samedi 28 février 2015

Lallemand, Bouvigny, dernier jour



Il vous reste jusqu'à demain pour aller voir cette superbe exposition, galerie Saint-Jacques. Rien ne prédisposait Jean Lallemand et Nicolas Bouvigny à se retrouver dans un même espace. Sinon que tous les deux n'ont aucun complexe à se déclarer autodidactes. Peut-être même en tirent-ils une légitime fierté ... Une vidéo, heureuse idée, présente le travail des deux artistes.

Jean Lallemand, bien connu des Saint-Quentinois, ne se revendique d'aucune règle académique. "La technique, on se la fait soi-même", affirme-t-il. A un jeune qui voudrait apprendre le métier : "commencer par dessiner, dessiner, encore dessiner, et peindre ensuite". "Savoir voir", surtout en pleine nature, au milieu des paysages : tout est là. Mon tableau préféré : "Perspective, canal de Saint-Quentin", que j'aime pour sa mélancolie (vignette 4). Et puis, clin d'oeil à l'actualité, les figurines de Jean Lallemand sont elles aussi Charlie (vignette 2).

Nicolas Bouvigny (vignette 1, près de son "Autoportrait") est passé par l'école de dessin Maurice-Quentin-de-La-Tour. Il est aujourd'hui animateur en arts plastiques à l'Espace Matisse. Nicolas rejette le terme d'artiste, auquel il préfère plus sobrement celui de peintre. Il a pratiqué plusieurs techniques, mais affectionne la peinture à l'huile, en atelier et au sol. "Je me promène à la frontière de l'abstrait et du figuratif", confie-t-il. Quand il commence une oeuvre, il ne sait pas très bien où il va : l'inspiration fait le reste. Trouver un titre est un casse-tête, qu'il règle d'une formule : "Sans titre, c'est déjà le début d'un titre". Mon attention s'est portée sur "Marine" (vignette 3).

Jean Lallemand, Nicolas Bouvigny, deux peintres qui, chacun dans leur style, font honneur à Saint-Quentin. 1 200 visiteurs leur ont déjà rendu hommage. Pourquoi pas vous ce dimanche ?

vendredi 27 février 2015

Pascal Brunner



Pascal Brunner nous a quittés hier. Je l'avais rencontré le samedi 08 décembre 2012, au Salon des Auteurs Locaux, à Saint-Quentin (en vignette). Sa sympathie, sa gentillesse et sa disponibilité m'avaient frappé. Tous les gens célèbres n'ont pas ces qualités-là. Où qu'il soit, Pascal Brunner avait ce sens du public, dont il avait fait son métier.

Cet ancien élève du lycée Henri-Martin a connu la notoriété dans les années 90, en devenant l'immense vedette de l'émission télévisée Fa si la chanter, qui rassemblait des millions de téléspectateurs. Et puis, Pascal Brunner a connu la disgrâce, l'excès, la maladie. C'est aussi ce qui m'avait frappé : sa fragilité. Mais sur ce visage marqué, le regard demeurait intact d'enthousiasme, de vivacité.

Il avait plein de projets, aimait à en parler, ne semblait pas abattu par la vie. Pascal Brunner avait plusieurs cordes à son arc. A bon sens du terme, il était polyvalent : imitateur, humoriste, chanteur, comédien (pour ma part, je retiendrai au théâtre son interprétation de l'inspecteur Columbo, le personnage joué à la télévision par Peter Falk).

Mais le terme qui traduit le mieux ce qu'était professionnellement Pascal Brunner, c'est celui d'animateur : il n'avait pas son pareil pour animer un public, de quelques personnes seulement ou de plusieurs centaines, c'est-à-dire mettre en mouvement une salle. C'est un art difficile, dans lequel il excellait.

J'ai encore en tête son départ du Salon des Auteurs Locaux, parce qu'il devait prendre le train pour rejoindre Paris : il avait salué tout le monde, avant que sa silhouette fragile s'éloigne d'une démarche hésitante. Il avait promis de nous revoir. Salut Pascal !

jeudi 26 février 2015

Les désirs de Condren



"Le café sera chaud, les chouquettes fondantes et l'ambiance conviviale". Comment résister à une telle invitation, libellée par Carole Dahler, responsable de la médiathèque de Condren, près de Tergnier ? Je confirme : ce soir, le café était bien chaud, les chouquettes très fondantes et l'ambiance parfaitement conviviale. Un cadre prompt à éveiller nos désirs, de bouche et d'esprit. Le sujet du café philo s'y prêtait : peut-on désirer sans fin ?

Dans nos échanges, il a été question d'amour, d'ambition, de sexe, mais aussi de manque, de frustration et de surconsommation. Comme dans tout bon café philo, les questions ont été plus importantes que les réponses. Au final, je ne sais toujours pas si on peut désirer sans fin. Surtout, j'ai du mal à juger si le désir infini est une bonne ou une mauvaise chose.

Ce qui est certain, c'est que nous avions ce soir, dans la médiathèque de Condren, le désir de débattre sans fin, et que nos discussions auraient pu se prolonger toute la nuit. Mais il faut savoir aussi contrôler et différer son désir : nous nous sommes raisonnablement séparés, pour nous retrouver au même endroit le 30 avril, sur le thème du bonheur. Je peux déjà prévoir qu'autour de Carole le café sera chaud, les chouquettes fondantes et l'ambiance conviviale. Alors, si ça vous tente ...

mercredi 25 février 2015

Querelles de mots



La politique, c'est l'art de la parole, la maîtrise du discours, l'attention et la valeur accordées aux mots. Mais la politique ne peut pas non plus se réduire à ça : ce sont aussi et surtout des analyses, des idées et des projets. J'ai connu une époque, pas si ancienne, où les idées jouaient un rôle essentiel dans le débat politique, où c'était projet contre projet. On parlait même alors d'idéologie. Aujourd'hui, on a presque l'impression que c'est un gros mot. Depuis quelques années, mon sentiment est que le combat politique se réduit à des querelles de mots, des soucis de vocabulaire, sans grand rapport avec la grande rhétorique d'autrefois.

Ces derniers temps nous en ont donné quelques exemples. Manuel Valls utilise à juste titre le terme "apartheid" pour dénoncer la discrimination qui frappe de nombreuses banlieues françaises et leurs populations. Le mot déclenche une polémique. Quelques jours plus tard, le Premier ministre emploie avec raison l'expression d'"islamo-fascisme" pour lutter contre la barbarie fanatique. C'est le tollé. Ces indignations langagières sont d'ailleurs aussi vite disparues qu'apparues.

François Hollande, au dîner du CRIF, a parlé des ""français de souche, en précisant qu'il empruntait cette formule au langage courant, c'est-à-dire avec des guillemets (qui ne se voient pas quand on parle, mais qu'on comprend lorsqu'on respecte le sens de la phrase du chef de l'Etat). Mais non, le lait est sur le feu, le procès est lancé, le président de la République est quasiment rendu responsable de complicité avec l'extrême droite, familière de ces mots-là. C'est idiot, ça n'a pas de sens, mais ce qui est dit est dit, sans qu'on ait l'honnêteté de voir ce qu'il y a derrière les mots, dans quel contexte ils se situent et ce qu'ils veulent signifier.

Un mot est juste ou faux, voilà la seule question qu'il faut se poser en politique. C'est pourquoi le président du CRIF est critiquable lorsqu'il affirme que Marine Le Pen est "irréprochable". Car, à l'évidence, elle ne l'est pas. Si la France se préoccupe aujourd'hui avec angoisse d'identité nationale, si elle raisonne souvent en termes d'origines ethniques, c'est parce que le Front national a réussi à imposer ces thèmes dans le débat public, et c'est déplorable. Non, Marine Le Pen, à la tête d'un parti nationaliste et xénophobe, est tout sauf "irréprochable".

Autrefois, dans l'affrontement politique, on sortait ses arguments. Maintenant, il faut sortir son dictionnaire.

mardi 24 février 2015

Tournay à poing levé



J'avais envie de rencontrer Olivier Tournay pour deux raisons : d'abord parce que le jeune conseiller municipal est candidat communiste aux élections départementales dans le canton de Saint-Quentin nord, seul et unique candidat de gauche, en l'absence du PS, ce qui est un cas exceptionnel (dans la quasi majorité des cantons de France, il y a un candidat présenté ou soutenu par le parti socialiste). Et puis, ce canton nord n'est pas comme un autre : j'y tiens, je l'ai longtemps appelé "mon" canton, puisque j'y étais candidat socialiste en 2004. Deux bonnes raisons pour en discuter avec Olivier.

J'ai commencé par l'interroger sur son appartenance au PCF, dont il critique souvent la stratégie. En fait, il reproche au Front de gauche (dont le PCF est membre) de rassembler des groupuscules dans une visée purement électoraliste et inefficace, au détriment du parti communiste, de son identité historique. Quant à Jean-Luc Mélenchon, ce n'est pas sa tasse de thé ni son verre de rouge : quelqu'un qui a été plus de 30 ans au PS et ministre d'un gouvernement social-démocrate, comment peut-on lui faire confiance, quand on se veut au contraire, comme Olivier, révolutionnaire ? Impossible.

Je pousse le bouchon un peu plus loin : le parti communiste est-il encore communiste ? "Sa base, oui, mais certains de ses dirigeants, pas assez", me répond Olivier, calme, prudent et assuré. Je le traite gentiment de stalinien (sur le mode interrogatif). Il ne se laisse pas démonter : "je n'ai connu ni Staline, ni sa mère. On est tous le stalinien de quelqu'un. Ca ne veut rien dire. En revanche, la lutte des classes, la révolution, j'y crois". Olivier ne se sent bien que le poing levé. Son mot préféré ? "Communiste", son identité, sa fierté. Avec la faucille et le marteau, on ne transige pas. Ne lui parlez pas de Syriza, la gauche radicale grecque, très à la mode en ce moment, sauf chez lui et ses camarades de section : "ce sera très vite un Pasok bis" [le Pasok, c'est le PS de là-bas]. Rejet de l'électoralisme, fidélité et cohérence politiques : Olivier soutient le KKE, le parti communiste grec.

Nous revenons aux élections départementales, à sa candidature. Je suis curieux de savoir ce qu'il pense du retrait volontaire des socialistes, après des décennies de présence dans le canton nord : "c'est un manque de courage politique. Quand on a des convictions, il faut les assumer, quitte à se ramasser. Il est nécessaire pour un parti d'être présent". Je fais remarquer à Olivier Tournay que cette étonnante défection est aussi un joli cadeau électoral, puisqu'il va pouvoir capter l'électorat socialiste, renforcer ainsi son rôle d'opposant au sein du conseil municipal. Mais non, il reste imperturbable, inflexible, ne cherche pas à tirer profit de la situation : "je ne vais pas me rosir pour repêcher quelques voix. La ligne ne change pas. La meilleure stratégie, c'est de rester soi-même". Croit-il en sa victoire ? "Electoralement, tout est possible".

Le parti socialiste avait proposé une alliance : pourquoi l'avoir refusé ? "Nous sommes contre la politique de Hollande, nous ne pouvons pas nous allier avec le PS". Mais, à Saint-Quentin, c'est l'aile gauche du PS, frondeuse, dont Olivier Tournay a été partenaire durant le précédent mandat municipal ? "La situation était différente, c'était sous Sarkozy ; aujourd'hui, l'aile gauche du PS soutient globalement le gouvernement". Avec Olivier, les raisonnements sont imparables. Pense-t-il que le PS est en voie de disparition localement ? "On n'en est pas encore là, mais les militants sont au PCF et à l'UMP".

Je veux en savoir plus sur son rôle d'opposant municipal. Son travail s'est démultiplié, la tâche est parfois fastidieuse, comme la récente préparation du débat sur les orientations budgétaires. Mais ce rôle lui plaît. Il a 37 ans : est-il là pour longtemps, sachant que l'action politique ne se construit que dans la durée ? "Oui, dans 10 ans, je serai certainement encore là". Rêve-t-il de devenir un nouveau Daniel Le Meur [l'ancien maire communiste de la grande époque] ? "Non, je veux rester moi-même. Mais c'est ma famille. Je n'ai pas de nostalgie, mais beaucoup d'estime, et Daniel Le Meur reste une référence. Un ouvrier qui se retrouve député à 32 ans, c'est quand même marquant !" Tous les deux se contactent d'ailleurs régulièrement.

En bon socialiste que je suis, je ne peux m'empêcher d'avoir un doute sur la volonté d'Olivier Tournay à exercer vraiment des responsabilités, à rechercher le pouvoir. Manifestement, je me trompe. Il m'assure que sa candidature n'est pas un simple témoignage, que ses camarades et lui veulent entrer dans les institutions pour exercer une influence, infléchir les politiques en cours. Mais sans se compromettre, sans rien céder à l'électoralisme.

En le quittant, je suis plus social-démocrate que jamais, autant que lui est communiste révolutionnaire. Mais si j'étais électeur dans le canton nord, je voterais Olivier Tournay : parce qu'il est le seul candidat de gauche, parce qu'il faut faire barrage à l'extrême droite, parce qu'il faut bien choisir, quand son propre parti n'est pas là.

lundi 23 février 2015

Lettre à Michel



Michel, tu étais présent à la séance du conseil municipal de Saint-Quentin, vendredi soir. C'est bien. Mais je m'attendais, sur la question des orientations budgétaires, que ce soit toi qui prenne la parole, au nom de tous les socialistes. Parce que c'est toi notre chef, désigné par la section, élu par la population ! Sur un tel sujet, ce n'est pas un deuxième de liste qui doit intervenir. Michel, je dois te l'avouer, publiquement parce que la politique est une activité publique : ton silence me préoccupe, à bientôt un an de ton mandat de chef de l'opposition socialiste.

Bien sûr, ce rôle est nouveau pour toi, j'admets volontiers un temps d'adaptation, de formation. Mais je sais aussi que ce qu'on ne fait pas dès le début, on ne le fait plus jamais. D'autant que le jeune Tournay s'est installé en adversaire n°1 du maire, ce qui ne déplaît pas à celui-ci (qui fait tout pour ça, mais on ne peut pas non plus le lui reprocher : la politique, c'est de la tactique). Michel, sois mousquetaire, corsaire, résistant, monte à l'assaut, à ta façon, dans ton style, mais par pitié, prend la parole en conseil municipal. Ce que tu es, le rôle qui est le tien, personne ne peut le tenir à ta place : il n'y a pas de chef de substitution.

Tu parles bien, tu portes beau, tu es intelligent : alors, pourquoi ne pas monter au créneau ? Certes, il te manque sans doute la hargne, la méchanceté et la mauvaise foi sans lesquelles il n'y a pas de leader possible (mais ces défauts dans la vie, qui se retournent en qualités dans l'action politique, ne suffisent pas). C'est pourquoi je pense que j'aurais fait un meilleur opposant que toi à Xavier Bertrand. Je ne sens pas en toi la niaque, le peps, l'ambition. Peut-être que je me trompe, que c'est dissimulé, que ça va venir ... Ton titre de chef, tu dois l'aimer, le brandir, l'exercer. C'est un honneur qui t'a été fait : tu as reçu la consécration des deux sections locales et la bénédiction de l'appareil fédéral. Comme j'aurais voulu être à ta place ! Maintenant, il faut que tu en fasses quelque chose.

Rappelle-toi, dans la presse locale, comme tu avais été enthousiaste, lucide, plein d'espoir, lorsque tu as présenté ta candidature pour être premier de la liste. Comme moi, tu critiquais la vieille opposition, faiblarde, absente, ses alliances contradictoires. Tu avais promis de tourner la page, d'être présent, dynamique, offensif. Ta campagne municipale a un peu ressemblé à ça, même si les attaques personnelles contre le maire sortant n'étaient pas trop à mon goût. Et puis, il y a eu le débat avec les autres candidats, où tu paraissais en retrait, effacé, concluant par une silencieuse pirouette qui paraissait artificielle. Que s'est-il donc passé ? J'ai l'impression qu'un ressort s'est cassé pendant cette campagne. Et l'entourage, pas fameux, n'a pas dû aider.

Michel, qui d'autre que toi peut redresser le parti socialiste sur Saint-Quentin ? Les secrétaires de section ? Non, au PS, il n'ont pas une fonction politique majeure, j'en ai fait l'expérience en son temps. Moi ? Autant éclater de rire ! Il n'y a que les élus qui pèsent, dans un parti d'élus. Et ce ne peut-être, sur le plan municipal, que le premier d'entre eux, la tête de liste, ce fameux "chef de guerre" dont tu te souviens que je rêvais d'être. Michel, il faut parler et agir, en conseil mais surtout en dehors, dans les manifestations locales, rencontrer les Saint-Quentinois, discuter avec eux. Et puis, si possible, réunifier les deux sections en une seule : la division aujourd'hui n'a plus lieu d'être, elle est ridicule et stérilisante.

Michel, nous sommes sur la même ligne politique, depuis toujours, sociaux-démocrates, défenseurs de la politique gouvernementale. Tous nos camarades, hélas, ne sont pas dans une telle connivence. C'est pourquoi je te lance cette bouteille à la mer, d'autant qu'un tsunami s'approche, qu'il va nous frapper dans un mois et que ça va faire très mal. Dans un naufrage, il faut trouver à quoi se raccrocher, et tu es le seul "en situation", comme je viens de le rappeler dans ce billet. Une bouteille à la mer peut s'égarer, et je ne sais même pas si tu lis ce blog, consulté pourtant par tant de monde, mais pas toujours les bonnes personnes. Il y a, parait-il, des bouteilles qu'on jette dans le golfe du Mexique et qu'on retrouve plus tard sur les plages de Normandie. Le plus tôt possible, j'espère, en ce qui concerne mon message. Et le 30 mars, lors du prochain conseil municipal, je compte sur toi pour que tu nous proposes une analyse critique et une alternative au budget de l'actuelle majorité.

dimanche 22 février 2015

Les pigeons votent FN



A la fin d'un conseil municipal, les questions orales, c'est un moment important, celui où l'opposition peut attaquer, sur un libre sujet de son choix, politiser enfin un débat trop souvent administratif et technique. Vendredi soir, à Saint-Quentin, le premier parti d'opposition a saisi l'occasion, pour aborder longuement, avec insistance, un sujet d'une haute importance politique, à l'impact idéologique insoupçonné : le sort des "quatre pattes" et des "deux pattes" (dixit la conseillère municipale qui a soulevé le lièvre). Le FN, puisque c'est lui dont il s'agit, aime les bêtes et le fait savoir, surtout à un mois des élections départementales. Pourtant, les animaux ne votent pas encore. Alors ?

Alors, l'extrême droite veut savoir si la Municipalité fait tout ce qu'il faut en cas de perte ou de décès sur la voie publique d'un animal. Elle pense essentiellement aux chiens et aux chats, elle doute un peu de l'efficacité d' Allo Mairie. Mais c'est avant tout la condition des pigeons qui l'indigne, qui la scandalise. Car ces volatiles prolifèrent. On dit "baiser comme des lapins" ; on devrait appliquer la formule aux pigeons. Les lapins, au moins, sont propres, font des crottes bien sèches et restent en campagne. Les pigeons, eux, envahissent nos villes et larguent sur nos têtes, nos édifices, des déjections molles et humides. C'est que les pigeons ont le malheur de voler, pas les lapins.

Bref, le problème devient politique, au sens étymologique : les affaires de la cité, en l'occurrence les merdes de pigeons un peu partout en ville, mais surtout dans le quartier Europe, et plus précisément sous les arcades du centre commercial. Les pigeons font chier, comment s'en débarrasser ? Voilà l'équation brutalement posée. Les lapins peuvent être livrés aux chasseurs ; mais les pigeons, en pleine agglomération ? C'est compliqué, comme on dit sur Facebook. La seule solution, c'est de les capturer et de les euthanasier. C'est là où le Front national crie au scandale !

On se souvient que Jean-Marie Le Pen avait déclaré que les chambres à gaz étaient un "point de détail" de l'histoire de la Seconde guerre mondiale. Pour les conseillers municipaux FN de Saint-Quentin, les "pigeons gazés" (selon leur propre terme) ne sont pas du tout un "point de détail" de la vie municipale, mais une tragédie à dénoncer. Le FN n'aime pas particulièrement les immigrés, les assistés et autrefois les Juifs, mais les pigeons, oui, c'est une cause pour laquelle il s'enflamme. Humaniste, non, mais pigeoniste, oui. Que fait-on des pigeons déportés dans le parc d'Isle ? Voilà la question lancinante et angoissée des élus d'extrême droite.

Le maire a répondu : ils ne sont pas exterminés, comme le FN le laisse soupçonner, ils sont installés dans un "pigeonnier contraceptif" (sic). Avec distribution de capotes ou de pilules à l'entrée ? Le FN n'est pas satisfait : un seul pigeonnier, c'est insuffisant. Xavier Bertrand a précisé que le mal était traité à la racine, que 350 oeufs de pigeons avaient été stérilisés. Mais le FN n'est-il pas contre l'avortement ? L'opération d'ailleurs n'est pas sans risque : les pigeons pondent sur les hauteurs, il faut une nacelle pour que les employés municipaux fassent leur travail. Et pour ça, il faut une autorisation, ce qui complique encore plus la situation.

L'affaire n'est pas prise à la légère par la Municipalité, qui a envoyé une délégation à Béthune, pour une sorte de voyage d'études, afin de réfléchir au problème et trouver des solutions. D'autant qu'il n'y a pas que le quartier Europe qui soit concerné : le plus beau joyau de la ville, notre basilique, est recouvert de fientes séchées, excellent combustible qui pourrait à tout instant voir s'embraser le monument sacré. Les pigeons n'ont aucun respect pour la religion. Les Saint-Quentinois n'aident pas toujours à la résolution du problème, en donnant à manger aux pigeons, croyant bien faire et ne faisant qu'aggraver la situation.

Tout n'est cependant pas si noir en matière d'excréments d'origine animale : malgré les plaintes répétées chemin de Neuville, il y a deux fois moins de déjections ramassées depuis le lancement de l'opération, d'envergure, Toutou propre. J'ai eu l'impression que le débat sur le sujet s'enlisait. Le maire a même fait appel à la parole d'expert du directeur technique, ce qui est assez rare en conseil municipal. Celui-ci s'est quelque peu insurgé contre la dame qui a créé une association de défense des pigeons, dont les interventions auprès de la mairie semble passablement fanatiques. Cette histoire finit par monter à la tête. Les échanges entre élus auraient pu durer des heures, si le maire n'y avait pas mis fin. Le pire, c'est que la séance a été levée sans qu'on ait l'impression d'un problème réglé. Mais peut-il l'être vraiment ?

Moi aussi, cette polémique m'a troublé, pour une autre raison : des centaines de milliers de pigeons, dans toute la France cette fois, s'apprêtent à voter FN dans un mois. Le plus inquiétant, c'est quand même ça.

samedi 21 février 2015

Abracadabra



Enfant, on m'avait offert à Noël un coffret formidable : Le Petit Magicien, où je pouvais m'initier à des tours de passe-passe. La magie, j'ai toujours aimée. C'est pourquoi je me suis empressé d'aller entendre, hier soir, à l'Espace Saint-Jacques, la nouvelle conférence de Benjamin, bibliothécaire, sur la magie dans la bande-dessinée (en vignette, coiffé du célèbre chapeau de magicien, tout de noir vêtu, couleur de mystère ; à ses côtés, l'un de ses admirateurs). La BD, ses bulles, ses récits, ses personnages, forment en eux-mêmes un univers magique. Benjamin a choisi de nous en présenter les plus fameux maîtres, dans le cadre de la semaine municipale consacrée à ce noble divertissement.

Le premier, c'est Mandrake, dès les années 1930, un américain avec tout l'uniforme : veste cintrée à pochette, cape, haut-de-forme, gomina, petite moustache à la Zorro, sans oublier la célèbre baguette, aussi indispensable au magicien que le sceptre au roi ou le râteau au jardinier. Mandrake est ce qu'il convient d'appeler un bel homme, qui non seulement fait des tours de magie mais dispose aussi de pouvoirs surnaturels, comme se rendre invisible ou transformer un adversaire en souris ! Son personnage a réellement existé : il s'agissait du magicien canadien Léon Mandrake (1910-1993).

Les magiciens sont de plusieurs catégories, dont les fakirs, dans le genre hindou. Les Cigares du Pharaon, aventure de Tintin et Milou, en offre un redoutable spécimen : le fakir Cipaçalouvishni, turban, barbe d'encre et regard perçant. C'est un hypnotiseur hors-pair, capable de se farcir le corps de lames, d'écraser pieds nus du verre, de faire tourner son corps le visage en équilibre sur un clou, en s'écriant : "je suis l'homme le plus puissant du monde !" Dans Le Lotus bleu, il invente le radjaïdjah, le poison-qui-rend-fou, administré à coups de fléchettes, dont Tintin en personne sera la victime.

Certains magiciens sont des sortes de sages, tel que le druide Panoramix, dans Astérix. C'est un homme cette fois bienveillant, protecteur et guérisseur, dont la barbe blanche en impose. Il ne jouit pas de pouvoirs en propre, mais concocte une potion magique qu'il partage avec ses amis gaulois, sauf Obélix, qui est tombé dans la marmite tout petit. Le breuvage augmente les facultés du consommateur. Sa composition n'est pas secrète : de l'huile de roche, du gui (coupé à la serpe d'or), du poisson (frais) et du homard (juste pour le goût). La mixture rend les pouvoirs magiques à la portée de n'importe qui.

Gargamel est un magicien de type sorcier, c'est-à-dire méchant : il veut capturer un max de Schtroumpfs pour fabriquer la pierre philosophale, vieux rêve moyenâgeux des alchimistes. Sauf qu'il rate tout le temps son coup, ce qui le rend encore plus méchant, comme tous les gens qui échouent à répétition. D'où sa formule fétiche : "je me vengerai et ma vengeance sera terrible". Il invente un dernier stratagème, une Schtroumpfette, mais se plante une fois de plus : au lieu de les diviser, elle rend tous les Schtroumpfs amoureux d'elle.

Lucky Luke croise et affronte deux prestidigitateurs dans ses albums : d'abord Pat Poker, un habile manipulateur de cartes et tricheur invétéré, qui sent très vite le goudron et les plumes. Fingers, lui, est un magicien classique, mais néanmoins délictueux, puisque kleptomane irrépressible. Il transformera, entre autres exploits, le colt de Lucky Luke en friandise.

Il y a les magiciens professionnels, du côté de l'ombre ou de la lumière ; et puis, il y a les occasionnels : par exemple Mickey, qui, dans L'Apprenti Sorcier, envoûte et fait danser des balais (scène tirée d'un poème de Goethe). Dans un hors-série du Journal de Mickey, la recette pour fabriquer une baguette de magicien est dévoilée : achetez un crayon de bois, une feuille de couleur noire et du papier d'aluminium. Enveloppez le crayon à l'aide de la feuille et entourez le bout d'aluminium, vous aurez entre les mains une vraie baguette de magicien, qui devrait fonctionner.

Il n'y a pas que les souris qui s'adonnent à la magie : Pif-le-Chien aussi. Hercule sera l'un de ses partenaires dans la malle magique, qu'on transperce d'épées sans laisser une seule égratignure. Mais Pif, c'est aussi le gadget, comme la pièce qui disparait, grâce à un fil de nylon astucieusement dissimulé dans la manche.

Il arrive que le magicien soit une magicienne, le féminisme aidant. Dans les années 1990, le magazine Spirou lance une jolie sorcière de 119 ans, qui ne les parait pas : Mélusine. Thorgal, chef-d'oeuvre de l'heroïc fantasy, met en scène, dans La Magicienne trahie, une superbe rousse, borgne comme un pirate, qui n'a pas froid aux yeux au milieu des farouches Vikings. Dans le même style, mythologique et médiéval, il y a l'ancêtre, Prince Vaillant, qui revisite la légende arthurienne et son Merlin l'enchanteur, adepte de la terrible magie noire.

Iznogoud a lui aussi recours à la magie, dans Le Tapis magique et Iznogoud et l'ordinateur magique. Petit et méchant comme bien des assoiffés de pouvoir, il ne cesse de proclamer : "je veux être calife à la place du calife", mais comme Gargamel, il ne parvient jamais à ses fins, avec ou sans magie.

Plus proche de nous, Lanfeust, dernier succès de l'heroïc fantasy, parvient à développer en lui le pouvoir absolu, rêve ultime de tous les magiciens. Mais saviez-vous que les animaux aussi peuvent s'adonner à cet art merveilleux ? C'est le cas de la grenouille Garulfo, qui se transforme en prince charmant dès qu'elle embrasse une belle princesse. Sauf qu'elle attire plus facilement les crapauds ...

Benjamin, pendant plus d'une heure, nous aura hypnotisés par ses connaissances. En sortant, je me suis demandé pourquoi j'aimais tant la magie, moi qui ne suis plus un enfant. J'ai trouvé : la magie est à l'origine de la politique, la politique est une forme de magie. Ces deux activités sont une recherche de pouvoir, le plus grand qui soit, dans une forme d'illusion et à travers des tours de passe-passe. Gagner une élection transforme un crapaud en prince charmant. Gouverner, c'est faire sortir des lapins blancs d'un chapeau, sous les regards subjugués. Le combat politique, c'est un peu de magie blanche et beaucoup de magie noire, et des militants qui suivent à la baguette. Dans son subconscient, tout homme politique en quête de pouvoir se dit à lui-même : "je veux être calife à la place du calife !", et laisse entendre à ses adversaires : "je me vengerai et ma vengeance sera terrible !". Une fois qu'il a atteint son objectif, il ne peut s'empêcher de penser : "je suis l'homme le plus puissant du monde !"

Je vous laisse choisir, pour conclure, si la politique est une potion magique ou un poison qui rend fou. Abracadabra.

vendredi 20 février 2015

Mélenchon chez le psy



Jean-Luc Mélenchon était mardi soir l'invité de la nouvelle émission de Marc-Olivier Fogiel sur France 3, Le Divan. L'animateur avait une idée en tête : montrer que derrière l'homme politique bourru et agressif se cachait un écorché-vif et un coeur gros comme ça. Ce que j'ai surtout retenu, c'est que Mélenchon était psychologiquement fragile et, en fin de compte, peu apte à exercer des fonctions publiques élevées. Pourtant, je reconnais bien volontiers sa cohérence intellectuelle, sa rigueur idéologique, son sens politique. Mais quand il passe chez le psy, ça ne va plus du tout.

L'émission a commencé par une contradiction : Jean-Luc Mélenchon dit ne pas aimer parler de lui, tient à distinguer la vie privée et la vie politique, refuse d'aborder sa situation matrimoniale, mais il accepte de participer à une émission qui consiste précisément à faire étalage de soi et de sa vie intime ! Ce que je ne savais pas, ce que j'ai appris, c'est que le leader du Front de gauche avait un problème d'oreille, une sorte de handicap. Sourd au monde qui l'entoure ! On a beau être dans une psychologie d'opérette, ça fait réfléchir ...

Là où je doute beaucoup des capacités politiques de Mélenchon, c'est lorsqu'il avoue son hypersensibilité à fleur de peau dans un métier qui exige au contraire un cuir de rhinocéros. Pour un rien, un mot, une remarque, il prend la mouche, il perd ses nerfs, il s'engueule (surtout avec les journalistes, qu'il semble détester). Hypersensible, il a besoin d'être protégé et rassuré par les siens, les proches : la famille, les copains, qui constituent son entourage politique et donnent donc un petit air sectaire d'entre soi. Nouvelle preuve de fragilité.

Quand Fogiel lui demande une preuve de son ouverture d'esprit, Mélenchon ne trouve pas mieux que de citer sa présence à la remise de Légion d'honneur au conseiller d'extrême droite de Sarkozy, Patrick Buisson. Les bras m'en tombent ! La courtoisie républicaine a quand même des limites et nul devoir ne l'obligeait à participer à cette cérémonie. Et quand Fogiel veut savoir pourquoi il n'a pas lui-même cette décoration, il répond par une boutade qui est aussi un lapsus : "on m'a oublié !" En vérité, ce que je sens, c'est que Jean-Luc Mélenchon aimerait bien lui aussi être épinglé.

C'est un autre aspect de son caractère, qui n'est pas pour moi un compliment : son besoin de reconnaissance. Il aime qu'on l'aime, sinon il ne va pas bien. Ce qu'il reproche à la politique : son ingratitude. "Pas un merci", déplore-t-il. Jospin battu en 2002 ? "Il ne l'avait pas mérité", voilà ce que Mélenchon en retient. Il ne lui vient pas à l'esprit que les remerciements et le mérite ont toute leur place en matière de politesse et de morale, mais aucune dans cet âpre et violent combat qu'est la politique. S'il y a un monde où l'on ne se fait pas de cadeaux, c'est bien celui-là ! A 63 ans, Jean-Luc Mélenchon ne l'a encore pas compris ? J'ai souvent remarqué que les grandes gueules étaient des petites têtes.

Le besoin de reconnaissance va de paire avec le besoin d'admiration. Mélenchon est fasciné par Mitterrand, au point de presque chialer quand il le voit, en vieux, à la télé. A-t-il oublié que François Mitterrand est responsable de la marginalisation du PCF et à l'origine, dès 1983, de l'évolution du PS vers la social-démocratie ? Manifestement oui. Voilà ce qui arrive quand on a les yeux et le cerveau ramollis par les larmes.

Et puis, Mélenchon n'est pas un bon lorsqu'il geint sur la fatigue qu'entraîne l'action politique. Oui, c'est crevant, mais il ne faut pas en faire si on ne supporte pas ... Le jour où l'on pourra militer en pantoufles n'est pas pour demain. Sans gêne, Jean-Luc Mélenchon évoque ses coups de blues, de mou, de cafard, de doute. Tu parles d'un chef ! En 2002, il cesse d'être ministre et c'est manifestement un drame dans sa petite vie, une sorte de burn out à l'envers : pour combler le vide, il arrête de fumer ses quatre paquets, décision qu'il présente comme un acte d'héroïsme. Plus bizarrement, il se fait des listes d'activités à effectuer, pour ne pas sombrer dans la déprime.

Jean-Luc Mélenchon, à l'issue de cette émission, ferait mieux d'abandonner la politique (c'est peut-être sa tentation épisodique) et de rester allongé sur le divan, pas celui pour rire de Marc-Olivier Fogiel, mais le vrai, sans public, ni caméra, celui du psychanalyste.

jeudi 19 février 2015

Le PS a besoin d'autorité



"La France a besoin d'autorité", a déclaré Manuel Valls, pour justifier l'emploi du 49-3. Oui, sans doute, mais c'est surtout le parti socialiste qui a besoin d'autorité. Le mal est ancien, dix ans exactement, je l'ai souvent dénoncé sur ce blog : lorsqu'en 2005, pour le référendum sur le Traité constitutionnel européen, les socialistes ont eu la liberté de ne pas suivre le vote majoritaire de leur parti et même de militer contre. L'indiscipline vient de là, le comportement des députés frondeurs est l'une des conséquences.

Leur irresponsabilité est totale. Ils ont obligé le gouvernement à avoir recours à une procédure qui n'est pas très agréable, à la suite de quoi la droite a déposé une motion de censure, qui fragilise forcément le gouvernement, laisse planer un doute sur sa majorité et fait très mauvais effet à quelques semaines de l'élection départementale. Que cette motion, discutée cet après-midi, soit finalement rejetée ne change rien à l'irresponsabilité des frondeurs, qui discréditent par leur comportement leur parti et mettent en difficulté le gouvernement.

Martine Aubry explique que la discussion aurait dû continuer. Mais quelle discussion ? Le travail parlementaire a été fait correctement, des amendements ont été acceptés, des modifications du texte de loi ont été adoptées. Que faire d'autre, de mieux ? Les frondeurs sont buttés, ne veulent pas en démordre, ont des comptes à régler et préparent le congrès de juin. Qu'est-ce qu'on peut contre ça ? Ceux qui refusent le dialogue, qui s'enferment dans un rejet pur et simple de la loi Macron, ce sont eux ! Discuter, discuter, discuter ... jusqu'à quand ? dans quel but ? Pour détériorer encore plus l'image du gouvernement, de sa majorité et du parti socialiste dans l'opinion ? Non merci.

La droite dépose une motion de censure, le gouvernement engage sa responsabilité, l'Assemblée accorde sa confiance ou pas. Toute la politique est concentrée en quelques mots, en deux principalement : responsabilité et confiance. Des chefs responsables, des troupes confiantes, voilà le résumé de la politique. Je crois en la responsabilité du gouvernement, j'ai confiance en lui : tout est dit. Mais les frondeurs, à quoi pensent-ils, que veulent-ils ? En tout cas, rien de positif pour le pouvoir et le parti. Je sais bien que la confiance, c'est compliqué : moi-même, qui suis pourtant un ardent défenseur de ce gouvernement, je ne suis pas d'accord sur tout, mais j'ai confiance. Ce sentiment n'est pas complètement rationnel (par définition, un sentiment n'est pas rationnel), mais sans lui, aucune action politique n'est possible. Ce que je n'aime pas chez les frondeurs, ce ne sont pas leurs choix politiques, mais leur attitude, ambigüe, incohérente, opportuniste, hypocrite.

Faudrait-il les exclure ? L'idée a été soulevée par Stéphane Le Foll et Bruno Le Roux. Ce ne serait que justice ! Mais c'est comme l'interdiction du Front national : en théorie souhaitable, mais un peu tard et d'un remède peut-être pire que le mal. Je pense que c'est tout le PS qu'il faudrait réformer : faire signer une clause de fidélité à nos responsables et à nos candidats. Surtout, il faudrait réorganiser tout l'appareil fédéral et les sections, en prenant beaucoup plus modèle sur le système associatif.

Actuellement, une section vit quasiment de façon autonome, sans compte à rendre (sinon financier) à ses instances départementales et nationales. Elle peut faire ce qu'elle veut, n'importe quoi, y compris rien du tout (ce qui est le plus souvent le cas, hormis les activités statutairement obligatoires). Il faudrait astreindre les sections à un cahier des charges et à un bilan d'activités, comme dans n'importe quelle association. Nos dirigeants nationaux ont conscience des faiblesses du parti socialiste et de ce qu'il faut faire pour le redresser. Mais ça ne sera pas facile ni rapide. En tout cas, la formule que je reprends au Premier ministre en la modifiant légèrement montre la voie : le PS a besoin d'autorité.

mercredi 18 février 2015

Petite philosophie du 49-3



L'utilisation du 49-3 par le Premier ministre, en vue de faire adopter la loi Macron, est une procédure législative utilisée parfois sous la Cinquième République. Il n'y a pas grand chose à en dire, c'est une question de pure forme. Je vais plutôt en tirer sept petites leçons de philosophie politique :

1- Le pouvoir ne s'use que si l'on ne s'en sert pas. Le Premier ministre dispose d'un moyen pour faire passer un texte qui lui tient à coeur : il serait bien bête de ne pas s'en servir.

2- Autorité revient à la loi. La République, c'est le respect de la Constitution, dont le 49-3 fait partie. On peut être contre son principe et demander à changer la loi. Mais tant qu'elle demeure, la loi c'est la loi, et son utilisation est permise, sans qu'on crie ô scandale.

3- La fin justifie les moyens.
Qu'est-ce qui est le plus important ? Le fond ou la forme ? Le fond évidemment, du moins en politique. L'action est tendue vers l'objectif. En morale, je ne dirais bien sûr pas la même chose.

4- Les circonstances commandent. On reproche à François Hollande d'avoir critiqué autrefois le 49-3 et d'en faire usage aujourd'hui. Quand mon adversaire a un fusil, je déteste cette arme. Mais quand c'est moi qui l'ai en main, je la chéris. Vous m'avez compris.

5- Le parlementarisme est une entrave à la démocratie. Depuis Jean-Jacques Rousseau, nous savons que la République, c'est l'expression du suffrage universel et de la souveraineté du peuple, et que celle-ci ne se divise pas. Nous savons aussi qu'un mandat ne se discute pas : il se donne ou il se reprend, à l'occasion des élections, mais il ne se négocie pas. Les parlementaires frondeurs portent atteinte à l'esprit de la République, en exerçant une minorité de blocage, qui n'a pas sa place dans nos institutions. Depuis deux ans, une trentaine de députés, qui ne représentent que 10% de la majorité présidentielle, font un travail de sape et d'obstruction parfaitement antidémocratique. Dans ces conditions, le 49-3 rétablit le droit, le respect du mandat et l'autorité de l'Etat.

6- On n'est jamais si bien trahi que par les siens.
C'est toujours la gauche qui a fait perdre la gauche. Itou à droite. Un parti n'est pas battu par l'adversaire, qui vit sa vie, mais par ses propres divisions, qui le font crever. Toute l'histoire de la politique le confirme. Malgré tout, le mal continue.

7- La cohérence est la mère de toutes les vertus politiques. On peut être contre la politique de François Hollande, c'est parfaitement légitime. On peut même être socialiste et contre cette politique (c'est plus difficilement imaginable, mais c'est concevable). Si l'on choisit cette dernière position, si l'on est en désaccord avec la majorité de son parti, on reste simple militant, on ne prétend pas à des responsabilités d'élus ou de ministres. Car tout adhérent du parti désigné par celui-ci, à quelque niveau de pouvoir que ce soit, a le devoir de défendre la ligne de son parti (c'est d'ailleurs vrai dans n'importe quelle formation politique). Les frondeurs, en restant à leur place, sont au mieux des farceurs, au pire des imposteurs, mais certainement pas des socialistes honnêtes et des républicains scrupuleux.

mardi 17 février 2015

Colette Blériot continue



Hier après-midi, alors que l'heure de clôture pour le dépôt des candidatures aux élections départementales avait sonné, un tract est tombé dans ma boîte aux lettres : c'est Colette Blériot qui venait de frapper, la première ! Très fort. On reconnaît là la patte de l'école Bertrand : maîtriser le timing, devancer l'adversaire, avoir un coup d'avance, frapper les esprits. Faire distribuer un papier alors que la campagne a à peine commencé, il faut le faire. Colette Blériot le fait. Le militant qui est passé par chez moi a même eu un excès de zèle ou une erreur de parcours, un doublon : j'ai reçu un tract identique en soirée. Ainsi va la droite saint-quentinoise depuis une quinzaine d'années : quand elle se trompe, c'est plus par excès que par défaut. Qui s'en plaindra ?

Que dit ce tract de Colette Blériot, sobrement réalisé, d'une facture impeccable ? Il ne dit rien du tout ! Le contenu est d'une banalité extrême : un candidat de gauche aurait pu le signer sans problème. Même le slogan de campagne est terne, passe-partout : "Notre priorité, c'est vous !" J'ai lu ce texte stylo en main, je l'ai annoté : il y a un terme qui revient onze fois, qui en résume l'esprit : "continuer". Colette Blériot ne propose rien de nouveau, elle affirme simplement qu'elle va continuer à faire ce qu'elle a toujours fait. Et j'ajouterais : à être ce qu'elle est, une femme qui va partout, qui discute avec tout le monde et qui se fait apprécier pour ça. Depuis 11 ans, ça ne lui réussit pas trop mal. Elle nous demande implicitement que ça continue, qu'on continue à voter Colette Blériot. Voilà le message essentiel.

Cette candidate de l'UMP ne dit nulle part dans son tract qu'elle est la candidate de l'UMP. Elle ne critique pas non plus le gouvernement de gauche, ne cherche même pas à profiter de son impopularité en tapant dessus. Colette Blériot ne sollicite pas le soutien des deux stars de la droite locale, Pierre André et Xavier Bertrand. Faisant partie de l'opposition au sein du Conseil général de l'Aisne, elle pourrait au moins s'en prendre au bilan de la majorité. Mais non ! Pourtant, la réforme des collectivités territoriales pourrait lui donner une belle occasion de contestation. Elle n'en fait rien. Là encore, c'est la règle de l'école Bertrand : parler de soi, ignorer l'adversaire. La gauche locale fait exactement l'inverse : elle commente les faits et gestes de l'adversaire et ne dit presque rien d'elle-même, attitude presque génétique, qui se vérifie depuis une dizaine d'années à chaque élection.

J'ai pris ma loupe pour repérer dans le tract de Colette Blériot une formule, une allusion, un soupçon de droite, une petite griffure anti-Daudigny, même légère : j'ai eu beaucoup de mal, il a fallu que je m'y reprenne à deux fois, mais j'ai quand même trouvé, au verso, à propos de la solidarité sociale, cette nuance, cette réticence : "sans assistanat". Ouf, c'est fait, c'est dit, la petite marque de droite qui ne trompe pas son monde ! Mais c'est la seule et unique, quasi subliminale. Moralité de l'histoire : Colette Blériot nous invite à voter Colette Blériot, parce qu'elle est Colette Blériot, la sortante, la candidate la plus connue et la plus présente de tous les candidats de son canton. C'est sa stratégie, on la comprend.

lundi 16 février 2015

Etre présent



On peut définir l'action politique de différentes façons. Mais la définition a minima, c'est la simple présence dans la vie publique, les événements nationaux ou l'actualité locale. C'est l'exercice à plein temps de son mandat quand les électeurs vous en ont confié la charge, c'est la rencontre et l'écoute de ses concitoyens. Mais la présence la plus importante, préalable à toutes les autres, c'est de faire acte de candidature aux élections, c'est se présenter devant le suffrage universel, qui est le ferment de la démocratie.

Cette présence dans les élections mérite ce soir d'être rappelée, à l'heure où les listes départementales sont closes depuis 16h00 (nous connaîtrons demain dans la presse les titulaires et suppléants des différentes formations). Les petits partis n'ont pas les moyens logistiques et humains d'être partout présents. Ils sont dans une logique de témoignage, qui ne recherche pas vraiment la victoire. En revanche, les grands partis, en particulier les partis de gouvernement, se font un point d'honneur à présenter des candidats dans chaque canton.

C'est ce qu'a soutenu avec force Jean-Christophe Cambadélis, premier secrétaire du parti socialiste, le dimanche 1er février, à Paris, lors du rassemblement des secrétaires de section, auquel tout adhérent pouvait participer. Je le cite :

Les Premiers fédéraux font tout pour que nous ayons des candidats dans tous les départements et dans tous les cantons. Je sais qu'il reste encore quelques cantons sans candidats, très peu nombreux. Mon objectif : faire en sorte qu'au soir du dépôt des candidatures, le seul parti de France qui ait des candidats dans tous les cantons, sans exception, soit le parti socialiste. Cela participe de notre représentativité. Cette question de la présence des socialistes dans tous les cantons est essentielle.

Si Jean-Christophe Cambadélis insiste autant sur la présence socialiste dans tous les cantons "sans exception", c'est pour trois raisons fondamentales :

1- Etre présent, c'est confirmer son statut de parti de gouvernement, prouver qu'on a le sens des responsabilités. C'est défendre sur le terrain la politique nationale et les réformes en cours. C'est participer au débat public et s'opposer à la droite. Avoir des candidats, c'est pour un grand parti une question de crédibilité.

2- Etre présent, c'est mobiliser son électorat, lui donner l'occasion d'exprimer son soutien par son vote. L'absence à une élection est dramatique : les électeurs socialistes ne s'y retrouvent plus, sont plongés dans l'embarras, doivent accorder leur suffrage à des candidats qui ne sont pas socialistes ou bien s'abstenir. Le parti, par cette absence, y perd en crédibilité, en confiance et forcément en voix pour la prochaine fois. Un électorat se fidélise par une présence systématique à chaque scrutin, si possible avec une constance dans les candidatures, pour ne pas dérouter les électeurs avec des têtes nouvelles. Aucun argument ne peut déroger à cette règle (sauf bien sûr un soutien clair et nette, justifié et négocié à un autre candidat, pour des raisons tactiques ; mais les élections départementales n'entrent pas dans ce cadre, puisque son système de listes à quatre candidats permet l'union). Ne pas présenter de candidat, c'est compromettre de futurs victoires.

3- Etre présent, c'est un devoir dans la lutte contre l'extrême droite. Le PS est le parti le mieux placé à gauche pour mener ce combat, parce qu'il est le parti le plus puissant. Il se doit de ramener vers lui l'électorat populaire tenté et gagné par le Front national. De ce point de vue, son comportement doit être exemplaire. Laisser à d'autres le soin de mener ce combat, c'est non seulement un signe d'impuissance, un aveu de faiblesse, c'est une forme de lâcheté, doublée d'inconscience. Etre absent, c'est encourager l'électorat fragilisé à se réfugier dans le vote d'extrême droite, c'est renforcer le Front national.

Nous verrons bien demain si Jean-Christophe Cambadélis aura atteint son objectif : des candidats socialistes dans chaque canton de France. C'est une question de logique, de fierté et d'efficacité. Il n'y a que des socialistes qui peuvent porter les couleurs du parti socialiste. Et puis, finalement, être présent, c'est être vivant, c'est exister, en politique sans doute plus qu'ailleurs.

dimanche 15 février 2015

La solitude du philosophe



C'était hier la journée portes ouvertes dans les lycées de Saint-Quentin. Les parents et les enfants viennent en nombre, curieux, avisés. Chaque discipline est représentée par ses enseignants dans une salle de classe. Certaines sont pleines de monde, mais la philosophie n'attire pas beaucoup. C'est loin, la terminale, pour qui entre en seconde. Peut-être aussi que la philo fait peur ? Il n'y a pas de quoi, pourtant.

Toujours est-il que j'étais bien seul, hier matin, dans ma salle. Dans les autres disciplines, on se retrouve entre collègues, on discute. A Henri-Martin, comme dans bien des établissements, il n'y a que deux profs de philo. L'après-midi, c'est mon collègue qui prenait la relève. Heureusement, je ne m'ennuie jamais, j'ai toujours quelque chose à faire, à lire ou à écrire. Mais peut-être que j'ennuie les autres avec ma philo ?

Dans le couloir, les passages étaient fréquents. Je me suis installé au bureau, la porte ouverte, pour qu'on me voit bien, comme les ours et les lions au zoo. Mais peu de gens sont entrés dans la cage ... pardon, dans la classe. Fréquemment, mon nom a été murmuré : "c'est monsieur Mousset, c'est monsieur Mousset", suscité sans doute par ma petite notoriété, via mon blog et la presse locale depuis une quinzaine d'année ...

Un prof de philo, c'est un peu une bête curieuse, qu'on approche de loin, sans s'arrêter. Il faut dire que je n'ai rien de très sexy à proposer : je suis venu avec des copies d'élèves, pour donner une petite idée du travail qui attend les futurs lycéens (et pour en profiter pour faire des corrections). A part ça, je n'ai à montrer que mes pauvres idées et mon cerveau tourmenté. Les ours et les lions ont mieux que ça pour le plaisir des yeux.

Dans la salle d'à côté, ma collègue d'histoire-géographie a eu une idée originale : offrir des plats comme on en mangeait au Moyen Age. En face, les profs d'italien font écouter de la musique et proposent des petits gâteaux. En économie, ils ont fait fort : un écran sur lequel défilent des statistiques, des tableaux, des schémas, ce qui plait beaucoup aujourd'hui, ce qui est très moderne. Mais la philosophie a 2500 ans d'âge, rien à manger et tout dans la tête : on ne séduit personne avec ça. A la limite, on se fait mépriser, parce qu'on croit que le prof de philo joue au supérieur, alors qu'il ne joue à rien du tout.

Un collègue m'a offert un café, un autre m'a fait porter un biscuit au chocolat, par pitié je crois bien, à la façon du prisonnier à qui on apporte des oranges. Si j'étais un singe (puisque j'ai parlé tout à l'heure de zoo), les jeunes, qui sont d'un naturel cruel, me lanceraient des bananes, j'en suis certain. Voilà ce qui arrive quand on choisit philosophie. Maths, langues vivantes, ça fait beaucoup plus sérieux.

Par bonheur, ma discipline présente quand même certains avantages, dont le premier est de pouvoir se sortir de n'importe quel mauvais pas, par un retournement dialectique de la situation. De la solitude du philosophe, j'en ai tiré une philosophie de la solitude et quelques réflexions : qui peut s'intéresser aujourd'hui à cette matière ? Le présent et l'avenir sont entre les mains des juristes, des banquiers, des médecins, des entrepreneurs, pas des philosophes, qui seront dans peu de temps aussi utiles à la société que les théologiens.

Bien sûr, il y a une mode philo, café philo, ciné philo, rando philo, etc., à laquelle d'ailleurs je contribue, mais sans illusion : les bonnets à pompon aussi sont à la mode, et ça n'en fait pas quelque chose de glorieux (voir mon billet du 29 janvier). Après tout, je m'en moque : j'aime la philo, j'essaie de la faire aimer, c'est mon métier, est-ce que ça n'est pas suffisant ?

samedi 14 février 2015

Début de campagne



La campagne des élections départementales, assez discrète jusqu'à présente, a vraiment démarré ces derniers jours, à cinq semaines du premier tour. Lundi passé, le Conseil général de l'Aisne a tenu l'ultime séance du mandat, avec les premières escarmouches de campagne. A Saint-Quentin, les candidats se sont présentés ou ont complété leur liste dans la presse locale. Le Courrier picard d'aujourd'hui a exposé les candidatures UMP du canton Nord. L'Aisne nouvelle de jeudi a consacré un grand article aux cantons Centre-Vermand et Sud, les candidatures UMP pour le premier, Front de gauche pour le second. Le PS et le FN sont les deux seuls partis importants à ne pas avoir encore présenté officiellement leurs listes. La date-limite de dépôt des candidatures est lundi soir.

La vraie surprise vient du canton Saint-Quentin Sud : trois listes de gauche (le sortant IDG, avec le soutien du PS ; le PCF ; et donc le Front de gauche). Alors que la droite est unie, l'électorat de gauche risque de ne pas s'y retrouver. D'autant que des candidats du Front de gauche, qui bénéficient d'une certaine notoriété sur Gauchy, étaient il n'y a pas si longtemps alliés avec Jean-Claude Cappèle, le conseiller général. Ce dernier, affaibli par sa défaite aux dernières élections municipales, aurait dû recevoir le soutien de toute la gauche. Mais non, la division est pire ici que dans les deux autres cantons de Saint-Quentin, au risque de voir ce canton Sud basculer à droite. Si ça n'est pas irresponsable !

Je veux, moi aussi, à ma façon, faire ma petite campagne, comme à chaque élection, en soutien à mes champions et, aujourd'hui, en réponse à Christophe Coulon, le premier secrétaire de l'UMP de l'Aisne, qui a tenu une conférence de presse le 6 février. Je tiens à reprendre 6 points de son intervention :

1- Christophe Coulon croit en un possible basculement de l'Aisne à droite. Tout est bien sûr possible en politique puisque ce sont les électeurs qui décident et qu'on ne connait pas à l'avance leur choix. Mais des personnes avisées soutiennent le contraire de ce que prétend Christophe Coulon, je pense à Jean-Pierre Balligand, qui ne cherche pas particulièrement à faire plaisir à son propre camp et qui est bon connaisseur de la carte électorale du département. Je me réfère aussi à une note assez récente du magazine Le Point, qui classait l'Aisne parmi les départements imprenables, à cause du nouveau découpage des cantons. Quoi qu'il en soit, nous verrons bien.

2- Le n°1 de l'UMP départementale dénonce "l'explosion de la fiscalité". Les impôts ont augmenté, oui, sans doute. Mais je ne vois pas d' "explosion". Et puis, les augmentations ne se font pas sans raison : elles ont aussi leur utilité. Je laisse le soin aux spécialistes de chiffrer l'augmentation ou la stabilité. Mais le fond du problème n'est pas directement celui-là : c'est l'usage des prélèvements fiscaux.

3- A ce propos, Christophe Coulon déplore l'augmentation des dépenses de solidarité, passant de 40 millions d'euros en 2006 à 91 millions aujourd'hui. Mon désaccord fondamental avec lui, le voilà : pour moi, il est bon que le Conseil général accorde l'aide sociale à tous ceux qui en ont besoin (c'est sa mission n°1), et nous savons qu'ils sont hélas nombreux dans l'Aisne, un des départements les plus pauvres de France. Les déclarations de Christophe Coulon, comme ceux des candidats UMP de Saint-Quentin Nord (qui dénoncent dans le Courrier picard d'aujourd'hui ce qu'ils appellent "l'assistanat"), laissent entendre qu'une victoire de la droite déboucherait sur une réduction des dépenses sociales, ce qu'en socialiste je n'accepte pas.

4- Je serais prêt à suivre Christophe Coulon dans son objectif de réduire les dépenses de fonctionnement et de favoriser les dépenses d'investissement. Des économies, on peut sans doute toujours en faire, pourvu qu'on ne touche pas aux aides sociales. Mais je ne pense pas que l'actuelle majorité, dans un contexte budgétaire pourtant très difficile, c'est le moins qu'on puisse dire, ait été avare en investissements. Dans les limites qui sont celles de la rigueur, je ne crois pas qu'elle pouvait faire beaucoup mieux.

5- D'ailleurs, c'est plutôt Christophe Coulon qui se rangerait à mon avis, puisqu'il ne remet pas en cause une dépense sociale d'importance, les transports scolaires, dont l'Aisne est l'un des rares départements de France à assurer la gratuité. A droite, ce choix ne fait pas l'unanimité, André Rigaud l'a discuté. Ce débat est d'ailleurs légitime. Mais la gauche a tranché : la gratuité sera maintenue, et la droite a suivi. C'est une belle victoire avant la victoire !

6- Revenons à l'investissement, dont Christophe Coulon a raison de souligner l'importance. On ne peut relancer l'économie locale qu'en passant aussi par les moyens modernes de la communication, pour construire une image du département et attirer des publics extérieurs, entrepreneurs ou particuliers. C'est ce qu'à compris Xavier Bertrand pour Saint-Quentin, c'est ce qu'a compris Yves Daudigny pour l'Aisne, en lançant une campagne publicitaire ambitieuse et novatrice, L'Aisne it's open. Christophe Coulon le déplore, en trouvant que c'est trop cher. En la matière, les coûts sont toujours élevés, mais il faut savoir ce que l'on veut : assurer au département une notoriété nationale pour permettre son développement ou y renoncer. Je privilégie la première solution, malgré son prix.

7- Avec Christophe Coulon, il y a au moins un point sur lequel nous pouvons tomber entièrement d'accord, lui et moi, parce que nous sommes tous les deux républicains : c'est notre opposition à l'extrême droite. Mais il avance un drôle d'argument, dans lequel je sens une malice : "le FN, c'est le national-socialisme dans son programme", dit-il. Moi qui suis résolument anti-Le Pen, je n'irais pas jusque-là, par souci de vérité : le FN est un parti xénophobe, autoritaire, nationaliste, antirépublicain mais tout de même pas nazi. Christophe Coulon a sans doute voulu jouer inutilement avec le mot socialiste, en le rapprochant de l'extrême droite. Mais la politique n'est pas un concours de jeux de mots. Le parti socialiste n'a évidemment rien à voir avec le FN ou avec le nazisme, tout "socialiste" que s'affiche celui-ci.

La campagne des élections départementales est donc lancée. Tous ceux qui voudront exposer leur propre point de vue dans les commentaires de ce blog seront les bienvenus, quelle que soit leur sensibilité, à l'exception des responsables du FN, que j'exclus de la République. Mais la règle demeure intangible : pas d'attaque personnelle, pas de copié collé. A vous de jouer, si vous le souhaitez.

vendredi 13 février 2015

La vie rêvée d'Alan Ducarre



L'Ecole de Dessin expose, jusqu'au 11 avril, les photographies d'Alan Ducarre (vignette 1), qui met en scène la balade de trois personnages à travers la campagne, dont les péripéties sont à première vue énigmatiques. Toujours présentés dans le même ordre, repérables à la couleur de leurs vêtements, noir, rose, blanc, l'un est un costard-cravaté trentenaire qui a plaqué son boulot, l'autre une jeune fille qui sèche les cours, le dernier un retraité peintre en bâtiment. On ne sait pas si on est dans un rêve ou dans la réalité. Je pense à un roman-photo ou à un clip publicitaire. Alain Ducarre préfère parler de poème ou de court-métrage.

Au fil de l'exposition, je ressens un malaise. Il y a ces baskets couvertes de vers de terre. Le bobo me semble déjanté, la lycéenne fofolle et l'ouvrier a l'air revêtu d'une combinaison antinucléaire. Alan m'explique que le blanc, au Japon, est couleur de mort (l'artiste a un petit côté asiatique, son père est de Hong-Kong, il adhère à l'esthétisme japonais). La fille, à la fin, se blesse, ses compagnons lui posent un garrot. La dernière photo, c'est une tête de mort, mais toute rose, en barbe à papa ! (vignette 4)

Déconcerté, j'avais besoin de commentaires, qu'Alan Ducarre m'a aimablement livrés, au milieu du public nombreux venu assister hier soir au vernissage (vignette 2). Ce jeune graphiste, ancien élève de l'Ecole de Dessin, est inspiré par Ozu, Murakami ou Chris Marker. Formellement, il travaille l'image fixe, scénarise des allégories et se joue d'un certain kitch. Ses thèmes de prédilection : l'héroïsme, l'enfance, le bonheur, la liberté. Il me fait remarquer que ces trois personnages ont quelque chose à la bouche : un micro pour l'homme en noir, un chewing-gum pour la fille en rose, un masque pour l'homme en blanc.

Il y a du rêve dans cette sorte de cauchemar : le Malabar de la lycéenne, rond et rose comme un sein de jeune fille (vignette 3), renvoie à la tête de mort, ronde et rose elle aussi. Pour faire la bulle comme la barbe, il faut du souffle, le souffle de la vie. Dans l'ultime scène, les personnages sont libres comme le ciel et les nuages au dessus de leur tête. L'air, le souffle, c'est pareil. La conclusion est dans les formules finales :

Devenir libre esthète,
Une particule influente sur le monde de demain,
Avec assez de souffle pour courir des marathons


L'exposition s'intitule "Dreamers", évidemment.

jeudi 12 février 2015

L'Europe aux Européens !



Les accords de Minsk représentent une belle victoire diplomatique pour François Hollande. Bien sûr, il faut voir et attendre la suite. Mais l'orientation est la bonne. Tout vaut mieux que la guerre, quand les parties en présence arrivent à s'entendre. Je suis d'ailleurs toujours fasciné par ces négociations marathons sur des sujets complexes et douloureux, qui durent très longtemps et se concluent au petit matin.

Comment parviennent-ils à un compromis, lorsque tant d'intérêts divergents et contradictoires s'affrontent ? Nous sommes pourtant au coeur de l'art politique : faire un pas vers l'adversaire ou le rival, savoir transiger comme ne pas céder, aboutir à une solution. Cet art subtil et difficile se vérifie à n'importe quel niveau de la vie politique. Je m'amuse à constater qu'à plus petite échelle, pour des problèmes infiniment plus simples, les tentatives d'accord n'aboutissent pas, les difficultés demeurent, souvent durablement.

Je suis heureux, dans cette affaire ukrainienne, de voir les Etats-Unis hors-jeu. Ils n'ont rien à faire dans cette partie du monde, et leur volonté d'annexer à l'OTAN les anciennes républiques soviétiques est horripilante. La Russie a raison de se sentir menacée à ses frontières par ces sortes d'ingérence. D'autant que l'Ukraine est culturellement russe, comme la Crimée. Derrière les mots d'ordre, en soi légitimes, d'indépendance et de démocratie se cachent aussi des intentions géostratégiques beaucoup moins idéalistes. Dans ce conflit, je suis plutôt pro-russe, bien que n'étant pas antiaméricain dans ma philosophie générale.

Surtout, je suis farouchement européen. L'Ukraine et la Russie, c'est l'Europe ! Leur guerre est une tragédie européenne, qui doit être traitée et réglée par des Européens, et historiquement par les premiers d'entre eux : les Allemands et les Français. La diplomatie américaine, qu'elle aille se faire voir ailleurs ! La vraie Europe, c'est la grande Europe, l'Europe continentale, qui inclut la Russie. Pas la petite Europe anglo-saxonne, atlantiste, à bordure méditerranéenne. Le régime de Poutine pose problème ? Non, c'est un pays en voie de démocratisation, après 70 ans de totalitarisme et plusieurs siècles de despotisme : ne nous étonnons pas que la transition soit longue et difficile. Il faut encourager nos amis russes, pas les isoler ou les jeter dans les bras d'autres alliés.

mercredi 11 février 2015

La victoire de DSK



Que se passe t-il en ce moment, pas très loin de chez nous, à Lille ? Tribunal moral, procès en sorcellerie ou battage médiatique ? Restons-en aux faits : DSK a-t-il participé, en tant que client ou qu'organisateur, à une entreprise de proxénétisme ? Voilà ce que la loi condamne, voilà sur quoi la justice doit se prononcer. Or, les commentaires laissent souvent croire à tout autre chose : c'est la moralité d'un homme qui serait en question, l'état de sa psychologie, la convenance ou pas de ses pratiques sexuelles. Ne comptez pas sur moi pour entrer dans la tête ou le slip de DSK.

DSK est-il coupable ? Je n'en sais rien, c'est le jugement final qui le dira. Ce que je sais, c'est qu'il y a une différence entre le libertinage et la prostitution, entre les parties fines et l'amour vénal. Je regardais hier soir, sur France 3, Thierry Ardisson sur le divan de Fogiel : lui aussi a fréquenté des clubs échangistes, et je crois que nous serions sans doute surpris si nous connaissions tous les noms de la clientèle. Mais voilà : DSK voulait devenir président de la République, et forcément la politique, qui est aussi une affaire de symbolique, s'en mêle.

Ce que je sais aussi, bien que n'étant pas spécialiste, c'est qu'en matière de sexualité les choses ne sont pas tranchées, les frontières sont floues, les faits passent par la moulinette de la subjectivité. Rapport consenti ou pas ? Violence ou non ? Assurance ou incertitude d'être entre les bras d'un amatrice ou d'une professionnelle du sexe ? C'est probablement difficile à dire. La nuit, tous les chats sont gris, et c'est pire à l'intérieur d'une alcôve. Sauf bien sûr si DSK a sciemment menti.

J'ai entendu une ancienne prostituée se plaindre de lui et tenter de nous apitoyer. Non, je veux bien verser des larmes sur les pauvres filles qui vendent leur corps dans des camionnettes cradingues sur le bord des routes, mais pas sur les putes de luxe du Carlton, "escort girl" comme on les appelle pudiquement. On ne joue pas les victimes quand on a décidé de s'adonner à ce genre d'activité. J'ai entendu aussi, un avocat je crois bien, dire que DSK était froid, distant, qu'il manquait d'empathie. Faut-il alors se laisser guider par le Code pénal ou par un manuel de psychologie ?

En politique, ce qu'on est une fois, on l'est toute sa vie. Il n'y a que les irresponsables qui n'assument pas, qui font semblant d'oublier. Ce qu'on dit et ce qu'on fait, c'est pour l'éternité. Rien ne s'efface. Je suis strauss-kahnien pour toujours. Tant pis ou tant mieux pour moi. Mais je suis républicain, donc respectueux des lois : si l'homme est condamné (il ne l'a encore jamais été), ce verdict sera aussi le mien, puisque rendu au nom du peuple français. En attendant, je reste fidèle.

DSK aurait fait un très bon président pour la France, c'est mon intime conviction. Meilleur président que François Hollande ? La comparaison n'a aucun sens, est purement hypothétique. Ce qui est certain, c'est que DSK est un social-démocrate assumé, qui a ouvert, dans les années 2 000, la voie à ce que nous connaissons aujourd'hui, au gouvernement et au sein du parti : la social-démocratisation de la gauche, sur laquelle plus personne à l'intérieur du PS ne reviendra. La victoire de DSK, c'est celle-là. Les plus belles victoires en politique, les plus paradoxales aussi, ce sont celles qu'on obtient sans conquérir le pouvoir, sans exercer les plus hautes responsabilités : la victoire des idées. A contrario, il y a des succès qui ne débouchent sur rien. Prendre le pouvoir ne suffit pas : il faut en faire quelque chose.

mardi 10 février 2015

Etes-vous Piketty ou Todd ?



Thomas Piketty fait beaucoup parler de lui en ce moment. Il passe à la télé, a été reçu par Obama, voyage dans le monde entier et son gros bouquin de 1 000 pages se vend très bien. Mais quelles idées valent un tel engouement, national et international ? Que pense vraiment Thomas Piketty ? Je n'avais pas trop aimé sa petite polémique autour d'une Légion d'honneur refusée : l'économiste jouait un peu au vaniteux qui dénonce la vanité, ce qui est déplaisant. Surtout, il en avait profité pour régler ses comptes avec le gouvernement, ce qui était inélégant : la décoration honorait simplement son travail d'intellectuel. Il était malvenu d'en faire tout un foin.

J'étais d'autant plus surpris et chagrin que ce que je sais de Piketty me renvoie à un penseur social-démocrate, pas à un adversaire du réformisme ou à un agitateur révolutionnaire. Le titre de son livre, "Le capital", est peut-être un clin d'oeil à Karl Marx et à son ouvrage de référence, mais ça n'a strictement rien à voir. Marx est un philosophe qui expose une pensée nouvelle, utilise des concepts inédits et annonce une autre société, communiste. Piketty compile des statistiques sur le capitalisme, ne prédit nullement sa disparition et se propose de corriger ses inégalités. Tout ça, politiquement, me convient, mais ça n'a rien non plus de novateur, ça ne justifie pas un succès planétaire et la sollicitude des grands de ce monde.

Samedi soir, Piketty était chez Ruquier, sur France 2 : j'ai regardé, pour en savoir un peu plus, l'émission ayant l'avantage de durer longtemps, de laisser le temps à l'invité de développer ses idées et de répondre aux questions. Autant vous le dire, j'ai été très déçu. D'abord, j'ai eu la confirmation que Thomas Piketty ne défendait pas une pensée très originale, aussi juste et intéressante soit-elle. Ai-je besoin de me taper 1 000 pages pour savoir que les riches s'enrichissent, que les pauvres s'appauvrissent, qu'il faut défendre l'impôt, réformer le système fiscal et taxer beaucoup plus l'héritage ?

Mais il y a plus embêtant. Piketty affiche sa sympathie pour la gauche radicale en Espagne et en Grèce, alors que sa réflexion ne débouche aucunement sur des solutions radicales. C'est un social-démocrate fâché avec la social-démocratie. Quand on lui demande s'il soutient, en France, en toute logique, Jean-Luc Mélenchon, il devient évasif, ne tranche pas. Ce qu'il aime chez les Espagnols et les Grecs, c'est la fraîcheur et la jeunesse du mouvement de contestation. Ce n'est pas un point de vue très rigoureux pour un intellectuel. Finalement, Piketty ne prend pas vraiment position : il livre à notre lecture une somme de données et nous invite à y réfléchir. C'est très gentil, mais ce n'est pas la conception que je me fais d'un penseur, qui doit exposer des lignes d'analyse profilées et des propositions fortes, engagées. Ce n'est pas le cas.

Du coup, je comprends mieux le succès du bouquin, précisément pour les raisons qui me semblaient au départ énigmatiques : la réflexion est descriptive, factuelle, indéterminée, ouverte à toutes les interprétations. Gauche et droite peuvent s'y retrouver. J'ai l'impression que Piketty veut plaire à tout le monde, ce qui est tout le contraire de la mission de l'intellectuel. Pour juger de la valeur d'un propos public, je me livre à un petit test : après avoir écouté, je prends une feuille pour noter ce que j'ai retenu, ce qui m'a frappé. Avec Piketty, ma feuille est restée blanche.

Ce qui est curieux, c'est qu'entre ces deux intellectuels de gauche que sont Thomas Piketty et Emmanuel Todd, je devrais normalement me sentir plus concerné par le premier, proche de ma sensibilité. Pourtant, c'est Todd que je préfère, dont la valeur intellectuelle me semble supérieure, les idées plus novatrices, plus puissantes. Je n'adhère pas à son protectionnisme économique ni à sa critique de l'euro et de l'Europe, mais sa pensée est marquée, tracée. J'apprécie sa virulence, ses partis pris, son peu de souci de plaire, de s'inscrire dans les schémas à la mode. Quand il parle, on écoute, on en retient quelque chose, dans la mesure même où l'on est en désaccord. Todd fait réfléchir et réagir. Piketty ne suscite qu'une molle approbation. Alors, vous aussi, êtes-vous Piketty ou Todd ?

lundi 9 février 2015

Ouf !



Après les résultats des élections législatives partielles dans le Doubs, l'heure n'est pas à la victoire, mais au soulagement. Le Front national n'aura pas de nouveau député, c'est l'essentiel. Le candidat socialiste a d'ailleurs très bien réagi, refusant tout triomphalisme, alors même qu'il a pourtant gagné. Il a trouvé les mots justes pour qualifier le verdict des urnes : un encouragement à renouer avec les citoyens, un remerciement pour tous les républicains. Hors ce contexte particulier, la victoire modeste, sans pavoiser, est une posture estimable en politique. J'ai tant vu de défaites où les vaincus fanfaronnaient en quasi vainqueurs ...

De son côté, le FN peut afficher une légitime satisfaction. Il a fait une spectaculaire percée sur une terre de gauche, il confirme désormais son rang de parti d'alternance. C'est terrible, mais c'est ainsi. Tout ça n'est pas nouveau. La montée de l'extrême droite est, depuis des années, éclatante. Seuls des sophismes consolateurs peuvent faussement la relativiser. Il y a quelques mois, Manuel Valls avait fait sourire en affirmant que le FN était aux portes du pouvoir. Nous y voilà. Le PS doit mettre toutes ses forces dans le combat anti-FN, ne plus laisser dire que c'est un vote de la souffrance sociale, alors que l'adhésion idéologique est flagrante.

Hier, dans le Doubs, le PS n'a pas perdu mais il n'a pas non plus vraiment gagné. Le FN n'a pas gagné mais il n'a pas non plus vraiment perdu. Le seul parti qui a vraiment échoué, c'est l'UMP : non seulement parce qu'il a été disqualifié dès le premier tour, mais qu'il s'est divisé sur l'attitude à adopter pour le second tour, que son positionnement n'a pas été immédiat, que la solution retenue, le ni ni, n'a rien de satisfaisant. Surtout, le Doubs peut faire école dans deux ans, lors de la présidentielle, où un président de la République ragaillardi par de possibles bons résultats se retrouveraient au second tour face à Marine Le Pen, dont personne ne doute pour le moment qu'elle accède à ce niveau. Je ne le souhaite pas : une présidentielle honorable, c'est une confrontation gauche/droite, PS/UMP.

dimanche 8 février 2015

Les militants sont-ils des cons ?



Cette question un peu drue, que j'ai en tête depuis un certain temps, je me la suis reposée hier soir, en regardant à la télévision les images du conseil national de l'UMP à la Mutualité. Nicolas Sarkozy, instruit par l'expérience, avait demandé à ses troupes d'applaudir tout leur soul ou discrètement, selon le degré d'approbation envers les orateurs, mais de ne surtout pas siffler, crier, huer, parce que la scène fait mauvais effet dans les médias. Et puis, c'est discourtois et surtout très con : pas besoin de couiner comme un goret pour manifester son désaccord.

Eh bien non, le chef n'a pas été suivi, des huées ont accompagné et contrarié le discours d'Alain Juppé. Un con, c'est plus fort que lui, il faut qu'il crie, c'est sa langue natale. Et plus il y a de cons ensemble, plus il y a de cris, dans une forme de rivalité, d'excitation et de surexcitation. Les militants sont pris dans une logique mimétique. Ils sont aveugles à l'intérêt même de leur parti. Ce ne sont pas de vrais passionnés, mais des fanatiques idiots.

Il y a la forme de leur imbécillité, mais il y a aussi le fond. Alain Juppé est aujourd'hui l'un des plus remarquables représentants de la droite : il a l'expérience et l'intelligence, c'est un homme avisé et modéré. Au lieu de l'écouter et de le respecter sans forcément partager son avis, au lieu de ménager l'avenir, les militants l'ont conspué. C'est ce qu'on appelle se tirer une balle dans le pied (dans le cerveau, aucun risque ...). Alain Juppé a compris que le FN était une menace redoutable pour l'UMP, que l'extrême droite prenait essentiellement des voix à la droite, qu'il fallait absolument lui faire barrage, à commencer dans le Doubs. Mais les militants n'arrivent pas à surmonter leur allergie à la gauche et conçoivent mal un vote qui ne soit pas partisan mais républicain.

Les militants sont également très rancuniers. Ils en veulent, pour l'éternité, au MoDem d'avoir fait gagner François Hollande en 2012. Pourtant, depuis, François Bayrou a rejoint la droite, et le centre sera indispensable à l'UMP pour l'emporter en 2017. Mais non, les militants ne veulent rien savoir : prononcez le nom de "Bayrou" ou de "MoDem" et ils se mettent à gueuler. Juppé appelle ça des "réflexes pavloviens". Un militant, ça ne réfléchit pas, ça ignore toute forme de distance, ça réagit au quart de tour. Vous remettez une pièce et ça repart tout aussi sec.

Je parle des militants UMP parce qu'ils ont fait hier l'actualité. Mais je pourrais tout aussi bien évoquer les militants socialistes. Le défaut de la connerie, c'est qu'elle est universelle. Au PS, nous approchons d'un congrès, c'est une période de risque majeur. Les cons sont un vivier inépuisable où les malins peuvent aller chercher des soutiens. La chasse aux signatures en bas de textes qu'on n'a pas lus mais qu'on vous incite à plébisciter est un exercice très prisé. L'intérêt de la France, du gouvernement ou du parti n'ont pas grand-chose à voir avec ça, mais seulement des enjeux internes de pouvoir, des listes de strapontins et d'hypothétiques investitures. Etonnez-vous que les partis politiques aient du mal à recruter : un individu moyennement intelligent, mu par aucune ambition particulière, n'entre pas là-dedans.

Pendant longtemps, j'ai admiré la figure du militant. J'en suis un peu revenu (mais pas complètement). Au départ, adolescent, j'étais fasciné par les maos de la Gauche prolétarienne, qui allaient s'établir en usine. Un personnage comme Michel Recanati, responsable du service d'ordre au sein de la LCR (qui avait alors, dans les années 70, peu à voir avec l'actuel NPA), m'éblouissait. J'étais très sensible au militantisme des communistes, leur sens du sacrifice, le peu d'importance que prenait chez eux la vie privée, leur entier dévouement à la cause publique. Les socialistes m'attiraient moins : l'instit barbu qui veut devenir conseiller général, on baissait largement d'un cran, c'était moins glorieux. Malgré tout, j'éprouvais une sorte d'estime devant la gratuité de ces combats pas gagnés d'avance.

Aujourd'hui, je vois bien que le monde, la société, les mentalités ont changé. Le militant d'autrefois est désormais un peu décalé. Il a perdu de sa noblesse. Les meilleurs d'une génération ne sont pas restés. Jadis, on avait la crème ; maintenant, c'est plutôt le dépôt. Militant vient de militaire ; sauf qu'un parti n'est pas une armée, que les citoyens ont soif de participation et de démocratie, pas d'allégeance stupide. Normalement, le militant devrait avoir une conscience et une connaissance politiques nettement supérieures à la moyenne. Allez vérifier par vous-mêmes et vous serez désagréablement surpris.

Néanmoins, la République ne peut pas se passer de militants. Que deviendraient les partis politiques sans eux ? Il n'y a donc aucune fatalité, pour répondre à la question du début, à ce que les militants soient des cons. Mais il leur faut faire très attention, veiller aux effets d'entraînement qui sont souvent désastreux dans un groupe. Surtout, les militants doivent s'ouvrir au monde, ne pas rester entre eux, se mettre les mains dans le cambouis de l'activité publique, ne pas se contenter d'être des agitateurs de drapeaux, des zombis qui signent, qui votent ou qui applaudissent n'importe quoi les yeux fermés. Cet espoir n'est tout de même pas en dessous de leurs capacités.

samedi 7 février 2015

Comme des grands



Notre société a longtemps célébré l'enfant roi. Aucune civilisation avant la nôtre n'avait mis ce petit sauvage sur un trône. Drôle d'idée, d'ailleurs : faire d'un braillard un ange. Sigmund Freud a beau eu le qualifier de "pervers polymorphe", rien n'a changé : on a mis aux pieds des enfants des tonnes de trésors. Un tyran domestique, égoïste, exhibitionniste, a été transformé en innocent, pur de toute faute, adorable de toutes les façons. Cet excès devait se payer un jour ou l'autre. Cette absurdité ne pouvait que provoquer une absurdité.

C'est fait. Deux enfants, 8 ans et 10 ans, ont été conduits au commissariat, interrogés par des policiers, comme des grands. Leur infraction ? Apologie du terrorisme, soutien moral à une entreprise criminelle, sympathies meurtrières, soupçon de fanatisme : ils ont déclaré n'être pas Charlie, soutenir les assassins, comprendre leur acte, imputer au journal satirique la responsabilité du massacre, défendre leur Dieu bafoué (je le dis en langage et en pensée d'adulte, mais c'est à peu près ça). Bref, ces deux charmants bambins sont de la graine de djihadistes ! Voilà comment réagit et se comporte une société lorsqu'elle prend ses petits pour des grands.

Autrefois, la même affaire se serait réglée avec une claque dans la gueule ou un cul de pied au cul (je ne dis pas que ç'aurait été bien, mais les choses se seraient passées ainsi). On n'aurait pas fait appel aux forces de l'ordre, des propos de gamins ne seraient pas devenus un scandale national, une information télévisée répétée en boucle. Quand les enfants sont pris au sérieux, on assiste à ce genre d'incident, dont on a beau jeu de s'offusquer, nous qui sommes fautifs de cette situation. Avec un peu de bon sens, on sait qu'un enfant dit souvent n'importe quoi, qu'il fabule, qu'il n'a pas le même rapport au langage qu'un adulte, qu'il fait le singe ou le perroquet, imitant ou répétant ce qu'il entend autour de lui. L'enfant est fondamentalement un irresponsable et un inconscient. C'est pourquoi on ne le convoque pas à la police ou on ne le défère pas devant un juge. L'aurait-on oublié ?

Même naïveté, même stupidité de notre société avec les adolescents. Il n'y a pas si longtemps, on parlait avec sagesse et expérience d' "âge bête". La vérité, c'est que nos ados sont souvent des p'tits cons. Ce n'est pas grave, ça leur passera. Mais papa et maman ne reconnaissent plus cette évidence, trop fiers de leur progéniture. On s'étonne alors que des boutonneux ricanent pendant la minute de silence dédiée aux victimes des récents attentats, on est choqué de les voir tenir des propos transgressifs, alors que c'est de leur âge, que ça va dans le sens de leur connerie.

C'est à leurs tuteurs, parents et éducateurs, de prendre leurs précautions, pour éviter ce type d'incidents fâcheux. Mais comment l'admettre ? Nos enfants sont tellement intelligents ! On leur met en tête des cerveaux d'adulte, des intentions d'adulte. Vous connaissez la formule de Pascal : "l'homme n'est ni ange, ni bête, mais qui fait l'ange fait la bête". A force de mettre les enfants sur un piédestal et d'en faire des anges, nous les roulons maintenant par terre, nous en faisons des bêtes, des bébés djihadistes, des apprentis terroristes. C'est malin !

vendredi 6 février 2015

Le réveil républicain



De la conférence de presse de François Hollande, dont la tonalité nouvelle a été unanimement remarquée, nous pouvons extraire les contours d'une redéfinition de l'action politique (la ligne économique, elle, ne change pas, comme il fallait s'y attendre). Les événements tragiques qui ont endeuillé et mobilisé la France sont les vecteurs de ce renouvellement. J'en perçois quatre orientations :

1- L'unité nationale. Le président de la République entend la poursuivre. Mais il faut bien se comprendre : la démocratie conserve évidemment tous ses droits, les sensibilités existent et demeureront, le débat entre elles est le sel et le nerf de la République, notamment sur les questions économiques et sociales. Sauf que de nombreux sujets pourraient faire preuve de consensus. D'autant que les bagarres politiques sont beaucoup moins appréciées aujourd'hui qu'autrefois : on y voit plus des luttes personnelles pour le pouvoir que des affrontements idéologiques, ce qui n'est pas faux.

Dans ces conditions, l'unité nationale ne doit pas être une rengaine électoraliste, toute théorique, mais un exercice pratique de compromis. Le nouveau projet de loi sur la fin de vie, rédigé conjointement par un député socialiste et un député UMP, est un exemple à suivre. Sur le mariage homosexuel ou la réforme des rythmes scolaires, je crois qu'un travail parlementaire de fond, très ouvert, aurait sans doute permis un accord entre les deux partis de gouvernement, au lieu des déchirements et des querelles byzantines auxquels nous avons tristement assisté. De ce point de vue, le travail des Assemblées est à revaloriser. Nos concitoyens auront un peu plus de respect envers la classe politique lorsque celle-ci aura démontré l'efficacité d'un travail commun sur certains points.

2- La participation des citoyens. François Hollande a compris que la mobilisation de masse du 11 janvier n'était pas politique ou partisane, mais citoyenne et populaire. A sa suite, il convient maintenant de se demander comment la démocratie peut rénover ses mécanismes de consultation des citoyens. L'interrogation date d'il y a déjà quelques années, mais elle est devenue cruciale. Les partis politique concourent à l'expression du suffrage universel, mais ils n'en sont pas l'alpha et l'oméga. Repliés sur des appareils isolés de la population, désertés par leurs adhérents, ils doivent laisser sa place à d'autres modes d'intervention dans la vie publique.

3- Les valeurs de la République. Le chef de l'Etat y a longuement insisté hier. Naguère, ce n'était qu'un exercice de style, un passage obligé, une pure rhétorique : en République, on défend les valeurs de la République. Aujourd'hui, ce n'est plus un discours de circonstances, mais une véritable pédagogie à quoi il faut se livrer : la laïcité est mal comprise, la liberté est confondue avec le laxisme, l'égalité est contestée et la fraternité est le plus souvent ignorée. L'extrême droite a troublé le jeu, déplacé les repères, perverti le sens politique commun, à tel point qu'on en vient à se demander si le Front national est républicain ou pas, alors que la réponse est manifestement non. François Hollande l'a énoncé très clairement : le FN est dans la République, mais pas de la République. Aujourd'hui, le danger est aux portes : l'extrême droite, comme le nazisme à son époque, pourrait légalement s'emparer du pouvoir, après avoir manipulé et égaré le peuple. Plus que jamais, il faut parler de la République et de ses valeurs, sur un ton offensif.

4- La responsabilité politique. Il faut redonner à la politique son lustre, sa noblesse, en refaire une activité de qualité, et plus un refuge de démagogues, d'opportunistes et de suiveurs (ils ne disparaitront pas, ils sont de tous temps ; mais il ne faut plus les pousser aux avant-postes). Si l'on compare à ce qu'était la classe politique d'il y a une quarantaine d'années, la baisse de niveau est évidente, à tous les échelons de la République. Quand les représentants du peuple ne sont plus respectés du peuple (qui se déplace de moins en moins pour les élire), c'est que quelque chose de grave ne va plus.

La solution me semble être dans la responsabilisation, dont François Hollande a de nouveau hier donné un exemple remarquable : s'il ne réussit pas à faire baisser le chômage (ce pour quoi il a été élu), il ne se représentera pas. Je n'ai jamais entendu, en France, un président de la République prendre un tel engagement, qui est pourtant dans l'ordre des choses : quand on échoue, on ne recommence pas, on laisse la place à d'autres. Il existe une sale mentalité française, qui consiste à se présenter à tout et à n'importe quoi, à continuer y compris quand on a raté et qu'on a été disqualifié, à revenir dans la vie publique après avoir fait des adieux définitifs. Ce n'est pas acceptable, et ce n'est plus accepté par les Français.

La politique doit redevenir une activité sérieuse, grave, digne, qui repose sur des convictions et des hauteurs de vue. Sinon, gare au proche avenir ! François Hollande a ouvert le chantier de cette modernisation. Il n'est sans doute pas le seul, il ne peut pas être le seul. A gauche comme à droite, il faut sonner le rappel de ce réveil républicain.

jeudi 5 février 2015

L'esprit du 11 janvier



J'ai pu regarder toute la conférence de François Hollande. Ses adversaires auront trouvé des choses à redire, ses partisans, dont je suis, auront intégralement applaudie. Que dire d'autres ? En deux heures, tant de sujets sont évoqués qu'il est difficile d'en faire une synthèse. En ce qui me concerne, je retiendrais surtout un état d'esprit : le chef de l'Etat s'est largement inspiré, dans de nombreuses réponses, de ce fameux esprit du 11 janvier, après la semaine tragique. Ce n'était pas évident : une vulgaire récupération aurait été malvenue. Mais récupère-t-on un état d'esprit qui a dépassé les clivages habituels ? Je pense que non. En tout cas, le chef de l'Etat a bien marqué qu'il y avait un avant et un après, que la France atteinte en plein coeur avait su se mobiliser, réagir et se montrer exemplaire devant le monde entier.

L'esprit du 11 janvier, ce n'est pas la gauche, ni la droite : c'est la République. François Hollande a décliné ce thème tout au long de son intervention. Et je crois que c'est très juste. Au dessus des partis, quelque chose d'essentiel nous rassemble : la liberté, l'égalité, la fraternité, qui ne sont pas d'un camp ou d'un autre. Nous avons manifesté le 11 janvier pour dire que chacun était libre de s'exprimer comme il l'entendait. Nous avons manifesté aussi pour rappeler l'égalité entre tous les citoyens, quelle que soit leur religion (ou leur absence de religion). Nous avons enfin manifesté pour la fraternité, ce sentiment d'appartenance à une société, la France, la République, qui se lève unanimement lorsque ses valeurs sont bafouées par des fanatiques.

L'événement de ce début d'année aura marqué la France, mais aussi le président de la République, qui a reconnu avoir changé à la suite de ce qui s'est passé. Une sorte de gravité désormais l'anime. Non qu'elle ait été absente auparavant, mais les tragiques circonstances l'ont renforcée. Le chef de l'Etat est encore plus chef d'Etat. Un autre indice le confirme : la place prise, durant sa conférence de presse, par la politique internationale. On oublie trop souvent qu'un président de la République est aussi élu pour intervenir dans les affaires du monde, en Ukraine cet après-midi, en Russie demain. Pendant longtemps, les "affaires étrangères", comme on les appelait, ne concernaient guère les citoyens, quand la France vivait en grand partie à l'intérieur de ses frontières. Mais à l'heure de la mondialisation et de la construction européenne, le monde nous intéresse tout autant que la nation. Notre vie la plus quotidienne dépend de l'état du monde. N'est-ce pas aussi ce que nous fait comprendre l'esprit du 11 janvier, dont la manifestation a eu un impact planétaire ?

mercredi 4 février 2015

Monstrueuse gauche FN



La première fois que j'ai vu Jean-Marie Le Pen, à la télévision, c'était il y a 41 ans exactement, lors des élections présidentielles où il était (déjà) candidat : bandeau de pirate sur l'oeil, mâchoire de para d'Indo, voix tonitruante mussolinienne, discours d'extrême droite, gueule de facho incontestable. Je me disais que la République était bonne fille d'accepter un anti-républicain évident dans la course à l'investiture suprême. C'était l'époque où nous ignorions la discussion byzantine sur la nature républicaine ou non du Front : ce parti était un ramassis de fachos, son chef le portait sur sa tête. 41 ans après, je n'ai pas changé d'avis. Mais pourquoi tant d'autres ont-ils changé d'avis, acceptent-ils le FN sur les fonds baptismaux de la démocratie, votent-ils désormais pour la bouffonne néo-fasciste, parfaite fille de son père ?

Il y a 41 ans, à la présidentielle de 1974, Le Pen faisait 1%. Même les gens de droite les plus à droite, les plus réacs n'osaient pas voter pour l'arrogant facho. Qu'est-ce qui s'est passé en France, en moins d'un demi-siècle, pour que l'évidence ne soit plus admise ? Ce n'est pas le nouveau discours social du FN qui peut tromper l'électeur, permettre une forme d'exutoire à ceux qui sont en souffrance : déjà, il y a 41 ans, cette tonalité anticapitaliste existait dans les rangs du FN, et elle est fondatrice des différences fascismes et du nazisme : reprendre des thèmes de gauche pour les transplanter à l'extrême droite. L'explication n'est donc pas là.

On m'aurait dit, il y a 41 ans, que ce petit gang d'extrême droite deviendrait le premier parti de France le temps d'une élection, que la fille du chef ferait figure de présidentiable, j'aurais éclaté de rire, crié à l'absurdité et à la folie. Et si l'on avait ajouté qu'une part non négligeable de l'électorat de gauche se retrouverait dans les discours du facho, j'aurais tout de suite conclu à l'imbécilité du propos. Mais l'imbécile, 41 ans après, c'est moi : il y a désormais en France, depuis quelques années déjà, confirmée ce dimanche lors du premier tour de la législative partielle dans le Doubs, une absurde, contradictoire et monstrueuse gauche FN, qu'il faut bien tenter d'imaginer, tant il est vrai qu'on n'imagine pas l'eau se mêler au feu ou la carpe s'accoupler au lapin.

A Saint-Quentin, nous avons la chance, ou plutôt le malheur d'avoir un spécimen de cette gauche FN, que nous pouvons donc étudier in vivo,, pister sa mutation idéologique, examiner de près sa monstruosité. Comme ses propos sont rendus publics sur un blog depuis bientôt 10 ans, l'analyse est facilitée. Il s'agit de Jean-Claude Le Garrec, qui se pose la question, dans le titre de son billet du 30 janvier, "pourrai-je voter FN ?" et qui répond par l'affirmative dans les dernières lignes. Intéressons-nous d'un peu plus près à ce cas révélateur d'une pathologie politique, être de gauche et voter FN.

Assurons-nous d'abord du personnage (je répète que tout ce que je vais en dire a été rendu public par lui sur son blog). Depuis 30 ans, il votait socialiste, c'est lui qui l'affirme. Culturellement, Jean-Claude Le Garrec affiche à l'évidence un profil de gauche. Dans les années 1960-1970, quand la mode est aux voyages et aux hippies, notre homme se fait globe-trotter. Dans les années 80, à la suite de l'élection de François Mitterrand, il participe activement au mouvement des radios libres sur Saint-Quentin. C'est aussi un fin connaisseur du jazz, musique progressiste s'il en est. Electeur socialiste, il franchit comme beaucoup la barrière de l'adhésion au PS en 2007, séduit par la campagne présidentielle de Ségolène Royal. Sur son blog ouvert en 2006, il se présente comme un écologiste modéré. Bref, l'homme de gauche complet, insoupçonnable.

Jean-Claude Le Garrec a commencé à mal tourner quand il s'est fait exclure du PS, en 2008. Il n'a probablement pas su surmonter cette blessure narcissique. De là à envisager de voter FN, il y a un gouffre, pourtant franchi dans les années qui vont suivre. Les défenses immunitaires se sont relâchées. Pourtant, après le court épisode socialiste, Le Garrec a été attiré par la gauche radicale, le vote Mélenchon, tout en affichant localement sa préférence pour Xavier Bertrand. Dans le fumier des incohérences poussent parfois des plantes vénéneuses. J'avais remarqué, depuis un certain temps, que quelques billets étaient sans tendresse pour les "assistés", les femmes voilées, les immigrés qui ont beaucoup d'enfants. Mais nous étions encore dans le non dit, le refoulé qui devait finir un jour par éclater.

On ne peut pas non plus justifier la tentation FN de Jean-Claude Le Garrec par sa détresse sociale : il verse régulièrement une larme sur sa petite retraite et ses gros impôts, mais ce n'est tout de même pas un misérable, simplement un petit-bourgeois de la classe moyenne, comme il en existe des millions. Alors quoi ? Laissons-lui la parole, qui a le mérite d'être limpide, au terme de son mémorable billet du 30 janvier, son coming out frontiste :

" Pourrai-je voter FN ? (...) Oui, sans aucun scrupule, ce ne serait pas un vote d'adhésion mais un vote anti-système, contre les partis qui, depuis 30 ans, ont toujours échoué et surtout contre le PS qui a renié les valeurs de la gauche".

Voilà, tout est dit. A moi maintenant de commenter :

- "sans aucun scrupule" : la nécessité d'apporter cette précision qui ne s'imposait pas prouve que le scrupule a dû exister en lui, le faire hésiter, en vieil homme de gauche qu'il est. On le comprend aisément. Rallier ce qu'on a toute sa vie rejeté ne va pas sans une forme de réticence morale.

- "pas un vote d'adhésion mais un vote anti-système" : oh le bel hypocrite ! Il y a des putains qui se cachent derrière des certificats de virginité. Le Garrec s'apprête à voter FN, mais ne vous inquiétez pas, il n'en partage pas les idées ! J'aurais plus de sympathie pour lui s'il assumait au moins ses choix politiques avec courage. Tout vote, quel qu'il soit, est un vote d'adhésion. Prétendre qu'on vote contre, mais pas pour, c'est une lâcheté.

- "les partis qui, depuis 30 ans, ont toujours échoué" : comme si rien ne s'était fait en politique depuis une trentaine d'années ! Comme si les gouvernements, de droite ou de gauche, n'avaient jamais obtenu aucun résultat ! C'est une vision de fanatique. Même en admettant ce point de vue, pourquoi Jean-Claude Le Garrec, qui est "anti-système", ne vote-t-il pas à l'extrême gauche, qui est beaucoup plus "anti-système" que l'extrême droite ? C'est sans doute que quelque chose le chatouille et l'excite dans les discours de Le Pen ...

- "contre le PS qui a renié les valeurs de la gauche" : ce jugement se discute. Je dirais plutôt que le PS est passé d'un socialisme traditionnel, antilibéral, à la social-démocratie, qui ne conteste pas l'économie de marché. Une évolution (à mes yeux bénéfique et fidèle aux valeurs fondatrices de la gauche) peut-elle être confondue avec un "reniement" ? En tout cas, Le Garrec sait de quoi il parle : quand on a été toute sa vie un homme de gauche, songer à voter FN, c'est le plus bel exemple de reniement que je connaisse.

A Jean-Claude, mon ex-camarade, pour ne pas finir sur une note pessimiste et désespérée, je ferais remarquer qu'il s'exprime au futur et au conditionnel pour nous parler de son vote monstrueux. Rien n'est donc perdu, il peut encore changer d'avis. Je ne lui demande pas de voter PS, je comprends son rejet. Qu'il choisisse qui il veut, sauf le FN. Car vieillir en facho, ce n'est pas très beau.