samedi 31 janvier 2015

Difficile intelligence collective



Dans le billet d'hier, sur son blog, Jean-Jacques Thomas, 1er vice-président du Conseil général de l'Aisne et ancien premier secrétaire fédéral du parti socialiste, met en garde, à l'approche des élections départementales : "l'intelligence collective doit prévaloir". L'avertissement prouve qu'elle ne prévaut pas toujours, sinon il n'y aurait aucune raison à le rappeler. Mais cette intelligence collective, que nous recommande-t-elle, en politique, en vue d'un scrutin ? De se rassembler, de s'unir, au-delà des différences, des désaccords, des sensibilités, si on a pour objectif de gagner.

A la limite, pas besoin d'être très intelligent collectivement pour le comprendre. C'est plus une affaire de bon sens que de réflexion. Le hic est ailleurs : a-t-on toujours forcément envie de gagner ? Ne se présente-t-on pas parfois uniquement pour témoigner, pour prouver qu'on existe ? Il ne faut pas croire que l'ambition est la passion la mieux partagée en politique. Elle peut même être très mal perçue. C'est pourquoi les vrais ambitieux prennent soin de le cacher.

La réflexion de Jean-Jacques Thomas se justifie pleinement. Si, dans la majeure partie des cantons de l'Aisne, la raison l'emporte et l'union se pratique, il y a quelques désolantes exceptions, dont Saint-Quentin. La main tendue des socialistes aux communistes s'est faite trop tard, trop maladroitement, laissant croire à un arrangement électoral de pure opportunité. Evidemment, la section communiste a beau jeu de botter en touche et de renvoyer chacun à ses convictions politiques et à sa cohérence personnelle, par une fin de non recevoir. En attendant, la gauche se condamne, une fois de plus, à l'échec, alors que la droite est localement hyper-puissante et l'extrême droite plus que menaçante, dans une ville sociologiquement de gauche : c'est accablant d'irresponsabilité ! L'intelligence collective, ce n'est pas chez nous que Jean-Jacques Thomas pourra hélas la trouver ...

A qui la faute ? A personne et à tout le monde. Je suis à peu près certain que chacun renverra le tort sur le voisin. Car si l'intelligence collective est une nécessité en politique, la bêtise collective est aussi un travers fréquent. Quelle en est la cause ? Le manque de préparation, d'anticipation et de travail commun. L'union ne se décrète pas à quelques semaines d'une élection. Elle se vit, elle se pratique dans l'action. "Union, action, Programme commun", comme on s'écriait dans les années 70. A Saint-Quentin, les occasions d'action commune sont nombreuses, chacun pouvant apporter sa part, dans le militantisme de terrain. Les communistes sont très engagés dans la question du logement ; les socialistes pourraient y contribuer aussi, à leur façon. Ce n'est qu'un exemple. Les rapprochements politiques se font réellement ainsi, pas dans des combinaisons artificielles et intéressées d'appareil.

Jean-Jacques Thomas a précisé ce qu'il entendait par intelligence collective : "dans un ou deux cantons, ne présenter aucun candidat socialiste le 22 mars pour que nos divisions n'obligent pas nos électeurs, le 29 mars, à ne choisir qu'entre l'UMP et le FN". Je ne sais pas s'il pensait à Saint-Quentin, mais moi j'y pense très fort, tant il est évident que nous allons vers ça si rien n'est fait. Dans le canton nord, il conviendrait que le PS ne présente aucun candidat, afin de soutenir Olivier Tournay, celui-ci étant déjà conseiller municipal, ce qui lui donne une part de légitimité pour représenter la gauche. A l'inverse, dans le canton centre, il serait bon que Corinne Bécourt retire sa candidature pour soutenir les candidats socialistes.

Je sais bien que les communistes de Saint-Quentin sont très hostiles à la politique du gouvernement. Je ne leur demande pas de se renier. Au contraire, leur cohérence et leur constance leur font honneur. D'ailleurs, je ne propose pas des binômes communs, qui les impliqueraient dans une ligne politique qu'ils ne partagent. Et puis, cette élection est locale, pas nationale. Enfin, je rappelle que la section communiste, en 2001 et 2008, a fait liste commune avec les socialistes, aux élections municipales, sans y trouver alors d'inconvénient.

Je pose seulement deux questions à nos camarades : ont-ils envie que l'extrême droite batte tous les candidats de gauche et se retrouve au second tour seule face à l'UMP, comme c'est déjà arrivé ? Je pense que leur réponse est non. Ont-il envie que l'un des leurs ait une chance de devenir conseiller départemental et de pouvoir ainsi intervenir dans le domaine qui leur est cher, l'action sociale ? Je pense que la réponse est oui, même si j'en suis un peu moins certain.

Ce scénario idéal ne se produira malheureusement pas, pour les raisons que j'ai indiquées : c'est trop tard et il n'aurait pas fallu s'y prendre comme ça, avec un PS qui donne l'impression d'être aux abois, dans la position est un peu humiliante de quémandeur, laissant penser qu'il est en manque de candidats crédibles, à un peu plus d'une semaine du dépôt officiel des candidatures.

L'intelligence collective, comme c'est difficile ! Déjà, l'intelligence individuelle, c'est compliqué. Alors, quand il s'agit de la multiplier, ça l'est encore plus. Et puis, il y a une illusion, qui consiste à croire qu'on est plus intelligent à plusieurs que tout seul, par effet cumulatif. Non, c'est un leurre, l'intelligence n'est pas le résultat d'une addition, comme peut l'être la force physique. Je me demande même s'il n'y aurait pas, a contrario, un effet de soustraction : l'intelligence personnelle, au sein d'un groupe, prend le risque de se dissoudre, par effet d'entraînement. Les phénomènes collectifs tirent plus vers le bas que vers le haut, glissent plus vers la bêtise qu'ils n'élèvent vers l'intelligence. Vous connaissez la formule de Georges Brassens : "à plus de trois, on est une bande de cons".

En politique, l'intelligence collective, difficile et pourtant indispensable, n'est pas la conjonction improbable des intelligences individuelles. Elle est plutôt la marque du chef, du leader, qui, par ses analyses et ses choix éclairés, conduit le groupe dans la bonne direction. Jean-Jacques Thomas le sait d'expérience : il est maître dans sa maison et il en connait les bons résultats. Mais à Saint-Quentin, où est le patron ?

vendredi 30 janvier 2015

Charlie est-il FN ?



Un sondage annonce que Marine Le Pen pourrait théoriquement devenir présidente de la République. Quel pays de fou ! On ne sait plus où est la frontière entre la fiction et la réalité. Le cauchemar des uns est en train de se transformer en rêve pour les autres. Heureusement, il y a loin de la théorie à la pratique. Pas de quoi s'exciter ou s'inquiéter. Car jamais sous la Ve République un sondage n'a été pertinent deux ans avant l'élection. A la lettre, cette prévision n'a donc aucun sens.

Ca ne signifie pas que cette enquête d'opinion soit inutile ou n'apprenne rien. Il confirme malheureusement ce que nous savions depuis le scrutin européen : si Le Pen n'est pas encore chef de l'Etat, son parti est bel et bien le premier de France. C'est hallucinant. Ma crainte, c'est qu'on finisse par s'y habituer, qu'on trouve cette situation normale, qu'on ne s'en offusque plus. Le vrai scandale serait celui-là. Il faut au contraire poursuivre le combat contre le Front national, ne rien lui céder.

C'est d'ailleurs pourquoi les socialistes, président de l'Assemblée nationale en tête, ont bien fait de ne pas participer à la petite cérémonie du Trombinoscope, récompensant un maire d'extrême droite récemment élu. Les rats grignotent le fromage de la République : toute forme de reconnaissance, même mineure ou symbolique, est à leur profit, sert leur stratégie de conquête du pouvoir. Il faut le leur refuser catégoriquement, ne pas se laisser prendre au piège de la légalité, au chantage à la "victimisation" : le FN n'est pas républicain, point.

Après la mobilisation "je suis Charlie", en faveur de la liberté, de la paix et de la tolérance, on pourrait s'étonner de ce renforcement du vote frontiste. Le FN n'est pas Charlie, mais Charlie ne serait-il pas FN ? Non, mais derrière les millions de manifestants se levant au nom des valeurs de la République, combien de millions d'autres Français, chez eux, devant leur télévision, ont vu les choses autrement ? Comme une confirmation des idées du FN contre la société ouverte, métissée et contre la mondialisation, contre l'immigration et les musulmans, pour le retour de l'autorité et pour la fermeture des frontières. Avant la tragédie, je pensais que les résultats des élections départementales allaient être épouvantables. Nous y allons tout droit. Pourtant, ce drame ne rachètera pas la tragédie.

Je ne suis pas non plus fataliste. L'histoire politique est ce que nous en faisons. Ce que nous apprend aussi le fameux sondage, c'est que la ligne de Manuel Valls est la mieux à même de résister à l'extrême droite et d'envisager une possible victoire de la gauche. C'est sur cette ligne que le parti socialiste doit mobiliser ses forces, notamment en vue du prochain scrutin. Les socialistes auront l'occasion d'en reparler ce dimanche, à Paris, où se réunira le traditionnel rassemblement des secrétaires de section, ouvert pour la première fois à n'importe quel adhérent (ce qui en dit long ...). Plus qu'aucun autre parti, le PS doit changer, dans ses modes de fonctionnement et de recrutement (ça aussi, je le pense depuis longtemps). Parce que plus qu'un autre parti, il est menacé d'être électoralement disqualifié par l'extrême droite.

jeudi 29 janvier 2015

Pomponophobie



Ces dernières années, les phobies de toute sorte se sont développées dans la population française. A mon travail, au lycée, il y a aujourd'hui des cas de phobie scolaire, qui n'existaient pas quand j'ai commencé dans le métier. On parlait simplement de fainéantise, paresse, école buissonnière, séchage de cours : nous ne savions pas alors qu'il s'agissait de véritables maladies, de phobies. Le mal a même frappé les sommets de l'Etat, où un ministre a vu s'interrompre une belle carrière à cause de sa phobie administrative, qui l'avait conduit à ne pas remplir correctement sa déclaration fiscale.

Je vais vous faire une confidence : à mon tour, j'ai découvert en moi une phobie, que j'ai longtemps ignorée, que j'aimerais maintenant vous faire partager. Peut-être en êtes-vous aussi affectés ? Je l'appelle la pomponophobie, c'est-à-dire la phobie que provoque en moi la vue des bonnets à pompon. Ce n'est pas une plaisanterie. Rit-on de ceux qui ont la phobie des araignée, petits animaux inoffensifs et utiles, qui pourtant déclenchent chez certains de puissantes répulsions ? Moi, ce sont les bonnets à pompon que je ne supporte pas.

Or, il se trouve que la mode revient, vous l'avez remarqué, de les porter. Mes élèves en ont souvent sur leur tête, de même que beaucoup de passants dans la rue. C'est cet engouement récent qui m'a fait comprendre que le bonnet à pompon me mettait en souffrance, comme on dit aujourd'hui (le bonnet a toujours existé, mais la multiplication des pompons est récente). Dès que j'en croise un, je fais un point de fixation dessus. Ce qui n'arrange pas les choses, c'est que les pompons ont grossi au fil du temps, par rapport aux décennies passées : je me demande même si une sorte de rivalité, de concurrence ne s'est pas établie pour savoir qui aura le plus gros. Bref, je ne peux pas échapper au phénomène.

J'ai bien sûr essayé de comprendre pourquoi j'étais atteint par cette phobie, qui n'est pas complètement irrationnelle. Comme bien souvent, il faut remonter à l'enfance, au traumatisme originel, car il y en a un : ma famille, dans les années 1960-1970, me forçait à porter des bonnets à pompon, ce dont j'avais horreur. Avec ça sur la tête, je me sentais profondément ridicule, humilié. Sur le chemin de l'école, je rangeais vite fait l'infâme couvre-chef dans mon cartable. Mais j'ai dû essuyer quelques cruelles risées auprès de mes camarades de classe, qui expliquent ma présente phobie. A l'époque, il y avait pire que le bonnet à pompon : la cagoule à pompon. Je suis aussi passé par cette épreuve-là.

Mais qu'est-ce qui m'horripile tant dans le bonnet à pompon ? Je crois, à bien y réfléchir, que c'est l'inutilité de cet appendice, de cette protubérance qui prolonge sans raison, sans fonction, le bonnet. Pour tout dire, le pompon fait clown, on dirait que le bonnet est une sorte de déguisement. Ce qui d'ailleurs justifierait l'engouement actuel : notre société raffole du déguisement, j'ai déjà eu l'occasion de vous en parler dans un assez récent billet.

Ceci dit, l'explication est insuffisante : il y a pas mal de choses dans mon environnement qui ne servent à rien et qui ne suscitent en moi aucun rejet. Pour être précis, il me semble tout de même que le problème du pompon, c'est sa laideur. Car seule la beauté pourrait le sauver, lui redonner de l'estime à mes yeux. Mais ce n'est pas le cas : ces bonnets à pompon sont du plus mauvais effet, un goût de chiottes, en vérité. Certains pompons sont presque aussi volumineux que leur bonnet, contre toute harmonie et règle esthétique.

Le bonnet à pompon, dans son ostentation, a quelque chose de m'as-tu vu, de vaniteux, de prétentieux. Il se veut amusant, fun : il n'est que ridicule. Et dans le ridicule, il y a toujours un comble : ce sont les bonnets en forme d'oreilles ou de têtes d'animaux. Pire qu'un pompon, ce sont plusieurs pompons : car cette sorte de grigri prolifère, se retrouve sur les gants, les écharpes, les vêtements. Quand j'étais enfant, je rêvais qu'une paire de ciseaux m'en débarrassait, parce que je ne voulais pas passer pour un enfant. Aujourd'hui, presque tout le monde fait l'enfant et raffole de pompons. Le seul pompon que je supportais dans mes premières années, c'était celui des manèges forains, qu'il fallait arracher pour gagner un nouveau tour. Mais il ressemblait plus à une queue de cheval ou à une serpillère qu'à un vrai pompon.

Quand j'approfondis l'analyse de ma phobie, je me rends compte que j'éprouve un malaise à l'égard de n'importe quel bonnet, avec ou sans pompon. Sans doute parce que ce tissu me renvoie au skieur, au père Noël, au bonhomme de neige, au bonnet de nuit ou au bonnet de douche, c'est-à-dire à quelque chose qui ne convient pas à l'individu normal, ordinaire. De même, j'ai remarqué, vivant dans une rue bourgeoise bien que n'étant pas bourgeois moi-même, que mes voisins sortaient en chapeau ou casquette, mais jamais en bonnet. C'est que l'élégance la plus élémentaire l'interdit. Ma préférence personnelle va à la tête nue, qui est le symbole de l'homme libre.

Vous m'objecterez peut-être que le bonnet se justifie par le froid, pour s'en protéger. Mais justement non ! Sous nos latitudes, les températures ne sont pas suffisamment basses pour qu'elles nécessitent l'usage du bonnet, sauf chez les chauves et les personnes âgées. On peut légitimement se moquer de ma phobie ; mais je peux moi aussi, à bon droit, ironiser sur la psychose contemporaine autour du froid, épisode neigeux, séquence glaciale ou hiver polaire, qui sont de véritables névroses collectives. Je me souviens avoir rédigé un billet, il y a deux ou trois ans, pour dénoncer la mode sibérienne de la chapka, qui a certes plus d'allure que le bonnet à pompon, mais qui ne vaut guère mieux.

Comment puis-je vivre avec une telle phobie ? Disons que je survis. J'aurais bien, politiquement, une mesure législative à proposer : qu'on interdise le port du bonnet à pompon comme on a interdit le port du voile. Ce serait un premier pas, en attendant que les consciences s'en affranchissent d'elles-mêmes, qu'elles rangent leur stupide bonnet dans la malle à jouets de leur enfance. Mais ce serait probablement aller un peu loin dans mon aversion.

mercredi 28 janvier 2015

Cabezas entre en guerre



Depuis plusieurs mois, à Saint-Quentin, c'est la mobilisation générale, à cause du centenaire de la Grande Guerre. Nous sommes tous en bleu horizon. Hier soir, Hervé Cabezas, conservateur du musée, a mis à son tour sac au dos. Pourtant, cet homme raffiné n'est pas du genre poilu. Mais il nous a gratifiés d'une belle conférence sur "l'empreinte de la guerre de 1914-1918 dans les collections du musée Antoine Lécuyer". Au préalable, le thème a fait l'objet d'un article dans la Revue des Musées de France à la fin de l'an dernier, auquel vous pourrez utilement vous rapporter.

Hervé Cabezas nous revient du Japon, en mission professionnelle. C'est donc par la fameuse courbette de déférence qu'il a salué ses invités. Le micro en main, qu'il tient comme une coupe de champagne, il a présenté à tous ses meilleurs voeux, dans un esprit très parisien : ses souhaits n'ont pas porté sur arrêter de fumer ou moins manger de chocolat (les gens de la capitale savent les soucis de ligne), car ces bonnes résolutions ne sont jamais tenues. Non, Monsieur le conservateur nous a conviés à une visite trimestrielle d'un musée de Picardie, à commencer par celui de Beauvais, récemment rénové.

Après cette élégante et amusante introduction, il en est venu au vif du sujet : non pas la représentation de la Première guerre mondiale dans les oeuvres du musée, mais plutôt comment ses collections ont été remodelées par le terrible événement. Au tout début, la première réaction a été de cacher nos trésors aux occupants. Mais les Allemands ont très vite tenu à les préserver, dans un souci de propagande, pour démentir la réputation de pillards et de barbares qu'on leur faisait. Ce qui n'a pas empêché les déprédations, comme ce tableau de Francis Tattegrain servant de porte pour se protéger du froid, et qui a fini évidemment en lambeaux ! Lorsque Saint-Quentin a été vidé de ses habitants en 1917, les collections du musée ont été transportées à Maubeuge. Ces départs sans inventaire ont entraîné de nombreuses disparitions, par exemple les pièces d'archéologie mérovingienne ou les 3 500 monnaies d'or et d'argent.

Il parait qu'il y a un dieu pour les ivrognes. Il y en a aussi un, manifestement, pour les conservateurs de musée. Au bout d'un demi-siècle jusqu'à nos jours, des oeuvres réapparaissent, en Allemagne, en Angleterre ou ailleurs, dans des salles de vente. Ainsi, la "Mort de Lucrèce", tableau de Jérome Preudhomme, a été retrouvée et rachetée en 1976. Et puis, il y a des découvertes à la façon du capitaine Haddock, tombant presque par hasard sur le trésor de Rackham le Rouge dans la crypte du château de Moulinsart : Hervé Cabezas a retrouvé une partie de la collection mérovingienne de Théophile Eck, dans une caisse de bouteille d'eau d'Evian oubliée dans un coin du musée !

Si les dieux de l'art nous sont propices, il faut aussi compter sur les efforts des hommes. Certaines absences sont remplacées, la perte d'un pastel étant compensée par l'acquisition d'un nouveau. Avec l'argent des dommages de guerre, des achats viennent compléter les collections. Et puis, il y a ces émouvantes histoires de restitution, quand un particulier se rend compte, chez lui, en Allemagne, que le bel objet rapporté par son grand-père est accompagné d'une étiquette jamais aperçue, qui désigne le propriétaire. Un siècle après, l'honnêteté et l'amour de l'art conduisent notre homme sur les chemins de Saint-Quentin, jusqu'à la porte de son musée, pour une rencontre inattendue et heureuse avec son conservateur et un retour aux origines pour l'oeuvre.

A la fin de sa conférence, Hervé Cabezas nous a tendu une dernière coupe de champagne (verbale) en évoquant la ville de Detroit (qu'il prononce à l'américaine), capitale de l'automobile en faillite, dont les habitants ont préféré sacrifier l'augmentation de leurs retraites à la disparition de leur musée. Prenant bien soin de ne faire aucune analogie avec Saint-Quentin (qui aurait pu provoquer un incident diplomatique), le conservateur a simplement voulu annoncer, dans ce mélange de sérieux et d'humour qui le caractérise, la création d'une nouvelle association, les amis du musée Antoine Lécuyer, 20 ans après la disparition de la première association. Les membres fondateurs se sont alors exprimés, en la personne de François Gascoin, entouré de Maryse Trannois, Pomme Legrand et Annette Poulet.

Monsieur le conservateur nous a alors quittés sans tarder, pour ne pas rater le train de 20h16, le dernier pour Paris. Je l'imagine roulant vers la capitale, la tête pleine de préoccupations artistiques, rejoignant, une fois arrivé, des salons littéraires et mondains, conversant et trinquant avec des intellectuels et des esthètes, durant toute la nuit, avant de retrouver le lendemain son bureau de Saint-Quentin. Mais je me demande si je n'ai pas un peu forcé hier soir sur la coupe de champagne, même virtuelle.


En vignette : Madame Satan. Séduction, tableau de George Achille-Fould, qui illustrait l'invitation à la conférence. Observez bien le visage, on dirait Annette Poulet, qui pourtant n'a rien d'un démon !

mardi 27 janvier 2015

Les liaisons dangereuses



En politique, il y a trois choix majeurs qui définissent la nature d'un parti et de son action : choix du leader, choix du projet, choix des alliances. Ce dernier point est essentiel. Comme dans la vie, qui se ressemble s'assemble : dis-moi avec qui tu t'allies, je te dirai qui tu es. En contractant avec la droite souverainiste, qui a été parfois accusée de xénophobie et d'homophobie, Syriza se compromet. Si ce choix est purement opportuniste, dans le seul but d'avoir une majorité, ce n'est pas plus glorieux. D'autres choix auraient été possibles : ils n'ont pas été retenus.

Mais cet étrange et douteux compagnonnage est-il une nouveauté ? Non, le rapprochement s'est fait très vite, parce qu'il est en réalité déjà ancien. Le fait est à méditer, car il donne un éclairage inédit sur cette nébuleuse qu'est Syriza, à l'idéologie mal définie. Ils sont hostiles à l'austérité ? Mais d'autres partis aussi le sont, desquels Syriza ne s'est pas rapproché. Non, je crois que le fond commun avec la droite souverainiste, c'est vraiment le rejet des institutions européennes et de ses drastiques recommandations économiques.

Je pense même que le ressort de cette contestation radicalo-souverainiste est culturel : un vieux pays de religion orthodoxe et de mentalité méditerranéenne qui se soulève contre l'Europe anglo-saxonne, protestante et normalisatrice. Et rien ne pourra modérer l'identité du parti Grecs indépendants : il s'agit bien d'une formation de droite radicale, elle aussi, comme si une propension amenait les extrêmes à se rejoindre. Faire partie d'un même gouvernement, ce n'est pas une petite alliance ! Et dire qu'il était reproché au Pasok, les socialistes grecs, d'avoir dirigé le pays avec la droite ! Le choix d'alliance qu'a fait Syriza est autrement plus grave.

En France, ce flirt très poussé est difficilement envisageable (et c'est tant mieux) : voit-on Philippe de Villiers, Nicolas Dupont-Aignan, Jean-Luc Mélenchon, Cécile Duflot et Pierre Laurent faire front commun ? Je ne pense pas. Quand il y a eu des passerelles entre les uns et les autres, elles ont été pour l'instant strictement individuelles. Il n'empêche qu'il faut demeurer vigilant. Notre histoire politique a régulièrement connu des rapprochements inattendus et incongrus, généralement sans avenir. Le dernier en date a été tenté en 2002 par Jean-Pierre Chevènement, avec cette idée de rapprocher les patriotes des "deux rives" (je crois que c'était son expression, après avoir dit que Jospin et Chirac, c'était "du pareil au même"). Mais la France ne connait heureusement pas la situation économique de la Grèce. Et puis, nous sommes des membres fondateurs de l'Union européenne, et nous n'avons pas au fond l'envie ni la volonté de la quitter.

lundi 26 janvier 2015

Je ne suis pas Syriza



Ce soir, en France, de l'extrême gauche à l'extrême droite, tout le monde est Syriza. Vous ne trouvez pas ça bizarre ? En tout cas, je ne participe pas à l'enthousiasme général, pour 7 raisons :

1- Je suis social-démocrate, réformiste et pro-européen. Le parti grec est d'une gauche radicale et anti-européenne, pas du tout mon genre. Si j'étais grec, j'aurais voté pour le Pasok, les socialistes de là-bas, en cohérence avec mes convictions (et qu'importe que mes camarades grecs aient fait 5% : on ne transige pas avec la fidélité politique) .

2- Syriza est une coalition hétéroclite, sans colonne vertébrale idéologique, sinon la contestation anti-européenne. A l'origine, elle a été initiée par une alliance électorale entre des écologistes, des communistes et des trotskystes. Comment peut-on faire confiance à un tel patchwork ?

3- Le programme de Syriza est effrayant de démagogie, promettant tout et n'importe quoi. La déception ne va pas tarder, ce projet étant inapplicable. Mais l'essentiel est sans doute d'avoir le pouvoir, n'est-ce pas ?

4- Le succès de Syriza se fait sur le dos de l'Europe, responsable de tous les maux. Mais qu'est-ce qui a conduit à une austérité draconienne, si ce n'est une économique corrompue, des pratiques clientélistes, une dette gigantesque, une fiscalité insensée, des aberrations administratives (la Grèce n'a même pas de cadastre). L'Europe est devenue le bouc émissaire des propres insuffisances de ce pays. Trop facile. Et qui va maintenant payer ? Les pays européens qui ce soir applaudissent bêtement au succès de Syriza (car c'est avec les Etats que la Grèce a contracté des emprunts qu'elle ne peut plus rembourser).

5- Même sur son cheval de bataille préféré (et quasiment unique), Syriza n'est pas fiable. Il y a deux ans, ce parti prônait la sortie de la zone euro. Aujourd'hui, il y a renoncé. Il faudrait savoir.

6- L'un des ressorts de Syriza, c'est le populisme, la critique de la classe politique nationale, le rejet des deux anciens partis de gouvernement, Nouvelle Démocratie (un peu l'équivalent de notre UMP) et Pasok (le PS grec). Bien sûr, ces deux partis ont un temps gouverné ensemble, à la façon allemande. Et alors ? Le pays était au bord du gouffre et le fascisme menaçait, l'union nationale était justifiée. Croit-on que Syriza fera mieux ? Je ne pense pas.

7- Le pompon, c'est ce que nous avons appris dans la journée : Syriza, n'ayant pas la majorité absolue, doit se trouver des alliés. Le Pasok ? Non, Syriza n'en veut pas. Mais former un gouvernement avec les Grecs indépendants, formation très à droite, souverainiste et même xénophobe, équivalent chez nous du mouvement de Philippe de Villiers, c'est ce qui est scandaleusement envisagé. Pas étonnant que Marine Le Pen applaudisse des deux mains à la victoire de Syriza.

Non, décidément non, je ne suis pas Syriza, mais vraiment pas.

dimanche 25 janvier 2015

Longue vie à Charlie !


Je ne consulte jamais les archives de ce blog, je ne relis pas mes billets anciens. Alex m'a envoyé cet après-midi un commentaire sur le billet du 24 août 2011, en me suggérant de le remettre en ligne (vous comprendrez pourquoi en lisant). Voilà, c'est fait :



Longue vie à Charlie !

La semaine dernière, j'ai acheté Charlie-hebdo, que je ne lis pourtant pratiquement plus depuis le départ de Philippe Val. Je le trouve moins bon, moins percutant. Mais cette fois-ci, c'était un numéro historique : le 1000ème depuis sa relance en 1992 ! Je n'ai pas été déçu : même si le niveau a un peu baissé, la lecture demeure plaisante. Et puis, Charlie est irremplaçable dans la presse française.

Ce que j'aime encore et toujours, c'est sa première page (la une, souvent très drôle) et sa dernière page (les couvertures auxquelles nous avons échappé), pleine de trouvailles, d'idées. Sinon, ce n'est pas vraiment pour les dessins que je feuillette Charlie mais pour ses articles : l'éditorial de Bernard Maris (même s'il est un peu trop radical pour mes convictions), le papier de Cavanna (parfois vieillissant), la rubrique de Patrick Pelloux, et aussi des surprises comme on n'en découvre que dans Charlie.

Par exemple, dans ce numéro 1000, je suis tombé sur un petit bijou de réflexion et d'écriture, en page 12, intitulé "Mort aux roulettes de valises !", signé Charb. C'est tellement vrai et si désopilant que je vous raconte : avez-vous remarqué la mini-révolution dans les gares depuis pas mal d'années déjà ? Il a poussé des pieds, je veux dire des roulettes, à nos bonnes vieilles valises.

Depuis que celles-ci existent, elles se sont très longtemps passées de tout accessoire pour faciliter leur usage, et personne ne protestait, sauf quand les valises étaient trop lourdes. Aujourd'hui, miracle : on leur a collé une paire de roulettes au cul. Bravo ? Non, ça fait un boucan terrible et c'est le triomphe de la feignasserie. Car on pardonnerait à une grosse valoche cet équipement. Mais la plupart du temps, les roulettes font avancer des sacs aisément transportables, qu'une main suffirait à soulever et à déplacer.

Notre société de confort à tous les étages n'aime pas ça, le moindre effort. Puisque les portes s'ouvrent toutes seules devant nous, que les escaliers mécaniques nous font monter et descendre sans nos pieds, que la voiture GPS nous conduit à destination sans qu'on s'inquiète du trajet, il fallait bien que le sac de voyage voyage presque sans nous. On va où comme ça ? Pourquoi pas, demain, des chaussures à roulettes pour nous éviter de marcher ?

Et puis, il y a la vanité sociale : comme la grosse bagnole fait crisser ses pneus pour montrer qu'elle a du coffre, la valise à roulettes est toute fière en couinant d'exhiber son propriétaire partant en vacances, tellement c'est chic. Le grand bourgeois a son domestique pour transporter ses bagages, le petit bourgeois a sa valise à roulettes. Chacun s'en sort socialement comme il peut !

Charlie-hebdo a le mérite, assez rare, de s'en prendre non seulement aux puissants (ce qui est répandu) mais aussi aux travers, au ridicule du tout-venant. C'est ce qui lui donne son sel. Longue vie donc à Charlie et à son équipe, et mort aux valises à roulettes !

Ecoutez José Artur



Après Jacques Chancel il y a un mois, José Artur hier matin : décidément, c'est toute mon adolescence qui s'en va par petits bouts ces temps-ci (et je ne parle même pas de l'équipe de Charlie !). Le Pop Club, ce sont d'abord des souvenirs d'internat, au fin fond des Pyrénées chères à Chancel : sous les draps, en fin de soirée, j'écoutais clandestinement France-Inter (il n'était pas alors tout à fait interdit d'interdire), grâce à un écouteur, qui à l'époque ne ressemblait pas aux casques d'aviateur de nos actuels adolescents, mais à un haricot blanc au bout d'un fil. Devenu étudiant à Paris, je quittais la bibliothèque de Beaubourg pas trop tard, pour ne pas rater l'émission, je coupais la rue Quincampoix où José Artur avait installé son studio (nous étions en 1979-1980). Avant ou après, il a été hébergé au célèbre Fouquet's, sur les Champs-Elysées.

Le Pop Club, c'était déjà ça, le bon air intellectuel et artiste de Paris qui soufflait jusqu'au trou du cul de la province (le parisianisme, comme l'appellent les péquenots). Entendre des gens intelligents, inattendus, drôles, inconnus, ça repose des tristes et des imbéciles. Le Pop Club, c'était surtout un générique marrant qui chantait le nom de l'animateur: Artur disait qu'il était le seul sur terre après le président Mao à se voir ainsi louangé. Mais le Pop Club, c'était surtout un ton ironique, caustique, irrévérencieux devant les vedettes et autres célébrités, qui m'a tellement marqué que je suis devenu aujourd'hui incapable d'aucune déférence ou d'imbécile respect. José Artur, avec son persiflage et ses aphorismes cinglants, donnait envie de tuer avec des mots (il n'est pas le seul pousse-au-crime doté de cette arme-là). C'était le Voltaire du micro. Il me reste en tête cette rime du générique, interprété par Pierre Perret : "des mots trempés dans le cyanure, écoutez José Artur".

Artur rimait aussi avec culture. Il savait beaucoup de choses, avait des références, pouvait contrer ou déstabiliser ses invités. Pour moi, c'était le prolongement de mon éducation, le complément de l'école et du catéchisme. Les animateurs d'aujourd'hui sont dans la blagounette et la polémique. Il faut dire que la radio de nuit est un genre spécial qui autorise les transgressions. J'imaginais un salon chic, confortable, comme au XVIIIe siècle, où José Artur pouvait envoyer ses savantes vacheries. A certains moments, il engueulait même le public trop bruyant (plus de problème aujourd'hui : ils rient bêtement ou applaudissent comme des cons, à la demande). Chancel, Artur, c'est la fin des dinosaures et des haricots (mon petit écouteur blanc), les derniers représentants d'une génération de journalistes et d'animateurs marqués par la culture classique, et pour cette raison très modernes. A la place, nous subissons Arthur (rien à voir avec José) et Cyrille Hanouna. J'ai vécu une adolescence où nous rêvions d'être adultes en écoutant Chancel et Artur ; nous sommes maintenant entourés d'adultes qui jouent aux adolescents (je crois qu'on appelle ça les adulescents). Heureusement, il nous reste encore Ivan Levaï et Bernard Pivot. Mais pour combien de temps ?

samedi 24 janvier 2015

Le grand échiquier



Il est rare que je regarde la télé jusqu'à deux heures du matin. Hier soir, oui, exceptionnellement : c'était l'hommage rendu par Frédéric Taddéï à Jacques Chancel, disparu en fin d'année, auquel j'avais alors consacré un billet. L'animateur a fait revivre, pour une soirée, l'émission culte, le grand échiquier. C'était formidable, au début peut-être un peu coincé, mais très vite un climat jovial s'est installé sur le plateau, sur fond de grand orchestre philharmonique, comme à la belle époque. Car Chancel, c'était d'abord un style, une ambiance, faite de culture et de décontraction, que Taddéï a parfaitement su reproduire, avec un plaisir et une émotion personnels évidents.

Seul reproche à mes yeux, mais Frédéric Taddéï n'y est sans doute pour rien : l'heure tardive (22h45) et l'émission pré-enregistrée. Le grand échiquier initial était en direct, à partir de 20h30, pouvant parfois se prolonger durant quatre heures. Notre service public de télévision a vraiment évolué dans le mauvais sens ! Je ne sais pas si c'est la volonté politique qui est à incriminer, ou toute une société qui a changé, qui n'a plus les mêmes attentes. La culture est de moins en moins présente dans les débats électoraux, y compris au plus haut niveau. C'est dramatique, surtout pour la gauche, qui pendant longtemps avait fait de la culture un thème de campagne privilégié.

Je vous invite à revoir ce grand échiquier, qu'il ne sert à rien de décrire. L'art ne se raconte pas. Simplement, l'occasion a été donnée de récuser tout soupçon d'élitisme, préjugé que cette émission pouvait traîner. Qui se souvient que des chanteurs très populaires y ont participé, par exemple Johnny Halliday et Michel Sardou ? Jacques Chancel n'était d'ailleurs pas un intellectuel desséché ou un cultureux abscons : son amour très concret et très populaire pour le sport le prouve. Des sportifs ont été parmi ses invités, à une époque où ceux-ci n'étaient pas encore les stars d'aujourd'hui.

Frédéric Taddéï a mené cet hommage de façon magistrale, ce qui n'était pas gagné d'avance. Son coup de génie, c'est qu'il a su marier les séquences d'autrefois avec des artistes d'aujourd'hui, trop jeunes pour avoir connu l'émission. Et puis, il y a eu le témoignage des anciens, 40 ans après, pas si changés que ça, je pense en particulier au merveilleux et malicieux numéro de duettistes entre Jacques Weber et Francis Huster, qui ne sont pas si vieux, mais qui ne sont plus jeunes. Autre émotion temporelle : l'intervention de Nicolas Bedos, dont le père Guy a fait lui aussi les grandes heures du grand échiquier.

L'émission s'est spontanément terminée sur un mot qui lui convient si bien : élégance. Taddéï a confié que Chancel souhaitait que son émission fétiche soit reprise, et par lui, Taddéï, qui a conclut par un : c'est fait. Visiblement, il aimerait, et pas seulement le temps spécial d'un hommage. Elégance aussi que de donner la parole, juste après, à l'épouse de Jacques Chancel, qui a dit quelques paroles discrètes et justes, sans chercher à s'imposer.

J'ai parfois l'impression que le grand échiquier appartenait à un autre monde, une autre époque, où la culture était populaire, où l'élégance était de mise sans risquer de se voir taxer d'élitisme, un monde où la télévision ne raisonnait pas en part de marché ou en taux d'audience. Même les rires et les applaudissements étaient différents en ce temps-là, moins unanimes et moins pavloviens. Je veux bien croire aussi que ce monde n'a pas encore complètement disparu, qu'il n'est pas vain de se battre pour lui, que Frédéric Taddéï en serait aujourd'hui un de ses meilleurs continuateurs.

vendredi 23 janvier 2015

La religion à l'école



Mercredi soir, lors du débat à la suite de la diffusion du documentaire "C'est dur d'être aimé par des cons" (voir billet précédent), une personne a demandé si la solution contre la radicalisation des esprits ne passait pas par un meilleur enseignement des religions à l'école. Il est vrai que l'ignorance est souvent le terreau du fanatisme et que l'islamisme est une interprétation très contestable de la religion musulmane. Mais au risque de décevoir, je répondrais non à la suggestion de cette dame, qui pourtant fait honneur au système scolaire en proposant de lui confier une telle mission.

Non, d'abord parce que l'enseignement des religieux existe depuis très longtemps dans les programmes. En histoire, au collège, les mythologies, grecque et romaine, sont abordées et je ne serais pas étonné qu'on dise quelque chose sur la religion des Pharaons. Ensuite, les trois monothéismes sont étudiés. Certes, le bouddhisme et l'hindouisme passent un peu à l'as. Mais peut-on étudier toutes les religions, sans exception ? Non, c'est impossible. Des choix sont donc nécessaires, et l'on comprend bien que la proximité géographique et culturelle est un critère déterminant.

En fin de scolarité, au lycée, la philosophie affiche parmi ses notions la religion, qui est alors traitée sous l'angle métaphysique. Saint Augustin, saint Anselme, saint Thomas d'Aquin ou Pascal sont des penseurs chrétiens au programme, ainsi que le philosophe musulman Averroès. En ECJS (éducation civique, juridique et social, assurée le plus souvent par les profs de philo ou d'histoire-géo), les enseignants sont libres d'adapter leur travail à l'actualité, répondre aux éventuelles questions des élèves sur la religion.

On constate donc que l'école publique est suffisamment ouverte à la bonne compréhension du phénomène religieux, qu'il n'y a pas besoin d'en rajouter. C'est pourquoi j'approuve entièrement les mesures proposées par la ministre de l'Education nationale, qui vont dans une toute autre direction : éducation aux médias, journée de la laïcité, formation initiale et continue des enseignants, interventions citoyennes dans les établissements, ...

Je n'oublie pas non plus que notre école publique est aussi laïque. Les aumôniers des religions peuvent y intervenir, mais le corps enseignant n'a pas à assumer des cours religieux, qui ne sont pas de son ressort, qui relèvent de la catéchèse et pas de l'enseignement. L'éducation religieuse, si tel est le choix, est de la responsabilité des parents, qui peuvent s'adresser aux divers cultes, mais pas à l'école.

Je voudrais terminer cette petite réflexion par deux anecdotes personnelles : en 1969, mon instituteur Monsieur Soulat, Marcel je crois, m'a appris la Marseillaise en la jouant au violon. Je le revois encore sortant son instrument, posant son menton sur le bois, protégé par une étoffe. Mais c'était une autre époque et la nostalgie n'est pas bonne conseillère. En 1994, je suis mon stage de jeune enseignant à l'IUFM de Reims, et nous avons un module consacré à la laïcité (vous voyez, ce n'est pas nouveau !). Le formateur nous explique qu'un professeur novice a malencontreusement réprimandé un élève à cause de ses mains sales, alors que cet enfant de confession musulmane n'avait fait que se frotter avec du henné, conformément à sa tradition. A méditer.

jeudi 22 janvier 2015

Où sont les Charlie ?



Hier soir, le cinéma de Saint-Quentin organisait une soirée de soutien à Charlie Hebdo, avec la projection du documentaire de Daniel Leconte, "C'est dur d'être aimé par des cons", relatant le procès intenté par les organisations musulmanes au journal satirique, pour avoir publié des caricatures de Mahomet. La recette était versée à l'équipe de Charlie. L'animation du débat était assurée par le journaliste Manuel Caré. Cette séance n'était pas comme les autres, évidemment : la sous-préfecture et les Renseignements généraux ont fait leur travail, la police municipale est passée plusieurs fois devant le multiplexe.

J'avais réservé ma place, pour être certain de pouvoir assister, en prévision d'une foule nombreuse. C'est pourquoi j'ai été surpris par la file d'attente, modeste. Explication d'un spectateur : "les gens ont peut-être voulu faire une pause". Oui, peut-être, mais c'est bizarre. Arrivé dans la salle, j'ai été encore plus surpris : 35 personnes, la fréquentation moyenne pour ce genre de rencontre. Où étaient-ils donc, les Charlie de Saint-Quentin ? 2 000 à défiler un dimanche, il y a 10 jours, 35 seulement hier soir, pour un soutien concret au journal, la disproportion est tellement énorme qu'elle interroge. Je m'attendais au moins à 150 participants. Au moins. A part Stéphane Lepoudère, aucun responsable politique non plus dans l'assistance.

Avant le film, ma voisine me confie, bizarrement, qu'elle a suivi au début le mouvement "comme un mouton", mais qu'une semaine après, elle a vu les choses autrement, "parce que c'est plus compliqué que ça". Etrange réticence, jugement nuancé et un tantinet négatif sur la mobilisation (des "moutons"). Je n'en saurai pas plus, le documentaire commençait, excellent : il nous rappelle que la ligne de défense des organisations musulmanes n'était pas d'incriminer la représentation du Prophète, mais de dénoncer une prétendue islamophobie par amalgame. La justice a tranché, Charlie Hebdo a été relaxé. Ce qui est impressionnant, c'est de voir à quel point la possibilité d'un attentat était depuis longtemps dans la tête des dessinateurs, sans y croire cependant tout à fait.

Durant le débat, je me suis interdit d'intervenir, pour ne faire qu'écouter, voir les réactions de ce petit échantillon de Charlie. Manuel Caré, en introduction, a bien exposé les enjeux de la réflexion, autour de la liberté d'expression. Les interventions ont été très variées, sans véritable fil conducteur : capacité des musulmans à rire d'eux-mêmes, acceptation et compréhension de l'humour, présence ou non de la violence dans le Coran, rôle des groupes de presse dans la censure, éducation du fait religieux à l'école, ... Une dernière remarque m'a paru originale : on reproche la violence des caricatures, mais l'art religieux représentant le Christ crucifié n'est-il pas lui aussi très violent ? Bref, comme souvent, les échanges ont été intéressants, pertinents.

Et pourtant, j'ai eu l'impression que le coeur du sujet n'était pas vraiment abordé. Dans un débat de ce type, ce qui ne se dit pas est tout aussi intéressant et révélateur que ce qui se dit (même s'il est vrai qu'on ne peut pas tout dire). La question du terrorisme en elle-même n'a pas été directement évoquée, ni celle des limites éventuelles à la liberté d'expression. Surtout, je n'ai pas senti une grande empathie à l'égard du journal satirique en tant que tel (hormis l'empathie naturelle envers les victimes, bien sûr) : entre méconnaissance et défiance (un spectateur a même parlé de "l'arrogance" de Charlie), c'est le principe voltairien qui était plutôt de rigueur, énoncé par Manuel Caré dès le début de la soirée, "je ne suis pas d'accord avec vous, mais je me battrai pour que vous puissiez vous exprimer". 2 000 Charlie dans la rue et 35 voltairiens au cinéma ? Peut-être ...

Bien des questions de Manuel Caré sont restées sans réponse, n'ont pas suscité de réaction (y a-t-il un droit à l'irrespect ? par exemple). Comme si un non dit demeurait, comme si "c'était plus compliqué que ça", pour reprendre la formule énigmatique de ma voisine (alors que dans mon esprit, tout est simple et clair, sur ce sujet-là en tout cas). Moi qui ne suis pas très émotif, des images du film m'ont beaucoup ému : voir en gros plan, sur l'écran, Cabu, Maris, Wolinski, Charb parler et rire autour de cette table où ils allaient être, quelques années plus tard, assassinés. Personne n'a fait partager cette émotion que j'ai ressentie, alors que je sais d'expérience, après une multitude d'animations, que la fibre sentimentale est très souvent sollicitée dans les prises de parole d'une salle. Pas là. Je n'en déduis rien, ce serait imprudent. Mais je constate et je réfléchis. Ce gigantesque mouvement Charlie est apparemment d'une grande simplicité, l'évidence même. Et pourtant, son analyse nous réserve peut-être des surprises, bonnes ou mauvaises, je n'en sais rien. Comme disait l'autre, "c'est plus compliqué que ça".

mercredi 21 janvier 2015

Apartheid



Dans la bouche du Premier ministre, lors de ses voeux à la presse, le mot d'apartheid appliqué à la France a pu paraître excessif. C'est le moins qu'on puisse dire. Le mot est même plus que ça : il est faux. L'apartheid est un système de séparation des races mis en place en Afrique du sud, délibérément organisé par l'Etat, perçu positivement par lui. C'est donc sans rapport, de près ou de loin, avec les difficultés françaises d'intégration des populations immigrées.

Et pourtant, je pense que le Premier ministre a bien fait de l'employer, précisément parce qu'il est le chef du gouvernement, leader de la majorité parlementaire, homme politique. Utilisé par un sociologue ou un historien, le terme d'apartheid aurait été ridicule et mensonger. Mais le discours politique ne repose pas sur une savante analyse, un commentaire des faits : c'est un langage en action, pour lancer un message, préparer l'avenir, mobiliser l'opinion et les décideurs, faire réagir. De ce point de vue, Manuel Valls a parfaitement réussi, et ceux qui lui reprochent son excès témoignent en réalité qu'il a visé juste.

Le début d'année tragique que la France a connu ne peut pas se panser (ni se penser) avec seulement des considérations morales, aussi indispensables soient-elles ("je suis Charlie"). Il faut aborder le fond de la situation. Il y a bien sûr des mesures symboliques, mais secondaires, pas essentielles (la Marseillaise à l'école, le service civique, voire national). Si c'était aussi simple que ça, ce serait tellement mieux ! Mais il ne faut pas non plus chercher à se rassurer à bon compte. Il y a évidemment les élémentaires mesures de protection, militaire, policière, législative, informatique. Là aussi, on ne touche pas au noeud du problème, qui est économique et social.

A première vue, le terrorisme islamiste, puisque c'est lui notre ennemi, de l'avis de tous, n'a rien à voir avec la crise économique et le délitement social. Les fanatiques proviennent de tous les milieux, et n'ont pas besoin d'être des miséreux pour passer à l'acte sanglant. Il y a cependant une leçon historique, quel que soit le type de terrorisme : c'est qu'il recrute sur un terreau de mécontentement, de protestation, de colère et de misère. Sans cette base, il est vite asséché. Les jeunes terroristes français ont vécu dans des milieux difficiles, tant au plan familial que social. L'origine du mal est là, même si sa croissance est causée par des éléments extérieurs, d'actualité internationale.

Je crois que c'est le signal fort que le Premier ministre a voulu adresser aux Français, par l'intermédiaire de la presse, en se saisissant du mot surprenant d'apartheid. Il aurait pu dire : ghetto, ségrégation, discrimination, exclusion, l'idée aurait été exactement la même, mais le terme beaucoup moins fort. Nous n'aurions pas retenu ces expressions rebattues, devenues, à force, indolores. Le recours à apartheid fait mal, est fait pour ça. Car c'est aussi toute la classe politique, les gouvernements successifs et les collectivités territoriales qui se sentent, du coup, responsables. Ce mot n'avait jamais été employé par une autorité d'aussi haut niveau : le choc invite à la prise de conscience.

Manuel Valls a enfoncé le clou en précisant : apartheid territorial, social, ethnique. C'est l'évidence, le bon sens, le principe de réalité : des communautés d'origine immigrée de plus en plus entre elles, dans des cités misérables, livrées à la drogue, à la violence, à l'insécurité, avec des taux de chômage monstrueux. Le voilà, l'apartheid, et le terrain duquel, demain, surgiront de nouveaux terroristes, si rien n'est fait, si aucun avenir n'est promis à ces populations et à leurs jeunes. Le Premier ministre a opportunément rappelé les émeutes incroyables d'il y a dix ans, qui ont obligé le gouvernement d'alors a décréter l'état d'urgence, qu'on n'avait vu que durant la guerre d'Algérie ! La mesure de la situation a-t-elle vraiment été prise depuis ?

Guerre aux terroristes, oui. Mais aussi guerre au chômage, à l'habitat dégradé, aux trafics illicites, à la misère sociale. Guerre à l'apartheid !

mardi 20 janvier 2015

Le droit à l'irrespect



J'ai été très impressionné par la foule immense manifestant en Tchétchénie contre la dernière caricature de Mahomet sur la couverture de Charlie Hebdo. Je me suis dit : en quoi tous ces gens sont-ils moins sincères, moins bons, moins justifiés que moi qui suis allé à Paris, avec des millions d'autres, pour soutenir la cause inverse, le droit de caricaturer le Prophète si on en a envie ? Je vous avoue que je n'ai pas la réponse. Il y a des sociétés sur notre planète qui ont encore le sens du sacré, qui n'acceptent pas d'y toucher, d'en discuter et d'en rire. Il y a d'autres sociétés, comme la nôtre, qui ont complètement perdu le sens de sacré, qui peuvent rire à satiété de tout avec tous. Qui a raison ? Qui a tort ? Ce n'est peut-être même pas une question de réflexion ou de choix personnels, mais de culture, de civilisation. Le "choc des civilisation" ? A l'heure de la mondialisation, nous en sommes peut-être là, même si évidemment je ne le souhaite pas.

J'ai le sentiment, un peu consterné, que le débat est en train d'évoluer, quinze jours après les assassinats à Paris. Au début, il y avait unanimité pour défendre la liberté d'expression, et c'est ce qui faisait la force du mouvement. Je sens maintenant, depuis quelques jours, des hésitations, des prudences, des reculs : la liberté, oui, mais dans le respect des opinions et des consciences. C'est très joli, mais ça veut dire quoi ? Qu'on peut rire de ce qu'on veut, à condition de ne pas choquer. Nous y voilà, et c'est ce qui me met dans l'embarras : la liberté, ok, mais sous conditions. Ca me fait penser à la liberté surveillée, qui n'est pas en fait une liberté, qui est une fausse liberté, une liberté apparente.

Pour tout vous dire, je suis inquiet, je crains un incroyable retournement, un raisonnement pervers : au nom de la liberté des croyants, limiter la liberté des humoristes et des artistes. Un rapprochement dangereux est en train de s'opérer dans les têtes et sous nos yeux entre les défenseurs du sacré et les défenseurs du respect, avec comme aboutissement terrible la relativisation de la liberté et la restriction du droit. Nos contemporains sont hypersensibles, facilement susceptibles et vexés, choqués par un rien (j'en ai fait plusieurs fois, à mes dépens, l'expérience personnelle). Le respect est une valeur rabâchée un peu partout (quand on ne croit plus en rien, il ne reste plus que cette valeur-là). Je crois donc, je redoute qu'un encadrement de la liberté ne soit une tentation, dans la situation présence, au vu des manifestations islamistes dans le monde, au nom du fameux respect.

Le respect, je n'y ai jamais cru (et pourtant, je crois en plein de choses, mais pas à celle-là). Le respect, c'est le baratin d'aujourd'hui, l'étouffoir de la libre opinion. C'est aussi le mot qu'ont sans cesse à la bouche les mafieux et les voyous : respect, respect, respect. Tu parles ! Le respect, ça ne veut rien dire. Je ne demande pas à mes élèves qu'ils me respectent (qui suis-je pour exiger cela d'eux ?). J'exige qu'ils soient disciplinés, en vertu du règlement, pas par déférence envers ma personne. Et je suis intransigeant avec eux sur ce point. Le respect, très peu pour moi. Au mieux, c'est une forme d'hypocrite politesse.

Je défends absolument le droit à l'irrespect. D'autant qu'il existe des tas de gens, de comportements, d'idées qui ne méritent nullement notre respect. Pour être respecté, il faut commencer par être respectable (je ne suis même pas certain de l'être moi-même, en cherchant bien). Attention : je ne dis pas non plus, surtout pas, que l'irrespect est un devoir, ce serait complètement idiot, ce serait réduire une liberté à une pitrerie. Non, mais il faut pouvoir se moquer, rire, être ironique, provoquer. Sinon, ce n'est plus la liberté. Je reconnais que ce n'est pas facile : l'humour est aussi une forme de culture, d'intelligence. Il n'y a pas qu'en Tchétchénie, au Niger ou au Pakistan qu'on n'est pas très sensible au second degré : en France, à Paris ou à Saint-Quentin, ça arrive aussi, croyez-moi.

lundi 19 janvier 2015

Le retour des élections



Avec les événements que nous avons connus depuis 15 jours, nous en aurions presque oublié que nous sommes en période d'élections, avec le scrutin départemental dans deux mois. La situation revient petit à petit à la normale, la démocratie reprend ses droits, et c'est tant mieux. Localement, le PCF et l'UMP ont choisi et présenté leurs candidats depuis un certain temps déjà. Il reste à connaître ceux du PS et du FN. Des noms circulent, mais "sous réserve", et les listes sont incomplètes. Quand elles seront publiées, la campagne pourra commencer.

Mais le plus curieux, c'est que les élections régionales, qui n'auront lieu qu'en fin d'année, retiennent beaucoup plus l'attention que les élections départementales. A gauche, la tête de liste est connue avant même d'avoir été désignée par le vote des adhérents, selon le principe bien connu des rapports de force : le Nord est plus fort que la Picardie, Martine Aubry est plus forte que Claude Gewerc. Celui-ci a dû renoncer, celle-là a mis en avant son premier adjoint, Pierre de Saintignon. La logique du pouvoir s'est mise en branle, les ralliements se sont succédés en cascades, le patron national du PS a porté le coup de grâce, Gewerc a très vite été isolé , ne pouvant plus que jeter l'éponge.

A droite, la logique du pouvoir a également joué à plein, de façon encore plus spectaculaire, sauf que le résultat est incertain. Xavier Bertrand est pressenti par beaucoup, pour ne pas dire par tous, comme le candidat naturel, légitime et finalement unique. S'il y va, sa désignation ne sera qu'une formalité, qui n'aura peut-être même pas lieu : à quoi bon voter lorsqu'il n'y a qu'un seul candidat qui fait l'unanimité ? Est-ce que ce choix peut gêner l'ambition présidentielle de Xavier Bertrand ? Je ne crois pas. Battre Marine Le Pen et diriger une grande région, en prenant l'hypothèse la plus heureuse pour lui, ne peut que renforcer sa crédibilité.

Par contrecoup, la vie politique saint-quentinoise en sera bouleversée, droite et gauche devront faire de nouveaux choix. Xavier Bertrand devra trancher entre rester maire ou rester député. Dans le premier cas, nous aurions un changement de premier magistrat à la tête de la ville. Dans le second cas, il y aura une élection législative partielle. Dans l'une ou l'autre des configurations, la rumeur accorde à Frédérique Macarez un bel avenir. Je n'en sais rien, je m'interroge surtout sur l'avenir de la gauche locale.

dimanche 18 janvier 2015

Et maintenant la politique



Le grand mouvement en faveur de Charlie hebdo aura forcément des conséquences politiques. On ne peut pas imaginer un seul instant une lame de fond, des millions de citoyens mobilisés sans répercutions à court ou à long terme dans notre société. La classe politique ne pourra pas rester inerte, elle devra réagir, prendre des initiatives : c'est elle, maintenant, qui est attendue au tournant.

Et pourtant, je suis un peu sceptique, car il y a eu des précédents dont je me souviens bien, qui nous ont tous marqués et qui n'ont rien donné. Rappelez-vous le suicide du Premier ministre Pierre Bérégovoy, c'était il y a 20 ans : la France là aussi avait été unanimement secouée, et il était alors évident que "rien ne serait plus comme avant". Et puis, les vieilles habitudes sont revenues, les leçons morales ont été oubliées, les promesses de renouvellement n'ont pas été tenues. Je suis méfiant, je me dis qu'il en sera peut-être de nouveau hélas ainsi. Sauf que cette fois, la tragédie est d'une toute autre ampleur.

Que doivent faire nos politiques ? C'est à eux de voir, de prendre leurs responsabilités, de réfléchir et d'agir. A mon niveau, je vois trois pistes :

1- La fonction du peuple. Elle a été essentielle durant ces 10 derniers jours, les partis politiques ont été complètement débordés par la mobilisation, dans laquelle ils ne sont pour rien. Je crois en l'importance des partis dans une démocratie, mais tels qu'ils sont aujourd'hui constitués, tels qu'ils fonctionnent (et j'ai ma petite expérience), ça ne va pas du tout, il faut tout changer, de fond en comble. La République ne peut plus vivre avec des partis largement déconnectés de la population (je dis bien : les partis, pas les élus).

2- La liberté d'expression. Elle doit être totale, c'est bête à dire tellement ce devrait être une évidence en démocratie. Et pourtant ce n'est pas le cas. Depuis plusieurs années, la liberté d'expression, notamment la liberté de la presse, est remise en cause par le recours systématique à la justice, l'arrogance de nombreux petits élus locaux envers les journaux, la pression morale et psychologique d'un nouveau conformisme, le politiquement correct. Là aussi, j'en ai fait les frais à mon petit niveau, et il n'est pas dit que ça s'arrête. Ces atteintes à la liberté sont d'autant plus graves que le secteur est en grande difficulté. Il serait bien que la classe politique, surtout régionale, change de comportement et donne l'exemple.

3- La redéfinition de la laïcité. L'affaire Charlie heurte de plein fouet nos convictions laïques. La religion est instrumentalisée, comme autrefois le christianisme, elle devient une arme de guerre et de mort contre la République. Il ne faut pas se contenter de déplorer, il faut faire quelque chose. J'ai été stupéfait d'apprendre que certains enseignants rencontraient des difficultés, étaient déstabilisés par les interventions de leurs élèves durant les débats organisés à la suite des attentats. Mes collègues se sentent perdus, demandent à être "accompagnés" dans ce genre de situation (comme l'enfant qu'on prend par la main pour l'accompagner). C'est renversant ! Les enseignants devraient être les premiers militants de la laïcité ; et voilà qu'ils ne savent plus l'expliquer et la défendre devant leurs classes ! Quelque chose ne va plus, du côté de la formation ou de l'institution, mais on ne peut pas l'accepter, il faut changer.

Et si rien ne change ? Si la classe politique, pourtant si bavarde, reste sur ce point la grande muette ? Si les partis conservent la gestion de leurs intérêts électoraux sans rien toucher à leurs structures ? C'est très simple : nous aurons l'extrême droite, à un niveau qu'on n'imagine même pas. Et nos yeux pour pleurer.

samedi 17 janvier 2015

Dieudo n'est pas Charlie



Il faudra sûrement du temps et beaucoup d'analyse pour qu'on comprenne ce qui s'est passé en France en ce début d'année, comment un journal satirique en perte de vitesse en est venu à tirer à 7 millions d'exemplaires après l'assassinat de la fine fleur de son équipe, pourquoi des tas de gens qui répugnaient à manifester, même pour défendre leurs intérêts, se sont retrouvés dans la rue. Retour du sens collectif ? Je ne crois pas : rien n'est plus individualiste que le slogan qui résume tout le mouvement, "JE suis Charlie". Une prise de conscience citoyenne ? Peut-être, mais guère soucieuse des lois et des autorités : à Saint-Quentin, la manif la plus importante avait été déconseillée par la préfecture, et aucune organisation reconnue n'était à l'origine. Défense des valeurs de la République ? du droit d'expression ? Lutte contre le terrorisme ? Non, je pense que ces mots d'ordre sont trop lyriques pour notre époque. Le moteur, il me semble que ce sont des pulsions plus fondamentales : la liberté et la vie, faire ce qui plaît et ne pas risquer sa peau.

C'est pourquoi il faut répondre à ceux, qui peuvent être nombreux, notamment parmi les plus jeunes, qui ne comprennent pas qu'on se lève en masse pour défendre la liberté de Charlie hebdo alors qu'on met l'humoriste Dieudonné en garde à vue, qu'on condamne et interdit certain de ses spectacles. La liberté chérie, comme l'appelle le VIe couplet de la Marseillaise, n'y a-t-il pas droit lui aussi ? Non, justement, et c'est ce qu'il faut expliquer, car on a les apparences contre soi quand on soutient cette position, on laisse entendre qu'il serait permis de se moquer des musulmans et de leur Prophète et défendu de plaisanter sur les Juifs et l'Holocauste. Mais ce n'est pas du tout ça. Je ne reprendrais pas non plus la règle de Pierre Desproges : "on peut rire de tout, mais pas avec n'importe qui", parce qu'alors, on ne va pas rire avec grand monde, et surtout, ça n'empêchera pas les fans de Dieudo de rire entre eux. Quant à la formule de Saint-Just, "pas de liberté pour les ennemis de la liberté", elle est dangereuse et détestable.

Dieudo n'est pas Charlie, tout simplement parce qu'il a cessé d'être un humoriste, qu'il s'est engagé dans un combat politique, l'antisionisme radical. L'équipe de Charlie a bien sûr ses préférences politiques, d'ailleurs multiples, qu'on peut en général qualifier de libertaires. Mais elle n'a jamais rallié un camp, brandi un drapeau, milité en faveur d'une cause : c'est toute la différence, immense, avec Dieudonné. Les faits le prouvent encore mieux que le raisonnement : Dieudonné a été reçu officiellement par la République islamique d'Iran, il a fait monter sur scène, lors de son spectacle, le professeur Faurisson, négationniste des chambres à gaz, tout le contraire d'un rigolo. On peut rire de tout, avec n'importe qui, mais là, Dieudonné ne rit plus, même si ses partisans ricanent sous cape.

La frontière entre le licite et l'illicite, entre le permis et le défendu, entre l'humour et la position idéologique, ce n'est pas la morale qui en décide, c'est la loi, c'est la justice, quand on est en République. Dieudonné a été condamné plusieurs fois pour ses dérapages, Charlie hebdo n'a jamais été condamné pour ses dessins (malgré les assignations en justice). Après ça, il n'y a plus à douter, il n'y a plus à se demander pourquoi "je suis Charlie" et pourquoi pas "je suis Dieudo". D'ailleurs, l'humoriste lui-même s'est trahi : en affirmant "je suis Charlie Coulibaly", en proférant une formule contradictoire, insensée, inepte, il ne faisait qu'une provocation de plus, il tentait de nous berner en reprenant à son compte l'esprit d'un mouvement qui lui est en réalité profondément opposé. Dieudonné n'est ni un humoriste, ni un comique : c'est un pitre, du genre le moins drôle qui soit.

vendredi 16 janvier 2015

Les suites d'une tragédie



Les événements que nous avons vécus la semaine dernière ont provoqué une onde de choc qui n'est pas terminée. Après le temps du deuil et du recueillement, de la compassion universelle pour les victimes, de l'unanimité autour des valeurs de la République, il y a des fissures qui apparaissent, des contradictions qui se font jour, des questions qui se posent. C'est d'ailleurs naturel : on ne pouvait pas espérer que les réactions demeurent homogènes. Ces derniers jours, j'ai noté une bonne dizaine de petites réflexions, très diverses, qui me sont venues à l'esprit et que je vous soumets :

1- Je ne suis pas allé acheter Charlie mercredi, ni hier, ni aujourd'hui, ni sans doute demain. J'attends que la vague passe, si elle passe. Mais elle finira bien par se calmer. Pourquoi mon refus ? Par fidélité à toutes ces années où je l'ai acheté alors qu'il n'y avait, à Saint-Quentin, que quelques exemplaires, très peu demandés. Pour me souvenir aussi que ces temps-ci, Charlie avait de graves difficultés financières, faute de lecteurs. Aujourd'hui, ils sont des millions, un succès de presse jamais connu. Quel paradoxe ! Je pense à cette masse de nouveaux lecteurs, qui ne savent rien de l'esprit Charlie. J'imagine leur tête quand ils vont découvrir ! Ils ont réduit l'hebdo au symbole du crayon : très bien, mais Charlie, c'est aussi un stylo, un style, une écriture, des prises de position, pas seulement des dessins.

2- Le pape François et les chrétiens rassemblés pour défendre un journal anticlérical, c'est amusant, mais pourquoi pas, et tant mieux. Mais le positionnement rencontre vite ses limites (de même chez les organisations musulmanes) : le souverain pontife a rappelé hier son attachement à la liberté d'expression, tout en demandant à ne pas se moquer des religions. Mais c'est quoi la liberté, sans la liberté de se moquer ?

3- Les élus et les politiques ont été au premier rang des défenseurs de la liberté de la presse. Parfait. Mais beaucoup d'entre eux n'en font rien au quotidien, rêvent de journaux asservis à leurs propres intérêts, personnels et électoraux. La presse locale l'a fait remarquer, à juste raison, elle qui est la première victime de ces comportements liberticides.

4- Pendant ces quelques jours qui ont fait trembler la France, les chaînes télévisées d'information continue ont été les grandes narratrices de la tragédie, donnant l'impression d'en écrire l'histoire, de lui donner son rythme, sa dramaturgie. Dans l'après-midi de la prise d'otages à Vincennes, j'étais devant ma télé, comme tout le monde. Et puis, un peu dégoûté de moi-même, j'ai arrêté, j'ai éteint, conscient que je n'étais plus dans une quête légitime d'information mais dans un désir contestable de spectacle. J'étais devenu un voyeur, il fallait que ça cesse.

5- La vente d'anxiolytiques a augmenté de 18%. C'est fou ! On disait que la France, avec sa formidable mobilisation, était sortie d'une longue dépression. Nous avions parlé trop vite. Il y a eu refoulement, tétanisation devant l'horreur, puis réaction de survie, pulsion de résistance. Mais cette consommation anormale, injustifiable de psychotropes confirme hélas que la maladie qui mine notre corps social sévit encore.

6- L'invraisemblable théorie du complot, qui court sur internet, prouve simplement que le malheur ne met pas fin à la bêtise, que celle-ci est le monstre universel. On ne devrait même pas y prêter attention, dans un éclat de rire mêlé de mépris.

7- Je n'ai pas évoqué l'affaire avec mes élèves. S'ils me l'avaient demandé, si des questions avaient été posées, bien sûr je l'aurais abordée en classe. Mais je ne voulais rien imposer, car c'aurait sûrement été contreproductif. C'est comme la minute de silence : la jeunesse est par nature remuante, anticonformiste, transgressive, y compris pour de très mauvaises raisons. Il faut agir avec elle en toute prudence et discernement, sans rien céder en même temps sur les principes, mais ne pas avoir à son égard des indignations d'adultes. Face aux jeunes, nous avons besoin de pédagogie, pas de morale. Quand j'étais collégien et lycéen, il y avait des drames en France et à travers le monde, qui interpellaient les élèves et les professeurs, sans minute de silence. Aux symboles, toujours délicats à utiliser, je préfère les enseignements. Il est vrai qu'en philo, je suis servi : nous réfléchissons souvent aux grandes questions qu'a soulevées l'événement, liberté, paix, démocratie, vérité, religion, etc. J'en débattrai donc avec mes élèves, mais une fois l'événement complètement passé, dans quelques semaines, avec distance et si possible hauteur, une fois l'émotion collective retombée, quand la réflexion pourra tranquillement retrouver sa place. Mais qui est prêt à entendre un tel discours aujourd'hui ?

8- Le maire de Reims a refusé qu'on enterre le corps des terroristes dans le cimetière de sa ville. On va les mettre où ? Son refus règle-t-il le problème ? Est-ce qu'on répond à un crime barbare par une réaction d'inhumanité ? Faut-il interdire les assassins de sépulture ? Voilà un premier magistrat qui n'honore pas sa fonction.

9- Etrange débat que celui sur la restauration du service militaire, comme si la vie de régiment pouvait soigner aujourd'hui une partie de la jeunesse malade ( les adultes étant autant touchés par le mal). Le service militaire avait en son temps des finalités militaires, qui ne se justifient plus avec l'armée professionnalisée. Son rôle d'intégration sociale était secondaire et involontaire, exagéré maintenant par la nostalgie. Sans parler du coût énorme de sa réinstallation dans un pays contraint à des restrictions budgétaires.

10- Pour lutter contre les islamistes, j'ai entendu prononcer le vilain mot de "déradicalisation", qui désigne, je suppose, une sorte de cure de désintoxication, une forme d'analyse, de thérapie, une cellule psychologique renforcée, un lavage de cerveau pour tête fanatisée. Les psychologues sont invités partout, c'est sans doute une de leurs inventions. Quand va-t-on "dépsychologiser" notre société ?

11- Qui a noté l'énormité, l'inanité, le contresens historique de la proposition de Jeannette Bougrab, ancien membre du gouvernement ? Faire entrer les victimes au Panthéon ! Ni de près, ni de loin, l'équipe de Charlie hebdo ne correspond aux critères de panthéonisation, et ses membres disparus seraient d'ailleurs les premiers à se moquer de cet honneur indu, déplacé, inutile. Le chagrin n'excuse pas l'aberration, surtout venant d'une secrétaire d'Etat. Quand Nicolas Sarkozy a voulu d'Albert Camus au Panthéon, la famille a refusé, estimant que l'oeuvre et l'esprit de l'écrivain n'étaient pas conformes à une pareille consécration.

jeudi 15 janvier 2015

Karima, corps et âme



Karima Di Lena est une jeune marocaine, arrivée il y a quatre années à Saint-Quentin. A Marrakech, sa ville natale, elle a évolué dans plusieurs formes d'art, danse, théâtre, cinéma, mannequinat. Mais c'est par la peinture qu'elle a choisi de se faire connaître dans notre ville. Elle peint depuis toute petite, n'est passée par aucune formation. "Mon école, ce sont les sentiments", me dit-elle. Son maître ? Picasso. Son exposition au 115, rue d'Isle, est pour elle une première expérience (vignette 1, devant Réflexion).

Ses couleurs, très vives, sont celles de l'optimisme, presque de l'angélisme. Karima ne croit qu'aux bons sentiments, à l'esprit positif. Un seul tableau est un peu plus ambigu, Personnalité, forcément double, genre yin yang (vignette 4). Son préféré : Reflets, qui a donné son titre à l'exposition, "Reflets de l'âme" (vignette 2). La sienne est pleine d'amour et de joie. Mon préféré : Philosophie, évidemment (vignette 3). La plupart des oeuvres sont titrées d'un unique mot : Persévérance, Hésitation, Fierté, Mariage, par exemple. Pas toutes : Ville de Cannes est parmi les exceptions (vignette 5).

Karima Di Lena, bien que récente Saint-Quentinoise, est déjà très investie dans la vie locale. Il y a quelques mois, elle organisait, au théâtre Jean-Vilar, une soirée pour la tolérance (encore les bons sentiments !). En me quittant, elle me confie qu'elle vient de créer une association, Art'Aisne Plus, qui aura pour objectif de promouvoir toutes les formes d'art et de faire découvrir les jeunes talents. Les gens qui font, j'aime ça, j'aime Karima.

mercredi 14 janvier 2015

Les larmes du Prophète




Une semaine après la tragédie, Charlie hebdo n'a pas été tué, contrairement au cri lancé par les terroristes. Le journal est sorti ce matin et n'a rien abdiqué de son esprit satirique : Mahomet, versant une larme, est caricaturé en première page, porteur du slogan planétaire "je suis Charlie", illustré par une formule évangélique, dans laquelle le Dieu miséricordieux des musulmans peut parfaitement se reconnaitre, "tout est pardonné". Le choix est judicieux, fort, exemplaire : ni haine, ni vengeance, ni méchanceté. Pourtant, les musulmans seront choqués, puisque leur religion interdit la représentation du Prophète. Il faut revenir sur cette origine de la tragédie.

Dessiner Jésus, de façon rigolote, n'est pas considéré, même par les chrétiens, comme une offense à la foi, alors que Jésus est Dieu, Mahomet n'étant qu'un homme, un prophète. Ce n'est pas la caricature est soi qui pose problème, c'est la représentation et ses dangers, dont le principal est l'idolâtrie. En terre d'Islam, les images, y compris saintes, sont très présentes. Mais leur vénération est prohibée. D'ailleurs, le judaïsme, le christianisme jusqu'au VIIIe siècle et le protestantisme sont dans le même état d'esprit. Les icônes orthodoxes sont des objets de piété, pas des représentations artistiques. Elles n'ont été acceptées qu'après les violents combats du mouvement iconoclaste. L'imitation et la perspective sont des inventions occidentales récentes, qui remontent à la Renaissance. Plus loin, sous l'Antiquité, le philosophe Platon condamne le rôle de l'image, apparence trompeuse.

Le monde moderne, depuis quelques siècles et plus encore à l'époque contemporaine, est dominé, bombardé par les images. Le contraste avec la culture musulmane est donc inévitable. Mais il n'est pas irrémédiable. La solution n'est pas dans les leçons d'humanisme, de tolérance ou de laïcité, qui sont nécessaires mais ne toucheront pas ou peu le coeur des jeunes islamistes égarés par le fanatisme. La réponse sera théologique, par une lecture attentive du Coran, une meilleure connaissance de l'histoire et de la culture musulmanes, une réflexion sur le statut religieux de l'image. Car on ne trouve, dans le Livre saint, aucune théorie précise sur ce sujet. Si l'on veut combattre le mal à la racine, c'est la direction à suivre, pas la fuite en avant dans des lois d'exception ou un arsenal sécuritaire dont les terroristes, prêts à mourir en martyrs, n'ont strictement rien à faire. Si nous voulons que plus jamais Mahomet et nous tous versions de larmes, c'est bien vers cette réforme de l'Islam qu'il faudra aller, qui ne pourra être que le fait des musulmans eux-mêmes.

Je dois beaucoup à Sausen Mustafova, ma collègue, professeur de philosophie à Péronne, dont la conférence d'avril 2014, "Formation de l'esthétique musulmane, figuration dans l'Islam", m'a inspiré dans la rédaction de ce billet. Qu'elle en soit chaleureusement remerciée.

mardi 13 janvier 2015

Stop pause


Pas de billet aujourd'hui. Fatigue, manque d'idées ? Non, jamais. Mais trop de bruit, d'agitation, de commentaires. Besoin de silence, de méditation, de distance. Ah si, une recommandation, le lien instructif qu'Ariane Iliopoulos, du mensuel Philosophie magazine, lectrice régulière de ce blog, a bien voulu me transmettre dans la journée :

http://www.philomag.com/blogs/dans-la-tete-des-enfants/madame-ils-lont-bien-cherche-quand-meme-un-debat-en-classe-vendredi-9

Bonne lecture !


lundi 12 janvier 2015

Génération Charlie ?



Difficile de juger d'un mouvement collectif sur l'instant. Nous verrons dans quelques semaines, dans quelques mois ce qu'il en restera. Mais, de fait, le phénomène social est bien là, massif, inédit, historique. "Je suis Charlie" est peut-être plus qu'un slogan d'indignation face à une ignoble tuerie : c'est un mode d'identification qui porte loin, qui remet en question les mobilisations citoyennes traditionnelles, qui peut ouvrir sur de nouvelles perspectives. Ce que je note surtout, qui est impressionnant, c'est que l'élan a été totalement spontané, que sa force doit tout au peuple motivé et rien aux partis, syndicats et associations. C'est un soulèvement sans leader, sans organisation, sans récupération. Il faudra y réfléchir et se demander quelles suites lui donner.

En ce qui me concerne, je suis Charlie depuis très longtemps. D'abord, c'est une question d'âge : quand on est adolescent dans les années 70, on lit le journal de Cavanna et Choron. Longtemps après, j'ai beaucoup apprécié la période où l'éditorialiste était Philippe Val, dont j'ai souvent commenté dans mon précédent blog les réflexions. Ma dernière référence à Charlie, c'était le jour de Noël, quand j'ai dit tout le bien que je pensais de son numéro hors-série sur "la véritable histoire du petit Jésus". Je fais en quelque sorte partie de la "génération Charlie", canal historique.

Aujourd'hui, il y a une "génération Charlie" paradoxale, un peu déroutante. Par exemple, l'établissement scolaire, catholique et privé, Saint Jean La Croix, à Saint-Quentin, a rempli sa façade vitrée du fameux slogan (en vignette), alors que l'équipe de Charlie hebdo revendiquait le droit au blasphème, qu'elle a pratiqué de nombreuses fois, les cathos en faisant souvent les frais. Mais je me réjouis bien sûr de cette ouverture d'esprit.

En revanche, logique est le soutien de Didier Perrier, de la compagnie théâtrale L'Echappée. Samedi soir, à l'issue de la représentation de sa dernière pièce "Y'a d'la joie", au centre social Europe, Didier a manifesté sa solidarité à "Charlie", non pas en reprenant le slogan, mais en lançant : "vive l'art, vive la création, vive l'insolence, vive la vie, nom de dieu !" sous les applaudissements du public.

Le Cinéquai02, lui aussi, est Charlie, puisqu'il projettera le 21 janvier, à 20h00, le documentaire de Daniel Leconte, sorti en 2008, "C'est dur d'être aimé par des cons", qui relate le procès intenté au journal par des organisations musulmanes, après la publication des caricatures de Mahomet. J'avais passé ce film en son temps, dans le cadre du ciné philo. Cette fois, c'est le journaliste Manuel Caré qui animera le débat. La recette sera intégralement reversée à Charlie hebdo.

Tout le monde se revendique de la "génération Charlie" ? Non, pas tous. Les communistes de Saint-Quentin, qui ont l'esprit rebelle, font de la résistance, Corinne Bécourt, leur secrétaire de section, en tête. Ils partagent l'émotion générale, défendent la liberté d'expression, condamnent les attentats mais refusent d'entrer dans l'élan d'union nationale, qu'ils voient comme une manipulation de l'opinion. Pour eux, il n'a pas été question de défiler avec Merkel, Sarkozy, Junker et Hollande, qui ont une part de responsabilité dans la tragédie, étant des impérialistes, des "va-t-en guerre", des financeurs du terrorisme. Point de vue étonnant, iconoclaste, que je ne partage pas du tout, mais que j'ai tenu à restituer aussi honnêtement que possible. Les voix dissonantes, c'est ça aussi la liberté, la démocratie.

samedi 10 janvier 2015

Ils sont Charlie



Toujours autant de monde à la cérémonie des voeux du maire de Saint-Quentin, hier soir au palais de Fervaques, mais un discours du premier magistrat beaucoup moins long, très peu axé sur la politique locale. Les tragiques événements ont donné une dimension solennelle à la cérémonie. Pas d'orchestre de jazz cette fois-ci, et une vibrante Marseillaise en fin d'allocution.

Le slogan "Je suis Charlie" s'affichait sur les écrans et la grille d'entrée, reformulé localement : "nous sommes Charlie - Saint-Quentin - tous unis". Parmi la foule, Karima (vignette 1), Bernard et Alain (vignette 2), Colette et Jean-Hugues venus de Soissons (vignette 3) ont tenu à redire qu'ils étaient eux-aussi Charlie. Demain, à Paris, nous serons très nombreux à le proclamer.

Un seul homme public, en France, se dissocie du mouvement, Jean-Marie Le Pen : "Je ne suis pas Charlie", a-t-il confié. Il a au moins l'honnêteté de ne pas s'en cacher. L'esprit de son parti, c'est bien celui-là, quoi qu'en dise sa fille. C'est pourquoi il aurait été inconcevable que le Front national fasse partie des organisateurs de la grande manifestation républicaine (voir, à ce sujet, l'excellent éditorial de Samir Heddar, dans L'Aisne nouvelle d'aujourd'hui).

vendredi 9 janvier 2015

Tout sauf le FN



Après la tragédie et avant la grande manifestation de ce week-end, une lamentable polémique tourne autour de la présence ou de l'absence du Front national dans la marche républicaine de dimanche. Une fois de plus, l'extrême droite aura réussi à se placer au coeur d'une querelle médiatique. Ce parti qui s'en prend aux victimes se met à jouer les victimes ; ce parti qui prône l'exclusion laisse croire qu'il est exclu. Il faut dénoncer cette nouvelle imposture.

Dans l'idéal, j'aurais préféré que la manifestation soit à l'appel exclusif des associations des droits de l'homme et antiracistes , comme c'était initialement prévu. Je comprends aussi, pour des raisons logistiques, que les partis politiques et les syndicats, qui ont les moyens et le savoir faire, soient impliqués au premier chef. Mais que dans ces organisations figure le FN, non, mille fois non ! Pas question de défiler au côté de ce parti, ou alors je reste chez moi.

Jamais Charb, Wolinski, Maris ou Cabu n'auraient accepté d'être défendu par l'extrême droite, qu'ils n'ont jamais cessé de combattre. Pas d'hypocrisie ! La présence de l'extrême droite, ce serait une seconde mort pour les victimes. Respectons leur mémoire. Dimanche, ce sera l'union nationale, oui, mais pas à n'importe quel prix, pas dans la contradiction, l'incohérence, la négation de soi. L'union nationale, c'est celle des partis républicains, de gauche et de droite. Le FN n'est ni de gauche ni de droite, il n'est pas républicain, ni par ses idées, ni par son histoire : c'est une organisation extrémiste, radicale, nationaliste, xénophobe et autoritaire, elle n'a pas sa place dans le défilé.

Que le FN soit légalement reconnu, qu'il participe aux élections et soit reçu par le chef de l'Etat ne change strictement rien. La République est bonne fille, elle a toujours accueilli en son sein ceux qui lui crachent à la figure, car ils représentent une partie du peuple et la liberté d'expression est son principe. Mais ce n'est pas une raison pour les inviter à défiler ensemble. D'ailleurs, le FN passe son temps à dénoncer le prétendu système "UMPS", l' "établissement", comme il l'appelle : qu'il ne vienne pas maintenant pleurnicher pour en faire partie, bras dessus bras dessous avec lui.

Cette sage et logique décision de refuser le Front national n'est nullement un signe d'exclusion de ses électeurs, que j'invite au contraire à participer à la manifestation, ne serait-ce que pour qu'ils changent d'avis, au contact des sensibilités républicaines. Mais ce que je ne veux pas, c'est de la présence, des chefs, des banderoles et des slogans de l'organisation frontiste. Ca non !

Certains affirment que c'est un cadeau qu'on leur fait en réagissant ainsi. Ah bon ? Drôle de cadeau, celui dont le bénéficiaire ne veut absolument pas ! Et permettre au FN de défiler tout drapeau déployé, légitimé par cette reconnaissance, se refaisant une beauté démocratique et une santé électorale au milieu de la foule républicaine, ce ne serait pas un magnifique cadeau ? Soyons sérieux et ne jouons pas avec les paradoxes. L'argument me fait penser à ces idiots qui reprochent à ceux qui critiquent le Front national de faire sa publicité, qui sous-entendent que plus on s'oppose à l'extrême droite, plus on renforce l'extrême droite ! Le raisonnement est très malin, mais très vicieux.

Frontistes et islamistes sont les deux têtes d'un même dragon. Elles se nourrissent l'une de l'autre, comme les extrêmes se rejoignent tout en se combattant. Dans les deux cas, on prône le repli identitaire, on tient des discours violents, on ethnicise le débat public, on se réfère à des régimes autoritaires. A la différence de l'équipe de Charlie hebdo, jamais Marine Le Pen n'aura à craindre un attentat islamiste, parce qu'elle est la figure inversée des djihadistes, qui n'y toucheront pas.

Il y a quelque chose dont personne ne parle en ce moment, mais à quoi tout le monde pense : le Front national sera hélas le principal bénéficiaire de la tragédie que nous vivons. La xénophobie anti-arabe et anti-musulmane va monter d'un cran. Déjà, des actes racistes sont perpétrés, que l'émotion générale fait oublier. Les élections départementales vont être une catastrophe républicaine : il est à craindre que plusieurs centaines de cantons passent au FN, que ce soit le début cette fois d'une implantation locale sérieuse pour ce parti. Pour cette raison et pour toutes les autres raisons, il ne faut pas accepter le Front national dans la manifestation de dimanche, car ce serait faire le lit boueux de l'extrême droite.

jeudi 8 janvier 2015

Le dieu des assassins



J'étais hier à Cambrai, pour faire une conférence sur l'optimisme (!), quand un auditeur, au premier rang, m'a demandé une minute de silence, m'apprenant la tuerie à Charlie hebdo. Mort de Cabu, de Wolinski, de Bernard Maris ... il y a des moments où l'on se dit que c'est impossible, qu'on va se réveiller d'un cauchemar. Mais c'est la tragique réalité. Deuil national aujourd'hui, nous avons observé une minute de silence au lycée Henri-Martin. Après la douleur, l'indignation et le recueillement vient le temps de la réflexion et de la riposte. La mobilisation populaire, massive, spontanée est déjà une première réponse, une saine réaction. Mais après ? Que faut-il comprendre dans ce qui s'est passé ? Comment agir maintenant ?

Des hommes sont morts, mais aussi des symboles, qui ne représentaient pas seulement la liberté d'expression, mais toute une culture de l'insouciance, du rire et de la contestation, issue en grande partie des années 60. Wolinski c'était le bon vivant, Cabu l'écolo pacifiste, Maris l'économiste intello, pour ne citer d'eux. Qu'ils puissent disparaître sous des balles, étrangers qu'ils étaient à toute forme de violence, a quelque chose d'inconcevable, de sidérant, de traumatisant, dont la simple indignation ou la condamnation n'arrivent pas à rendre compte. Nous le savions, mais nous le découvrons en plein coeur de Paris : le monde est dangereux, l'histoire est tragique, l'homme n'est pas forcément bon.

Nous nous rappelons aussi que la démocratie est un régime fragile, exceptionnel, qui ne va pas de soi, qui peut sans cesse être menacé. La démocratie, c'est le renoncement à la violence physique, la prohibition du crime et le transfert des affrontements dans le débat politique. Toute l'histoire collective de l'humanité est au contraire constituée par la haine et le meurtre.

Le massacre opéré hier n'est pas l'oeuvre de fous ou d'idiots. C'est un acte de guerre mené par des militants déterminés, disciplinés, prêts au sacrifice de leur vie. Le problème de la démocratie, c'est qu'elle a du mal à faire la guerre. Elle songe plus à pleurer les victimes qu'à châtier les bourreaux. Pourtant, les forces militaires de notre pays sont engagées sur des terrains extérieurs. L'ennemi, qu'il faut désigner, c'est une idéologie religieuse, politique, théocratique : l'islamisme.

Le combat est d'autant plus difficile et délicat que nous ne savons plus trop ce qu'est une religion, dans nos sociétés sécularisées, nous sommes tentés involontairement par l'amalgame. Nous ignorons ce qu'est l'histoire, la démocratie étant plus préoccupée par l'avenir que par le passé. Ce qu'il faut dire, c'est qu'il existe une violence religieuse qui est terrible, qu'il y a un dieu des assassins, mais qu'a contrario la religion n'est pas en soi violente ou criminelle. Il faut ajouter que l'islam n'a pas le privilège de la violence : les Croisés chrétiens étaient des pillards massacreurs, les Inquisiteurs à la fin du Moyen Age ont brûlé des milliers d'innocentes victimes, les catholiques sous l'Ancien Régime ont persécuté et tenté d'exterminer les protestants. Mais le christianisme a aussi donné le raffiné saint Augustin, le pacifique saint François d'Assise et la charitable mère Térésa. Il en va de même pour la religion musulmane.

Le risque de cette période tragique pour la France, c'est de voir la communauté musulmane accablée. Elle n'a pas à se justifier, pas à en faire plus que n'importe quels autres citoyens. Il n'y a pas de rapport entre immigration et islamisme. Ce n'est pas moins de République, plus d'autorité et de xénophobie qui permettra à la France d'être sauvée et la guerre gagnée. Au contraire, c'est plus de République qu'il nous faut. Et puis, il ne faut pas avoir peur, car c'est le but du terrorisme : semer la terreur. Les sociétés occidentales modernes, très portées sur les affects, ont du mal à surmonter leur peur, leur sensibilité. Il le faudra pourtant. Sinon, les tueurs l'auront emporté et les morts n'auront servi à rien.

mercredi 7 janvier 2015

Hommage



Hommage aux victimes de l'attentat terroriste perpétré aujourd'hui à Paris, dans les locaux de l'hebdomadaire Charlie hebdo. Parmi elles, Cabu, venu à Saint-Quentin le 12 mai 2012, dans le cadre du festival de la BD et du livre jeunesse (en vignette, à l'espace Saint-Jacques ; voir aussi le billet de ce jour). Douleur et recueillement ce soir. Réflexion et réaction demain.


Houellebecq partout



Il est réjouissant de voir que l'un des plus grands écrivains français contemporains, peut-être le plus grand, soit à la une des médias depuis quelques jours, alimente les conversations. Quel autre pays est capable, a envie de créer un événement littéraire de cette envergure ? Je n'en vois pas. Mais il est aussi inquiétant de constater, une fois de plus, qu'un ouvrage provoque des réactions moralisatrices, parce qu'il est pris seulement au premier degré, en son sens littéral et pas littéraire. Ce qui fait pourtant la richesse et la raison d'être de la littérature, et de l'écriture en général, c'est la multitude des degrés, qui laisse une entière liberté d'interprétation (donc d'intelligence) aux lecteurs.

Nous vivons une époque de greffiers (d'où le recours pavlovien aux tribunaux) : les propos sont pris au pied de la lettre, comme les Témoins de Jéhova lisent la Bible. Houellebecq en est lui aussi la victime. C'est inquiétant parce que c'est une négation de l'art et de l'artiste, dont la liberté doit être absolue. La discussion et la critique, oui, et l'oeuvre de Houellebecq y pousse avec bonheur. Mais la remontrance et la condamnation, non.

Je n'ai bien sûr pas encore acheté ni lu "Soumission". Mais les médias nous en parlent comme si son contenu était bien connu : c'est formidable, c'est involontairement houellebecquien ! Ce que je comprends, parce que j'ai lu à peu près tous ses autres bouquins, c'est que Houellebecq met en scène, à nouveau, les fantasmes contemporains. Dans une société sécularisée, déchristianisée, matérialiste et petite-bourgeoise ("classes moyennes", dans le langage d'aujourd'hui), le fantasme absolu, qui intrigue, attire et effraie, ce n'est plus le cul, c'est la religion. La seule qui fasse parler d'elle, qui provoque, qui aille jusqu'au bout d'elle-même, qui nous interroge, c'est l'Islam. Voyez comment un simple bout de tissu, un voile sur la tête, a pu susciter en France des débats idiots, imaginaires et trouillards. Le fantasme musulman est nourri par un autre fantasme, d'extrême droite (Le Pen à l'Elysée !). En ce moment, la France est pris dans ce double trip, bad trip évidemment. C'est ce dont rend compte Michel Houellebecq, à sa façon d'écrivain, dans son dernier roman, dont bien sûr je vous reparlerai après lecture.

Un dernier mot : je suis content que "Soumission" nous fasse redécouvrir une oeuvre et un personnage méconnus, Huysmans, modèle de l'écrivain catholique converti du XIXe siècle. Par la même occasion, nous pourrions relire, avec plus de profit à mon avis, Barbey d'Aurevilly, de la même trempe mais quand même un peu supérieur. Surtout, hors-catégorie, meilleur d'entre les meilleurs, il faut vous précipiter sur les ouvrages de Léon Bloy, d'abord ami avec Huysmans, puis ennemi (mais Bloy était souvent comme ça, intransigeant, fanatique, islamiste de son temps, version chrétienne et littéraire). En revanche, Bloy a gardé jusqu'à la fin de sa vie sa fidélité à Barbey. Pendant que j'y suis, je vous signale que le dernier ouvrage de Bloy, "Dans les Ténèbres", a été publié en septembre dernier, chez Jérôme Millon (à ma connaissance, il était introuvable jusqu'à présent). C'est une série de réflexions, un vrai petit bijou, écrit en 1917 : le monde était en guerre et Bloy allait mourir. J'arrête là pour aujourd'hui : il y a tant à dire et tant à lire !