les mains : suspense toute la journée, audience assurée ! Et, en prime, le statut de victime : tous contre elle, elle contre tous ! Non, ce n'est pas comme ça qu'on fera reculer le Front national.

mercredi 21 octobre 2015

Moirans : raison garder



Dans l'affaire de Moirans, il y a ce sur quoi nous sommes tous d'accord, gauche et droite confondues : ce sont des comportements de voyous, entièrement répréhensibles, et force doit rester à la loi. C'est vite dit, mais c'est pourtant l'essentiel, sur lequel il y a consensus. Après, les analyses peuvent diverger, et la mienne ne correspond pas à ce que j'entends depuis hier soir. Débattons-en !

D'abord, revenons à la réalité, qui hélas n'est pas rendue mais exagérée, dramatisée par les images télévisées. Pendant quatre heures, une centaine de personnes ont semé le désordre dans une petite ville. Il y a eu des dégâts matériels importants, la circulation perturbée, mais aucun blessé. La police, comme c'est son travail, a rétabli efficacement et rapidement l'ordre. Des signalements ont été faits, les interpellations suivront, la justice délibérera. Voilà les faits, auxquels nous devrions nous tenir.

Quand le maire de Moirans prétend, sous le coup de l'émotion, qu'il a vécu "un fait de société", il a tort. Son statut de victime ne lui accorde pas le privilège de la vérité. Un fait grave de violence publique et collective n'est pas un fait de société. Sinon, il y aurait régulièrement des faits de société. La violence, y compris de ce type-là, a toujours existé, et même d'une ampleur parfois incomparable. Que notre société, légitimement éprise de confort et de sécurité, ne le supporte plus, s'en indigne, voilà sans doute le fait de société, mais pas l'acte de délinquance en lui-même, qui n'a rien d'inédit.

Dans la même veine, celle de la souffrance et de l'abattement, le maire de Moirans affirme que la démocratie est menacée par ce qui s'est passé dans sa ville. Que non, et fort heureusement ! La démocratie en a vu d'autres, et de pires, s'en s'effondrer, ni même se sentir menacée. C'est nous qui sommes devenus faibles, individuellement, pas la démocratie. Nous rêvons d'une République paisible composée de citoyens raisonnables. Cet idéal est nécessaire, mais c'est un idéal, pas la réalité : les hommes se laissent entraîner par leurs passions, ne réfléchissent pas forcément et ont la violence dans le sang. Vous, moi, nous sommes aussi violents, mais différemment. Qui faut-il blâmer ? Les moralistes répondront. Mais les politiques doivent se contenter des faits et de l'application des lois, sans commentaires exacerbés.

Une dernière remarque : je ne connais pas le dossier, la justice a ses raisons et nous devons respecter ses décisions. Mais je m'étonne qu'une personne, quoi qu'elle ait fait, n'ait pas l'autorisation d'assister aux obsèques d'un membre de sa famille.

mardi 20 octobre 2015

L'homme qui a vu le loup



C'est sans doute l'événement politique de la semaine : l'entretien du chef de l'Etat dans le magazine populaire et rural "Le Chasseur Français", à paraître demain. Jamais un président de la République ne l'avait fait. Après avoir parlé aux glaciers (voir billet de samedi dernier), François Hollande s'adresse à la France profonde et aux porteurs de flingots. Il se prépare pour 2017, c'est certain.

Et que nous dit-il ? Qu'il est favorable à la chasse aux loups. Le dossier est complexe et technique : "chaque année, il sera décidé du nombre de loups à abattre en fonction de l'évaluation des risques et de la croissance de la population des loups". Je ne sais pas pour vous, mais moi, j'y vois aussi une métaphore (car je ne peux pas croire qu'un président de la République se rabaisse uniquement à ce genre de préoccupation, s'il n'avait un message à délivrer) : les loups, c'est qui, à votre avis ? Evidemment Le Pen et Sarkozy ! Et la chasse est ouverte ! (je pense aussi à la très belle chanson de Serge Reggiani, "Les Loups").

Avec quoi tue-t-on un loup, quand on n'a pas de fusil ? Avec un couteau, bien sûr. Et c'est là où Hollande nous fait le coup du Père François, avec la défense du Laguiole, la lame la plus populaire de France. Car d'autres marques ont voulu s'emparer du célèbre couteau. J'y pressens encore une métaphore : la gauche bien aiguisée, c'est moi, François, et méfiez-vous, en 2017, des contrefaçons. Chaque Français digne de ce nom, qui a un couteau à table et un autre dans sa poche, sera réceptif à ce symbole.

Il y a une seule déclaration du président qui me laisse dubitative : c'est quand il présente les chasseurs comme des défenseurs de la nature. Je sais bien que Staline prétendait que "la meilleure défense, c'est l'attaque", mais de là à affirmer que ceux qui tirent sur les animaux sont leurs protecteurs, j'hésite à franchir le pas. Ceci dit, Hollande est un grand politique : "Paris vaut bien une messe", selon le mot qu'on attribue à Henri IV. Notre président n'en est pas loin : une élection vaut bien une concession aux chasseurs, ces agents électoraux à ne pas oublier. "Du pain et des jeux", réclamait-on sous l'empire romain. Avec François Hollande, ce sera des fusils et des couteaux. Vous voulez que je vous dise ? Hollande est très malin, et je sens, contre toute attente, qu'il va gagner en 2017. Ca vaut bien une salve en son honneur !

lundi 19 octobre 2015

La France aussi va mieux



Le 10 octobre dernier, mon billet s'intitulait : Le monde va mieux. Je feignais alors de m'excuser d'une telle audace devant les geignards, les plaintifs et les grognons (ça fait quand même du peuple). François Hollande, ce matin sur RTL, n'a pris lui aussi aucune précaution en affirmant que "la France va mieux". Il a raison : ne pas prendre de gants avec les pleureuses, mais leur distribuer des mouchoirs. Et qu'aucun lecteur ne me fasse le coup de la souffrance, très à la mode à notre époque, sinon je le cloue à une croix, et là, il sentira vraiment passer sa douleur.

Oui, la France va mieux parce que la croissance revient petit à petit, et que c'est la clé pour faire reculer le chômage. La France va mieux parce que le gouvernement fait tout pour ça. Et le président de la République a annoncé de nouvelles mesures en faveur de la construction immobilière, du numérique, du compte personnel d'activité pour les salariés. J'ai surtout retenu cet engagement important : une formation pour chaque chômeur et un emploi au bout. Quant à la retraite, arrêtons de dire n'importe quoi : l'âge légal de départ est maintenu à 62 ans, avec éventuellement une décote. L'espérance de vie s'allonge, la durée de cotisations aussi, c'est logique. Ou alors, expliquez-moi comment on fait !

Dans ses rapports avec les syndicats, à la suite des récentes turbulences, François Hollande a prôné le dialogue social, en vue d'une société apaisée. Là aussi, ceux qui souhaitent que "ça pète", d'où qu'ils viennent, nous les attendons, parce que ce ne sont jamais eux qui paient les pots cassés. A l'inverse, les partisans de l'autorité et de la manière forte sont prévenus : La société ne se dirige pas comme une armée. Bien vu. Le syndicaliste qui n'a pas voulu le saluer, le président l'a regardé dans les yeux, a discuté, lui a expliqué : il a maintenu la dignité de la fonction présidentielle, face à une réaction déplacée et inutile. Parfait.

Enfin, François Hollande a rappelé ce qui me semble particulièrement préoccupant ces temps-ci, et dans les prochaines semaines : une seule victoire du FN dans une région, non seulement se ferait au détriment de la population, qui n'y gagnerait strictement rien, mais ternirait l'image internationale de la France. A bon entendeur, salut !

Vous me direz qu'il est facile au socialiste que je suis de tresser des lauriers au chef de l'Etat et à son gouvernement. Détrompez-vous : si tous les socialistes étaient à ma façon fidèles et défenseurs du pouvoir actuel, l'exécutif aurait une assise plus solide dans l'opinion, qui lui manque pour l'instant. C'est qu'on n'est jamais si bien trahi que par les siens. Heureusement, les soutiens existent, plus nombreux qu'on ne le croit. Mais ce sont les premiers concernés, socialistes proclamés, qui doivent donner l'exemple et expliquer, à leur tour, que la France va mieux. En cette période de campagne électorale, il n'est peut-être pas inutile de le rappeler.

dimanche 18 octobre 2015

Saintignon souffrant



La tête de liste socialiste pour les élections régionales dans le Nord-Pas-de-Calais-Picardie, Pierre de Saintignon, est malade. Ce n'est pas un scoop, les médias nous en ont informés depuis déjà un certain temps. Certes, ce n'est pas une maladie grave, encore moins mortelle. Mais c'est toujours embêtant d'être malade, surtout pour un responsable politique. Ce n'est pas non plus une maladie contagieuse : on peut donc militer auprès de Pierre de Saintignon sans crainte. Mais c'est une maladie qui semble chronique et difficilement guérissable. Bien que n'étant pas docteur, je n'en crois rien et je vais vous dire pourquoi.

D'abord, quelle est cette maladie ? Les commentateurs, qui analysent et auscultent nos hommes politiques, l'ont diagnostiquée à plusieurs reprises, sinon à chaque fois que le cas Saintignon a été observé par eux : il souffre d'un déficit de notoriété. Vous constatez comme moi que la maladie est bénigne, qu'on connaît pire en politique. Mais comme ce mal pourrait quand même lui valoir de perdre les élections, il faut l'examiner de près. J'ai quatre remarques à vous soumettre :

1- Si le seul reproche qu'on puisse faire à Pierre de Saintignon est celui-là, le déficit de notoriété, c'est qu'il est un bon. Car enfin, ce n'est pas là-dessus qu'on juge un élu et un candidat, mais sur ce qu'il fait et ce qu'il propose. La réputation n'est pas forcément la bonne réputation, et l'on peut être méconnu tout en arrachant beaucoup de travail et en apportant à ses concitoyens. Le critère de la notoriété est donc très secondaire et pas nécessairement positif. Il y a plein d'autres qualités qui le précèdent. La notoriété est d'ailleurs plutôt une conséquence qu'une cause.

2- Le déficit de notoriété est une maladie incertaine, parce que le symptôme est flou. Qu'est-ce que la notoriété ? Etre connu, soit. Mais par qui ? Et où ? Et par combien de personnes ? Le critère est relatif et subjectif. Saintignon est connu, c'est certain, puisque c'est un homme public. Mais il ne l'est pas nationalement. Quelle importance, d'ailleurs, puisque l'élection est locale, et pas nationale. Quant à la comparaison avec Marine Le Pen et Xavier Bertrand, supposée être en défaveur du candidat socialiste, elle est fausse, selon le principe logique qu'on ne peut comparer que ce qui est comparable, les deux cités étant des vedettes nationales, passant souvent dans les médias. Mais en quoi cela serait-il obligatoirement à leur avantage ?

3- Si la maladie de Pierre de Saintignon était politiquement disqualifiant, c'est toute la démocratie qui serait disqualifiée, car elle supposerait que ne peuvent se présenter efficacement devant le suffrage universel, avec quelque chance de succès, que ceux qui sont déjà connus, ce qui réduirait le cercle des candidats à une petite élite, étoufferait et dénaturerait la République, où chacun, connu ou pas, doit pouvoir concourir à égalité, où le renouvellement des représentants est l'oxygène de la vie publique. A tout prendre, ne pas être connu serait plutôt un atout, un signe de rafraîchissement.

4- Enfin, il y a l'expérience historique, qui sera notre juge de paix dans cette querelle de médecins. Combien sont-ils, en politique, à s'être fait élire alors qu'ils n'étaient pas très connus ? Beaucoup plus que ceux qui se sont fait élire en étant déjà connus ! Je vais prendre un exemple personnel, quand j'étais au Parti socialiste à Paris, dans les années 90 : Bertrand Delanoë était un petit sénateur qui ne disait rien à personne, perdu dans la grande capitale, que cherchaient à ravir de grands noms, tels que Jack Lang ou Dominique Strauss-Kahn. Delanoë, c'est qui ? Voilà la question qui revenait le plus souvent sur les marchés. Le malade s'en est bien remis : il est devenu le premier maire socialiste de Paris, dont personne aujourd'hui n'a oublié le nom. Il en sera de même pour Pierre de Saintignon, une fois qu'il aura été élu président de région. En politique, le meilleur remède, c'est l'électorat qui le prescrit : surtout pas une cure de repos, mais une cure de pouvoir, au moins la durée d'un mandat, à renouveler, sur ordonnance, après élection.

samedi 17 octobre 2015

Prophète, poète et philosophe



Quelle image impressionnante ! François Hollande, hier, en Islande, devant son glacier, seul, sombre, méditatif. J'ai tout de suite pensé à Bonaparte face aux pyramides d'Egypte, et ces "quarante siècles qui nous contemplent". Sauf que le chant de Bonaparte était glorieux : celui de notre président est apocalyptique. Car le monstre de glace fond goutte à goutte ; on dirait qu'il pleure. En réalité, il meurt. Et ils sont 269 comme ça, dans la banquise islandaise, qui auront disparu avant la fin du siècle.

Ce glacier porte un nom (les étoiles aussi, mais pour les glaciers, je ne savais pas) : Solheimajökull. J'espère que je ne fais pas de fautes ; ce n'est pas facile à retenir. On s'attend presque à voir un ours polaire sur sa tête. Il est bien sûr énorme, et François Hollande, en habits et chaussures de ville, semble à côté tout petit, très fragile. Et pourtant, ce n'est pas l'homme, c'est le glacier qui est menacé, mais qui entraîne dans sa catastrophe toute l'humanité.

François Hollande a eu les mots justes, vrais et forts. D'immenses inondations sont à prévoir si rien n'est fait (les doctes appellent ça le "réchauffement climatique"). Nous sommes en train d'assister, mine de rien, à un nouveau Déluge de Noé, mais très lent, quasiment imperceptible, sauf ici, devant ce glacier qui peine, qui transpire, qui fait peu à peu naufrage, une tragédie qu'on croyait jusqu'à présent réservée aux navires. C'est la revanche du Titanic !

Le président de la République, en un geste quasi liturgique, s'est saisi d'un pain de glace, détaché de la calotte. J'ai cette fois songé à un prêtre faisant une offrande aux dieux, pour conjurer le malheur à venir. Alors, François Hollande a lâché cette phrase, qui restera, comme les quarante siècles de Bonaparte, dans les mémoires : "la disparition des glaciers, c'est aussi la disparition de l'Histoire". Le chef de l'Etat nous prédit rien moins que la fin du monde, pour éveiller les consciences, pour pousser à l'action.

Le président islandais, Olafur Ragnar Grimsson (j'espère ne pas me tromper, son nom est aussi difficile à retenir que celui du glacier), n'a pas été en reste. Moins lyrique, moins prospectif, il a cependant eu cette formule bien sentie : "les glaciers n'appartiennent à aucun parti politique, ils sont en train de fondre !" Savez-vous que les glaciers islandais maigrissent de 11 milliards de tonnes par an, depuis quelque temps ! Je me suis toujours demandé comment les savants arrivaient à faire de tels calculs ! Moi qui suis plus philosophe que savant, j'en tire cette leçon : rien n'est éternel en ce monde, même pas les glaciers.

François Hollande a terminé sa visite au glacier par cette phrase très belle : "je ne veux pas qu'on dise un jour à nos enfants : ici, il y avait un glacier". De retour dans son bureau de l'Elysée, au milieu de mille autres préoccupations, je suis certain qu'il va y penser, à son ami le glacier qui agonise et qui nous lance un avertissement. François Hollande n'était plus hier un homme politique, il s'est élevé à une dimension supérieure, très inspirée, dans le froid du grand nord : celle d'un prophète, d'un poète et d'un philosophe.

vendredi 16 octobre 2015

Cliquez pour l'unité




Une fois n'est pas coutume, ce billet est strictement réservé aux lecteurs de gauche. Je demanderais donc aux personnes de droite de ne pas poursuivre la lecture, qui de toute façon ne les intéressera pas. Ils reviendront sur ce blog demain ou les autres jours. C'est fait ? Bon, nous sommes entre gens de gauche, j'y vais :

Aujourd'hui, demain et après demain, le Parti socialiste vous appelle à voter pour l'unité de la gauche et des écologistes aux élections régionales. Vous savez que, dans l'état actuel, les forces progressistes sont très dispersées. Dans notre région, par exemple, trois listes de gauche se sont déclarées, PS, PCF, Verts et une d'extrême gauche (LO), alors que la droite est rassemblée. Dans ces conditions, le risque est grand de voir la gauche éliminée au soir du premier tour, ou pire : d'être, au second tour, dans l'obligation politique et morale de se retirer, pour ne pas permettre la victoire de l'extrême droite. C'est pourquoi il faut adresser à tous les partis de gauche un grand OUI à l'unité, en allant sur le site du Parti socialiste et en cliquant (en vignette).

Bien sûr, vous me répondrez que chacun est libre de se présenter, de défendre ses idées et de laisser les électeurs choisir. Oui, c'est une belle théorie : mais quand le résultat pratique, c'est la possible élimination de la gauche et la possible victoire de l'extrême droite, vous faites quoi ? Rester les yeux fixés sur le premier tour, sans songer au second ? Prendre un risque énorme, aux conséquences incalculables, de voir le Front national gérer la nouvelle grande région ? Non, c'est impossible.

Et puis, la liberté, en politique, ce n'est pas faire n'importe quoi ou ce qu'on a envie : c'est d'abord être cohérent avec ses engagements. Les écologistes ont géré la région avec les socialistes, ont voté avec eux les budgets, ont soutenu d'identiques projets : et aujourd'hui, ils s'en dissocieraient ? N'oublions pas que les élections régionales sont ... régionales. Je n'aurais pas le même raisonnement, je ne lancerais pas un semblable appel à l'unité pour des élections nationales, où il est normal que chacun défende son projet. Chaque scrutin est spécifique, il ne faut pas tout mélanger : dans une élection locale, quelle qu'elle soit, il faut que le rassemblement de la gauche et des écologistes soit la priorité (l'extrême gauche, non, parce que les divergences politiques sont trop grandes, et on n'a jamais vu des socialistes gérer une collectivité en compagnie de trotskistes).

Vous me direz peut-être enfin que ce référendum ne sert à rien, que les choix des uns et des autres sont arrêtés, que les candidats sont déjà en campagne, que les listes sont bouclées. Vous pourriez aussi soupçonner Jean-Christophe Cambadélis d'être à la manoeuvre, de vouloir piéger, de préparer l'après-scrutin. Je n'en sais rien, je ne m'intéresse pas aux arrières-pensées, que par définition personne ne connait. Quant à savoir si c'est utile, je ne me pose jamais cette question dans la vie, sinon je ne ferais pas grand chose. Ce qui compte, ce sont les convictions : est-on OUI ou NON pour l'unité de la gauche et des écologistes, face au danger que représente l'extrême droite ? Pour moi, c'est OUI. Pour vous aussi ? Alors, CLIQUEZ.

jeudi 15 octobre 2015

La politique est-elle maudite ?



Que nous dit Jérôme Lavrilleux dans L'Obs ? Rien que nous ne sachions déjà. D'abord, que la politique, c'est la recherche du pouvoir à tout prix : coup fourré, mensonge, manipulation, violence, haine, ingratitude, trahison ... Oui, c'est le pain quotidien, peu ragoûtant, de cette activité publique. Et c'est comme ça depuis que la politique existe. C'est pourquoi la plupart des gens ne l'aiment pas : ils sentent que c'est plus volontiers le règne du mal que du bien.

Ensuite, Jérôme Lavrilleux déplore et condamne la présence et l'usage de l'argent en politique. Là aussi, l'histoire est vieille comme le monde. On ne fait pas de politique sans moyens, et le principal moyen, c'est le fric. Et il en faut beaucoup pour arriver au pouvoir ou pour se maintenir au pouvoir. Alors, l'homme politique n'est pas regardant. La fin justifie les moyens, les moyens sont tellement énormes qu'ils éclipsent la fin.

De toute façon, l'homme de pouvoir aime trop le pouvoir pour s'intéresser à l'argent. Il laisse ça à d'autres, qui se débrouillent comme ils peuvent et paient, après, les pots cassés. C'est l'épreuve découverte et vécue par Jérôme Lavrilleux. François Mitterrand n'avait jamais d'argent dans ses poches : au café ou au restaurant, il laissait toujours les autres, les proches, les fidèles, régler la note. C'est sans commune mesure avec l'affaire Sarkozy, mais c'est une identique psychologie.

Enfin, et c'est la dimension tragique de la politique, cette activité a un rapport avec la mort. Il s'en dégage quelque chose de morbide et de mortifère. Rares pourtant sont ceux qui mettent fin à leurs jours : quand on aime le pouvoir, on ne va pas se flinguer. Mais la politique détruit les relations humaines les plus ordinaires et les meilleures : la confiance, la sincérité, l'honnêteté, l'amitié ... Jérôme Lavrilleux en fait l'amère et douloureuse expérience. Il a songé au suicide, il n'exclut pas qu'on puisse attenter à sa vie ...

Est-il au moins guéri de la politique, de ses illusions ? En partie oui, mais pas complètement. Lavrilleux garde sa fidélité à Jean-François Copé, il est persuadé que celui-ci ne le lâchera jamais. On le sent prêt à reprendre du service à ses côtés. Et moi je dis que si le maire de Meaux, au nom d'un intérêt supérieur et suprême, doit sacrifier son premier et meilleur lieutenant, il le fera, sans états d'âme. Parce que la politique est faite ainsi, depuis des millénaires.

Et puis, je trouve que Jérôme Lavrilleux est encore prisonnier d'une ultime illusion : celle qui lui fait croire qu'il pourrait maîtriser sa vie, comme il a cru pouvoir maîtriser la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy. Il nous dit, dans L'Obs, que son avenir est planifié. Non, l'existence est une suite d'incertitudes, de hasards, de rencontres. Le malheur de Jérôme Lavrilleux, c'est qu'il croit pouvoir tout contrôler. C'est sans doute le fantasme de l'homme politique, mais la réalité, c'est qu'un homme de pouvoir n'a pas prise sur grand chose : les plus habile, les plus malins font semblant. Le drame de Jérôme Lavrilleux, c'est qu'il n'a pas su faire semblant jusqu'au bout. La vérité, chez lui, a fini par devenir plus forte que le mensonge. Mais ce chemin de croix sera peut-être une rédemption, s'il en finit vraiment avec toutes ses illusions.

La politique est-elle maudite ? On pourrait le penser, en écoutant Jérôme Lavrilleux, en lisant ce billet. Et pourtant non : la politique est AUSSI une belle et noble chose, qui ne demande qu'à être sauvée. D'honorables vertus y sont à l'œuvre, chez certains grands, chez beaucoup d'obscurs et d'anonymes : convictions, courage, persévérance, dévouement, bien commun ... Allez, Jérôme, rien n'est perdu, la vie continue.

mercredi 14 octobre 2015

Les risques du métier



Deux faits politiques ont marqué hier les esprits et suscité de nombreux commentaires : un ouvrier cégétiste a refusé de serrer la main du président de la République, une militante du Front de gauche a lancé un pot de yaourt sur le ministre de l'Economie. Les graves analyses n'ont pas alors tardé : ces deux gestes quelque peu rebelles ne seraient-ils pas les signes annonciateurs d'une révolte beaucoup plus large, plus profonde contre le pouvoir en place ? N'assistons-nous pas, à travers ces deux marques d'irrespect, à une dégradation de l'image de nos dirigeants ?

Je suis moins inquiet que nos commentateurs. D'abord, dans ce genre de situation, face à ce type d'incidents, j'aime bien réveiller un peu ma mémoire. Me souvenir par exemple que le grand De Gaulle, le Général en personne, avait subi pareil affront des mains qui se ferment, en visitant, au début des années 60, l'Ecole Normale Supérieure. Le Général n'en est pas mort et sa grandeur n'en a pas été affectée. Il est vrai qu'à l'époque il n'y avait pas BFMTV.

Plus près de nous, François Hollande, durant la campagne présidentielle de 2012, avait reçu pire qu'un yaourt (d'ailleurs mal projeté puisque Emmanuel Macron n'a même pas été taché) : de la farine sur la tête ! Qui s'en souvient ? Ca ne l'a pas empêché de devenir chef d'Etat ... François Mitterrand racontait avoir subir ce genre de rebuffades et de désagréments, qui pouvaient aller jusqu'aux crachats. La main du quidam qui se refuse à la main du souverain, Nicolas Sarkozy l'a aussi vécue, au Salon de l'Agriculture, provoquant chez lui la réplique qu'on sait.

Ces péripéties n'ont pas à nous faire cogiter. Ce ne sont que les risques du métier, auxquels tout homme public est confronté, dont aucun sens particulier n'est à déduire. Et puis, la notoriété attire les dingues et excite les excités. Je suis même surpris que nos hommes politiques ne soient pas plus confrontés à ce genre de rencontres malheureuses, dans notre époque d'hypermédiatisation. Se faire insulter ou agresser, pour un politique, c'est une sorte d'hommage involontaire à la fonction et à la personne, qui prouvent ainsi ler importance. La plus grave offense, c'est de laisser indifférent, ne provoquer personne, n'être même pas reconnu quand on passe dans la rue.

Nous sommes en République : il est légitime de s'opposer à François Hollande et à Emmanuel Macron. Mais pas besoin pour cela de refuser de saluer ou de balancer un projectile. Au contraire, ces comportements sont des aveux de faiblesse et ne font pas du tout progresser la cause qu'ils sont censés défendre. Voilà surtout pourquoi je les condamne : pas à cause de leur impolitesse (dont je me moque), pas à cause de leur violence (toute relative). Même un affreux du Front national, je prendrais sa main tendue. Pour lui écraser les doigts, bien entendu.

mardi 13 octobre 2015

Avant la catastrophe



Marine Le Pen était ce matin à Saint-Quentin, poursuivant sa campagne des élections régionales. Elle a visité une entreprise, s'est promenée en centre ville, a salué des passants et des commerçants. Bref, un parcours de candidate normale. Sauf que le chef de l'extrême droite n'est pas, à cause de ses idées, une candidate comme les autres. Sur son passage, aucun manifestant et aucun appel à s'opposer.

Partout ailleurs, quand Le Pen intervient, il y a une mobilisation qui se met en place, pour montrer que cette femme, que ce parti sont dangereux. A Saint-Quentin même, par le passé, jusqu'en mars dernier, sa venue suscitait la réprobation. Aujourd'hui, rien, le calme plat. Et pourtant, nous sommes en pleine campagne électorale. Et pourtant, le Front national est, dans notre région, aux portes du pouvoir. Je laisse chacun méditer sur cette situation inédite et en tirer les conclusions de son choix.

Pour m'opposer au FN, pour manifester ma réprobation à ses idées, pour montrer que le danger est imminent, je prendrais une méthode empruntée au philosophe contemporain Jean-Pierre Dupuy ("Le Catastrophisme éclairé. Quand l'impossible est certain", Le Seuil, 2004) : envisager le pire, l'exagérer en vue de le combattre et faire en sorte qu'il n'advienne pas.

Il faut bien prendre la mesure des choses : la victoire de Marine Le Pen dans le Nord-Pas-de-Calais-Picardie serait un séisme politique. Une grande région de six millions d'habitants, disposant de pouvoirs importants, serait gérée par l'extrême droite, qui disposerait ainsi d'un formidable tremplin pour la prochaine élection présidentielle. Toute une administration territoriale passerait sous la coupe d'un parti néofasciste, avec l'influence que celui-ci, de facto, obtiendrait. Ce serait une terrible reconnaissance, une légitimation irréversible.

Marine Le Pen, présidente de région, ce serait l'image du Nord et de la Picardie complètement bafouée, rabaissée, en France, en Europe, et même dans le monde entier, une honte pour nous tous. Qu'est-ce que la région la plus pauvre de notre pays aurait à y gagner ? Un malheur de plus : après le chômage, après le déclassement dans tous les secteurs, l'extrême droite au pouvoir !

Imagine-t-on les milieux économiques investirent dans de telles conditions ? Non. Songe-t-on à ce que deviendrait alors la vie culturelle de notre région, quand on lit avec horreur les propositions du FN en ce domaine, quand on constate ce qu'il a fait partout où il s'est emparé du pouvoir ? Laisser les extrémistes gérer le budget de la grande région, leur laisser par exemple le soin de verser les subventions aux associations : quelle folie ! C'est un avenir de mort qui nous est promis.

Je force le trait, mais à peine. A toutes et à tous, chacun avec les moyens qui sont les siens, MANIFESTEZ contre le Front national, ne lui laissez pas la rue, ni imposer l'image que ce serait un parti comme les autres, dont le leader pourrait tranquillement se promener, serrer des mains, discuter et divulguer ses idées, comme il a pu le faire ce matin à Saint-Quentin. Après, quand la catastrophe sera advenue, nous aurons beau manifester tout notre soul, il sera trop tard, nous n'y pourrons plus rien.

lundi 12 octobre 2015

Rocard à l'honneur



Michel Rocard a été élevé, vendredi dernier, à la dignité de grand-croix de la Légion d'honneur, à l'Elysée, par François Hollande. Je ne suis pas friand des décorations et des cérémonies protocolaires, mais celle-ci avait tout de même un sens politique important. Rocard est celui qui a eu raison, à gauche, avant tout le monde. S'il avait été le chef de cette gauche, nous aurions évité bien des déceptions, bien des désillusions, et la gauche s'en porterait peut-être mieux aujourd'hui.

De Michel Rocard, je retiens d'abord la méthode, le fameux parler vrai, contre tant de politiques, y compris socialistes, qui se complaisent dans l'ambiguïté. La vérité comme préalable, au prix parfois de l'impopularité, le refus de la démagogie : oui, voilà ce qui me plaisait, ce qui me plait encore chez Rocard. Avec son corolaire : la conquête du pouvoir, oui, mais pas pour objectif unique, pas à n'importe quelles conditions. Pas le pouvoir pour le pouvoir, mais pour l'exercice des responsabilités.

De Michel Rocard, je retiens ensuite le réformisme, mot tellement banal aujourd'hui, et qui pendant longtemps a été banni, parce que certains y voyaient (à juste titre d'ailleurs) la traduction française de la social-<i>démocratie. Ni rupture, ni révolution, mais la réforme : la gauche finalement y est venue. L'évolution idéologique aura été de se séparer intellectuellement du communisme, ce que Rocard avait proposé dès les années 70, ce qui semble aujourd'hui une évidence, ce qui ne l'était pas alors, mais au contraire perçu comme une hérésie.

Michel Rocard, c'est aussi un Premier ministre qui aura beaucoup agi pour la France et qui aura réalisé une performance : quitter Matignon en restant populaire ! Le pouvoir ne l'aura pas laminé, mais confirmé. De nombreuses réformes resteront dans les mémoires, attachées à son nom. Plus qu'aucun autre, il aura été, au sein du Parti socialiste qu'il a aussi dirigé, un adversaire du cynisme, de l'opportunisme, de la fausse radicalité. Il en a payé le prix : sans cesse attaqué, la manœuvre la plus ignoble aura été de lui coller dans les pattes la candidature concurrente de Bernard Tapie, lors d'une élection européenne. La politique est hélas parfois ainsi : rancunière et minable. Je crois que Michel Rocard, dont on pouvait bien sûr ne pas partager les idées, aura été exempt de tout sentiment bas. Pour ça surtout, il méritait cet honneur de la grand-croix.

Mendès, Rocard, Delors, Jospin, DSK, Hollande et demain ou après-demain, qui dans la grande famille du réformisme ? Valls, Macron, d'autres ... Un passé, un présent, un avenir : le destin de la social-démocratie n'est pas fini.

dimanche 11 octobre 2015

Un monstre dans la ville



"Le hasard fait bien les choses", paraît-il. Je ne sais pas s'il les fait bien ou mal, mais il les fait, c'est certain, exemple m'en est donné cette semaine. J'ai fait ma rentrée à l'UTL (Université du Temps Libre), à Cambrai, sur le thème : Qui sont les monstres ? (plan de ma conférence en vignette).

La notion de monstre est passionnante à étudier, même si on ne la trouve pas beaucoup en philosophie. En revanche, les monstres sont nombreux dans la mythologie, la peinture, la littérature et le cinéma. Pour être monstrueux, il faut avoir quelque chose de disproportionné, représenter une menace et agir sous une pulsion quasi animale. Le dragon est l'archétype des monstres de légende. La bête préhistorique est un monstre réel, mais disparu. La créature extraterrestre est peut-être le monstre de demain, encore à découvrir.

Le monstre qui nous préoccupe le plus, c'est du côté de l'homme qu'on le trouve : le prédateur sexuel, le tortionnaire nazi. Question horrible : un monstre sommeille-t-il en chacun d'entre nous, n'attendant que certaines circonstances pour se réveiller ? Pourtant, tout n'est pas méchant en lui : il y a des monstres qui font pitié, tel John Merrick, plus connu sous le nom d'Elephant Man. Et puis, il y a le surdoué, un monstre d'intelligence, mais très malheureux, et pas si génial que ça. Enfin, comment ne pas penser au monstre sacré, Raimu ou Depardieu, énorme mais sans danger ?

Quel rapport, me direz-vous, avec le hasard annoncé en début de billet ? J'y viens. Après ma conférence, j'apprends, le lendemain, qu'un monstre va s'introduire mardi à Saint-Quentin. Incroyable, non ? Et pas un monstre inoffensif ! Un vrai de vrai, aux idées barbares et préhistoriques. Au physique, n'en parlons même pas : sourire pervers, face gueularde, vulgarité affichée. Au moral, c'est pire : haine, violence, domination. Une femelle monstrueuse va errer mardi dans les rues de Saint-Quentin. Comme partout ailleurs où elle traîne sa bave empoisonnée, comme à Soissons récemment, j'espère que l'accueil sera de rigueur : partis de gauche, associations antiracistes, syndicalistes, républicains et humanistes, tous auront à coeur de descendre eux aussi dans la rue pour dire non au monstre !

samedi 10 octobre 2015

LE MONDE VA MIEUX



Je vais faire aujourd'hui quelque chose qui n'est pas permis. Ce billet sera donc carrément indécent. Je sais qu'on me le reprochera, que certains vont être "choqués", et même s'indigner. Tant pis, j'ose, je prends le risque du scandale et de la réprobation. Ne croyez pas que ce soit par goût de la provocation : je vais dire une vérité qui ne vient pas de moi, à laquelle je ne suis pour rien, qui relève du simple constat. Mais cette vérité est quelque chose qui nous est insupportable aujourd'hui, dans une époque qui se plaint, qui geint, qui conteste tout : je vais vous annoncer UNE BONNE NOUVELLE.

Oui, une fois de plus, je sais que ça ne se fait pas, que c'est inconvenant, qu'aucune chaîne d'information continue par exemple ne se repaît de ces choses-là. C'est au contraire l'exposé des malheurs qui est de rigueur. En annonçant une bonne nouvelle, je vais passer pour quelqu'un d'anormal. Mais j'assume. Pire, je vais aggraver mon cas, car cette bonne nouvelle est HISTORIQUE et PLANETAIRE ! Une bonne nouvelle strictement personnelle aurait suscité votre compréhension et votre indulgence, j'en suis certain. Mais une bonne nouvelle qui vous implique, que vous devrez partager, à laquelle vous allez être forcés d'acquiescer, ça, vous n'allez pas me le pardonner. Nous serons provisoirement fâchés.

Quelle est donc cette bonne nouvelle ? Je vous la livre dans toute sa brutalité : LE MONDE VA MIEUX. Oui, vous avez du mal à le croire, le pessimisme ambiant vous a tellement intoxiqués que c'est moi qui vais passer pour fou. Et pourtant, je ne fais que vous dire la vérité : le monde va mieux, c'est la Banque mondiale qui le démontre, en publiant cette semaine un rapport sur la grande pauvreté à travers la planète. Je sens que votre noirceur va reprendre le dessus, que vous allez soupçonner les dires de cette institution financière. Non, je persiste dans ma bonne nouvelle : les ONG humanitaires, propres sur elles, insoupçonnables de tout mensonge capitaliste, valident cette étude et s'en réjouissent. Désolé, mais je vous avais prévenus, dès le début de ce billet.

Mais puisque vous êtes des hommes et des femmes de votre temps, il vous faut des chiffres. Je vous en donne, mais ça va ne faire qu'empirer mon cas et exciter votre ressentiment. Le seuil de pauvreté est fixé à 1,90 dollar par jour. En 1990, ils étaient 37,1 % de la population mondiale à vivre avec cette somme (1,9 milliards de personnes). En 2015, ils ne seront plus que 9,6 % (702 millions). En deux décennies, la pauvreté a diminué comme jamais dans toute l'histoire de l'humanité. Si ça n'est pas une BONNE NOUVELLE, pour le monde entier, pour les plus pauvres en particulier !

Voilà, c'est dit. Maintenant, je suis prêt à faire face à vos reproches, moraux ou psychologiques. Je sais pertinemment que j'ai gâché votre week-end avec une bonne nouvelle, alors qu'une mauvaise aurait excité votre sinistrose, confirmé votre désabusement, justifié votre rancœur. Tant pis pour vous, tant pis pour moi. Et je ne vais même pas m'en excuser, comme il est pourtant de mode. Décidemment, je suis infréquentable.

vendredi 9 octobre 2015

La dérision tue le rire



Un sondage sur la liberté d'expression, commandé par la LICRA (Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme), a été très commenté aujourd'hui. Mais les résultats sont ambigus. A la question classique "peut-on rire de tout ?" on a deux réponses apparemment divergentes : 71% pensent que oui, en principe, mais 62% estiment que non, dans la société actuelle. C'est la distinction traditionnelle entre la théorie et la pratique, le droit et le fait. Mais cette nuance est hypocrite : normalement, la pratique suit la théorie, le fait confirme le droit. Soit on peut rire de tout, en principe et dans la réalité, soit on ne peut pas.

Ce que je crois, c'est que notre société vit dans la contradiction, presque la schizophrénie : elle reconnaît abstraitement le droit de rire de tout, parce que la liberté l'exige ; mais concrètement, elle restreint cette liberté, à cause du conformisme et du moralisme ambiants. Un magnifique exemple l'illustre cette semaine : Frédéric Bouscarle, président d'une association de personnes handicapées, porte plainte contre la dernière une de Charlie hebdo, qui se moque de Nadine Morano en la qualifiant de "fille trisomique cachée du général de Gaulle". C'est du pur humour Charlie, qu'on a le droit d'aimer ou pas, mais que le journal a le droit de pratiquer. Sauf pour Frédéric Bouscarle, qui pourtant a manifesté le 11 janvier, mais affirme aujourd'hui : "je ne suis plus Charlie !" Contradiction ! Oui à la liberté, mais avec des limites ! On peut rire de tout, mais pas de n'importe qui !

Je ne partage bien sûr pas ce point de vue. La liberté d'expression ne se partage pas. De fait, la nature humaine se moque facilement de tout et de n'importe quoi : c'est le sarcasme, l'ironie, la rigolade. En République, le droit garantit la liberté de rire de ce que l'on veut. Mais ce n'est pas non plus un devoir : personnellement, il y a plein de sujets sur lesquels je n'ai pas du tout envie de rire. La distinction entre le fait, le droit et le devoir est essentielle pour répondre à la question posée.

Ce qui est déplorable aujourd'hui, ce n'est pas le rire, mais l'esprit de dérision, qui a tout pourri. Quelle différence ? Le rire ne se prend pas au sérieux, la dérision est sentencieuse. Quand Desproges se moque des Juifs, il n'est pas antisémite ; Dieudonné, si. La dérision est par définition dérisoire, mesquine : par exemple, elle se moque de la cravate, du scooter et de l'absence de parapluie chez François Hollande, remarques qui n'ont rien de drôle, qui cherchent à rabaisser, à discréditer. On est très loin de l'humour corrosif de Coluche ou Desproges. La dérision tue le rire : celui-ci est désormais limité, celle-là est infinie. Pour le rire, contre la dérision, je suis plus que jamais Charlie !

jeudi 8 octobre 2015

Tout un foin



On ne parle plus que d'elle à droite (et ailleurs), elle est devenue une superstar de la politique. Consécration suprême, elle sera l'invitée du JT de TF1 ce soir à 20h00. Tout ça parce que Nadine Morano a dit que la France était un pays de race blanche, et que ses explications ont été passablement embrouillées. Une déclaration qui ne méritait que silence et mépris est donc incroyablement amplifiée, jusqu'à se demander à qui le crime profite. Dans cette lamentable affaire, tout est sur-joué. Le parti de Morano ne cherche-t-il pas à se dédouaner de tout extrémisme en participant ainsi à l'hystérie générale ? De cette femme, je ne suis pas loin de penser comme Guy Bedos, ce qui l'a conduit devant la justice, à son avantage. Mais c'est lui faire trop d'honneur que la mettre depuis plusieurs jours en tête des événements politiques.

Un autre incident, qui n'aurait dû rester qu'un incident, a été dramatisé à outrance : le DRH d'Air-France à qui on a arraché la chemise dans une altercation. Il a souvent été question, dans les commentaires, de lynchage. Respectons tout de même le sens des mots. Toute violence est condamnable, mais il y a beaucoup plus grave dans la vie que perdre sa liquette et de se retrouver torse nu . Les images, parait-il, ont fait "le tour du monde" et la France aurait été offensée à la face de la planète : il ne faut quand même pas charrier ! Ces cris d'indignation sont suspects. Ce qui me chagrine le plus, c'est que des syndicalistes discréditent un juste combat par un comportement désastreux, qui se retourne contre eux et fait oublier pour quoi ils se battent.

Race blanche ou chemise arrachée, il faut réprouver : la politique ou le syndicalisme, ce n'est pas ça, dans une République. Mais le plus déplorable, c'est qu'on en fait tout un foin, qu'on se gave de mots et d'images, qu'on ne prend plus en compte les idées et les actes. Les vraies questions sont les suivantes : au-delà des mots, Nadine Morano défend-t-elle des idées xénophobes ou racistes ? Au-delà de la violence des images, est-ce que les milliers de licenciements envisagés à Air-France sont justifiés ou pas ? On peut jouer avec les mots et les images : pas avec les idées et les actes.

mercredi 7 octobre 2015

Françoise Giroud sans masque



De Françoise Giroud, j'avais plutôt une bonne image : visage avenant, air sympa, femme de gauche, grande journaliste, féministe. Bien sûr, il y a son passage chez Giscard, au ministère de la Condition féminine. Mais c'était pour la bonne cause. Et puis, Françoise Giroud n'a jamais été cartée nulle part, elle n'a donc trahi personne. Quelle n'a pas été ma surprise, désagréable, dimanche soir, en regardant sur France 2 l'émission Un jour, un destin, qui lui était consacré ! Le portrait d'une femme profondément antipathique, autoritaire, humiliant ses subordonnés, assoiffée de pouvoir et de notoriété, menteuse et manipulatrice. Je suis tombé de haut ! En fait, je me suis rendu compte que je ne connaissais cette personnalité que de réputation (favorable), qu'en réalité je ne savais rien de sa vie. Combien sont-ils dans ce cas-là, qui m'estomaqueraient si je disposais de la vérité de leur existence ! C'est effrayant, quand on y réfléchit ...

On ne peut pas dire non plus que l'émission exagère dans la noirceur, qu'elle soit de parti pris. C'est tout le contraire : le style est plutôt hagiographique, les invités sont des amis du sujet traité. François Giroud commence par piquer Jean-Jacques Servan-Schreiber à sa femme : elle l'aime, bien sûr, mais elle veut aussi assouvir son désir de réussite sociale grâce à un homme influent. Ce sera lui. Quand il la quitte pour une autre (le coup classique de l'arroseur arrosé), Françoise Giroud devient folle, envoie des lettres anonymes à caractère antisémite pour briser le tout nouveau couple, ou plus simplement pour se venger. Dingue et méchante !

Il y a aussi l'affaire de sa médaille de la Résistance, indûment attribuée, alors qu'elle est ministre. Sa défense ne tient pas : elle affiche devant les caméras sa carte de déportée, que personne ne songe à lui contester, mais qui n'a rien à voir avec la reconnaissance de faits de Résistance. La dernière polémique discréditant Françoise Giroud est pour moi la plus révélatrice et la plus grave, quoiqu'elle paraisse la plus insignifiante : à son petit-fils qui lui demande si elle est juive, elle répond que non (toute sa famille est juive, depuis plusieurs générations). Pourquoi cet incroyable mensonge ? Elle s'expliquera un peu plus tard, par un prétendu serment à sa mère de ne pas révéler ses origines : c'est aberrant, on sent le mensonge qui vient conforter le mensonge.

J'ose une explication (il faut bien) : depuis le début et toute sa vie, Giroud a rêvé de pouvoir, d'influence, de conquête. Elle ne veut pas, contrairement à la tendance actuelle, apparaître comme une victime, faire partie du peuple réprouvé et exterminé. Athée, moderne, libérée, elle ne veut pas non plus reconnaître son appartenance au peuple le plus religieux de la planète, dont l'histoire est contenue dans le texte sacré de la Bible. Pour ces deux raisons, Françoise Giroud est dans un stupéfiant déni : cette juive refuse d'être juive !

Le seul moment de sympathie et de vérité, c'est à la fin de son existence, les dernières années de sa vie, quand elle se montre dans un documentaire, vieille, abimée, oubliée de ce monde politique qu'elle aura tant courtisé : Giroud sans fard, sans masque, qui ne cherche désormais plus à séduire, parce qu'elle ne peut plus (mais elle pourrait se cacher). Nous retiendrons le meilleur d'elle : avoir participé à l'aventure de L'Express, qui aura marqué à sa façon la vie politique française. Pour le reste, je suis dubitatif et critique.

mardi 6 octobre 2015

Aubry, zyva ?



La nouvelle est tombée ce matin sur RTL : Cambadélis essaierait de convaincre Aubry de prendre la tête de liste dans notre région, pour les élections de décembre. Bonne idée, que je partage depuis longtemps, mais n'est-ce pas trop tard ? Martine ne veut pas, Saintignon a été désigné, la campagne est lancée depuis déjà un certain temps. Bien sûr, il y a le feu à la maison : plusieurs sondages annoncent la victoire de l'extrême droite, qui serait une catastrophe pour notre région, pour la gauche et pour la France. Mais est-il judicieux de changer de cheval au milieu du gué ? Pas sûr ...

Surtout, d'après la radio, Aubry irait, mais ne serait pas présidente, laissant la place finalement à Saintignon, après élection. Je ne sais pas si Camba a cette idée-là à l'esprit, mais ce ne serait pas honnête : si Aubry choisit de se présenter en tête, c'est pour siéger à la présidence, pas pour se dérober une fois que le suffrage universel s'est exprimé. Ceci dit, si une candidature Aubry était finalement validée, le rassemblement avec les écologistes pourrait peut-être se réaliser, et cette perspective-là est très souhaitable. Donc, pourquoi pas. Et puis, un nouvel élan serait alors impulsé à la campagne. Je l'ai déjà dit sur ce blog : Saintignon est un bon, mais ce n'est pas le meilleur. Un second couteau peut être très efficace, ça n'en reste pas moins un second couteau.

Est-ce qu'Aubry acceptera la stratégie qu'on prête à Cambadélis ? Allez savoir ! En politique, c'est le dernier quart d'heure qui compte : tant que les candidatures n'ont pas été officiellement déposées dans les délais, tout peut encore changer. Et les mêmes qui se sont entichés de Saintignon soutiendront avec une identique ferveur Aubry. Mais l'essentiel est ailleurs : il faut que la campagne socialiste se fixe principalement sur son projet, ses idées, oublie Xavier Bertrand et Marine Le Pen et ne se concentre que sur ce qu'elle veut faire de notre nouvelle grande région. Pour le reste, c'est le peuple, en décembre, qui tranchera. Avec ou sans Aubry.

lundi 5 octobre 2015

Trois initiatives politiques



S'il n'y avait pas eu les tragiques inondations dans le sud de la France, l'actualité aurait sûrement retenu et commenté trois faits politiques de ce week-end, qui sont certes plus microscopiques que galactiques, mais la vie politique rencontre rarement le grand événement : elle est, d'ordinaire, dans l'épiphénomène, néanmoins signifiant et conséquent.

EELV a annoncé l'organisation d'un référendum en faveur d'une "politique de gauche". C'est lamentable. Non pas l'initiative en elle-même, pourquoi pas louable. Mais lamentable parce qu'elle copie, détourne, quasiment parodie le référendum du PS sur le "rassemblement de la gauche". EELV a choisi la même date et a repris le graphisme du Parti socialiste, transformant sa consultation en "contre-référendum". Cette façon de faire, qui consiste à se déterminer par rapport aux autres et à retourner contre eux leur propre initiative, est détestable. Que chacun défende ses idées et fasse ce qui lui semble bon, sans chercher à singer le concurrent. Car c'est effrayant de bassesse, de médiocrité (je ne juge pas du fond, mais de la forme ; et nous vivons dans une société où la forme hélas l'emporte trop souvent sur le fond).

Ce week-end, toujours chez les écolos, un nouveau parti a été officialisé : "Ecologistes !", lancé par Jean-Vincent Placé et François de Rugy, qui prônent l'unité avec les socialistes, contre la ligne autonome ou radicale d'EELV. Ils ont bien sûr ma sympathie, je me sens proche d'eux. Mais, en même temps, je redoute dans cette opération une tendance opportuniste : un mouvement d'élus Vert qui ont envie, aux élections régionales, de conserver leurs sièges, qu'ils doivent au PS. Entre la médiocrité des uns et l'opportunisme des autres, il y a quelque chose d'effrayant dans le choix à faire.

Autre formation politique inaugurée ce week-end : la Nouvelle Gauche Socialiste, représentée par Liêm Hoang Ngoc, qui siégeait il n'y a pas si longtemps encore au Bureau national du Parti socialiste. C'est une partie de l'aile gauche, anti-Macron, anti-gouvernement, qui a choisi de partir, à cause de ses désaccords. J'avais rencontré il y a quelques années Hoang Ngoc à Château-Thierry, dans un meeting. Je l'avais trouvé à la fois sympathique et atypique, tout en ne partageant absolument pas ses idées, quoiqu'il était à l'époque socialiste comme moi. Il a aujourd'hui clarifié sa position, espérant fondé un Podemos à la française.

Au risque de vous surprendre, de ces trois initiatives, celle qui m'inspire le respect est la dernière, qui est pourtant la plus éloignée de ma sensibilité. C'est parce que j'y vois un élan désintéressé, une cohérence avec soi-même et surtout une démarche de convictions. Rester dans un parti alors qu'on n'est plus d'accord avec ce parti, ça aussi c'est détestable, car souvent motivé par le seul souci de conquérir ou de conserver des places. Mais je crains que ces tares et ces vices soient aussi vieux que la politique.

dimanche 4 octobre 2015

Attali s'expose au Louvre



Une exposition est assez courue en ce moment à Paris : "Une brève histoire de l'avenir", au Louvre, inspirée d'un livre de Jacques Attali, du même titre. Il y a plusieurs façons d'exposer des œuvres d'art : par thème, par période, ... Celle-ci, en choisissant d'illustrer un ouvrage de réflexion, prend des risques : elle se range derrière une thèse, forcément contestable, comme tout point de vue un peu profond. C'est le cas ici.

Et puis, il y a le choix de Jacques Attali, essayiste, chroniqueur, parfois polémiste. C'est un personnage médiatique depuis longtemps. Mais c'est surtout un conseiller politique (on se souvient de sa présence à l'Elysée auprès de François Mitterrand), un banquier, un homme de réseaux et d'influence. Il n'est ni universitaire reconnu, ni philosophe éprouvé. Ce qui n'enlève d'ailleurs rien à ses talents. Mais qu'un établissement prestigieux fasse ce choix-là, lui offre une telle tribune prêtent en soi à discussion.

Enfin et principalement, il y a l'idée soutenue tout au long de l'exposition, tirée de l'historien Arnold Toynbee, très classique : l'histoire serait une suite d'apogées et de déclins des civilisations. Rien d'original, presque banal, et néanmoins discutable. Car une grande absente se fait particulièrement remarquer dans ce travail : la conception judéo-chrétienne, linéaire du temps, au profit d'une représentation archaïque, païenne, cyclique, l'éternel retour des renaissances et des décadences. Pourquoi pas, une théorie en vaut bien une autre, mais je crains que les visiteurs ne prennent cette "brève histoire de l'avenir" comme une sorte de vérité, pour le coup révélée, alors que justement elle mérite et exige réflexion et débat.

Par exemple, la notion de progrès se trouve, sans le dire, remise en question. Et l'exposition résonne d'un catastrophisme qui n'est pas de bon aloi. La fin de l'exposition est particulièrement sidérante. Evacuant l'héritage biblique, Jacques Attali se transforme tout de même en prophète et prédit l'apocalypse (une guerre planétaire totale) ou bien le paradis social sur terre (avec certes des variantes entre les deux). Chassez un pan de notre culture par la porte, il revient par la fenêtre, sous des oripeaux très suspects ...

Je ne vais pas non plus me plaindre d'une telle exposition, qui vaut toujours mieux que de rester devant sa télé à regarder n'importe quoi. Mais il ne faudrait pas qu'on la parcourt en prenant pour argent comptant l'idéologie (car c'en est une) qui y est défendue. Les paisibles œuvres d'art ne sont pas là que pour leur beauté ; d'elles aussi, il faut se méfier, à cause des idées que leur organisation suggère. Bref, au Louvre comme ailleurs, il convient de faire ce terrible métier d'homme qui consiste à réfléchir. Vous avez jusqu'au 04 janvier 2016.


Le site internet "La Tribune de l'art" se livre à une critique de l'exposition, par Didier Rykner, datée du 21 septembre 2015. Je remercie monsieur le conservateur du musée Antoine-Lécuyer de l'avoir signalée à mon attention.

vendredi 2 octobre 2015

Non au septennat non renouvelable



Claude Bartolone propose une réforme constitutionnelle, dont la mesure la plus spectaculaire est le retour au septennat, mais non renouvelable. Xavier Bertrand avait été le premier à faire cette suggestion. Je n'y crois pas du tout. En général, les réformes constitutionnelles ne m'inspirent pas. Il y a plus urgent à faire, et ce n'est pas une préoccupation des Français.

Et puis, nos institutions ont besoin de stabilité : il n'y a qu'en France, parmi les grandes démocraties, où nous sommes pris par cette manie du changement. Je n'ai jamais adhéré aux campagnes en faveur d'une "VIe République", qui d'ailleurs ne durent souvent qu'un temps, quand il s'agit de combler le vide d'un projet politique. Le seul combat qui me semble juste en la matière, c'est la lutte contre le cumul des mandats. Nous avons fait des progrès sur ce point, il en reste à faire. 

Le septennat serait perçu par la population comme une régression. Jospin et Chirac avaient été d'accord pour y mettre un terme : ce n'est pas pour maintenant y revenir ! Ce ne serait ni socialiste, ni gaullien (le général n'a jamais défendu le septennat non renouvelable). Ce qui soulève le plus mon hostilité, c'est la disparition de la notion de réélection, qui me semble essentielle à la démocratie, à quelque niveau que ce soit. Car se faire élire est relativement facile : il y faut seulement de la patience, et la plupart des acharnés finissent par y arriver. Mais beaucoup plus difficile est de se faire réélire, et c'est ce qu'il y a de plus méritoire en politique. La démagogie est souvent dans l'élection, alors qu'une seconde candidature ne peut pas tromper : elle se fait autant sur un bilan que sur un projet, elle exige beaucoup plus de vertu. Le septennat non renouvelable y mettrait fin.

Et puis, un chef de l'Etat, et c'est vrai pour n'importe quel élu, est énergique et performant quand il sait qu'il doit se battre aussi pour sa réélection. D'autant que les 10 ans qu'offre le quinquennat renouvelable sont une meilleure jauge que les 7 ans non renouvelables. La décennie, validée par le peuple, c'est le temps adapté aux projets.

Le principe même de limiter dans la durée un mandat me gêne beaucoup : c'est aux électeurs, à eux seuls, de décider s'ils veulent continuer ou en finir avec leurs représentants, pas une règle constitutionnelle. Surtout lorsqu'ils se font élire sur leur nom. En revanche, les élus sur liste, qui ne prennent aucun risque personnel, qui ne sont pas choisis directement par le peuple, qui sont parfois des planqués de la République, mériteraient de voir leurs mandats réduits à deux consécutifs. Mais je ne crois pas que cette distinction entre deux types de mandats serait constitutionnelle.

En dehors de cette mauvaise idée du septennat non renouvelable, le rapport de Barto contient quelques bonnes idées : la réduction du nombre de députés ou l'introduction d'une part de proportionnelle. Mais ce n'est pas là-dessus que les prochaines élections se joueront.

jeudi 1 octobre 2015

Une vie de président



Je  regarde presque tous les documentaires politiques à la télévisions, surtout les bons. Celui de lundi soir, "Un temps de président", d'Yves Jeuland (sur France 3) était annoncé comme excellent. Il m'a laissé dubitatif, j'en ai gardé un goût étrange, par l'image qu'il donne de la politique, pas vraiment négative, mais différente de ce qu'on imagine.

D'abord, il y a un calme surprenant qui se dégage de l'univers élyséen. Des salles et des couloirs immenses, vides, qui semblent absorber tous les bruits du monde, entre la moquette épaisse et les hauts plafonds. Je perçois la politique comme une activité énervée, stressante, faite de coups de gueule et de portes qui claquent. Mais là, non : entre François Hollande, ses conseillers et ses interlocuteurs, les échanges sont tranquilles, les corps se déplacent lentement. L'actualité ne semble agitée que sur les écrans de télévision. J'en viens à me demander si le secret de la force en politique n'est pas dans cette sorte d'immobilité.

Ensuite, et par conséquent, une forme d'ennui parcourt tout le documentaire. Alors qu'on s'attendrait à une existence politique passionnée, lyrique et même tragique, c'est ici la routine qui prédomine. Même la séquence historique qui suit l'attentat contre Charlie hebdo est dénuée de toute dimension historique. Hollande et les siens semblent discuter sur pas grand chose, jamais vécu comme très important (une remise de médaille à Jean d'Ormesson est un exemple parmi d'autres). Ce n'est plus la normalité à l'Elysée, mais la banalité, qui ne donne guère envie du métier.

Enfin, et c'est le plus étonnant, un comique involontaire et raffiné, à la Jacques Tati, ressort de cette succession d'images (on dirait un film muet, tellement la parole est basse, rare et sans gravité). La démarche un peu mécanique des personnages, les visages et les sourires neutres, un peu figés, les regards qui ne regardent pas vraiment sont drôles malgré eux (François Hollande en est la meilleure expression, avec tout le respect et l'estime que j'ai pour lui).

Surtout, il y a des scènes irrésistibles : le conseiller en communication partout présent auprès du chef de l'Etat, mais dont on ne voit pas très bien à quoi il sert, ayant son téléphone comme vissé à l'oreille ; la pluie au début qui tombe sans cesse, qui rappelle les seaux d'eau que reçoit à répétition Charlot dans ses films ; les discours manuscrits du président qu'une conseillère est obligée de décrypter avec une énorme loupe ; le fer à cheval que tient Hollande dans une main, qu'on lui a offert lors d'une cérémonie équestre, et dont il n'arrive plus très bien à se débarrasser ...

J'attends de la politique qu'elle me passionne, m'enthousiasme, me fasse rêver. Dans ce documentaire, rien de tel, mais un je-ne-sais-quoi, comme aurait dit Vladimir Jankélévitch, qui ne me plait pas, ne m'attire pas, ne m'inspire pas. Mais c'est peut-être le parti pris du réalisateur.