mardi 30 juin 2015

La seconde mort de Fernandel



Il ne m'est pas facile de vous parler de Charles Pasqua. La disparition d'un homme oblige à l'éloge. Or, quand on est de gauche, Pasqua était l'adversaire absolu, l'incarnation parfaite de l'homme de droite. Certes, avec le temps, l'âge, les responsabilités gouvernementales, le personnage s'était arrondi, assoupli, bonifié, au regard de la gauche. Il est devenu un peu plus fréquentable, tout en restant un homme de droite qu'on aime à combattre, dont les propos et les propositions font réagir. Bien sûr, il y aura toujours, à mes yeux en tout cas, une distance infinie entre la droite et l'extrême droite, les républicains et les fascistes, Pasqua et Le Pen, qui fait que je peux estimer le premier sur certains points, alors que je rejette totalement le second.

Même après ces préventions, l'image du Pasqua d'origine, celui des années 70, demeure, pour la gauche, négatif. Il y avait autour de lui une odeur de soufre et de pastis, qui est longtemps restée. C'est d'ailleurs pourquoi les hommages de ce côté-là, hier soir et aujourd'hui, ont été limités, retenus, prudemment officiels. Charles Pasqua était pour la gauche, au début, ce que Georges Marchais était pour la droite : une sorte de diable. Ils se ressemblaient un peu l'un et l'autre : visage marqué, traits creusés, regards furibards, sens de la répartie, ton gouailleur. Pasqua faisait d'autant plus peur qu'il était un homme de l'ombre, une éminence grise, un conseiller occulte, de ceux qui tirent les ficelles dans la coulisse. Quand il apparaitra dans la lumière des ministères, l'inquiétude se dissipera un peu.

Charles Pasqua était d'autant plus rejeté par la gauche qu'il était un homme de droite ne ressemblant pas à un homme de droite. Au moins, avec Giscard le grand bourgeois et Chirac le technocrate aux dents longues, les choses étaient claires et rassurantes. Avec le représentant de commerce de chez Ricard, qui avait des allures d'homme du peuple, c'était plus embêtant, même si, pour l'intellectuel de gauche, le profil demeurait répulsif.

Autre gêne, classique : Pasqua faisant d'autant plus peur qu'il faisait rire. D'instinct et d'expérience, nous savons qu'il faut se méfier des comiques en politique, qui ne le sont jamais autant qu'ils ne le laissent paraitre. Il y avait, au physique comme au moral, du Fernandel chez Pasqua, ce qui est assez original. Dans la classe politique, ils ne sont pas nombreux avé l'accent, Jean-Claude Godin (dans un tout autre genre) et lui.

Trois lettres, un peu oubliées aujourd'hui, qualifiaient et condamnaient Charles Pasqua, dans l'esprit de la gauche : SAC. Quand on les avait prononcées, on avait tout dit. Le Service d'Action Civique, c'était les coups tordus, les sales affaires, la violence organisée, tout cela réel ou fantasmé. En ces années 70, Pasqua était le SAC, et le SAC était Pasqua. Après, ce n'était guère mieux : un homme d'ordre et d'autorité, forcément premier flic de France une fois au pouvoir, un anticommuniste, un anti-européen. Tous les thèmes les plus traditionnels de la droite se retrouvaient sur son nom.

J'aurais pu moi aussi, au jour de sa disparition, en rester à un silence de prudence, ne pas rappeler ce que chacun sait. Mais une première raison me pousse à parler de Charles Pasqua, en positif, si l'on veut : il est le témoin, l'un des derniers acteurs d'une période politique révolue, d'une génération qui disparaissait, celle qui est entrée en politique après guerre, qui a participé à la Résistance, qui a affronté la mort, qui a connu les guerres coloniales, qui a fait ses classes dans les années 50 et 60. Aujourd'hui, il n'y a plus guère de tempérament à la Pasqua parmi nos politiques, et je crois que c'est dommage. Charles Pasqua était d'une époque où le langage était vif, dru, brutal, et pas aseptisé, formaté, médiatisé comme maintenant.

Pasqua est l'homme qui nous dit aussi, à travers son action, et bien malgré lui, que la politique ne sera jamais une activité d'enfants de chœur, qu'elle contient inévitablement une part de violence, de cynisme, ce que notre société devenue puritaine, psychologisante et moralisatrice, refuse de voir, qu'elle refoule avec peine. Pasqua est celui qui nous rappelle que la politique, c'est mettre les mains dans le cambouis, quand il faut combattre les tueurs de l'OAS ou les terroristes d'extrême gauche. Si on veut garder les mains blanches, il faut être pianiste, prêtre ou universitaire, pas homme politique. En ce sens-là, Charles Pasqua était un homme vrai, comme il n'en existe plus guère.

Le deuxième regard positif que je porte sur lui, c'est la fidélité à ses convictions, attitude rare en politique, qui n'est souvent qu'un tournoiement opportuniste, un jeu de toupies. Pasqua a construit le RPR, mais quand il a vu que son parti tournait le dos à ses idées fondatrices, sur l'Europe, il l'a quitté, il a ressuscité le défunt RPF, pour ranimer une flamme gaulliste qui avait disparu. C'est son grand combat, en compagnie de Philippe Séguin, contre le traité de Maastricht.

De ce point de vue, le parcours de Charles Pasqua est analogue à celui, à gauche, de Jean-Pierre Chevènement, lui aussi fondateur d'un parti, le PS d'Epinay, qu'il a quitté quand celui-ci a commencé à devenir social-démocrate pro-européen. J'ai de l'estime pour ces hommes de convictions, qui auraient pu l'un et l'autre rester au chaud dans leur organisation respective, au lieu de se lancer dans l'aventure incertaine d'une nouvelle et petite formation. Mais leurs convictions ont prévalu.

Dernier clin d'œil, à la Pasqua : j'ai dit que cet homme me faisait penser à Fernandel. Hier soir, sur la chaîne D8, repassait "Le Petit Monde de Don Camillo", célèbre film de Julien Duvivier, où le curé joué par Fernandel combat le communiste Peppone, tout en fraternisant avec lui. Il en va sûrement ainsi, pour l'éternité, entre Charles Pasqua et la gauche.

J'ai appris aussi, hier, aux informations, que ce terrible monsieur Pasqua était un grand croyant, que ce diable d'homme était un fidèle de Dieu. C'est la part secrète qu'il emporte avec lui, peut-être la meilleure. Sa véritable part d'ombre est sans doute dans cette lumière. Nos hommes publics ne sont pas forcément ce qu'on croit et ce qu'on voit, mais bien supérieurs, comme sûrement chacun d'entre nous.

lundi 29 juin 2015

Shocking ?



Avez-vous remarqué que le mot "choqué" est de plus en plus souvent utilisé autour de nous ? A chaque jour sa question "choquante" ... On pense inévitablement au fameux "shocking", qui illustre chez nos amis anglais, dans les milieux aristocratiques, la réaction outrée de la bien-pensance. Ou bien à l'expression française "choquer le bourgeois", qui désigne une provoc volontaire pour déranger le conformisme ambiant. Aujourd'hui, les aristocrates n'existent plus vraiment et les grands bourgeois se cachent.

Mais il reste l'immense armée de la petite bourgeoisie, les classes moyennes, comme on dit. C'est avec elle, culturellement hégémonique, que le terme "choqué" a repris de la vigueur et s'est répandue dans les médias et un peu partout. En ce qui me concerne, n'adhérant pas à cette culture dominante, je ne me sens "choqué" par rien : je peux être d'accord ou pas d'accord, ou bien indifférent, mais jamais "choqué". Le regain et la valorisation de ce mot résultent du mélange de morale et de psychologie qui est au cœur de la mentalité petite-bourgeoise.

La question "choquante" du jour (puisque chaque jour a la sienne) était la suivante : avez-vous été "choqué" par l'expression "guerre de civilisation", employée par Manuel Valls, à la suite du dernier attentat terroriste en France ? Vous remarquez, et c'est un principe général, que les questions "choquantes" portent moins sur des décisions, des idées, des actes que sur des paroles. Là, c'est la formule "guerre de civilisation" qui a suscité l'émoi et "choqué" certains.

Comme tout ce qu'on considère aujourd'hui comme "choquant", cette expression n'a rien de "choquante" en soi. D'ailleurs, la plupart des Français n'auront probablement pas compris qu'on puisse polémiquer là-dessus toute une journée ! Sans compter tous ceux de nos concitoyens qui ignorent ce que cette formule veut véritablement dire : c'est quoi, exactement, une "guerre de civilisation" ? Combien savent qu'elle renvoie au titre d'un livre d'un penseur américain, "Le Choc des civilisations", de Samuel Huntington, paru en 1997 : l'expression est devenue, depuis, assez courante dans le vocabulaire des intellectuels réactionnaires, pour qualifier une incompatibilité entre principalement la civilisation chrétienne et la civilisation musulmane. Je ne partage pas du tout ce point de vue, mais je ne suis pas "choqué" qu'on puisse le défendre, quand on y adhère.

Mais pourquoi notre Premier ministre de gauche a-t-il repris un terme qui est privilégié par la droite ? Parce que Manuel est un malin, pas né de la dernière pluie : comme Sarkozy en son temps a récupéré certains mots de la gauche pour élargir son assise électorale et parvenir au pouvoir, Valls tente de faire la même opération avec des slogans de droite, qu'il s'approprie. C'est purement tactique, ça ne préjuge d'aucun retournement idéologique, pas plus que Sarkozy n'est passé à gauche lorsqu'il a fait référence à Jean Jaurès. D'éminentes personnalités de droite se sont aujourd'hui félicitées que le Premier ministre utilise cette expression : il ne leur faut pas grand-chose !

Comme Manu est malin, après avoir donné à manger à la droite, il a câliné sa gauche : "choc des civilisations" ? Mais non, vous n'y pensez pas ! Sa "guerre de civilisation" est au singulier, là où Huntington l'employait au pluriel. Ca change presque rien dans les mots, ça change presque tout dans l'idée. Décryptage : Valls, selon ses propres explications, n'a pas voulu opposer la civilisation occidentale chrétienne à la civilisation arabo-musulmane, mais la civilisation en général, sous toutes ses formes, à la barbarie terroriste.

Ouf ! La gauche morale n'est peut-être pas complètement convaincue par le distinguo, mais elle n'est plus "choquée", elle est rassurée, et c'est l'essentiel. Comme quoi un S, présent ou pas, peut tout changer. Mais le philosophe Pascal nous en avait déjà averti : "le nez de Cléopâtre aurait été plus long, la face du monde en aurait été changée". Car être "choqué", c'est aussi avoir la passion des formes et des détails.

dimanche 28 juin 2015

Génération PIF



Ce billet dominical ne s'adresse qu'aux lecteurs de mon âge, qui ont aux alentours de 55 ans. Les autres peuvent vaquer à leurs occupations. Désolé, c'est une question de génération : il faut avoir été pré-adolescent au début des années 70 pour pouvoir comprendre ce qui va suivre. Quelques années seulement, pour ceux de cette génération, ont été déterminantes pour saisir ce qu'ils sont aujourd'hui, pour connaitre leur morale, leur psychologie. Et un magazine, PIF.

Jeudi dernier, j'ai interrompu mon travail de bénédictin (la correction des copies du bac) pour me précipiter chez mon marchand de journaux : la radio venait de m'annoncer une grande et belle nouvelle, PIF était revenu, après tant d'années d'absence. Le dernier vrai numéro, c'était en 1974, ce qui fait un bail. Depuis, il y a eu quelques reparutions, sous forme de numéros spéciaux. Mais j'ai été cette fois déçu : quoi, PIF, c'est donc ça, ce gros recueil de BD pour gamins ! Quand j'étais enfant, je ne me souviens pas avoir été aussi enfant. Et la présence, dans ce Super PIF (couverture en vignette), de Rahan et de Corto Maltesse, ne sauve pas la mise. Vais-je à mon tour céder au stupide "c'était mieux avant" ?

Revenons au premier PIF, le vrai, l'indépassable, l'inoubliable : ce magazine n'était pas pour les ados (à 15 ans, je lisais des trucs de grands), ni pour les enfants (à 10 ans, j'étais plongé dans le Journal de Mickey), mais à la charnière de ces deux âges. C'est dans l'année de mes 12-13 ans que j'ai été fidèle à PIF, qu'il m'a marqué, je pourrais presque dire éduqué. Parce qu'à côté des traditionnelles BD enfantines, il y en avait d'autres beaucoup plus sérieuses. Cinq personnages ont particulièrement imprégné mon esprit d'alors (et de maintenant ?) : Rahan, le Grêlé 7-13, Teddy Ted, Docteur Justice et Corto Maltese. Et puis, bien sûr, le fameux gadget sous la couverture en plastique.

Quand j'y réfléchis aujourd'hui, je me dis que la lecture de PIF a inculqué à notre génération essentiellement trois valeurs : justice, courage, curiosité. Rahan, mon préféré, c'est l'homme qui fait régner la justice à une époque sans justice, la Préhistoire. Le Grêlé 7-13 m'émeut tout spécialement parce qu'il a été oublié (je me demande si je ne suis pas le seul à m'en souvenir !) : c'était un jeune Résistant contre la barbarie nazie (7 taches de rousseur sur une joue, 13 sur l'autre, qui constituaient son nom de code). Teddy Ted, c'était le cowboy, donc le justicier. En ce début des années 70, le western était passé de mode au cinéma, mais très présent dans la toute nouvelle télévision : la lutte des bons contre les méchants, toute une génération a été favorablement impressionnée par ce schéma utilement réducteur. Docteur Justice, son nom parle de lui-même ! C'était le justicier moderne, une sorte de french doctor versé dans l'humanitaire et pratiquant le karaté (ou le judo, je ne sais plus). Corto Maltese, il faut le mettre à part : c'était un personnage mystérieux, que je n'allais vraiment comprendre que beaucoup plus tard.

Ce temps-là, c'était celui des héros (et pas des super-héros, américains, de pacotille) : des héros authentiques, ou présentés comme tels, des hommes forcément courageux, justes, qu'on avait envie de suivre, d'imiter. Quelques années plus tard, j'abandonnais PIF (qui d'ailleurs a cessé de paraitre quand j'ai cessé d'être un enfant) pour m'intéresser à la politique : le socialisme, la gauche, pour moi, c'était quoi ? La liberté, la solidarité, la laïcité, l'égalité ? Oui, si l'on veut, mais c'était surtout, c'est resté jusqu'à aujourd'hui, d'abord et avant tout, la JUSTICE. Je le dois en partie à l'héritage de PIF.

Ces années-là, nous étions trop jeunes pour comprendre Mai 68, trop complexe. Un événement beaucoup plus important a frappé notre génération : l'homme sur la Lune. Tout devenait possible, tout était à conquérir : voilà la morale de cette génération. C'est pourquoi, après la justice et le courage, j'inscris la curiosité dans la vertueuse trinité des quinquagénaires. C'était la découverte du gadget, toujours surprenant, toujours intéressant, souvent instructif, même quand il était parfois bébête. Encore aujourd'hui, je me surprends à être curieux de tout. Merci PIF !

Vais-je en conclure que les générations actuelles, à défaut de PIF, sont moins vertueuses ? Sûrement pas ! Mais, comme le dit la publicité, "nous n'avons pas les mêmes valeurs". Il se trouve que mon métier d'enseignant, prof de philo, me permet sans doute mieux que quiconque d'appréhender les jeunes générations et les trentenaires, que j'ai eus pour élèves il y a 15-20 ans. La justice, ce n'est plus trop leur souci : ils me disent souvent que "la justice n'est pas juste" (ce qui me fait évidemment bondir). Et puis, ils rejettent en général la politique (qui s'articule autour de l'idée de justice). Le courage, ça ne signifie plus rien pour eux : il faut être cool, zen, pas courageux. Quant à la curiosité, ils n'en ont pas besoin : l'internet leur apporte tout, sans qu'ils aient besoin de recherches et de conquêtes.

En revanche, les jeunes communient fréquemment à trois valeurs que nous ne mettions pas, en notre temps, en avant : respect, sincérité, différence. Le respect, nos jeunes n'ont que ça à la bouche ! Dans les années 70, nous étions irrespectueux, et c'était tellement bon ! Jamais nous n'invoquions le respect, pour nous-mêmes ou pour les autres. La sincérité, je ne me suis jamais posé de questions sur elle : encore aujourd'hui, je me moque de savoir si quelqu'un est sincère ou pas, pourvu qu'il soit juste (mes élèves ne cessent, eux, de condamner l'hypocrisie). Quant à la différence, elle est le thème récurrent des copies de dissertation : "nous sommes tous différents, chacun est unique, etc", j'y ai droit presque à chaque fois ! De cet éloge de la différence découle l'absence de modèles, de héros, d'hommes supérieurs, comme dirait Nietzsche : la différence donne à chaque individu une valeur absolue, qui empêche toute comparaison, toute hiérarchie. Du coup, j'ai l'air ridicule dans mon culte de Rahan, 7-13, Teddy Ted, Doc Justice ou Corto Maltese.

Ce generation gap, comme disent les Américains, il y en a un, quinqua comme quoi, idem lecteur de PIF, qui l'a très bien analysé dans son roman "Les Particules élémentaires", Flammarion, 1998, chapitre 6. Michel Houellebecq a lui aussi admiré Rahan, mais surtout un autre héros, Loup-Noir, que j'ai complètement oublié, qui ne me dit rien du tout. Comme quoi il faut se méfier des reconstructions de la mémoire, 40 ans plus tard. Houellebecq explique que PIF, c'était une application de la morale de Kant : liberté, bonne volonté, raison. Oui, sans doute, mais alors je suis embêté, parce que je ne me sens plus kantien depuis bien longtemps. En revanche, depuis longtemps, je me rattache à Nietzsche, qui irrite énormément Houellebecq. Voilà une divergence de fond chez les quinquas ! Mais ceci est une autre histoire ... Je retourne à mes copies, je fais des pauses en feuilletant le dernier PIF. Les moins de 50 ans et les plus de 60 ans peuvent reprendre la lecture de ce blog. Bon dimanche.

samedi 27 juin 2015

La tête coupée et l'homme tranquille



Le crime terroriste commis hier en Isère aura, à mon avis, un impact aussi grand dans l'opinion publique que l'attentat de janvier contre Charlie-hebdo. Un identique sentiment d'horreur est éprouvé : une première fois, parce que de paisibles dessinateurs ont été froidement assassinés ; une seconde fois, parce que le corps d'un homme a été décapité. Il y a l'abomination des faits, mais il y a aussi l'effet dans nos imaginations. Tenter de faire exploser une usine et tuer quelqu'un, c'est une chose ; séparer la tête d'un corps en est une autre, beaucoup plus traumatisante.

Pourtant, hélas, la décapitation est une pratique régulière dans l'histoire de l'humanité. Sous l'Antiquité, on la réservait aux nobles (les esclaves étaient crucifiés). Pendant la Révolution française, la foule promenait joyeusement des têtes au bout des piques. De la façon la plus légale, la République française, il y a encore 40 ans de cela, guillotinait. Aujourd'hui, trancher la tête d'un homme nous parait, à juste titre, comme le comble de la barbarie (c'est aussi pourquoi le retour à la peine de mort n'a jamais fait débat en France, nonobstant le climat d'insécurité et la progression de l'extrême droite).

La civilisation, c'est le respect de l'intégrité du corps humain. Toute amputation crée le dégoût et le scandale. Cette évidence n'a pas toujours été partagée : dans la civilisation chrétienne du Moyen Age, les corps des saints, quoique sacrés, étaient volontiers démembrés, tête comprise, pour alimenter les reliques éparpillées dans de multiples sanctuaires. Aujourd'hui, nous pratiquons la crémation sans nous offusquer, alors que passer un corps au feu et le réduire en cendres pourraient être perçus comme la dernière offense.

Le grand scandale de cette décapitation a une autre cause : elle a été perpétrée par un homme décrit comme tranquille, sociable, bon voisin, bon père, inimaginable en terroriste et en tueur. Mais là encore, c'est une réaction d'époque, marquée par la morale et la psychologie : le tempérament paisible et discret nous semble incompatible avec la pulsion de cruauté ; la politesse ordinaire nous parait contradictoire avec un profil d'assassin. Nous sommes stupéfaits, incrédules et horrifiés parce que nous vivons, en ce début de troisième millénaire, dans une société apaisée, protégée, policée. Il suffirait de remonter 70 ans en arrière, c'est tout près dans l'échelle du temps, pour comprendre que la barbarie est aussi un phénomène bien de chez nous, que nous avons connu et pratique pire, sans commune mesure.

Ce tueur tranquille nous trouble, parce que c'est un amateur, qui n'est heureusement pas allé jusqu'au bout de son terrifiant projet, parce qu'il n'est pas mort en martyr, comme le prescrit sa croyance de dément, parce qu'un simple pompier a mis un terme à sa folie meurtrière. Nous sommes troublés parce que le même jour, le sang a coulé, pour d'aussi terribles raisons, au Koweit et en Tunisie, comme s'il s'agissait d'une planification de la terreur, sur laquelle on ne peut pas pour le moment se prononcer.

De l'autre côté de la Méditerranée, c'est un autre homme tranquille qui a semé l'épouvante : jeune, en pantacourt, avec un parasol sous le bras, traversant une plage bourrée de touristes ... pour tirer aveuglément sur des vacanciers qui bronzent ou se baignent. Le terroriste moderne est un homme ordinaire : c'est le voisin du coin, le collègue de travail, l'ami d'enfance ... Il va falloir un sacré moral collectif pour affronter cette terreur-là.

Islamo-fascisme, disent certains. C'est une formule, et les rapprochements historiques valent ce qu'ils valent. Mais je ne ferais pas le parallèle avec les fascistes italiens ou les nazis allemands. Ces terroristes qui se réclament de l'Islam et qui veulent détruire le monde me font plutôt penser aux nihilistes russes de la fin du XIXe siècle, qui posaient des bombes : un mélange de furie mystique et de rage de mort.

A cette différence que les nihilistes d'aujourd'hui s'appuient sur un embryon d'Etat, un territoire, Daesh, que quelques missiles nucléaires feraient disparaitre en un clic, si nous le voulions. Drôle de guerre, donc, entre eux et nous : ils sont battus d'avance, notre supériorité militaire les écrase absolument, il ne leur reste qu'une seule arme contre nous, la peur, que nous inspirent des hommes tranquilles qui coupent des têtes ou tirent dans la foule.

vendredi 26 juin 2015

Lamentable Europe des nations



Le Conseil européen a donné la nuit dernière un triste spectacle, indigne d'une grande puissance : il a repoussé l'idée de quotas obligatoires qui permettraient de répartir dans tous les pays les migrants qui demandent refuge sur notre continent. L'Europe est en train de vivre une tragédie à ses frontières, et elle se montre incapable de proposer une solution ! Pour l'européen fervent que je suis, c'est une attitude lamentable.

Le pire, c'est l'hypocrisie : les migrants seront accueillis, c'est écrit, mais chaque pays restant libre de faire comme il veut, sans rien de contraignant, c'est comme si rien n'avait été écrit ! Cette façon de procéder est détestable ; elle me rappelle les réunions de parti, où l'on pinaille sur les virgules, où l'on fait dire aux mots n'importe quoi, où l'on se retranche derrière les déclarations d'intention, où les textes sont rédigés afin de faire plaisir à tout le monde, où l'on veille à ne pas froisser les susceptibilités, où l'on discutaille des heures sans déboucher sur quoi que ce soit, où l'on se retrouve au degré zéro de la volonté politique. Voilà notre pathétique Europe !

Si la grande et riche Europe, première puissance commerciale au monde, l'une des plus anciennes et des plus brillantes civilisations dans l'histoire de l'humanité, n'est pas capable d'accueillir 40 000 demandeurs d'asile, sur un territoire de 500 millions d'habitants, c'est qu'elle n'est capable de rien. Matteo Renzi a eu raison de pousser un coup de gueule contre cette Europe-là, incapable de la solidarité la plus élémentaire. Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, a eu raison aussi de dire que "l'Europe n'est pas à la hauteur des ambitions qu'elle proclame en toute occasion".

A qui la faute ? Comme toujours en politique, ce ne sont pas les hommes qui sont à incriminer, mais les structures. Qui est responsable de cette impuissance ? L'Europe des nations ! Croire qu'on peut se mettre d'accord, unanimement, à 28 pays, c'est impossible, c'est une illusion. L'Europe ne peut pas être une conjonction d'Etats nationaux dont chacun défend ses intérêts particuliers. L'Europe est fédérale, supranationale ou n'est pas. Il faut que chaque pays renonce à des parts de souveraineté : il n'y a pas d'autre solution, ou alors nous sommes dans le mensonge. L'Europe des nations, c'est la fausse Europe, c'est la pseudo-Europe, c'est l'anti-Europe.

Cette déplorable séquence a le mérite de bien poser les responsabilités de chacun, de débusquer les postures européennes sans contenu, de s'interroger sur l'avenir et l'identité de notre Europe. Depuis la calamiteuse victoire du non au Traité constitutionnel européen il y a 10 ans, le chauvinisme est dominant en France. Quelle Europe voulons-nous ? Celle qui se contente de calibrer la taille des tomates ou de réglementer les jeux d'enfants ? Très peu pour moi ... Ou bien l'Europe qui se dote d'institutions fédérales, qui avance progressivement vers un Etat et une Constitution européenne, qui prend des décisions politiques, qui sauve les migrants qui s'adressent à elle ?

Au moins la minable réunion d'hier soir aura-t-elle involontairement exercé une forme de pédagogie : elle montre que tous ceux, nombreux, qui prétendent que la France est dirigée par Bruxelles, que nos lois sont désormais européennes, que ceux-là sont des menteurs et des imposteurs. J'aimerais tellement que l'Europe ait un pouvoir de contrainte ! Hélas, ce n'est pas le cas, les migrants continueront à venir et à mourir, sans qu'aucun pays européen ne soit obligé à rien, sinon à compatir sans jamais agir. Un pouvoir qui n'a pas de dimension contraignante n'est pas un pouvoir.

jeudi 25 juin 2015

L'AMF est tombée sur la tête



L'Association des Maires de France (AMF) vient de dévoiler aujourd'hui une multitude de mesures prétendument en faveur de la laïcité. Elles sont toutes plus consternantes les unes que les autres. J'en passe quelques-unes en revue, avec leur vice afférent :

1- La confusion entre tradition et religion : l'AMF veut interdire les soirées de fin de Ramadan ou les bénédictions de bateaux organisées par certaines municipalités. La plupart de ces manifestations sont fort anciennes et font plus partie de la sphère culturelle, ludique et conviviale que de l'exercice cultuel ou clérical d'une religion. De même, l'AMF veut proscrire les crèches dans les halls de mairie, innocent motif décoratif qui renvoie plus à la fête qu'à l'expression de la foi.

2- La tentation autoritaire : avec le retour de l'uniforme dans les établissements scolaires, mesure d'un autre temps, complètement déphasé de notre société, et hypocritement égalitaire (ça ne change rien fondamentalement aux différences sociales, ça ne règle aucun problème). Bien sûr, ce n'est pas la discrète croix chrétienne qui est visée, mais le voile qu'on dit (abusivement) islamique.

3- La restriction des droits : l'AMF propose de supprimer les autorisations d'absence dont bénéficient les fonctionnaires pour les fêtes religieuses non chômées. Nous sommes en pleine régression !

4- Les signes négatifs envers nos compatriotes de confession musulmane : plus de repas adaptés dans les cantines, interdiction du voile dans les crèches et pour les assistantes maternelles.

5- J'ai gardé le plus ridicule, mais le plus révélateur pour la fin : l'AMF veut interdire aux sportifs de faire le signe de croix avant les matchs ! Oui, vous avez bien lu, je n'invente rien. C'est une stupéfiante atteinte à la liberté et à l'intimité des comportements. Jusqu'à présent, ces gestes de foi ou de superstition, comme on voudra, ne dérangeaient absolument personne, faisaient sourire quelques-uns et laissaient indifférents tous les autres. Et bien non, l'AMF veut réglementer là-dessus.

J'espère qu'aucun des points de ce scandaleux programme, liberticide, autoritaire, discriminatoire, laïque à la sauce FN, ne verra le jour. Les Maires de France feraient mieux de s'occuper de leurs finances locales, de proposer des pistes d'économies, d'organiser intelligemment la réforme des rythmes scolaires au lieu de nous pondre de pareilles crottes.

mercredi 24 juin 2015

Vive UberPOP !



Les taxis feront demain grève pour sauvegarder leurs privilèges, leur situation de monopole, leur refus de la concurrence. Il y a certains secteurs de l'économie qui sont ainsi : régis par des règles anciennes, archaïques pourrait-on dire, qui n'ont rien de très sociales, qui n'avantagent pas du tout le consommateur. Si la politique social-libérale d'Emmanuel Macron a un sens, c'est bien celui-là : libéraliser des activités professionnelles protégées, qui se soustraient aux lois du marché, en ne considérant que leur profit, mais sans retombées positives pour le citoyen. Elles refusent la compétition, c'est-à-dire la comparaison. C'est plus qu'une question économique : c'est quasiment un problème de philosophie politique. Pour ma part, je crois, dans une République, à la diversité et au choix, y compris en matière d'usage de taxis.

Car quelle est aujourd'hui la situation de cette profession ? Une formation discutable (a-t-on besoin d'une expertise approfondie pour conduire quelqu'un d'un endroit à un autre ?), des tarifs relativement élevés pour le service rendu, un accueil pas toujours au top. A Saint-Quentin, quand on prend un taxi, il faut obligatoirement régler en liquide. Les véhicules ne sont pas équipés de lecteurs de cartes de crédit. Le chauffeur vous conduit donc à un distributeur, afin de payer la note. Trouvez-vous cela normal, à notre époque ? Il y a quelque temps, par nécessité, j'ai dû prendre le taxi pour assurer une animation à la Caverne du Dragon. Nous étions dimanche, le trajet est de 70 km environ, l'aller simple m'a coûté 150 euros. 150 euros ! Je n'ose pas imaginer ce qu'aurait été le montant total, si le taxi avait dû m'attendre une heure pour me ramener à Saint-Quentin ! (j'ai pris le train au retour !).

Pendant longtemps, le recours au taxi était associé à une pratique de gens relativement aisés. Aujourd'hui, et de plus en plus, ce sont les classes populaires qui y ont recours, pour aller faire des courses, se rendre à un rendez-vous de travail ou médical, parce que l'achat et l'entretien d'une voiture sont dispendieux. C'est pourquoi la libéralisation du secteur est indispensable : pour des raisons sociales ! Alors oui, l'application UberPOP est une bonne initiative, et les réactions violentes des chauffeurs de taxi prouvent que ce système vise juste, touche où ça fait mal. Si les taxis français veulent continuer à exister, la concurrence peut les y aider, en les encourageant à améliorer leur offre. S'ils sont bons, qu'ils en fassent la démonstration, en ajustant leurs tarifs, en garantissant un meilleur service à la clientèle. Qu'ils ne craignent pas UberPOP !

mardi 23 juin 2015

Ni bisounours, ni miliciens



Le débat le plus intéressant, hier soir au Conseil municipal de Saint-Quentin, a porté sur le dispositif "participation citoyenne", qui implique les habitants d'une ville dans la lutte contre l'insécurité. Tous les élus de gauche ont voté contre. Que faut-il en penser ?

Je crois qu'une première question se pose : la petite délinquance et les incivilités, auxquelles ce dispositif est censé répondre, sont-elles une réalité et un problème ? A entendre ce qui se dit autour de moi, oui. C'est donc un sujet que les pouvoirs publics doivent aborder, traiter et régler. Pour autant, faut-il en faire, dans notre ville, un thème politique majeur ? A mon avis, non, parce que la situation n'est pas à ce point sensible. Le problème vraiment douloureux, crucial, c'est le chômage, pas la sécurité.

Olivier Tournay (PCF) a posé des questions tout-à-fait pertinentes, a soulevé des préoccupations réelles qu'entraîne le dispositif "participation citoyenne" : des jeunes dans la rue qui bavardent entre eux un peu fort, quelqu'un qui cherche une adresse et tourne dans le quartier, autant de comportements qui vont devenir suspects et être indûment signalés aux autorités. Incontestablement, des interrogations morales se posent, un état d'esprit de méfiance généralisée, de peur sourde, de normalisation des attitudes risque de se voir encouragé. Dérives, dérapages, excès sont de possibles dangers, motivés pourtant par une bonne intention initiale. Xavier Bertrand se devait de répondre à ses inquiétudes, de rassurer, de faire de la pédagogie.

J'aurais pu suivre Olivier dans cette voie, s'il n'était pas tombé dans un rejet radical et surtout des jugements hors de propos, déraisonnables : il a parlé d' "autodéfense", de "milices" et d' "un dossier qui fait honte, qui rappelle les périodes noires de notre histoire", faisant allusion au régime de Vichy et à la délation envers les Juifs. Patatras ! La démonstration judicieuse, la critique légitime, les précautions nécessaires tombaient dans l'outrance, l'anachronisme, la polémique pure et gratuite. Car aucune de ses références n'est sérieusement recevable. Je dirais même que ses sous-entendus sont inacceptables.

Evidemment, Xavier Bertrand, après une telle intervention, ne pouvait que jouer sur du velours, en appeler à la protection des "braves gens", en rajoutant dans la politique de sécurité, comme son principal opposant en avait rajouté dans la caricature. Après un tel échange, difficile de retrouver calme et raison. Je vais pourtant essayer.

Quand on choisit, comme c'est mon cas, de reconnaitre que l'insécurité est un problème, ressenti comme tel par beaucoup de nos concitoyens, je pense qu'il convient d'abord de ne pas assombrir le tableau, ni surtout faire des amalgames. La délinquance, au sens juridique du terme, ne peut être que du ressort des forces de l'ordre, pas des citoyens. Mais les incivilités, qui peuvent assez vite glisser dans le vandalisme ou la petite délinquance, peuvent faire l'objet d'une attitude préventive des citoyens, parce que ce n'est pas le rôle direct de la police. Celle-ci ne peut pas non plus être très efficace à l'égard de comportements dont le traitement relève plus de l'éducation que de la répression. Mais comme il faut bien faire quelque chose contre ce qui empoisonne la vie quotidienne, encourager l'intervention des citoyens peut être une bonne chose, à partir du moment où leur formation et encadrement sont assurées en relation avec la police nationale et la police municipale.

J'avoue que les explications de Frédérique Macarez m'ont largement rassuré sur les garanties apportées au dispositif "participation citoyenne". L'adjointe à la Sécurité l'a ramenée à sa juste mesure, une gestion du bon voisinage, des mesures de précaution et de dissuasion toute simples, quasiment de bon sens, qui ne relèvent d'aucune idéologie sécuritaire. C'est en tout cas comme ça que je l'ai senti et compris.

Pour le reste, je suis favorable à la vidéo-surveillance, mais pas à son extension. Je pense qu'il faut renforcer les moyens de la police municipale, mais ne pas procéder à son armement (manifestement, c'est un projet du maire). Augmenter les contraventions sanctionnant les cyclistes qui utilisent les trottoirs ou les maîtres indélicats qui laissent leur chien se soulager sur les trottoirs, oui, pourquoi pas. Sur la pénalisation de l'alcoolisme public et des barbecues sauvages, je suis un peu plus réservé. Il y a un seul point sur lequel je vais plus loin que Xavier Bertrand, ce sont les nuisances provoquées par les quads : je suis favorable à l'interdiction pure et simple de ces véhicules qui n'ont pas leur place en ville.

Si j'avais été conseiller municipal et chef de file des élus socialistes, j'aurais probablement voté en faveur du dispositif "participation citoyenne", mais sous conditions, avec les réserves émises dans ce billet, en demandant garanties et clarifications. Je ne suis ni un bisounours (accusation de Xavier Bertrand), ni un milicien (accusation d'Olivier Tournay). Surtout, je crois que j'aurais fait des propositions pour encadrer et améliorer ce dispositif. Par exemple, les prérogatives qui sont celles du comité d'éthique mis en place pour la vidéo-protection ne pourraient-elles pas être élargies à la "participation citoyenne" ?

J'ai beaucoup d'estime et de sympathie pour Olivier Tournay, je l'ai souvent dit. Il fait son travail d'opposant, met parfois en difficulté Xavier Bertrand. Mais, étant ce que je suis, je ne peux pas adhérer à son type d'opposition, qui est dans le prolongement de l'opposition précédente : une radicalité de gauche qui ne me convient pas. L'idée que je me fais, depuis toujours, de ce que doit être l'opposition, c'est une attitude de critique constructive, positive, qui avance des propositions, même modestes. La crédibilité de la gauche locale est à ce prix. Pour moi, la politique est l'art du compromis, entre sensibilités différentes, souvent très différentes, mais qui travaillent à l'intérêt général. Quand vient le moment des élections, chacun fait ses propositions, c'est projet contre projet, et les citoyens font leur choix. Une opposition n'est tenable et durable que si elle apporte quelque chose, que si elle fait preuve de son utilité, en attendant d'accéder un jour, le plus rapidement possible, aux responsabilités.

lundi 22 juin 2015

3 heures 13



Un conseil municipal, comme celui de ce soir à Saint-Quentin, c'est beaucoup de redites, de sarcasmes inutiles, d'arrogances gênantes, de points techniques un peu obscurs, d'interventions qu'on n'entend pas bien (pourquoi ne se rapprochent-ils pas du micro pour parler ?). Mais c'est aussi, c'est surtout un exercice démocratique de base, dont les grandes vertus font oublier les petits vices. Parmi les dossiers les plus politiques, j'ai retenu :

1- le débat sur la culture et le sport : faut-il déléguer à des structures privées (la majorité dit oui) ou bien les assurer par les services municipaux (le choix de l'opposition) ? Le sens de la politique culturelle a été aussi discuté : le simple divertissement doit-il être inclus ?

2- le débat sur la sécurité : faut-il mobiliser les citoyens dans des actions de prévention ou bien laisser ce travail aux forces de l'ordre ? Les échanges ont été vifs, la majorité accusant l'opposition de vivre dans un monde de bisounours, l'opposition craignant de voir se mettre en place des milices de quartiers. Grosse colère du maire, du côté des braves gens, annonçant un renforcement de la politique de sécurité.

3- Le débat sur le logement social : le président des HLM (aujourd'hui Habitat Saint-Quentinois) a défendu sa politique de transparence, contre les critiques de la CNL (Confédération générale du logement). Friches, loyers, charges, ... un sujet important.

Deuxième grosse colère du maire, au moment des questions orales, contre l'élue du Front national, qui a tendance à mélanger son mandat municipal et son activité professionnelle. Entre eux, aucun doute : la guerre est déclarée.

3 heures 13 de débat : c'est long, pas toujours intéressant, parfois compliqué, mais la République est à ce prix, finalement pas très élevé, car des points essentiels à la vie des citoyens sont abordés. Allez voir, ou regardez à la télé.

dimanche 21 juin 2015

Rock and Rap to St-Quentin



Bled'Art, rappeur, devant l'office du Tourisme (vignette 1). Pleasure, groupe rock, place de l'Hôtel-de-Ville (vignette 2). L'Arène noire, groupe rock, rue des Toiles (vignette 3).

Au nom de la race



Il est difficile de dire pourquoi on est comme on est. Pourquoi, par exemple, ne suis-je pas raciste, pourquoi n'ai-je jamais éprouvé l'ombre d'une hostilité à l'égard d'un quelconque peuple ? Je ne l'ai pas vraiment choisi, ce n'est pas le résultat d'une réflexion initiale. Pas mal de gens, pourtant, sont racistes, souvent un peu, rien qu'un peu, c'est-à-dire forcément beaucoup trop, quand on ne devrait pas l'être du tout, absolument pas, selon moi.

Prenez ce jeune américain qui a tué ces noirs à Charleston. Qu'est-ce qui lui a pris ? Pourquoi lui ? Il y a une chaîne, une solidarité même lointaine dans les paroles et les actes racistes. Pourquoi, en Corse, des parents hurlent-ils à la mort des arabes, parce qu'on fait chanter leurs enfants dans cette langue ? Le racisme m'a toujours fait peur, je l'ai toujours vécu, quel que soit son degré, même atténué, retenu, hypocrite, comme un mélange de haine, de folie et de mort.

Pourquoi donc ce mal ne m'atteint-il pas ? Je ne suis pas moralement meilleur que n'importe qui, je n'ai pas reçu une meilleure éducation. Cela ne s'explique pas. La première fois que j'ai rencontré directement des étrangers, en nombre important, j'avais 13 ans, je visitais Paris où je n'avais jamais mis les pieds, venant du Berry profond où l'on ne croisait quasiment jamais d'africains, de chinois ou d'arabes : dans le métro, j'ai vu, étonné, plein de noirs (c'était en 1973-1974). Je n'ai ressenti aucune crainte, aucun rejet, seulement de la surprise, et une petite part de fascination : c'était donc ça, la grande ville, un endroit où le monde entier peut se retrouver !

L'enfant que j'étais ignorait la méfiance, l'inquiétude. Pour moi, jusqu'à aujourd'hui, la présence dans notre société de beaucoup d'immigrés n'a jamais créé de gêne ou de problème. Jamais je ne me sens menacé dans mon identité, jamais je ne perçois l'immigration comme une invasion (réaction de défense qui me parait complètement irrationnelle, absurde). Mais je suis bien obligé d'admettre que plein de gens ne réagissent comme moi.

Je suis stupéfait, éberlué de lire qu'aux prochaines élections régionales, un parti raciste arriverait en tête des intentions de vote dans ma région, le grand Nord. Je suis outré qu'un ancien président de la République ironise sur l'intention de l'Europe à vouloir répartir les migrants dans les pays européens qui le peuvent. C'est tout à l'honneur de notre Europe, tant décriée, de tenter cet effort, au moment où chaque pays se replie sur lui-même et renvoie sur ses voisins la responsabilité de l'accueil.

A ce propos, je veux rendre hommage à un homme politique, qui n'est pas de mon bord, mais qui a tenu les seuls propos que je juge politique et responsable dans l'affaire des migrants de Méditerranée : Jean-Pierre Raffarin, qui a proposé que les familles puissent s'installer dans nos campagnes désertées. L'idée fera sourire certains ou grimacer d'autres : je la trouve très bien, digne, réaliste, républicaine. Qui la soutient ? J'aimerais que la gauche au pouvoir reprenne cette proposition.

Mon antiracisme, je le dois aussi, dans un second temps, à l'école publique, à mes professeurs d'histoire, qui nous montraient, à travers leurs cours et des films, toutes les tragédies provoquées par le racisme à travers les siècles et particulièrement celui qui était encore à l'époque le nôtre, le XXème siècle : après le génocide du peuple juif, impossible pour moi d'être raciste, même rien qu'un peu. Aucune légitimité ne se rattachait à ce sentiment, aucune excuse ne pouvait le laisser passer. Il devenait inconcevable de réagir ou de raisonner au nom de la race.

Et pourtant, autour de moi, quelques petits camarades ricanaient ou demeuraient indifférents. Alors, comment expliquer des attitudes aussi éloignées ? Je ne sais toujours pas. Mais, en ce qui me concerne, c'est sans doute parce qu'un enfant, un jour de l'année 1973, au milieu d'une rame de métro parisien bondée de noirs, n'a ressenti en lui aucune peur, aucune étrangeté, aucune menace, a juste été un peu intrigué et, au bout du compte, intéressé.

samedi 20 juin 2015

La fête à Amédée



Amédée Zapparata (vignette 1) est tout fier de nous présenter sa fête, les Elysiks, dans le cadre magnifique du parc des Champs-Elysées (d'où le nom de ce festival de musique, une première à Saint-Quentin). C'est lui en effet la cheville ouvrière de l'événement, au sein de l'association "Les Enfants du Théâtre".

Amédée insiste : la Municipalité apporte la logistique, le financement (120 000 euros) est assuré par les partenaires privés. La programmation est ouverte à tout genre de musique. Même l'accordéon ? Même l'accordéon, foi d'Amédée ! Et tout ça la veille de la fête de la musique ... Malin, cet Amédée.

Ce matin, le soleil était de la partie, mais c'est surtout le groupe Shuffle (vignette 2) qui a chauffé la salle (à ciel ouvert), pendant que la grande scène était en pleine répét' (vignette 3). Sur les pelouses, une jolie figuration résume bien le festival : zik et vinyle (vignette 4). C'est toute la journée, jusqu'à minuit, pas plus tard, pour ne pas gêner les riverains. Amédée a pensé à tout ...

vendredi 19 juin 2015

Sandrine Rousseau dans l'Aisne



La tête de liste d'Europe Ecologie-Les Verts (EELV) aux prochaines élections régionales, Sandrine Rousseau, était à Saint-Quentin cet après-midi. Avec son équipe de campagne, la vice-présidente du Conseil régional Nord-Pas-de-Calais a rencontré les résidents du foyer Accueil et Promotion, rue Voltaire (vignette 1 : à gauche, Thierry Brochot, conseiller régional EELV de Picardie ; à droite, Brigitte Fournier-Turquin, conseillère départementale de l'Aisne).

Cette visite dans la ville de Xavier Bertrand, tête de liste des Républicains, n'est évidemment pas anodine, surtout au lendemain de la publication d'un sondage de l'IFOP qui met le FN en tête(30%), la droite juste derrière (28%) et le PS à 18%. EELV a été mêlé au Front de gauche et se retrouve à 14%. La bataille des régionales, d'un côté comme de l'autre, s'annonce donc très rude, très serrée, d'autant que le Nord-Pas-de-Calais-Picardie sera observé nationalement.

Lors de la conférence de presse (vignette 2, Dominique Jourdain à gauche, l'ancien maire de Château-Thierry sera probablement la tête de liste dans l'Aisne), Sandrine Rousseau a insisté sur la complémentarité entre les deux régions et sa volonté de prendre ce qui se fait de meilleur dans chacune. Elle se présente comme la candidate de l'innovation, convaincue que les écologistes sont les seuls à porter un certain nombre de thématiques, telles que l'environnement, la santé ou l'agriculture biologique. Sandrine Rousseau a beau être "profondément athée", elle a apprécié l'encyclique du pape François, traitant du réchauffement climatique.

J'avais surtout une question à lui poser : les Verts feront-ils alliance avec le PS ? Je le souhaite, bien sûr, face au FN, pour que la gauche puisse l'emporter. Mais pour le moment, c'est non : la tête de liste est critique envers la politique du gouvernement, elle veut que EELV défende ses propres projets. Dominique Jourdain plaide pour une recomposition et un rassemblement de toute la gauche, à partir des valeurs dont les écologistes sont porteurs. Nous verrons bien. Ce soir, Sandrine Rousseau poursuit sa visite dans l'Aisne, par un débat public à Laon, avec le député européen Yannick Jadot, sur l'accord de libre-échange transatlantique (dit TAFTA). L'un des co-organisateurs est Thierry Delerot, conseiller départemental PS. Un clin d'oeil à l'union ?

jeudi 18 juin 2015

Ce que vous ne savez pas sur la philo



L'épreuve de philosophie, qui est la première du baccalauréat, a fait beaucoup parler d'elle hier dans les médias. Mais les préjugés demeurent, dont trois qu'on entend souvent : c'est une matière difficile, l'évaluation est aléatoire, la philo ne sert à rien. Je veux y répondre, sans souci de corporatisme : je n'ai pas toujours été prof ; ce sont les circonstances qui m'ont conduit à ce métier ; si cette discipline disparaissait, je ferais autre chose. Ce n'est donc pas à une défense de la philosophie que je souhaite me livrer (je comprends parfaitement qu'on puisse ne pas l'aimer ou qu'on veuille la supprimer), mais à trois mises au point d'ordre professionnel.

1- La philosophie est difficile. Non, pas plus qu'aucune autre discipline scolaire, pas plus que n'importe quel travail. Il suffit de suivre, d'apprendre, de s'entraîner. L'année prépare aux exercices du baccalauréat. Il n'est pas plus compliqué pour un élève de rédiger une dissertation que pour un menuisier de travailler une pièce de bois ou pour un pâtissier de réussir un gâteau. C'est une question de méthode, de curiosité, d'à propos. Il y a des règles précises à suivre, tout-à-fait à la portée d'un élève sérieux, volontaire et un peu enthousiaste. Je dirais même que la philosophie, s'intéressant à l'humain, à la vie, aux sujets existentiels, est plus facilement abordable que des disciplines purement abstraites, telles que les mathématiques. Les parents me demandent parfois si leurs enfants ont la maturité suffisante pour philosopher : je leur réponds que oui, et je souris intérieurement (en termes de maturité, les jeunes peuvent souvent en remontrer aux adultes ...).

2- L'évaluation est aléatoire. Non, les résultats obtenus au bac confirment en général ceux de l'année. Il y a rarement de grosses surprises. La correction des copies n'est pas vague ou subjective (ce serait inacceptable !) ; c'est au contraire un travail de précision, qui répond à plusieurs critères, par exemple : la question a-t-elle été comprise ? Les réponses sont-elles nombreuses et variées ? Les idées sont-elles suffisamment argumentées ? La pensée est-elle organisée à travers un plan repérable et cohérent ? Y a-t-il une introduction et une conclusion dignes de ce nom ? Les exemples utilisés sont-ils judicieux ? Les références philosophiques sont-elles pertinentes et maîtrisées ? Je pourrais ainsi continuer la liste des caractéristiques objectives qui permettent d'évaluer une copie de philosophie.

A quoi il faut ajouter que cette évaluation n'est pas seulement personnelle : les enseignants se retrouvent lors de deux réunions, où ils font le point sur leur travail, évoquent les difficultés rencontrées, lisent les devoirs litigieux, trouvent un commun accord. Au tout début des corrections, nous évaluons des copies-tests, prises au hasard, et nous comparons nos notes, pour trouver un terrain d'entente quant au niveau d'exigence. Durant toute la période de correction, nous pouvons consulter par ordinateur les moyennes générales de nos collègues, pour vérifier si nous ne sommes pas trop sévères ou à l'inverse trop indulgents. Le système est très bien fait, la marge d'erreur d'appréciation est minime.

3- La philosophie est inutile. Si c'était le cas, il faudrait tout de suite arrêter cette filière, ne plus recruter d'enseignants et licencier ceux en exercice ! Car la République n'est pas chargée de payer des gens à enseigner des choses qui ne servent à rien ! Alors, à quoi sert la philo ? C'est ce que je commence à expliquer à mes élèves dès la première heure de l'année scolaire, pour qu'ils sachent pourquoi ils sont ici, devant moi, et à quoi ils vont travailler.

La vérité, c'est qu'on ne fait pas de la philo pour faire de la philo, pour la beauté de la matière (à part les profs de philo et quelques passionnés, personne ne s'intéresse à la philo, et c'est bien normal). La philo au lycée, en terminale, a une fonction et une finalité professionnelles : elle prépare aux études supérieures et aux métiers auxquelles elles conduisent, c'est-à-dire, en général, des postes à responsabilité. Quand on veut devenir avocat, médecin, journaliste, enseignant, infirmière, cadre d'entreprise ou autres, il est utile de s'ouvrir au monde, de s'interroger sur lui, de faire preuve d'esprit critique, de construire une argumentation personnelle, de mener à bien une recherche d'idées, etc.

La philosophie n'est pas à elle-même sa propre fin : elle n'est utile que si elle sert à autre chose, c'est-à-dire à développer un certain nombre de capacités intellectuelles qu'il sera ensuite nécessaire de réinvestir dans la vie professionnelle. C'est aussi pourquoi mon rapport aux élèves n'est pas celui de Socrate avec ses disciples (rien à voir !) : je ne suis pas philosophe, je suis professeur de philosophie. Les élèves le comprennent et l'année se passe bien, nonobstant les aléas propres à n'importe quel métier.

La philosophie ne doit pas non plus être isolée de l'ensemble des autres disciplines, qui, elles aussi, entraînent l'élève à développer ses capacités, intellectuelles, sensibles et physiques. Mais elle le fait à sa façon, bien spécifique. Elle figure en fin de cursus parce qu'elle prolonge et complète en quelque sorte les autres matières : le devoir de philosophie exige de maîtriser correctement la langue, de mobiliser certaines connaissances apprises dans les matières littéraires ou scientifiques, mais aussi en éducation physique et sportive, puisque le corps fait partie de ses sujets de réflexion.

Bon, je parle, je parle, mais j'ai 130 copies à corriger, du bac littéraire : j'ai jusqu'au 3 juillet et ça commence aujourd'hui. Bon courage aux élèves pour la suite des épreuves.

mercredi 17 juin 2015

Si j'étais candidat ... en L



Si j'étais candidat en Littéraire, passant l'épreuve de philosophie et élève de Monsieur Mousset, je sauterais d'abord de joie, puisque le 1er sujet (Respecter tout être vivant, est-ce un devoir moral ?) a été traité en classe il y a quelques jours seulement, sous une forme juste un peu différente : Faut-il respecter tout ce qui est vivant ? Mais attention : réfléchir n'est pas réciter !

Le problème de cette question, c'est que le respect n'a de valeur morale que pour et entre les êtres humains. Or, le sujet porte sur TOUT être vivant, quel qu'il soit. Je répondrais que ce respect est impossible, absurde et même dangereux, puisque bien des créatures vivantes sont inquiétantes ou périlleuses pour l'homme. Et puis, il n'y a de vrai respect que mutuel : j'ai beau respecter une fourmi ou une salade, elles ne me respectent pas, elles sont indifférentes à moi !

Alors, sous quelles conditions le respect de tout être vivant peut être considéré comme un devoir moral ? D'abord, la fragilité et la mortalité des êtres vivants invitent à les respecter. Ensuite, le vivant animal est souvent susceptible de souffrance : là aussi, cette expérience tragique de la douleur incite à respecter ce qui vit, à y faire très attention. Enfin, chaque être vivant, quand on l'observe bien, est une merveille d'organisation et de beauté, qui forcent au respect, et même à l'admiration. Je conclurais en disant que respecter tout être vivant est un devoir parce c'est se préparer à respecter tout être humain.

Suis-je ce que mon passé a fait de moi ? Question moins facile, qui interroge l'identité personnelle et ce qu'elle doit à son passé. On pouvait se référer à SAINT AUGUSTIN, qui a beaucoup réfléchi à la question du temps, mais aussi, dans un tout autre genre, à FREUD, le rôle capital de l'enfance dans la construction du psychisme. Si le passé est fondateur de mon être, il est aussi un carcan : je suis toujours beaucoup plus que mon passé, je suis une volonté qui va de l'avant. De ce point de vue, je suis ce que je suis beaucoup plus que ce que j'étais. Et ce qui donne toute sa valeur à un être humain, c'est ce qu'il compte devenir, ce qu'il s'efforce d'être en vue de l'avenir.

Le commentaire de texte de TOCQUEVILLE provenait d'un extrait de son ouvrage dont j'avais écrit, il y a quelques jours sur ce blog, qu'il était génial : De la démocratie en Amérique, du rôle que joue dans ce pays l'opinion beaucoup plus que la raison. "Il n'y a pas de société qui puisse prospérer sans croyances", voilà une idée qui était à développer et à soumettre à la critique : car il y a aussi des croyances dangereuses, qui peuvent faire basculer une société vers le pire. Mais une société au comportement rationnel et objectif est-elle concevable ? C'est ce qu'on pouvait mettre en débat.

Si j'étais candidat ... en ES



A mes yeux, c'est la série pour laquelle les sujets de dissertation ont été les plus difficiles. Je me serais donc replié sur le commentaire de texte de SPINOZA, qui portait sur la démocratie, sa valeur de vérité, sa rationalité. A noter que Spinoza, sur ce point, prend l'exacte contrepied de TOCQUEVILLE : l'un affirme que la démocratie repose sur la raison, l'autre sur les croyances.

Sans doute parce que je suis plus tocquevillien que spinoziste, j'aurais soumis le texte à la critique : est-on certain qu' "il est presque impossible que la majorité d'une grande assemblée se mette d'accord sur une seule et même absurdité" ? L'histoire prouve hélas que non. La faute collective, l'aveuglement de masse existent. En revanche, il est une impossibilité que pourtant Spinoza défend et qui fait pécher son raisonnement : "seul est libre celui qui vit, de toute son âme, sous la seule conduite de la raison". C'est certainement une représentation idéale du citoyen en démocratie, mais très éloignée de la réalité.

La conscience de l'individu n'est-elle que le reflet de la société à laquelle il appartient ? Cette question pas facile avait cependant le mérite de s'adresser à des candidats de la série économique et sociale, qui pouvaient à ce titre puiser quelque inspiration dans leurs cours de sociologie et d'économie. La référence à la conscience de classe chez Karl MARX était pertinente, et pourquoi pas l'approche psychologique, en recourant à FREUD et son surmoi, notre conscience étant formée par notre éducation, depuis la plus petite enfance. Mais il était aussi indispensable de défendre l'autonomie de la conscience à l'égard des structures sociales : pour DESCARTES, ("je pense, donc je suis"), la conscience est souveraine, indépendante, elle ne doit absolument rien à la société.

Enfin, le 2ème sujet (l'artiste donne-t-il quelque chose à comprendre ?) était comparable au 1er de la série S : je vous renvoie à mes réactions dans le billet concerné, juste après.

Si j'étais candidat ... en S



J'aurais été tenté par le 2ème sujet (La politique échappe-t-elle à l'exigence de vérité ?), mais j'aurais pris le 1er (Une oeuvre d'art a-t-elle toujours un sens ?). La politique, c'est casse-gueule : les candidats sont enclins à s'enfermer dans l'actualité (alors que la philosophie est intemporelle), à reproduire des préjugés (les politiques, tous menteurs !) alors qu'on leur demande de prendre du recul, d'avoir un esprit critique. Le sujet sur l'art est beaucoup plus neutre, plus favorable à une réflexion ouverte et détachée.

Cependant, la question comportait un petit piège : une oeuvre d'art a-t-elle TOUJOURS un sens ? Qui n'a pas saisi cette nuance dès le départ risquait un hors-sujet. Et puis, il fallait bien définir la notion de SENS : signification, compréhension, intentionnalité. Bref, l'oeuvre d'art est-elle nécessairement dépositaire d'un message, peut-elle se livrer à un commentaire, à une explication ?

A première vue, la réponse est non : l'oeuvre d'art est faite pour être appréciée, admirée, contemplée, pas pour être comprise. Elle sollicite nos sens, pas notre intelligence. La peinture d'un bouquet de fleurs n'a strictement aucun sens : sa seule finalité est la beauté. Elles sont nombreuses, les oeuvres d'art qui nous livrent une part du réel, sans le charger ou le surcharger d'aucun sens particulier.

Et pourtant, dans un second temps, on peut remarquer que bien des créations artistiques ont un sens caché, à décrypter. Par exemple, le tableau de PICASSO? Guernica? n'est pas seulement une belle peinture : c'est une dénonciation de la guerre, c'est une oeuvre pacifiste. On pouvait ainsi se référer à Emmanuel KANT, qui distingue l'oeuvre d'art agréable à regarder, qui n'a pas de sens par elle-même, et l'oeuvre d'art sublime, qui cherche à nous transmettre quelque chose (par exemple la joie ou la liberté dans les symphonies de BEETHOVEN).

Je conclurai la dissertation en soutenant que l'oeuvre d'art a non seulement TOUJOURS un sens (l'artiste y met quelque chose de lui, ne serait-ce que son style), mais elle en offre plusieurs, car le spectateur peut la percevoir avec sa propre interprétation, y projeter de multiples désirs.

La politique échappe-t-elle à l'exigence de vérité ? Au départ, oui, non pas parce que la politique est mensongère, mais parce qu'elle vise autre chose que la vérité : l'intérêt général, le bien commun. Il pouvait être judicieux de distinguer les moyens et les fins, faire appel à MACHIAVEL : la vérité n'est pas non plus un moyen en politique, qui exige plutôt de l'habileté, de la ruse, quand ce n'est pas de la dissimulation. Un scientifique ou un philosophe sont en quête de vérité : un politique est à la recherche du pouvoir. Y a-t-il d'ailleurs une vérité en politique ? Non, seulement des points de vue qui s'affrontent. Conclusion : la politique ne peut pas échapper à une tutelle à laquelle elle n'a jamais été soumise !

Le texte de CICERON était parfait pour une classe scientifique, puisqu'il l'amenait à réfléchir sur la différence entre une prévision rationnelle et une prédiction hasardeuse, entre l'anticipation et la divination, entre le calcul et la superstition.

mardi 16 juin 2015

Bon ramadan à nos compatriotes musulmans



Jeudi prochain débutera la grande période de ramadan pour nos compatriotes musulmans. Qu'on soit croyant, athée ou rien du tout, il faut saluer l'événement et y réfléchir un peu. D'abord, en souhaitant que notre République, qui est laïque, qui ne privilégie aucune confession, puisse faire toute sa place à la communauté musulmane, en lui garantissant les moyens de pratiquer sa foi. Il ne faut pas faiblir devant la xénophobie ambiante, mais sanctionner ses méfaits, se montrer exemplaire en matière de respect des droits de l'homme, dont la liberté religieuse fait intégralement partie.

A ce propos, ce qui s'est passé dans une école de Haute-Corse est scandaleux, répugnant : une kermesse de fin d'année qui n'aura pas lieu, parce que des menaces de mort ont été adressées au personnel enseignant, pour avoir appris une chanson en arabe aux enfants, parmi d'autres langues. L'école publique est ouverte à tous, tolérante, pédagogue : que des parents s'y manifestent ainsi, racistes décomplexés et violents, en dit long sur l'abaissement moral d'une partie de notre population, qui dérive vers l'extrémisme le plus haineux.

Une autorité musulmane a fait, dans le même temps, une proposition qui peut paraitre, au premier abord, surprenante : transformer les églises vides en mosquées ! Et pourtant, je l'approuve totalement : voir des lieux de culte, qui ont souvent un cachet historique, désertés, tomber en ruine, a quelque chose de triste. A défaut d'un renouveau de la foi chez les catholiques, autant confier les bâtisses aux musulmans. Ce n'est pas si choquant, théologiquement : les uns et les autres ne sont-ils pas les fils d'Abraham, même si le Prophète n'est qu'un homme alors que le Christ est un dieu ? Monseigneur Michel Dubost, évêque d'Evry, est de cet avis : mieux vaut qu'une église reste un lieu de culte, même si ce n'est pas le même culte, que se transformer en restaurant, en discothèque ou en salle de spectacle.

Je n'ai aucune attirance pour l'islam, religion à laquelle j'ai quelques critiques à adresser. Mais j'admire la foi de nos compatriotes musulmans, surtout en cette période de ramadan : se soumettre à l'exercice du jeûne, pratiquer la maîtrise de soi, afficher sa fidélité à des valeurs, se retrouver dans un communauté qui n'est pas seulement d'intérêts mais de principes, faire oeuvre de charité, appliquer une règle spirituelle, oui, tout cela mérite notre respect. Quant au prétendu "Français de souche", il n'est pas toujours très beau à voir : remplir son caddie à Auchan, se vautrer devant la télé, bouffer des médocs au moindre bobo et se bourrer la gueule au bistro du coin, oui, c'est une caricature, mais c'est aussi une réalité, à laquelle je préfère, et de loin, nos compatriotes qui vont dignement à la mosquée pour prier. Bon ramadan à eux tous.


PS : qu'on ne fasse pas peur en ressortant l'islamiste coupeur de têtes, car je pourrais tout autant ressortir le catholique inquisiteur, croisé ou persécuteur de protestants. Les idées, philosophiques, politiques ou religieuses sont hélas facilement manipulables : Nietzsche n'est pas Hitler, Marx n'est pas Staline, les musulmans de France ne sont pas les terroristes de Daesh.

lundi 15 juin 2015

La dernière heure de cours



Dernière heure de cours de l'année scolaire, cette fin d'après-midi. Ce ne pouvait pas être une séance comme une autre. Après les ultimes questions et recommandations en vue du bac philo (après-demain), nous avons goûté. Katia et Leïla (vignette 2)avaient fait des gâteaux maison, chocolat et brownie, accompagnés de bonbons, sucettes et d'un thé à la pêche.

Ce moment singulier, c'est un peu comme le Carnaval au Moyen Age, où l'on brûlait l'effigie des puissants, où la hiérarchie sociale était renversée, où tous les excès étaient permis. Bon, dans ma classe, c'est resté très raisonnable, mais les élèves ont tout de même pris le pouvoir, m'ont affublé d'une casquette de jeune et pris en photo les yeux mi-clos : j'ai vraiment l'air idiot, mes adversaires diront que je suis au naturel (vignette 1). Tant pis, j'assume. La TL2 (littéraire) a été une bonne classe, nous avons passé ensemble une année studieuse et agréable : ça valait bien ce petit délire final.

Je n'oublie pas mes deux autres classes, TES2 et TS1. A tous, je souhaite bon courage pour les épreuves du baccalauréat, et pour la suite qui les attend. Pas de stress, beaucoup de confiance en soi et tout se passera bien. Sur ce blog, mercredi après-midi, je ferai part de mes réactions aux sujets de philo du bac dans les trois séries.

dimanche 14 juin 2015

Au nom de quelle morale ?



Les deux affaires politiques de la semaine qui s'écoule (le voyage contesté de Manuel Valls à Berlin et la relaxe de Dominique Strauss-Kahn) ont confirmé l'importance de la morale dans la vie publique française. Dans la première, le droit a été rattrapé par la morale : la visite officielle du Premier ministre, légalement irréprochable, a été débordée par la morale, qui interdit qu'on mêle le plaisir personnel (aller voir un match de foot en compagnie de ses enfants) au devoir d'Etat (en déplacement ce week-end à Bordeaux, dans une manifestation vinicole, François Hollande a pris soin de préciser qu'il n'était pas là "pour son plaisir", afin de ne pas déroger à l'impératif élémentaire de toute morale, ce qui est involontairement drôle quand on se rend chez des marchands de vins).

Dans la deuxième affaire, c'est au contraire la morale qui a été désavouée par le droit : mis sur la sellette pour des raisons éthiques, comportementales (libertinage, proxénétisme, soupçon d'agression sexuelle et de viol), DSK a finalement été blanchi de ses prétendues fautes par le droit, qui n'a rien vu de délictueux ou de criminel dans ses agissements. Bien que prédominante dans notre société, la morale ne gagne pas forcément à tous les coups.

Mais au nom de quelle morale, précisément, accable-t-on Manuel Valls et accuse-t-on Dominique Strauss-Kahn ? Car une morale n'a rien de naturel. C'est une construction humaine, qui change à travers les époques. J'ai écrit, il y a quelques jours, que sévissait actuellement en France une morale puritaine, d'origine américaine, sourcilleuse à l'égard de l'argent et du sexe. Mais l'explication est insuffisante, dans un vieux pays catholique et laïque, largement agnostique. En tout cas, cette présente morale a peu à voir avec celles du passé, dont je connais trois formes :

D'abord, la morale antique, philosophique, qu'on retrouve chez Platon, les stoïciens ou les épicuriens, faite de maîtrise de soi, de restriction des désirs, de sobriété de moeurs, qu'on peut aussi appeler sagesse. Je ne crois pas que nos contemporaines aspirent à ce genre de morale, stricte et aristocratique, surtout à notre époque de consumérisme de masse.

Ensuite, la morale chrétienne, qui prône la charité envers les pauvres, l'amour des ennemis et la pratique du pardon : là aussi, l'opinion publique en est très éloignée, autant qu'elle est éloignée de la foi, même si elle réclame des personnes publiques contrition, repentance, mea culpa (ce ne sont que des mots, pas des convictions).

Enfin, la morale laïque, portée depuis le XIXe siècle par la République et l'école publique, soucieuse du "vivre ensemble", comme on dit maintenant, qui trouve son origine dans la philosophie de Kant (conception d'une morale de la bonne volonté et du respect, indépendante de la religion). Ce n'est pas non plus cette morale-là qui nous inspire, car elle distingue la vie privée et la vie publique, qu'aujourd'hui nous confondons.

Alors, au nom de quelle morale faisons-nous les gros yeux à Manuel Valls et tirons-nous les oreilles à Dominique Strauss-Kahn ? Difficile à dire. Contrairement aux morales passées, je n'en vois ni les maîtres, ni les ouvrages, ni les bases métaphysiques. C'est une morale venue de nulle part, sinon du corps social ou du continent outre-atlantique. Quoi qu'il en soit, j'y repère deux contradictions majeures, pour les affaires qui nous concernent. Notre société a fait de la famille une valeur-refuge, attestée par toutes les enquêtes d'opinion. Or, le reproche principal qu'on fait à Manuel Valls, outre le plaisir qu'il a pris, c'est d'avoir privilégié ses enfants, ce que pourtant n'importe qui à sa place, soucieux de sa famille, aurait fait, sachant que cet accompagnement ne coûtait pas un sou supplémentaire aux contribuables.

Dans le cas de DSK, on cherche à sanctionner sa liberté sexuelle, alors que notre société, depuis une quarantaine d'années, a fait de celle-ci la caractéristique de nos moeurs, qui s'étale dans les magazines, à la télévision et sur internet. Etrangère à la religion et soucieuse de sexe, voilà notre civilisation ... qui va néanmoins le reprocher à Strauss-Kahn. "Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais" : il parait que c'est le principe caché de toute morale. Notre société bichonne la famille mais l'interdit à son Premier ministre ; elle se régale de cul sur le net mais ne veut pas que l'ex-directeur du FMI passe à l'acte. Finalement, elle ne veut pas que les grands reflètent et révèlent les turpitudes et les faiblesses des petits ; elle attend des vertus publiques qu'elles dissimulent et exonèrent nos vices privés.

samedi 13 juin 2015

Et maintenant DSK



La fidélité n'est pas pour moi un vain mot en politique. Elle est même une valeur fondamentale. Je peux aussi utiliser un mot moins fort, mais qui revient au même : cohérence. J'en ai tant vu, tant entendu qui changeaient, s'adaptaient, renonçaient, se retournaient, sans gêne aucune, avec au contraire la fierté du malin à qui on ne la fait pas, qui connaît les règle du jeu et pour qui compte seulement d'obtenir un bout de pouvoir quelque part. Mais que retiendra-t-on de ceux-là ? Rien. Oui, il faut être fidèle en politique, suivre sa ligne, ne rien lâcher, quoi qu'il arrive, quoi qu'on pense autour de soi. Vous devinez où je veux en venir : DSK et sa relaxe.

La fidélité n'est pas l'aveuglement, le déni, encore moins le mensonge. DSK aurait été un violeur et un corrompu, je l'aurais dénoncé plus fort que n'importe qui. La fidélité n'est pas l'amitié, qui est prompte à pardonner, à défendre coûte que coûte. J'ai horreur de l'amitié en politique, parce qu'elle tourne toujours à la copinerie ou à la manipulation. L'amitié est un sentiment strictement privé, qui ne devrait pas avoir sa place dans l'action publique. Mais la fidélité, oui, parce qu'elle n'exclut pas la lucidité. Je pense même qu'il ne peut y avoir de fidélité que dans la lucidité : savoir très clairement pourquoi on soutient untel, à quoi on s'engage.

DSK est donc innocent, devant le tribunal de Lille comme devant celui de Manhattan. Je le sentais dès le départ, pour connaitre l'homme. Ma fidélité à sa personne et à sa ligne politique n'ont jamais flanché. Cet homme aura été pendant quatre ans bafoué, dénigré, humilié en France et dans le monde entier. Une sorte de justice populaire, un tribunal de l'opinion planétaire se sont tenus au jour le jour, notamment à travers les médias, pour étaler les moeurs de cet homme riche et puissant. Aucune accusation ne tenait : ce n'était qu'une enfilade de mensonges, de ragots. Mais le mal est fait, au nom du bien : une réputation est irrémédiablement salie, une carrière présidentielle est brisée.

Pourtant, il y a un grand vainqueur dans cette affaire : non pas la justice, qui n'a fait que son travail, qui est subordonné aux intérêts de la société, mais la MORALE. Ah, la morale ! C'est la grande passion de notre temps, on l'a vu dans l'affaire récente qui a frappé Manuel Valls. La morale, pourquoi pas ? me direz-vous. Oui, bien sûr, et je crois que chacun a sa morale, vous, moi, DSK. Le problème est ailleurs : en République, la morale doit être une pratique purement privée. Pour le reste, chacun citoyen, chaque responsable public, chaque homme politique doivent être seulement conformes à la loi, à toute la loi, mais à rien qu'à la loi. C'est ce qu'on appelle aussi la LAICITE. Aujourd'hui, la laïcité est oubliée ou dénaturée, la loi est instrumentalisée et la morale est devenue la reine de ce monde.

DSK a choisi de mener une vie privée très libre, dans le libertinage sexuel. Il n'est pas le seul, il n'est pas le premier, y compris et surtout à son niveau de responsabilité. De grands empereurs romains étaient des partouzeurs, des rois de France très catholiques avaient plusieurs maîtresses ; la prude, puritaine et hypocrite Amérique s'est donnée comme chef d'Etat un baiseur notoire, malade du sexe, John F. Kennedy. Ces hommes-là avaient-ils raison ou tort ? Faut-il les absoudre ou les condamner ? C'est une question d'appréciation personnelle, sur quoi je n'ai pas à me prononcer (ou plutôt je garde mon avis pour moi). Car la politique n'a rien à voir avec tout ça. Sur ce blog, je n'ai jamais rien dit de ma vie privée, sinon quelques détails amusants, non significatifs (par exemple mes origines berrichonnes). Si vous connaissiez ma morale personnelle, plus d'un lecteur serait surpris. Mais tout ça ne vous regarde pas et je n'en parlerai jamais. J'aimerais que notre société en reste à ce principe-là, ne mêle pas morale et politique au détriment de celle-ci.

Je ne me fais pas d'illusions : notre société a basculé depuis quelques années dans une moralisation de la vie publique, un impératif de transparence, une valorisation de la vie privée qui modèlent désormais les mentalités. L'illustration la plus flagrante est le phénomène mondial du Facebook, dont les pages mêlent fréquemment éléments de la vie privée et considérations publiques, dans une trivialité et une réactivité souvent consternantes. Je ne crois pas hélas qu'on reviendra en arrière. Mais la politique peut rester la politique, ses représentants demeurer fidèles à leurs missions, sans se soumettre à l'opinion, sans courber l'échine devant la morale ambiante.

C'est pourquoi je crois encore en l'avenir politique de Dominique Strauss-Kahn, qui est la victime emblématique de cet air du temps dont je fais la critique (mais je ne doute pas que bien des lecteurs, au contraire, y adhèrent, et c'est leur droit ; mais je leur demande simplement d'y réfléchir, de prendre un peu de distance et de se prononcer sans se laisser influencer par quiconque). Je ne sais pas si cet avenir sera présidentiel (pour le moment, le candidat naturel, légitime et indiscutable de la gauche, c'est François Hollande, président de la République). Mais je suis persuadé que DSK doit retrouver sa place à gauche : ils ne sont pas si nombreux, parmi les socialistes, les personnalités qui disposent de sa compétence, de son expérience et de son influence. Oui, après sa relaxe, DSK, c'est maintenant.

vendredi 12 juin 2015

Balade germanopratine



Le quartier Saint-Germain-des-Prés, à Paris, est exceptionnel, réputé dans le monde entier : nulle part ailleurs un endroit n'a connu une aussi remarquable concentration d'artistes, d'intellectuels et de personnalités. C'est pourquoi j'ai proposé cette année de le faire visiter aux membres de l'Université du Temps Libre de Cambrai et de son atelier philo, en privilégiant le Saint-Germain des années 50, de l'existentialisme, du jazz et de la chanson.

Notre balade a débuté entre l'église et le café des Deux Magots (à gauche et à droite de la vignette 1). Dans le petit square, Picasso a sculpté un buste en hommage à son ami Apollinaire, résidant non loin, que j'ai célébré en lisant son célèbre Pont Mirabeau. A l'entrée de la rue Bonaparte, au 43 exactement, nous avons eu une pensée pour le maître-penseur de Saint-Germain-des-Prés, Jean-Paul Sartre, qui a habité l'appartement, plastiqué par l'OAS en 1960 ! Quelques mètres plus loin, au 36, c'est un autre philosophe, moins connu, d'une autre époque, Auguste Comte, que nous avons salué, avant de rejoindre la rue Saint-Benoit, où a logé Marguerite Duras. Surtout, notre chanteuse de la journée, Joëlla, nous a interprété, avec beaucoup d'émotion, Les Loups, de Serge Reggiani, en hommage aux victimes des attentats de janvier dernier, devant le café Le Petit Benoît, où Cabu et Wolinski avaient leurs habitudes (vignette 2).

Rue Jacob, l'Hôtel d'Angleterre nous a rappelé qu'Ernest Hemingway y avait séjourné. Rue de Verneuil, j'ai pris une cigarette et je me suis fait une tête à la Gainsbourg, devant la résidence du chanteur et poète, pendant que nous écoutions Joëlla et la Chanson de Prévert. En remontant la rue des Saints-Pères, passant entre Sciences-po et la fac de médecine, nous avons entamé le boulevard sur les paroles d'"Il n'y a plus d'après ...", de Juliette Gréco, avant d'aboutir au triangle d'or Lipp-Le Flore-Les Deux Magots. Devant La Rhumerie, nous nous sommes souvenus d'un de ses clients, Antonin Artaud. Tournant rue du Seine (dont Prévert a donné le nom à un poème), nous nous sommes retrouvés face à l'hôtel La Louisiane, où Jean-Paul Sartre, dans la chambre n°10, a écrit son roman La Nausée.

Sur la charmante place de Furstenberg, j'ai lu la première page du Deuxième sexe, de Simone de Beauvoir, suivie, en toute logique, de la très rigolote Ne vous mariez pas les filles, de Boris Vian. A la suite de quoi notre petite troupe s'est égaillée juste à côté, dans les salons du musée Eugène-Delacroix (ce n'était pas initialement prévu !). Retour rue Jacob, devant l'immeuble de Colette et de Richard Wagner, puis à l'Ecole des Beaux-Arts, où j'ai payé de ma personne en grimpant sur une grille, très en hauteur, pour déclamer Chez la fleuriste, de Jacques Prévert. La rue en face a accueilli Jorge-Luis Borgès et vu disparaitre Oscar Wilde. Bien qu'à Paris, nous avons célébré Nantes, au 10 rue Guenegaud, où Barbara a fait ses débuts. Au 19 rue Mazarine, Il était une feuille a honoré le maître des lieux, Robert Desnos.

Le bucolique passage Dauphine nous a amenés jusqu'à la rue des Saints-Augustins, terme de notre promenade. Au n°7, Balzac a rédigé son Chef-d'oeuvre inconnu et Picasso a peint Guernica. Nous avons commencé la balade par le peintre, nous l'avons achevée en sa présence : la boucle était bouclée, mais la journée pas terminée. Après les nourritures spirituelles, à table ! Et quelle table ! Le Procope, où se sont restaurés les plus grands depuis le XVIIIe siècle, notamment Voltaire et Diderot. Nous étions en bonne compagnie ! Au menu : fromage de chèvre, aubergine, tomate et concombre ; confis de canard et pommes de terre ; crème brûlée ; café ; vin rouge et blanc à volonté (vignette 3). Après ça, nous étions prêts pour retourner aux mets de l'esprit, en l'occurrence la visite de la toute récente Fondation Louis Vuitton, dans le Bois de Boulogne : architecture remarquable et art contemporain, avec jusqu'au 6 juillet une exposition des oeuvres de Bacon, Kandinsky, Matisse, Picasso et quelques autres de même niveau. A voir absolument.

Quand c'est fini, ce n'est pas fini : dans le car nous ramenant en Picardie, j'ai soumis notre groupe au traditionnel questionnaire, pour vérifier si les connaissances avaient été bien assimilées (c'est mon côté enseignant). 10 questions et 10 bonnes réponses pour Michèle, qui devient donc la lauréate 2015, après Renée (2014) et Guy (2013). Elle a reçu trois magnifiques cadeaux (vignette 4).

Et puis, il y a celui dont je n'ai pas encore prononcé le nom, l'organisateur de la journée, Michel Montay, responsable de l'atelier philo, dont les choix ont été une fois de plus très avisés et que je remercie bien chaleureusement. Grand merci aussi à celles et ceux qui m'ont fait parvenir de nombreuses photos de cette si belle journée, Jocelyne, Joëlla (qui a chanté et photographié, bravo !), Florence et Serge. Merci aux 56 personnes qui m'ont suivi durant cette balade, pour leur gentillesse, leur enthousiasme (et leur discipline).

Et maintenant, on fait quoi ? On prépare bien sûr la prochaine visite d'un nouveau quartier de Paris, en juin 2016 ...

jeudi 11 juin 2015

Valls a tort de reculer



Terrible déception et grosse colère ce matin, en apprenant que Manuel Valls reculait, remboursait, s'excusait, dans ce non événement, cette fausse polémique qu'est son voyage à Berlin. Oui, pour la première fois depuis qu'il est à Matignon, Valls me déçoit. Je le croyais d'une autre trempe, prêt à résister, intransigeant : il est fier, libre, catalan, il a son orgueil pour lui. Ce sont de magnifiques vertus, par comparaison avec les moeurs petites-bourgeoises qui empoisonnent notre pays et qui l'ont aujourd'hui dramatiquement emporté. Cette affaire fera date et jurisprudence : c'est cela aussi qui est terrible. Tout déplacement présidentiel va être observé à la loupe, devra recevoir sa justification et la liste des invités sera épluchée, éventuellement censurée. Voilà dans quoi est lamentablement tombée la France : très bas.

Je l'ai hier écrit : il ne fallait pas rembourser un seul centime, il ne fallait pas concéder l'ombre d'une excuse. Valls aurait dû défendre la vérité au lieu de se soumettre aux diktats de BFM-TV, qui répétait hier soir : contrition, contrition ! (il est stupéfiant que dans une république laïque ressorte un vocabulaire religieux !). Ce voyage était officiel, la représentation de l'Etat à Berlin était nécessaire, la présence des enfants n'a rien coûté. Le scandale a donc été inventé de toutes pièces. Au bout de quatre jours, les chiens continuaient à aboyer, des caniches certes, mais nombreux. Même Le Monde, qui devrait pourtant faire montre d'une certaine hauteur d'esprit, s'est mis à son tour à jouer les Père-la-morale.

J'en veux beaucoup à Valls : rien ne l'obligeait à se soumettre. De Gaulle et Mitterrand n'auraient jamais accepté une telle humiliation, le reniement public de soi au profit de ce que notre pays produit de pire : l'esprit mesquin, médiocre, hypocrite (je ne reviens pas sur mon analyse d'hier). Tout ça pour quoi ? Conserver quelques voix en vue d'une prochaine élection ? Non, Valls ne gagnera rien à sa volte-face. Ce n'est pas parce que vous donnez un os à un chien qu'il ne vous mordra pas. Non, Manuel Valls n'a pas tenu son rôle, qui aurait dû être exemplaire, rigoureux, pédagogue. Par son attitude, l'autorité de l'Etat en prend un coup, est abaissée. Il aurait dû se montrer grand seigneur, mépriser les attaques, riposter plus qu'à son tour, éclairer l'opinion au lieu de la suivre. Je suis triste aussi d'apprendre que mon ami René Dosière a conseillé le remboursement.

Pour me consoler, je vais relire ce week-end le génial bouquin de Tocqueville, "De la démocratie en Amérique", publié pour la première fois en 1835 : tout y est, l'individualisme des sociétés modernes, leur conformisme, la prédominance de la morale sur l'action purement politique, la jalousie des citoyens, la fureur du peuple contre les grands. Tocqueville décrit, de façon très convaincante, ce qu'il appelle "la tyrannie de la majorité" (deuxième partie, chapitre 7). Nous y sommes, Manuel Valls en est la victime consentante. Nous vivons sous le régime des chaînes d'information continue et des instituts de sondage, qui sont censés être la caisse de résonance du peuple. Nous ne sommes plus en République parlementaire à la française, nous sommes en démocratie populaire à l'américaine. C'est désolant.

Bon, je suis triste, déçu et en rage, contre Valls. Mais ça passera. Je lui reste bien sûr fidèle, je finirai par lui pardonner sa faiblesse, peut-être par la comprendre (mais jamais je ne l'accepterai !). Tocqueville ne nous dit-il pas que la fidélité et l'honneur sont des valeurs à défendre, contre précisément le despotisme petit-bourgeois des démocraties contemporaines, versatile, intéressé et bas. Je ne vais pas à mon tour compter les sous et mégoter mon soutien.

mercredi 10 juin 2015

Réagir en Français et en républicain



La société française, depuis une vingtaine d'années, subit un changement dont les racines sont encore plus anciennes : elle s'américanise, adopte dans beaucoup de domaines la mentalité puritaine, moralisatrice, donneuse de leçons. Depuis que la religion catholique a reflué, nous nous laissons influencer par une vertu étriquée, une repentance constante. Nous manquons de curés, nous allons les chercher en Afrique : du coup, les faux curés prospèrent, les bonnes soeurs laïcs tiennent le haut du pavé. Les psychologues se font les auxiliaires de cette tendance générale, où chacun est sommé de rendre compte de ses comportements individuels, de confesser publiquement ses prétendues fautes.

Les médias télévisés, spécialement les chaînes d'information continue, se font les censeurs et les procureurs de ces nouvelles moeurs d'outre-atlantique. Ils mettent en scène ce que doivent être le bien et le mal. L'opinion est caressée dans le sens du poil, flattée dans son narcissisme, au nom de la pureté, de l'intransigeance et de l'exemplarité : les grands de ce monde, en revanche, sont montrés du doigt, soupçonnés de mauvaises intentions (il faut bien trouver un diable quelque part). Le sexe et l'argent sont les obsessions des inquisiteurs contemporains. Les hommes publics sont mis sous surveillance. Le tribunal de la pensée correcte et de l'attitude appropriée siège sans discontinuer, prononce fréquemment ses sentences sans appel, exige des mea culpa à répétition, des séances de contrition.

Pourquoi ce long préambule avant d'en arriver à l'affaire Valls et son voyage à Berlin ? Parce que ceci explique totalement cela ! Il y a encore 30 ou 40 ans, il ne serait venu à l'idée de personne de lancer une polémique aussi stupide, parce qu'alors le contexte culturel de notre pays la rendait tout simplement inconcevable. Il aurait paru normal, évident, indiscutable qu'un homme politique du plus haut rang se rendre en avion, même pour un bref délai, à une invitation officielle, dans un cadre parfaitement légal et pour une question d'intérêt public.

Que cette visite, portant sur l'organisation d'une manifestation sportive d'envergure internationale, soit agrémentée par la participation à un match, là encore tout cela aurait semblé autrefois complètement légitime (c'est le contraire qui aurait paru étrange ...) et n'aurait suscité aucun commentaire. Que les enfants du Premier ministre soient du voyage, on n'y aurait même pas fait attention ... ou alors on se serait félicité d'une telle attention. Reportez-vous aux coupures de presse, à l'actualité télévisée d'il y a 30 ou 40 ans : vous n'y trouverez aucune affaire de ce genre. Les hommes politiques en ce temps-là étaient-ils donc plus vertueux ? Absolument pas ! Mais l'opinion, la société, les mentalités étaient moins américanisées.

Et puis, il y a un air de plus en plus fréquent, celui d' "aux frais du contribuable". Etrange chanson : ce n'est plus désormais le citoyen qui est la référence, comme il se devrait en République, mais c'est le contribuable. Jamais de ma vie je ne me vois, je ne me pense, je n'agis en contribuable ! Il faut avoir un drôle d'état d'esprit pour juger des choses sous cet angle-là. Et la moitié des Français qui ne paient pas d'impôts, sont-ils alors exclus, doivent-ils se taire puisqu'ils ne sont pas contribuables ? Si l'usage des impôts doit être décidé dans son menu détail, en fonction aux humeurs personnelles des uns et des autres, ce n'est même plus la peine de lever l'impôt ! Derrière cette référence aux "frais du contribuable" se cachent en réalité une haine de la République, une contestation du prélèvement fiscal, un rejet de la démocratie et de la classe politique. Ah il a bonne mine, il a l'air frais, le contribuable de la chanson ! La droite serait avisée de ne pas faire chorus avec la meute ; elle aussi est menacée par ce populisme radical.

Manuel Valls doit rejeter toute critique, ne rembourser aucun centime, ne surtout pas s'excuser de quoi que ce soit, assumer au contraire ce qu'il a fait, dénoncer et attaquer tous ceux qui le dénoncent et l'attaquent, se montrer exemplaire, c'est-à-dire réagir en Français et en républicain, contre les puritains américains, démagogues, arrogants et hypocrites.

mardi 9 juin 2015

Macron ? Connais pas !



La politique, comme beaucoup d'activités humaines, a ses petits rituels, auxquels il est inconvenant de déroger. Par exemple, dans cet exercice élémentaire qu'est le discours, il faut veiller à bien citer ses amis, ses soutiens, ses références, et n'omettre personne. Car on retiendra alors plus les absents que les mentionnés. Un petit oubli, et c'est prendre le risque de se faire un ennemi pour la vie ...

Manuel Valls, dans son intervention devant le congrès socialiste de Poitiers, a cédé au rituel, avec beaucoup d'attention : les noms de plusieurs ministres ont été évoqués, afin de les gratifier de son soutien public et des applaudissements de la salle. Le Premier ministre a bien sûr choisi les plus importants, les plus emblématiques : il ne pouvait pas énumérer tous les membres du gouvernement. Un pourtant, et non des moindres, n'a pas eu droit à cet honneur : le ministre de l'Economie et des Finances, pilier s'il en est de la politique gouvernementale, star montante, très apprécié dans les sondages. Alors quoi ?

Ce silence est sans doute une petite sucrerie pour l'aile gauche et les frondeurs, éviter qu'ils ne sifflent le Premier ministre. Mais comment peut-on comprendre notre politique économique, la défendre, la mettre en perspective sans citer son ministre ? Au mieux, c'est une habileté ; au pire, c'est une hypocrisie. Macron fait un travail remarquable, parfaitement en phase avec la ligne définie par le président de la République. Et il n'aurait pas droit aux applaudissements des socialistes ?

Sa loi "Croissance et activité" s'en prend légitimement à des privilèges professionnels anciens, qui entravent le développement de notre économie. Il veut les supprimer, les secteurs concernés résistent. A gauche, certains lui reprochent de vouloir libéraliser certains domaines. On peut le présenter comme ça si on veut : et après ? Nous sommes dans une économie de marché, non ? La seule chose qui importe, c'est la création d'emplois et la relance de la croissance, et cet objectif est beaucoup plus socialiste que de vouloir défendre des rentes, des situations d'exception, des niches économiques.

A propos de socialiste et de Macron, L'Obs de cette semaine a demandé à Jean-Christophe Cambadélis si le ministre de l'Economie et des Finances était socialiste ? Le premier secrétaire du PS a sèchement répondu que non, sans autre forme d'explication. Cet avis au couteau n'a suscité aucun commentaire, il me semble, dans les médias. Il est pourtant surprenant. Quelle est exactement la pensée de Camba ?

De deux choses l'une : soit Macron n'est pas socialiste parce qu'il est libéral, et alors Cambadélis parle comme un vulgaire Mélenchon ; soit Macron n'est pas socialiste parce qu'il n'a pas sa carte au PS, mais alors il n'y a pas beaucoup de socialistes en France, d'autant qu'en être n'est pas non plus une preuve de pureté idéologique, pas mal d'adhésions étant sollicitées à des fins opportunistes, par clientélisme. Pour moi, Emmanuel Macron est socialiste, et un des plus brillants que nous ayons. Ce n'est certes pas un socialo poing levé, mais je préfère ça à une posture. Et puis, un socialiste de coeur vaut mieux qu'un socialiste de carte.

lundi 8 juin 2015

Où sont mes congrès d'antan ?



Alors, ce congrès du PS, qu'est-ce qu'il faut en retenir ? Chacun aura son interprétation. Pour moi, et je m'en réjouis, c'est la confirmation d'une hégémonie de la social-démocratie. L'aile gauche n'a pas su, politiquement, exister, donner de la voix. Son leader du moment, Christian Paul, n'a pas aidée. Tant mieux : les êtres humains font souvent leur propre malheur. Arnaud Montebourg a commis la pire des erreurs : vouloir peser sur le congrès de l'extérieur, par une tribune dans un journal, sans oser déposer de motion, sans participer au débat démocratique. Il y a quelque chose d'excessif et de bouffon chez cet homme. La plus responsable, ç'aura été Martine Aubry : discrète, disciplinée, efficace, faisant avancer ainsi ses idées. Manuel Valls a été aussi très bien : rassembleur, mais sans renoncer à l'esprit de réforme qui anime le gouvernement. J'ai beaucoup apprécié sa déclaration de loyauté envers François Hollande. Les deux têtes de l'exécutif ont été généreusement applaudies. Il y a malheureusement eu cette stupide polémique sur le voyage en avion du Premier ministre à Berlin : ses contempteurs auraient peut-être voulu qu'il s'y rende à vélo ?

Bien sûr, nous n'avons pas assisté à un grand congrès. Mais est-ce le plus important ? Chacun aura ses souvenirs et ses références. Pour moi, comme pour beaucoup de socialistes, le congrès le plus détestable, c'était celui de Rennes : la bataille à mort entre les courants, le vide idéologique, la politique dans toute son horreur. Pas mal de mes camarades dans le parti ont la nostalgie du congrès de Metz, en 1979. Oui, peut-être, mais pas moi. C'est le congrès qui a vu la victoire de François Mitterrand sur Michel Rocard, et le ralliement du CERES, aile gauche de l'époque, à la majorité, pour des raisons purement tactiques. Evidemment, deux ans plus tard, c'était la victoire. Mais celle-ci a-t-elle été provoquée par ce congrès ? J'en doute ...

Mon congrès préféré, c'est celui de Nantes, en 1977, avec un discours mémorable de Rocard sur les deux cultures de gauche, qui avait le mérite de tracer deux perspectives qui divisent encore le PS, même si le réformisme est aujourd'hui très largement majoritaire. Poitiers s'est terminé par le discours de Jean-Christophe Cambadélis, auquel l'aile gauche n'a pas voulu s'associer, de même qu'elle a boudé la photo de famille à la fin du rassemblement. Décidément, avec ces minoritaires qui ne savent pas où ils vont ni ce qu'ils veulent, je suis persuadé que rien n'est possible. Ils ont trop la culture d'opposition dans la peau, ils sont constamment dans la contestation, ils ne souhaitent pas gouverner ou aller aux responsabilités. Pourquoi pas d'ailleurs, c'est un point de vue comme un autre, aussi légitime et respectable. Mais il ne sert alors de rien à rester au Parti socialiste ...