jeudi 31 juillet 2014

Jaurès et les manipulateurs



Pendant deux ans, je suis passé presque chaque jour de la semaine devant le café du Croissant, là où a été assassiné il y a un siècle Jean Jaurès. Je travaillais alors dans une régie publicitaire, tout à côté, rue d'Uzès. Aujourd'hui, voyant le président de la République se rendre sur les lieux, je me suis dit qu'il rendait à Jaurès le plus bel hommage qui soit : dans le recueillement et le silence. Quand je vois tous les bavards qui s'agitent autour de sa mémoire, en vue de récupérer et de manipuler le plus grand des socialistes, j'apprécie d'autant plus l'attitude digne de François Hollande.

Les manipulateurs, parlons-en ! Je passe sur la droite et encore plus sur l'extrême droite : se référer, pour eux, à Jaurès, c'est comme si le pape se rangeait derrière un bouffeur de curé. C'est grotesque, il n'y a rien d'autre à en dire. Non, les manipulateurs auxquels il faut répondre et riposter, ce sont ceux qui nous viennent de la gauche radicale, qui commence avec certains éléments de l'aile gauche du PS, passe par Jean-Luc Mélenchon et le PCF, et se termine à l'extrême gauche. Quelle est la petite manip de ces donneurs de leçons ? Laisser croire que les socialistes de gouvernement auraient trahi leur maître, dont eux, pontifes de la gauche dite authentique, seraient les fidèles et les héritiers.

Cette manipulation, qui peut faire illusion, il nous faut la retourner. C'est assez facile, comme il est assez facile de démonter un mensonge. Jean Jaurès n'a jamais été un révolutionnaire, mais un réformiste profond (voilà pourquoi seul le parti socialiste peut s'autoriser de sa pensée). Démonstration :

1- Politiquement, Jean Jaurès a défendu les institutions républicaines, que la gauche radicale de son époque contestait, parce qu'elle les trouvait trop bourgeoises, parlementaires, pas assez lutte de classes.

2- Economiquement, Jean Jaurès ne prône pas l'abolition de la propriété privée, à la différence de l'aile gauche de son temps, qui se voulait collectiviste. En revanche, il demande la nationalisation des grands moyens de production et d'échange.

3- Philosophiquement, Jean Jaurès s'inscrit dans une démarche humaniste, en faveur des droits de l'homme, par exemple en défendant le capitaine Dreyfus. L'extrême gauche refuse d'entrer dans ce genre de combat et lui reproche son engagement.

A gauche, quel est l'adversaire de Jaurès ? Jules Guesde, le représentant d'alors de la gauche de la gauche. Déjà, en ce temps-là comme encore maintenant, les sectaires s'en prennent à la vie personnelle : ils reprochent à Jaurès la communion de sa fille, censée signifier sa trahison du prolétariat. Oui, même le grand Jaurès a dû subir l'injure, passer pour un traître, un faux socialiste ! On voit que l'histoire est ancienne et qu'hélas elle se répète ...

Il existe aussi, au sein même des réformistes cette fois, une manipulation en quelque sorte de bonne foi, mais intellectuellement malhonnête, toute manipulation, quel qu'en soit le motif, étant condamnable. Il s'agit de ceux qui laissent croire que la pensée de Jean Jaurès serait utilisable comme telle, aujourd'hui encore, qu'il suffirait de se référer à elle pour que le socialisme actuel marche droit. Je souris toujours beaucoup de voir des laïques, libres penseurs et rationalistes, s'entourer d'icônes sacrées, d'images pieuses et de bibles. C'est une manipulation par anachronisme (et parfois par ignorance). Car une bonne partie de la pensée de Jaurès a perdu de son sens, pour trois raisons essentielles :

a- Jean Jaurès a été un grand parlementaire, mais jamais ministre, ni chef de gouvernement. Sa pensée et son action, aussi honorables et valeureuses soient-elles, ne relèvent pas d'une gauche de pouvoir, assumant des responsabilités nationales, étant amenée à prendre des décisions. La comparaison avec la gauche contemporaine trouve là ses limites.

b- Jean Jaurès est un homme du XIXe siècle. Il n'a pas connu le capitalisme fordien, tayloriste des années 30, le capitalisme consumériste des années 60, le capitalisme financiarisé et mondialisé des années 90. La réalité économique d'aujourd'hui lui échappait donc en grande partie.

c- Jean Jaurès évoluait au sein d'une gauche qui avait les mains propres, qui versait son sang dans les combats ouvriers (la Commune de Paris). Cette gauche n'avait pas encore connu la tragédie du communisme, les régimes totalitaires, leur effondrement sous la poussée des peuples opprimés. Il est donc bien difficile de situer la pensée de Jaurès dans un contexte historique complètement modifié (aurait-il toujours été favorable à la collectivisation des moyens de production, constatant ce qu'il en est advenu dans les régimes communistes ?).

La vérité, auquel il faut rester, c'est que Jean Jaurès a été, en son temps, un socialiste réformiste, le plus grand de son temps. Tout le reste, les surinterprétations actuelles, ne sont que des tentatives de manipulation. C'est pourquoi François Hollande, je le redis, a bien fait de respecter l'homme et sa pensée, dans un hommage ému et silencieux. Il n'y a rien de pire que de vouloir faire parler les morts.

mercredi 30 juillet 2014

Scoops de rentrée



Les vacances servent à préparer les activités de rentrée. Je vous livre quelques scoops. D'abord, le ciné-philo, dont les trois prochaines séances sont fixées. Le 15 septembre, Le beau monde, de Julie Lopes-Curval, sur le thème des différences sociales. Le 13 octobre, avec nos amis de la Ligue de l'enseignement de l'Oise, ce sera, comme chaque année, le festival Les Yeux ouverts sur l'immigration, décentralisé à Saint-Quentin, avec un film ancien de 10 ans, d'une autre Julie, Bertuccelli : Depuis qu'Otar est parti. Enfin, Le 17 novembre, nous aurons le plaisir de présenter le dernier Wim Wenders, Le sel de la terre, qui sortira le mois prochain, tout comme Le beau monde. Madame Zann, la directrice du cinéma, aura de nouveau la gentillesse de nous offrir une collation légère à l'issue du débat, pour favoriser des échanges plus personnels.

Le 30 août, au Centre Léo Lagrange, à Harly, une trentaine d'associations organiseront la Journée de lutte contre la discrimination des personnes handicapées et m'ont fait appel pour animer, en compagnie de Karim Saïdi, conseiller municipal délégué à la mairie de Saint-Quentin. C'est une journée très conviviale, avec tout un tas d'activités ludiques. Le 20 septembre, reprise des conférences philosophiques à la bibliothèque municipale Guy-de-Maupassant, dans un cadre un peu spécial puisque ce sera la Journée du patrimoine : on m'a proposé de disserter sur le thème "Patrimoine culturel, patrimoine naturel", dans une intervention à deux voix, puisque je serai accompagné de mon collègue et ami Philippe Henry.

Le lendemain, retour au musée de la Caverne du Dragon, entre Laon et Soissons, pour l'animation d'un café philo dont je n'ai pas encore formulé précisément la question, mais qui traitera des rapports entre la guerre et la nature (nous sommes toujours dans l'inspiration des Journées du patrimoine, qui s'emparent cette année de l'écologie). Début octobre, le 4 ou le 11, c'est encore à définir, Michèle Cahu, qui prépare un hommage au professeur de lettres d'Henri-Martin Gilbert Collet, m'a sollicité pour un débat autour de Denis Diderot (un des auteurs préférés de Gilbert). Le 18 octobre, en attente là aussi de précisions, une AMAP (association pour le maintien d'une agriculture paysanne) projettera un documentaire sur son fonctionnement et ses actions, le 22 octobre, au Conservatoire de Musique. Devinez qui est chargé du débat ? Le 22 novembre, deuxième conférence de la saison à la bibliothèque, à propos d'un écrivain que plus personne ne lit et qui pourtant m'enthousiasme : Léon Bloy.

Voilà pour l'instant, aux dernières nouvelles, qui se compléteront au fur et à mesure. Vous voyez, il y a de quoi faire ...

mardi 29 juillet 2014

C'est la guerre



Les prises de position en France sur ce qui se passe au Proche Orient me semblent fréquemment passer à côté du sujet. Elles sont souvent le reflet de notre bonne conscience occidentale, la projection de nos valeurs nationales sur une situation étrangère et incomprise. Par exemple, parler de "conflit" israélo-palestinien est impropre, puisqu'il s'agit littéralement d'une "guerre", à quoi nous ne nous sommes plus habitués : la France continue pourtant à faire la guerre, mais dans des pays lointains, sans conséquences sur le sol national, dans une disproportion totale de forces, qui rend même incertaine l'utilisation du mot "guerre" (c'est pourquoi on emploie plutôt l'expression d'"intervention" militaire, à juste titre).

Entre Israéliens et Palestiniens, nous assistons à une véritable guerre. Or, chez nous, les amis de la Palestine se rangent en général derrière une attitude humaniste, moraliste (dénonciation des morts civils), parfaitement honorable mais peu convaincante devant un état de guerre, où forcément, hélas, les peuples sont les premières victimes. De même, les amis d'Israël essaient de nous persuader que l'Etat hébreu mène une opération de police contre des terroristes que les méthodes condamnent : sans doute, mais on qualifie toujours de "terroriste" le résistant qui se bat pour une cause politique qui mérite d'être prise en compte, qui excède largement la discussion sur les moyens (en l'occurrence, la fin est de permettre au peuple palestinien de mener une vie digne sur un territoire respecté).

Dans une guerre, il est difficile de prendre partie, les intérêts et les visées de chaque camp étant légitimes. La facilité, c'est de renvoyer les protagonistes dos-à-dos. Je vois un autre défaut à éviter, dans lequel me semble tomber l'extrême gauche française : plaquer ses propres passions, ses références idéologiques sur cette guerre pourtant singulière. J'ai l'impression que nos camarades communistes surinvestissent et réinterprètent l'événement à partir de leurs catégories de pensée : Palestine contre Israël ou le soulèvement des pauvres contre les riches, des progressistes contre les impérialistes (autrefois, des pro-soviétiques contre les pro-américains). C'est mal joué, évidemment.

La guerre est toujours un conflit de peuples, de pouvoirs et de territoires. Mais il y a une spécificité de la guerre entre Israël et la Palestine qui est rarement en France évoquée, qui est refoulée parce que le concept n'est plus conforme à notre mode de pensée : nous avons affaire à une guerre de religions. Israël est une démocratie, mais aussi un Etat religieux. Son existence même repose sur le judaïsme. La Bible est pleine d'affrontements entre le peuple élu et ses adversaires, à propos de cette terre promise à laquelle, selon moi, il a droit. Contre l'Etat juif, le Hamas se réclame de l'Islam et veut instaurer une république coranique.

Cette dimension religieuse est à la racine du drame, autant que les problèmes économiques et sociaux (ceux-ci, à mon avis, sont plus simples à traiter que l'opposition religieuse, qui est identitaire). En France, pays heureusement laïque, nous ne raisonnons plus en termes religieux quand il s'agit d'affaires publiques. D'ailleurs, pendant longtemps, à gauche, l'idéal était de défendre pour le Proche Orient un seul Etat, laïque, dans lequel juifs et arabes auraient pu cohabiter en paix sous de mêmes lois. On voit bien aujourd'hui que ce projet était une chimère.

Il y a une dernière donnée qui ne nous est pas familière. Notre expérience française de la guerre nous la fait considérer comme un conflit relativement circonscrit dans la durée, tout au plus quelques années. Or, entre Israéliens et Palestiniens, nous sommes dans une guerre de Cent ans, comme la France et l'Angleterre l'ont connue il y a quelques siècles, avec des accalmies et des résurgences. Le Proche-Orient s'est installé, depuis 50 ans, dans un état de guerre permanent, auquel d'ailleurs ses peuples se sont habitués, et qui peut se prolonger encore longtemps, loin de la séquence limitée qui est notre l'idée et notre réalité de la guerre en Europe (1914-1918, 1939-1945, par exemple).

En même temps, aussi tragique que soit cette guerre israélo-palestinienne, son évolution n'est pas sans espoir, la situation est mouvante, ouverte : qui aurait dit, il y a quelques décennies, qu'une Autorité palestinienne se constituerait, qu'Israël céderait des territoires occupés ? L'Histoire est dramatique, au Proche Orient comme dans d'autres régions du monde ; mais je ne crois pas non plus qu'elle soit tragique, sans solution.

lundi 28 juillet 2014

La politique au lit



Il y a beaucoup de façon de faire de la politique : discuter, écrire, agir ... Mais je viens d'en découvrir une assez étonnante : dormir ! Ce n'est pas une plaisanterie. Le magazine La Vie consacre cette semaine un article à cette nouvelle définition de la politique : "Les nuits sans sommeil du capitalisme". La semaine dernière, ce sont les Inrocks qui traitaient du sujet : "Dormeurs de tous les pays, unissez-vous !" L'idée a été levée par un philosophe américain que je ne connais pas, Jonathan Crary, dans son ouvrage récent, "Le capitalisme à l'assaut du sommeil".

Comme les titres l'indiquent, il s'agit rien moins qu'une nouvelle révolution qui est envisagée. L'analyse est assez simple : le marché exploite l'homme dans toutes les dimensions de l'existence, y compris le sommeil. Car dormir est une perte de temps (et donc de profits) pour le libéralisme. Il faut donc prolonger le travail jusque dans la période où le corps est censé se reposer. Par quels moyens ? La technologie, les écrans, qui par leur effet hypnotique nous maintiennent en éveil.

C'est fou ? Sans doute, mais, de fait, nous dormons moins qu'autrefois : 7 heures par jour en moyenne, contre 10 heures au début du XXe siècle. En même temps, c'est aussi parce que nous travaillons moins, et surtout moins durement, que nous avons donc moins besoin de repos. Je ne suis donc pas convaincu par la thèse de Crary. Je veux bien croire que le sommeil, en tant que liberté, plaisir, rêve, a une dimension subversive (ceux qui se lèvent tard sont mal vus). D'ailleurs, l'idée est ancienne : on la trouve, plus ou moins, dans "Le droit à la paresse", de Paul Lafargue, le gendre de Karl Marx. De là à voir dans le sommeil l'ultime contestation de la société capitaliste, j'en doute un peu. Déjà, le slogan de Mai 68, "plus je fais l'amour, plus je fais la révolution", me laissait sceptique.

En tout cas, je ne suis pas prêt de penser qu'on fait de la politique en restant dans son lit. François Mitterrand dénonçait "ceux qui gagnent de l'argent en dormant" : ça, je comprenais. Mais la politique dans les draps, non. Cette nouvelle et surprenante théorie s'applique cependant fort bien à Xavier Bertrand, qui se targue de ne dormir que 4 ou 5 heures par nuit : preuve, s'il n'en était, que c'est un homme de droite, si l'on en croit ces nouveaux révolutionnaires du sommeil.

dimanche 27 juillet 2014

100% jazz



Beaucoup de monde cet après-midi, dans le jardin des Champs Elysées, pour le concert de Michel Pastre en quartet (vignette 1, Nicole Dutfoy, présidente de Jazz aux Champs Elysées, debout, à droite). C'est une figure nationale et internationale du jazz classique français (vignette 2, en scène, au saxo, tout de blanc vêtu). Ses comparses : François Laudet à la batterie, Pierre Christophe au piano et Raphaël Dever à la contrebasse (vignette 3, de gauche à droite).

Et politiquement ? Bof, pas grand chose, c'est l'été, ça se tasse. Colette Blériot, increvable conseillère générale, claquait des bises ici et là. Les élections cantonales sont encore loin, à la fin de l'an prochain. Mais il vaut mieux être tortue que lièvre en politique aussi, comme nous l'apprend Jean de La Fontaine. Le conseil régional de Picardie était présent, sur les casquettes vertes que portaient les organisateurs et la grande banderole derrière la scène. L'an dernier, Michel Garand avait fait au même endroit sa première apparition publique en tant que candidat socialiste aux élections municipales. Ce qui lui avait valu un premier tacle de la presse, dans le Courrier picard, qui avait remarqué sa solitude. C'était hélas prémonitoire.

samedi 26 juillet 2014

Méluche blues



Jean-Luc Mélenchon a le blues. Il l'a avoué cette semaine : envie de prendre du recul. Libération d'aujourd'hui en fait sa une et son dossier. Après le baby blues, le politics blues ? Venant d'un autre, j'aurais pu comprendre. Mais de Mélenchon, la grande gueule ! C'est toujours comme ça avec les fiers à bras : on les croit durs à cuire, et puis non. Qu'est-ce qui lui prend ? Trois causes à sa déprime :

1- La fatigue, le burn out, comme on dit aujourd'hui. Mélenchon en fait trop, il craque.

2- Les échecs : son score aux dernières élections, européennes, n'est pas fameux et l'extrême droite, son ennemi juré, lui est passée sur le corps.

3- Les attaques : Méluche se sent critiqué de toute part, jusque dans son Front de gauche, chez ses alliés communistes. Et puis, la presse ne l'épargne pas.

Permettez-moi d'être surpris. Jean-Luc Mélenchon est de l'ancienne école, il sait, depuis longtemps, ce qu'est la vie politique. Je reprends donc ses trois points sensibles :

1- La fatigue ? Par définition, la politique est une activité très prenante, harassante. J'imagine mal qu'on puisse en faire, les mains dans les poches, en sifflotant. Généralement, l'homme politique a plutôt du mal à décrocher. Si déprime il y a chez lui, c'est par le vide, non le trop plein.

2- Les échecs ? Il sont relatifs en politique. On tombe, on se relève, on continue. Tout finit par arriver pour qui sait persévérer. Mélenchon n'a pas à se plaindre : il a fait 11% à la dernière présidentielle. Pour un dissident socialiste à la tête d'un petit parti, ce n'est pas mal du tout. Beaucoup, dans la même catégorie, en rêverait. Et puis, Mélenchon est devenu une vedette, invité partout. Pas de quoi lâcher !

3- Les attaques ? Allons, un peu de sérieux : Mélenchon sait très bien que la politique est un combat incessant. Et il attaque plus qu'à son tour ! Les attaques sont des médailles que vous décerne l'adversaire : de quelqu'un qui n'est pas dangereux, pas important, on ne dit rien, on ne le critique pas.

Je me demande si Jean-Luc Mélenchon, très Actors studio, n'est pas en train de nous jouer une petite comédie. D'abord, être dépressif est très bien porté aujourd'hui, où la psychologie est la science reine. Vous vous posez en victime, vous attirez la compassion : ce sont les mots majeurs de notre époque. Avec son coup de blues, Mélenchon devient humain, tellement humain, normal, fragile, comme nous tous. Ensuite, il y a le burn out, très à la mode lui aussi. Dans un pays de cinq millions de chômeurs qui souffrent de ne pas travailler, il est très chic de souffrir d'un excès de travail. Même certains, j'en connais, qui ne font pas grand chose prétendent qu'ils travaillent trop, qu'ils n'en peuvent plus, qu'ils en sont malades. Avec de tels comportements, dans lesquels beaucoup se reconnaissent, Mélenchon va s'attirer de nombreuses sympathies.

Il y avait une époque, pas si lointaine, toute différente, où l'homme politique puisait son énergie à travailler beaucoup avec plaisir, à résister aux défaites et à se fortifier dans l'adversité. Jean-Luc Mélenchon manifestement n'appartient plus à cette catégorie. On a vu des présidents se battre non seulement contre l'adversaire mais contre la maladie, et rester jusqu'au bout à leur poste, stoïques, Pompidou et Mitterrand. C'est la Papauté qui a signifié le grand changement : un Jean-Paul II qui lutte contre le mal jusqu'à l'épuisement de ses forces, et au contraire un Benoît XVI qui démissionne parce qu'il se sent trop vieux, décision que jamais aucun pape n'avait osé. Si le vicaire de Dieu, qui a pour lui la vie éternelle, flanche, que dire d'un simple mortel, pas même assuré du salut de son âme ...

Je plaisante, mais c'est peut-être un progrès, d'un point de vue démocratique : ne pas s'accrocher au pouvoir, ne pas tenir coûte que coûte, laisser sa place à d'autres. En attendant, j'espère que Jean-Luc Mélenchon va nous revenir très vite, survitaminé, en super forme.

Un petit mot, pour terminer, sur Saint-Quentin : quand on est de gauche, dans cette ville, ce n'est pas le blues qui devrait vous tomber dessus, mais carrément la tendance suicidaire ! Quatre défaites aux municipales, des sections exsangues, l'extrême droite premier parti d'opposition, il y a de quoi se flinguer. Mais non ! Au contraire, il y a une stimulation à résister au milieu des ruines : tout est à faire, tout est à conquérir. Si j'étais, à Saint-Quentin, de droite, là je m'enfoncerais dans la déprime, dans l'ennui : plus rien à espérer, le train train mortel de ceux qui ont tout, et pas même d'adversaires de taille à combattre. Politiquement, c'est une grande chance d'être de droite à Saint-Quentin. Mais psychologiquement, c'est un grand malheur.

vendredi 25 juillet 2014

Face à la tragédie



Les tragédies aériennes sont rares. Le ciel est plus sûr que la terre. Quand elles se produisent, les mêmes réactions ont cours, qu'on n'interroge pas puisqu'on est sous le choc de l'émotion. Pourtant, ces réactions nous apprennent beaucoup sur notre société, les mentalités collectives. Il y a d'abord l'incrédulité : nous sommes tellement habitués à la sécurité, par rapport au monde d'autrefois, que la tragédie nous semble impossible, qu'on n'y croit pas. Mais c'est parce que nous croyons trop à la toute puissance de la technique : comme si l'accident devenait inconcevable.

Dans le crash de l'avion d'Air Algérie, on va envisager une improbable piste terroriste, pour mettre un peu de rationalité, même fanatique, dans ce qui parait ne pas en avoir. La défaillance humaine, la fatalité naturelle, le hasard sont des causes désormais étrangères à notre culture. On a du mal à les accepter. Qu'un homme puisse commettre une erreur ne passe pas, que les forces de la nature soient plus fortes que nous et hostiles à nous semble invraisemblable, qu'un coup du sort puisse emporter une centaine de vie laisse abasourdi, fait croire à une superstition. Et pourtant, l'homme est imparfait, la nature est puissante et indifférente, les coïncidences dramatiques existent (le mal-heur).

La réception du tragique événement montre notre hyper-sensibilité. Une chaîne de télévision est allée jusqu'à déprogrammer un film, dimanche prochain, qui traite d'un détournement d'avion. Il y a 30 ans, ce genre de décision aurait été inimaginable. Le gouvernement prend des précautions extrêmes dans le traitement de l'affaire, veillant à ses mots et à ses actes. Compassion et communication se rejoignent, dans la crainte du faux pas, du geste malheureux, de l'expression déplacée. Comme si les suites de la tragédie étaient potentiellement dépositaires d'une souffrance aussi grande que la douleur réelle du crash.

C'est aussi pourquoi nous réclamons la vérité tout de suite, et complètement. Ce qui est bien sûr impossible, puisque les explications ne peuvent résulter que d'un long travail d'enquête. D'où le scepticisme, la suspicion et parfois l'accusation : on nous cache la vérité ! Mais qu'avons-nous à faire de la vérité ? Est-ce elle qui nous ramènera les morts que nous pleurons ? Il y a quelque chose de presque obscène dans cette obsession des causes, l'interrogation angoissée sur ce qui s'est passé, alors que ce ne sont que les conséquences qui nous touchent, qui nous remuent, qui nous déchirent : la disparition irrémédiable d'êtres humains, de familles entières. On ne devrait penser qu'à ça, et pas au reste, qui ne changera strictement rien.

Pour remédier à la tragédie, depuis toujours les hommes mettent en place des recours. Pendant longtemps, c'était la religion, avec ses rites, ses croyances. Aujourd'hui, on ne voit plus de prêtres auprès des familles des victimes, mais des psychologues. Plus précisément, des "cellules psychologiques", dont personne n'interroge les pratiques ni les compétences, puisque des hommes de bien, comme autrefois les hommes de foi, ne sauraient être remis en question. Je me demande cependant ce qu'ils peuvent apporter. Un curé, un pasteur ou un rabbin donnent une signification au malheur et apportent une promesse d'éternité. Mais un psychologue ? L'amour des familles survivantes, la solidarité affectueuse des amis, cela ne suffit-il donc pas à faire face à la tragédie, pour qu'on réquisitionne des psychologues ? Et puis, ne peut-on pas compter sur la dignité, la maîtrise et la compréhension de chaque être humain, qui a en lui bien des moyens pour surmonter le malheur sans avoir forcément besoin d'une assistance ?

Des termes tout nouveaux nous sont imposés, sans que, là aussi, on n'ose les contester : "faire son deuil", par exemple, comme s'il fallait accepter la mort des autres, des proches, comme si la mort n'était pas toujours un scandale dont on ne guérit jamais (faire son deuil de quelque chose, c'est y renoncer, l'oublier, tourner la page). On emploie aussi beaucoup le mot d' "accompagnement", qui sonne un peu étrangement tant il est fade, banal, trivial dans de telles circonstances. "Compassion" est fréquemment utilisé ; il a une tonalité bouddhiste, là où, autrefois, on parlait de charité, d'amour, de miséricorde, de pitié, un vocabulaire qui ne passe plus. Enfin, il y a les fameuses et étranges "marches blanches", qui tranchent sur les sombres processions liturgiques du passé. Mais, comme elles, ces "marches" réinventent une sorte de culte, de rituel, avec des bougies allumées et des brassées de fleurs. Mais plus aucune croyance ne sous-tend ces démonstrations de tristesse collective.

Toutes ces questions renvoient à notre rapport à la mort, au destin personnel et collectif, à la place de l'homme dans le monde, à sa relation à la nature, ... J'ai l'impression qu'en quelques décennies, nous avons rompu avec plusieurs siècles de croyances, d'habitudes, de réponses au malheur. Nous sommes toujours face à la tragédie, mais nous y faisons face autrement. Je ne sais pas si c'est en mieux ou en moins bien, tant le malheur a une dimension incompressible, contre laquelle on ne peut pas grand chose.

jeudi 24 juillet 2014

La démocratie ne craint pas la rue



La manifestation pro-palestinienne, hier à Paris, a rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes, sans un seul incident, sans dérapage antisémite. Samedi dernier, à Barbès, un rassemblement analogue, de quelques centaines de participants seulement, a débouché, à la fin, sur des incidents violents. Idem à Sarcelles. La première manifestation était autorisée, les deux autres ne l'étaient pas. Cherchez l'erreur.

La manif d'hier a été précédée par un débat indécidable et donc irritant : fallait-il autoriser ou pas ? Y aurait-il des heurts ou non ? D'un côté les défenseurs de la liberté d'expression, de l'autre les partisans de la sécurité et de la fermeté : polémique idiote, comme bien souvent. Un républicain, de gauche ou de droite, est à la fois pour la liberté, pour la protection des biens et des personnes et pour le respect de la loi.

Pour moi, le principe est simple : toute manifestation demandée par des organisations reconnues et préparée avec les autorités préfectorales doit être systématiquement autorisée, quel que soit le contexte national ou international. L'initiative d'hier répondait parfaitement à ces exigences. Pour Barbès et pour Sarcelles, j'en suis moins sûr. Quelques leçons peuvent être tirées :

Le danger n'est pas dans le nombre. Au contraire, une foule immense est plus facilement canalisable. A petite échelle, les groupes de provocateurs s'imposent, donnent le ton et sèment assez vite le désordre. Quand la mobilisation est importante, ils sont soit noyés dans la masse, soit refoulés et marginalisés.

Il faut saluer, dans les manifestations de rue, la présence, le rôle et le travail des partis, syndicats et associations, de tous ces relais d'opinion qui sont indispensables à la démocratie, qui savent structurer un mouvement populaire, qui ont le savoir faire, l'expérience pratique. L'action des services d'ordre est essentielle. Tout ça n'est pas secondaire ou superflu : la République, ce sont de grandes idées, mais aussi de petites et précieuses règles de vie collective.

Les forces de l'ordre jouent elles aussi un rôle indispensable. Je n'ai jamais fait partie de ceux qui crient CRS-SS ! ou qui ont le réflexe anti-flic. Au contraire, je me réjouis de vivre dans un pays où nos forces de l'ordre sont parfaitement républicaines, ce dont tous les régimes politiques à travers la planète ne peuvent hélas pas se targuer. La police et la gendarmerie sont autant des piliers de la République que l'école. En revanche, je n'ai pas aimé qu'on dise de la manifestation d'hier qu'elle était "sous haute surveillance", comme si nous étions dans un état de guerre. Non, les forces de l'ordre ne "surveillent" pas les manifestants : elles les protègent, elles assurent leur sécurité, elle garantissent l'application du droit d'expression.

Le seul reproche que j'ai à faire, la seule critique que j'ai à adresser, c'est à l'égard du traitement médiatique des événements par les chaînes d'information continue, qui ont tendance à transformer l'actualité en une sorte de spectacle. Quelques dizaines de voyous qui cassent tout, ça n'a rien à voir avec la défense des Palestiniens, ni avec la plupart des manifestants de Barbès, par exemple. Mais la sélection des images et leur diffusion en boucle donnent une impression fausse et exagérée de la réalité.

J'ai entendu des termes ahurissants en guise de commentaires politiques : "émeutes", "insurrection" ... et pourquoi pas guerre civile, tant qu'on y est ? Non, cette exploitation sensationnelle de l'événement crée, dans l'opinion, un climat qui n'est pas bon pour la démocratie. Sommes-nous d'ailleurs encore dans le journalisme avec un tel traitement de l'information ? C'est, bien sûr, un autre débat, mais l'influence des médias sur les citoyens est devenue telle que la question mérite d'être posée.

En tout cas, le bon déroulement de la grande manifestation d'hier redonne des couleurs à notre démocratie et nous fait comprendre que ce régime n'a rien à craindre de la rue, puisqu'il trouve sa légitimité dans cette rue et dans les urnes, quand le peuple revendique ou quand il vote. La rue, les gouvernants, de droite ou de gauche, ont tendance à s'en méfier, parfois à la redouter. Il n'y a pas de raisons.

Les gens de droite sont beaucoup plus réticents à battre le pavé que les gens de gauche. Ce n'est pas tout à fait dans leur culture historique ... sauf quand la gauche est au pouvoir et que la droite est moins réticente à défiler contre elle ! Comme quoi, dans certaines circonstances, la gauche peut aussi faire l'éducation de la droite et lui apprendre, involontairement, les bonnes manières démocratiques. Tous à la manif !

mercredi 23 juillet 2014

La faucille et le keffieh



Pas facile en plein été de réussir une manif. L'heure est plus aux tongs et aux maillots de bain qu'aux banderoles et aux slogans. Mais l'actualité n'attend pas. C'est pourquoi la section du PCF de Saint-Quentin, en appelant en fin d'après-midi à un rassemblement devant la sous-préfecture pour protester contre la guerre dans la bande de Gaza, a plutôt réussi son coup (vignette 1, vue d'ensemble des manifestants). Et puis, France 3 et la presse locale étaient présents. Ce n'était bien sûr ni Barbès, ni Sarcelles, fort heureusement, mais les policiers étaient tout de même plus nombreux qu'à l'ordinaire pour ce genre de rassemblement totalement pacifique (7 ou 8 fonctionnaires en uniforme).

Plusieurs drapeaux rouges marqués de la faucille et du marteau, mais pas de drapeau palestinien : l'origine de l'initiative ne laissait aucun doute. Même si les communistes de Saint-Quentin ont inscrit leur action dans le cadre du Collectif national pour une paix juste et durable entre Palestiniens et Israéliens, aucune organisation, autre que communiste, n'était représentée, ce qui limite la démarche, malgré son succès d'estime. A noter la présence du premier secrétaire fédéral du PCF, Benoît Roger, au côté de Corinne Bécourt, secrétaire de section, et d'Aurélien Jan, membre du bureau (vignette 2, où l'on remarque aussi que l'engagement communiste n'attend pas au nombre des années). A noter également la participation des militants du Front de gauche, avec en tête Guy Fontaine, ce qui n'est pas innocent, quand on sait les vives tensions qui existent entre les deux sections (vignette 3, à gauche). Une délégation, à laquelle s'est joint Jean-Luc Tournay, a été reçue en sous-préfecture (vignette 4).

J'ai tenu à être présent, parce que rien de ce qui se fait à gauche dans Saint-Quentin ne m'est indifférent. Mais je ne suis pas du tout sur la ligne des signataires de la lettre au sous-préfet, unilatéralement pro-palestinienne. Pourquoi pas, mais ce n'est pas mon choix : je comprends que les images de la guerre, des bombardements, des victimes civiles appellent à une réaction d'indignation ; mais la souffrance et le malheur frappent les deux camps. C'est la solution politique, diplomatique, forcément équilibrée, sans parti pris préalable, qui a ma préférence. De même, je ne peux pas me ranger derrière des propos qui critiquent violemment le gouvernement français, en ces termes : "le président François Hollande est même allé jusqu'à cautionner l'agression d'Israël contre la population de Gaza en déclarant, lors de son entretien téléphonique avec Benjamin Netanyahou le 9 juillet dernier, qu'il appartenait au gouvernement israélien de prendre toutes les mesures pour protéger la population face aux menaces" (j'ai cité in extenso, pour que chacun se fasse son opinion).

Je reconnais cependant aux communistes de Saint-Quentin leur précaution à se prémunir de tout dérapage antisémite (parfois, entre antisionisme et antisémitisme, la frontière est très fragile), en précisant dans leur appel à manifester : "la cause palestinienne n'a rien à voir avec l'extrême droite et n'accepte aucun soutien de leur part". Je leur sais gré de ce rappel. Comme je ne peux que saluer le mérite d'une telle initiative, quelles que soient les réserves que je viens d'exprimer, quand tant d'autres, entre coquillages et crustacés, ne lèvent pas le moindre petit orteil, allongés qu'ils sont sur d'heureuses plages, à l'abri des malheurs du monde.

mardi 22 juillet 2014

Le suicide de travail



Le Conseil d'Etat a pris la semaine dernière une décision passée quasiment inaperçue, qui aurait dû cependant susciter des protestations, soulever un débat de fond entre philosophes, sociologues, moralistes et théologiens. Pour moins que ça, notre société s'agite dans de vaines polémiques. Et là, rien du tout ! De quoi s'agit-il ? De la qualification du suicide en accident du travail. Personne ne semble avoir été choqué par cette prise de position, que je trouve consternante pour trois raisons :

1- Mettre fin à ses jours, quelle qu'en soit la raison, ne peut pas être réduit à un accident. La nature de l'accident est le hasard malheureux, la circonstance dramatique, l'enchaînement involontaire de causes fâcheuses. Un suicide ne peut pas être assimilé à un tel phénomène, à une pareille définition. Le geste irréversible est une décision personnelle, un élan mystérieux et fatal de l'âme, une volonté de destruction de soi motivée par la passion, le désespoir ou l'on ne sait quoi, mais certainement pas quelque chose d'identifiable à un accident.

2- De plus, le suicide ne correspond pas à ce qu'on appelle un accident du travail. Celui-ci est le résultat d'une cause matérielle et mécanique, extérieure au travailleur, comme lorsqu'une machine broie la main d'un ouvrier. Au contraire, un suicide est une réaction intime, intérieure, psychologique. Transformer un suicide en accident du travail, c'est comme si on prétendait, sur un mode cette fois mineur, que la fatigue est un accident du travail. Ca n'a pas de sens, c'est mettre du psychologique là où il ne peut pas et ne doit pas y en avoir.

3- Le plus grave dans cette décision du Conseil d'Etat, c'est qu'elle laisse penser qu'une tragédie parmi les plus terribles de l'existence, mettre un terme à sa vie, puisse trouver un dédommagement matériel. Rien ne pourra jamais réparer la perte de la vie, surtout pas une indemnité. Cette évolution du droit sous-entend que l'argent pourrait être une juste compensation au malheur absolu, alors qu'il n'y peut rien du tout. Quand on me vole quelque chose, l'argent répare la perte. Mais quand c'est la vie qui disparaît, non.

Cette folie conceptuelle d'un suicide de travail est le résultat de notre époque, qui adhère à l'idée que la loi peut tout, que la psychologie doit être introduite partout, que l'argent est la préoccupation principale et la solution à nos problèmes, que le travail est un moyen d'épanouissement et d'identification personnelle. Chacune de ces idées est fausse, en tout cas contestable.

Le travail aurait dû rester ce qu'il a été pendant des millénaires : un moyen de gagner sa vie, et pas une fin en soi. Nous avons perdu la religion, nous avons réinvesti le sacré dans le travail. Et quand il est question de sacré, il est aussi question de sacrifice (ne voit-on pas aujourd'hui des désespérés s'immoler, comme dans les cultes anciens, à cause de leur travail ou de leur absence de travail ?). Notre droit est malade de vouloir s'emparer des drames les plus insolubles de l'existence. Je me demande avec curiosité et anxiété ce que sera la prochaine étape. Allez savoir si la mort dite naturelle ne va pas finir par entraîner des plaintes en justice et un procès devant les tribunaux !

lundi 21 juillet 2014

Qui et où ?



Il n'y a pas, heureusement, que la guerre et la souffrance des peuples dans la vie. Il n'y avait pas, samedi, que la manifestation pro-palestinienne à Barbès (voir mes deux précédents billets) : mais aussi la culture, le divertissement, la promenade, le désir de vous les faire partager et de vous amuser un peu. Voici le retour du petit jeu de l'été (et de certaines fois dans l'année) :

Vignette 1 : j'ai découvert, avec étonnement, cette statue d'un philosophe français que j'aime beaucoup, du XVIIe siècle, sous une tour de la capitale où je ne m'attendais vraiment pas à le trouver. Mais où et qui ?

Vignette 2 : ce joli palais abrite aussi un musée, en plein coeur de Paris. Avez-vous deviné ?

Vignette 3 : ce visage de pierre me fait penser à une statue de l'île de Pâques qui aurait basculé et qui se tiendrait la tête. Je suis sûr que vous l'avez rencontrée dans vos balades parisiennes. A quel endroit ?

Vignette 4 : celui-là, vous ne l'avez sûrement jamais rencontré ! C'est un drôle de personnage sur une drôle de machine. Nous sommes pas très loin de l'église Saint-Merri. Mais ceci explique-t-il cela ?

dimanche 20 juillet 2014

La souffrance des peuples



Ce matin, à Saint-Quentin comme dans toute la France, c'était la commémoration douloureuse de la rafle du Vél d'Hiv, qui avait cette année une tonalité toute particulière, avec ce qui se passe en ce moment au Proche-Orient, dans la bande de Gaza. Les douleurs des peuples se font tragiquement écho. Hier, à Barbès, une jeune maghrébine expliquait qu'elle ne manifestait pas pour des points de retraite ou pour savoir si ses gosses allaient travailler à l'école le mercredi matin ou pas, mais pour des questions de vie et de mort, pour protester contre le massacre d'innocents, femmes, enfants, vieillards. Aujourd'hui, la communauté juive, en France, s'est recueillie pour les souffrances endurées il y a plus de 70 ans. Tout amalgame historique entre les deux événements est indécent et mensonger, mais la douleur ne se mesure pas, elle est identique.

A cause de ce qui s'est passé pendant la dernière guerre mondiale, nous avons une dette politique envers le peuple juif, nous devons soutenir l'Etat d'Israël, qui permet à ce peuple de bénéficier d'une terre qui est historiquement la sienne. Mais nous ne pouvons pas rester insensible aux souffrances du peuple palestinien, qui meurt sous les bombes dans la bande de Gaza. A l'évidence, Israël est en état de guerre contre des organisations islamistes terroristes qui veulent sa disparition et qui ont trouvé refuge dans la bande de Gaza. La guerre est toujours détestable et tragique, mais comment faire autrement pour se défendre ? Il faut maintenant que le conflit cesse au plus vite et que les populations civiles ne soient plus les victimes. C'est le rôle des belligérants eux-mêmes, des diplomates, des organisations internationales et de l'opinion publique mondiale.

C'est pourquoi aussi il est normal que s'exprime la solidarité envers le peuple palestinien. La façon dont a été rapportée la manifestation d'hier à Paris (voir billet précédent) n'a pas toujours été juste. J'ai senti de la colère, de la rage, mais pas de haine antisémite. Les rues n'ont pas été livrées à l'émeute générale, mais à la violence de quelques dizaines de casseurs qui n'étaient pas représentatifs du mouvement. Il y a une force et une fausseté de l'image qui sont terribles, quand on compare avec ce qu'on a soi-même vu et vécu sur place. En tout cas, je souhaite que les pro-palestiniens aient le droit de manifester mercredi prochain, car l'interdiction ne résout rien mais excite au contraire les fauteurs de trouble, que la meilleure police au monde ne peut pas maîtriser (le travail des policiers a été hier exemplaire : pas de blessés chez les manifestants, pas d'affrontements inter-communautaires, pas de destructions majeures, beaucoup d'interpellations parmi les provocateurs).


Vignette 1 : le dépôt de gerbes au monument aux morts, en présence de Jean-Jacques Boyer, sous-préfet, Paul Elkaim, président de l'association cultuelle israélite de Saint-Quentin, et Franck d'Almeida-Zolty, membre.

Vignette 2 : le salut des autorités et élus aux porte-drapeaux.

Vignette 3 : la fin de cérémonie, à laquelle ont participé six adjoints au maire (Monique Ryo, Christian Huguet, Thomas Dudebout, Monique Bry, Frédéric Alliot, Freddy Grzeziczak), deux conseillers municipaux (Caroline Allaigre, Yves Dartus) et plusieurs personnalités locales.

Vignette 4 : le groupe des porte-drapeaux.

samedi 19 juillet 2014

A la manif interdite



De passage à Paris, je suis allé à la manifestation pro-palestinienne interdite, à Barbès (vignette 1, vue d'ensemble). Non pas pour manifester (je suis plutôt pro-israélien et surtout républicain, légaliste), mais pour voir ce que ça donnait, comment ça se passait, une manif interdite. Et puis, j'aime bien le quartier arabe de Paris, qui a des petits airs sympathiques de casbah.

Une manif interdite, c'est comme une manif autorisée, sauf qu'elle est interdite. C'est pourquoi je me demande à quoi ça sert d'interdire. A écouter d'ailleurs les réactions cet après-midi, je crois que c'est l'interdiction qui a fait le succès de la manifestation. Enfin, quoi qu'on pense de la radicalité des mots d'ordre, les amis de la Palestine devraient avoir le droit de manifester, de crier leur colère dans cette situation tragique de guerre (même si, encore une fois, je ne partage pas, politiquement, leur point de vue).

La police a bien fait son travail. Toutes les voies menant à la gare du Nord avait été coupées. Les CRS étaient nombreux autour de la station de métro Barbès, mais pas vraiment menaçants, laissant les passants circuler. Un boulevard était libre d'accès et de repli, sans contrôle policier, pour ne pas créer une poche d'enfermement qui aurait été forcément explosive. Les flics en civil, repérables au premier coup d'oeil, étaient un peu partout.

Le seul parti vraiment présent, toute banderole et drapeau déployés, c'était le NPA (vignette 3). Un manifestant s'était juché sur un échafaudage, assez haut (vignette 4), brandissant un drapeau palestinien (qui n'était pas le seul). L'ambiance était chaude, c'est certain, mais pas non plus très violente. Le fait que beaucoup de femmes et de jeunes s'étaient rassemblés n'y était pas pour rien (vignette 2). Quand des Allah akbar ont été lancés, certains manifestants l'ont déploré.

Le parti socialiste en a pris parfois pour son grade, mais comme j'ai l'habitude, je n'y fais même plus attention. Sur le fond, Hollande et son gouvernement ont raison de défendre une politique d'équilibre entre les belligérants et de privilégier les solutions négociées, ce qui est la position traditionnelle de la France. Quant à ce qui se passe chez nous, il faut réprimer sévèrement tout antisionisme aux relents d'antisémitisme. En rentrant, j'ai appris par les médias que la manif avait été débordée. Dans ce genre de rassemblement, il y a toujours des excités qui veulent jouer à l'intifada entre Barbès et Pigalle, au milieu des touristes. Ils ne servent évidemment pas la cause qu'ils prétendent défendre.

vendredi 18 juillet 2014

Picardie, c'est fini



Tard dans la nuit, les députés ont voté la fin de notre région, sa dissolution dans le Nord-Pas-de-Calais. Je me réjouis de cet élargissement, je me désole qu'il se fasse au profit du Nord. Une occasion historique vient d'être ratée, qui ne se représentera plus d'ici très longtemps. Avec la Champagne-Ardenne, la Picardie aurait pu constituer un géant agricole : avec le Nord, elle va demeurer un nain industriel. Le projet du gouvernement a été refusé par le groupe parlementaire, malgré la ferme opposition de Martine Aubry, de ses élus et du parti. Le responsable de ce revirement est le conseil régional de Picardie.

Pour comprendre l'énormité de cette erreur, il faut se tourner vers les milieux économiques. Philippe Vasseur, président de la Chambre de commerce et d'industrie de la région nord, expliquait, dans le Courrier picard du 8 juin dernier, que les deux régions n'ont absolument aucun intérêt à fusionner. Début juillet, Jean-Paul Bachy, président de gauche du conseil régional de Champagne-Ardenne, s'enthousiasmait que la Picardie et sa région forment "la première région agricole de France", en ces termes :

La Champagne-Ardenne associée à la Picardie, c'est l'image en réduction de toutes les potentialités de l'agriculture française : nous avons des filières végétales puissantes, des systèmes coopératifs puissants, et si on additionne la production dans le secteur betteravier et céréalier, nous sommes leaders (Courrier picard, 6 juillet).

Associée au Nord-Pas-de-Calais, la Picardie est leader de quoi ? De rien du tout ! Elle pourra juste s'enorgueillir de parler le même patois. On sera bien avancé, avec ça ! L'axonais Jean-Pierre Balligand, socialiste, a défendu lui aussi ce beau projet d'une Champicardie, aujourd'hui honteusement avorté. Le 2 juin, il s'exprimait dans L'Aisne nouvelle :

On forme une grande région qui serait le grenier à grains, à betterave et à l'agro-industrie, avec des industries technologiques à Compiègne et à Troyes, des universités publiques à Reims et à Amiens, et le pôle agro-ressources au milieu. Et là, on a les plus grandes industries du monde de l'agro-alimentaire.

Qu'est-ce que la nouvelle région Nord-Picardie a à proposer comme projet économique ? Rien du tout. Nous avons raté le 3e aéroport international à Chaulnes, le canal Seine-Nord n'en finit pas d'apparaître et de disparaître (voir le Courrier picard d'hier) : la Picardie est en panne de grandes ambitions, et la voilà maintenant dans une funeste subordination qui ne va rien arranger.

Martine Aubry a tenté hier une dernière proposition pour éviter le pire : une grande région à trois, Normandie, Picardie et Nord. Ce projet rejoignait en partie la réflexion de Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie, sur une économie maritime, littorale, qui me semble un peu utopique mais qui n'est pas inintéressante, qui a surtout le mérite de dessiner un projet. Cette ultime tentative a échoué.

Puisque le débat a été tranché, il faut maintenant faire avec, en se disant, maigre consolation, que le pire aurait été pour la Picardie de rester la Picardie, toute seule. Mais quand Anne Ferreira et Monique Ryo, membres du conseil régional de Picardie, viendront s'adresser, si elles le font, aux Saint-Quentinois qui n'en peuvent plus du chômage et de la désindustrialisation, les citoyens seront en droit de leur demander quelques explications.

jeudi 17 juillet 2014

L'homme qui veut être président



Emission cette semaine sur Public Sénat, interview aujourd'hui dans Libération, Xavier Bertrand a compris qu'on ne communiquait jamais aussi bien que pendant les vacances, quand l'actualité est creuse et les Français disponibles. Il peaufine son image de présidentiable, rappelant à plusieurs reprises, dans le quotidien, qu'il est de Saint-Quentin, son image de marque. Mais surtout, Bertrand fait un retour aux sources : "séguiniste", voilà sa famille. Sarkozy, c'est fini ! A tel point que Libé le présente comme un candidat "hors système".

Le mot de gaulliste n'est pas prononcé, mais on sent qu'on n'en est pas très loin. Ses propositions l'attestent : une UMP vraiment "populaire", le recours au référendum, la critique de la technocratie. Et si on le poussait un peu, il ne serait pas loin de se dire gaulliste de gauche (une espèce assez rare mais qui a connu ses heures de gloire) ! Xavier Bertrand refuse toute compromission avec l'extrême droite, dénonce l'ultralibéralisme, condamne "la course au fric" dans les campagnes électorales, veut changer les statuts de la banque centrale européenne. Il n'est pas encore prêt à prendre sa carte au NPA, mais la direction est plus dans ce sens que dans l'autre.

Même la petite polémique autour de son séjour familial à Center Parcs, au financement contesté, se retourne en sa faveur. D'abord, parce qu'elle prouve qu'il est un homme important, puisqu'on lui cherche des noises. Ensuite, parce que chipoter pour quelques centaines d'euros affectées à sa sécurité alors que l'affaire Bygmalion brasse des millions en toute irrégularité, c'est assez dérisoire. Et puis, aller à Center Parcs quand on est le chef de l'UMP, c'est un brevet de bonne conduite, quand vos petits camarades se paient des vacances dans des hôtels de luxe à l'étranger.

Il paraît que les sarkozystes veulent la peau de Xavier Bertrand et que les copéistes jouent à domicile contre lui, Jérôme Lavrilleux en tête. Je n'en sais rien, mais je crois que ces attaques et complots, réels ou présumés, ne peuvent que renforcer l'image que le présidentiable veut se donner. Si Xavier Bertrand devait trébucher, ce ne serait que par le local et par la gauche : Saint-Quentin l'a fait roi, seul Saint-Quentin peut le détrôner. La gauche du cru est-elle en capacité de le battre un jour ou l'autre ? Toute la question est là. Ce ne pourra être que l'aboutissement d'un travail de longue haleine, sur le terrain.

Je prends deux exemples récents, complètement différents : le rapport de l'INSEE sur la situation économique locale, la programmation culturelle de la Ville. Il y a là du grain à moudre pour une gauche sérieuse, ambitieuse, qui en veut, qui fait avec détermination son travail d'opposition. Mais en veut-elle, notre gauche locale ? A-t-elle la rage de vaincre ? Réponse dans les prochaines semaines, les prochains mois, les prochaines années. Xavier Bertrand, de son côté, en veut, c'est certain : être président de la République, carrément. Il faut que la gauche saint-quentinoise soit à cette hauteur-là, joue dans cette catégorie supérieure. En vouloir ou pas, toute la politique se résume à ça. Bon courage, bonne chance.

mercredi 16 juillet 2014

L'aberration



En rédigeant le billet d'hier, je n'avais pas encore sous les yeux la réaction de Martine Aubry, qui est tombée dans la soirée : elle ne veut pas plus de la Picardie que je ne veux du Nord-Palais-de-Calais ! L'ancienne ministre et première secrétaire du PS représente une voix qui porte : espérons qu'elle sera entendue jusqu'au Parlement et à l'Elysée, afin d'éviter la funeste mésalliance qui se prépare. J'y reviens aujourd'hui, tellement l'affaire me semble importante. C'est l'une des plus grandes réformes du quinquennat ; Saint-Quentin, deuxième ville de la région, est directement concernée. Champicardie ou Nord-Picardie, tel est le dilemme.

Martine Aubry, dans sa réaction de bon sens, a trouvé le mot juste pour qualifier l'association de la Picardie et du Nord-Pas-de-Calais : aberration. Je dirais même, quadruple aberration :

1- Aberration politique : les élus socialistes du nord, députés, conseillers généraux, l'appareil du parti ne veulent pas des Picards. Bonjour l'ambiance quand il faudra siéger ensemble, si le projet est maintenu ! Dans un couple, quand l'un aime (et encore est-ce un amour faute de mieux, voir le billet d'hier) et que l'autre n'aime pas, ça ne tient pas. On ne peut même pas évoquer un mariage d'intérêts, puisque ceux-ci n'existent pas !

2- Aberration économique : il n'y a AUCUN projet dans l'union, arrêtée hier, des deux régions. La corbeille de la mariée est vide. Il n'y a pas de continuité économique entre la Picardie et le Nord, entre une région agricole et une région industrielle. En revanche, il y a une belle transversalité entre la Picardie et la Champagne-Ardenne, avec l'agro-alimentaire et la chimie verte. C'est le choix de l'avenir.

3- Aberration historique : au lieu d'écouter les folkloristes, nous serions mieux avisés de lire les historiens. La Picardie, c'est le berceau de la France, autour de Paris. Le Nord, c'est déjà autre chose, tourné vers l'extérieur du pays. C'est pourquoi mon premier choix allait à un rattachement de la Picardie à l'Ile-de-France. Mais le gouvernement n'a pas voulu encombrer encore plus la métropole capitale. La Champicardie, c'est le chemin des cathédrales, Reims, Amiens, Beauvais, entre autres. Picardie-Champagne-Ardenne, c'est la carte du prestige.

4- Aberration sociale : la plus grave, la plus dramatique, celle que Martine Aubry dénonce dans son communiqué. Les deux régions les plus pauvres de France, ravagées l'une et l'autre par la crise, le chômage, la déculturation, la désindustrialisation vont se renforcer dans ce qu'elles ont de pire. Les Picards et les Nordistes vont se retrouver ensemble dans une vaste réserve d'Indiens, un parc de la misère sociale qui n'aura plus que ses faux souvenirs historiques pour se consoler. Il faut arrêter ce massacre !

Comment en est-on arrivé là ? Le gouvernement avait fait, au départ, un choix intelligent. Le responsable de ce recul, c'est le conseil régional de Picardie, qui a dit non et qui a proposé, à défaut d'un splendide isolement, de se tourner vers le Nord. Qu'une telle aberration ait pu naître dans la pensée unanime des élus, j'ai essayé hier de comprendre pourquoi. Je veux ajouter que le fond de cette réaction aberrante, c'est une pulsion de mort, comme aurait dit Freud. Claude Gewerc sait que dans un an et demi, quoi qu'il arrive, quel que soit la grande région retenue, il n'aura que très peu de chance de redevenir président, que les autres membres de l'exécutif vont disparaître avec lui. L'opposition de droite elle-même n'aura plus la même influence, quand il faudra passer des compromis avec d'autres, plus puissants. C'est donc la logique de la destruction qui l'emporte : sachant qu'on va mourir, faire mourir la Picardie, dans une sorte de suicide politiquement assisté. C'est la politique de la terre brûlée.

La vie, la croissance, l'avenir nous conduisent vers la Champagne-Ardenne. Le déclin, la marginalisation, la mort nous poussent vers le Nord, qui lui-même l'a bien compris, qui ne veut pas traîner une région sur sa pente cadavérique. Champicardie ou Nord-Picardie, c'est un débat fondamental parce que c'est une question de vie ou de mort.

mardi 15 juillet 2014

Non au Nord !



Mauvaise nouvelle : le mariage entre la Picardie et la Champagne-Ardenne a été conclu il y a quelques semaines, j'ai alors célébré avec joie cette union, souhaitant longue vie politique et bonheur économique aux époux. Patatras ! Il est aujourd'hui question de divorce, d'après ce qui se dit à l'Assemblée nationale. Ce n'est pas complètement surprenant : le lobbying a joué à fond la caisse. Tout le Conseil régional de Picardie avait dit non, gauche, droite, écolos et FN unanimes. Les conseils généraux sont restés en retrait dans ce débat : l'Oise lorgne toujours vers Paris, la Somme se reconnait sans problème dans le Nord-Pas-de-Calais et Yves Daudigny, pour l'Aisne, avait singulièrement exprimé son indifférence, préférant se réserver pour un autre combat, la préservation du département.

Au final, quels étaient les partisans de la Champicardie ? Jean-Pierre Balligand l'a toujours défendu, Pierre André a manifesté son intérêt et les milieux économiques ont souligné toute l'importance d'une telle grande région. Mais leur poids aura été insuffisant, devant la résistance ou la force d'inertie des collectivités territoriales existantes. Je ne reprends pas les arguments en faveur de l'union entre la Picardie et Champagne-Ardenne, que j'ai amplement développés dans de récents billets. Je veux plutôt m'interroger sur les raisons de cet échec, d'un tel désamour.

Le plus surprenant, le paradoxe, c'est que le Nord-Pas-de-Calais est moins prompt que la Champagne-Ardenne à ouvrir ses bras à la Picardie. Qu'est-ce qui pousse donc celle-ci à lui forcer la main ? Les arguments historiques et culturels sont foireux, et particulièrement réactionnaires, lorsqu'on se prétend de gauche . Alors quoi ? Il y a sûrement des soubassements psychologiques à cette réticence envers la Champagne-Ardenne. N'oublions pas d'abord que le premier choix des conseillers régionaux picards, c'est la Picardie toute seule, en célibataire : pour que rien ne change, en se coulant dans un conservatisme presque naturel, un entre soi rassurant. Faute de mieux, parce que le gouvernement voulait fermement cette réforme, il a fallu se replier sur un pis aller, le Nord.

Mais pourquoi le Nord, et pas, tant qu'à faire, foutu pour foutu, la Champagne-Ardenne ? Ne pouvant préserver une identité, le réflexe a été sûrement d'aller chercher une proximité, une consanguinité fantasmée, une parenté folklorique et passéiste. Vu de loin et de nulle part, la Picardie, c'est le Nord : va donc pour le Nord ! L'effet Bienvenue chez les Ch'tis a dû aussi passer par là. On croit toujours que derrière les grands choix politiques, il y a forcément de profondes analyses : on a tort, les sentiments, les appréhensions, les instincts sont parfois plus forts que la raison.

S'ouvrir à la Champagne-Ardenne, c'est regarder vers l'Est, ce qui n'est pas facile pour des hémiplégiques. C'est bousculer des habitudes, construire des relations nouvelles, accepter les différences d'un partenaire, concevoir un enrichissement mutuel. Les conseillers régionaux de Picardie ont préféré les terrils à la Veuve Clicquot : c'en dit long sur les mentalités qui ont présidé, d'un seul homme, à ce choix.

Nous aurions pu être les alliés complémentaires de la Champagne-Ardenne, nous serons les parents pauvres du Nord. La tour Perret aurait pu se tourner vers la cathédrale de Reims ; la Picardie restera dans l'ombre portée du beffroi de Lille. C'est une protection rassurante et désolante. La trouille l'a emporté sur le souffle. A moins que tout puisse encore changer ... Saint-Quentin, dans cette affaire, sera la grande perdante. Dans une région picardo-champenoise, elle retrouvait un rôle central bénéfique à son développement, qu'elle n'aura plus avec le Nord. Est-il encore temps de dire non au Nord ?

lundi 14 juillet 2014

Vu au défilé (2)



Vignette 1 : les FFI et leurs légendaires automobiles sont de retour ! De la Révolution à la Résistance, l'armée des ombres a toute sa place, d'autant qu'à la rentrée, Saint-Quentin fêtera les 70 ans de sa Libération.

Vignette 2 : les autorités civiles et militaires emboîtent le pas des uniformes et des véhicules, l'Etat et la Municipalité en tête, en les personnes de Jean-Jacques Boyer et Xavier Bertrand. Après que l'armée ait défilé devant la République, c'est la République qui défile devant le peuple. Mine de rien, il a fallu, il y a un peu plus de deux siècles, toute une révolution pour en arriver là.

Vignette 3 : va y avoir du sport ? Non, simplement une remise de diplômes et de médailles aux porte-drapeaux, dont les plus jeunes bénéficiaires, Alexandre et Killian, ont 10 et 11 ans, préfigurant la relève. Ainsi se terminait un bien beau défilé de 14 juillet à Saint-Quentin.

Vu au défilé (1)



Vignette 1 : à Saint-Quentin, pour le défilé militaire du 14 juillet, la tribune officielle n'est pas très officielle, à ras le bitume, sans gradins, à égalité avec le public. C'est l'abolition des privilèges sur le boulevard Gambetta ! Il y a quand même des officiels, le maire, les adjoints, le sous-préfet, les personnalités. A quoi pensent-ils donc, les uns les autres, en regardant les soldats, les chars et les camions ? Pascal Tassart prend des photos, Frédérique Macarez surveille ses enfants, Monique Bry a l'air soucieuse, Frédéric Alliot se dit peut-être que c'était moins bien à Soissons, Freddy Grzeziczak est ravi et tout le monde a le nez en l'air quand passent les avions. Les élus d'opposition n'ont participé qu'à la cérémonie au monument aux morts (Olivier Tournay, PCF, qui prend soin désormais d'enlever sa casquette ; Jacques Héry, PS). Un grand absent cette année : le conseiller général de Saint-Quentin nord, Jérôme Lavrilleux.

Vignette 2 : contrairement à ce qu'on croit, il n'y a pas que des militaires dans le défilé militaire, et pas que des officiels pour les saluer. Les volontaires de la Croix Rouge se sont taillés un franc succès, passant ici devant les jeunes stagiaires au garde-à-vous de l'EPIDE, établissement de réinsertion.

Vignette 3 : "Qu'est-c'qu'on a fait des tuyaux ? Des lances et d'la grande échelle ?" Non, ce n'est pas Sacha Distel au micro, mais Pascal Cordier, organisateur et speaker du défilé. Les pompiers, eux aussi, sont très applaudis.

Vignette 4 : une femme qui sort de la tourelle d'un char, c'est pas banal. Elle fait des petits signes de la main, comme une reine de beauté, mais en treillis.

dimanche 13 juillet 2014

Le pasteur se marie



Je vais régulièrement à des enterrements, rarement à des mariages et presque jamais à des baptêmes. C'est à croire qu'autour de moi on meurt plus souvent qu'on ne s'aime ou qu'on donne la vie. Aujourd'hui, non seulement j'ai participé à un mariage, mais pour la première fois j'ai assisté à un culte protestant, au temple de Saint-Quentin, rue Mairesse. La cérémonie était peu banale, puisque la mariée était madame le pasteur en personne, Marie-Pierre Van den Bossche (vignette 1, avec l'élue de son coeur, Jean-Paul Lesimple).

Evidemment, en ancien enfant de choeur que je suis, pétri de catéchisme, je n'ai pas pu m'empêcher de faire la comparaison avec le culte catholique, non sans surprises. D'abord, la cérémonie commence par un petit concert de flûtes, alors que des fidèles prennent place jusqu'aux balcons qui entourent la nef. On se croirait dans une salle de spectacle. Quand le pasteur Olivier Filhol entre, habillé comme maître Vignon, je pense plutôt à un prétoire. Mais les premiers mots reviennent à Caroline Chapot, présidente du Conseil presbytéral de Saint-Quentin : là, je songe à l'ouverture d'une réunion d'association. Elle commet un joli lapsus, très commenté par la suite, en saluant Marie-Paul et Jean-Pierre : l'union des corps et des âmes était donc signifiée par ce mélange des prénoms. S'aimer, c'est ne plus faire qu'un : nous y étions presque.

Au début et à la fin, la chorale a interprété un chant en anglais, que je comprends tout juste un peu mieux que le latin des messes de mon enfance. Je me suis dit que si le protestantisme était né en voisin à Noyon, avec Calvin, précédé par Luther en Allemagne et quelques autres en Europe, ce christianisme doit beaucoup aussi à l'Amérique. La voix des deux pasteurs, Filhol et Philip, étaient puissantes, ce qui nous change des prêtres catholiques, souvent un ton en dessous. De même, j'ai apprécié la grande ferveur collective, là où les fidèles de la messe romaine chantent du bout des lèvres, un peu faiblards. Mais je ne suis pas non plus un spécialiste des cérémonies religieuses ...

Au moment de la quête, ce n'est pas une corbeille qui passe devant moi, mais un sac au bout d'une perche, qui évite de déranger tout le monde. Voilà une supériorité des protestants sur les catholiques : beaucoup plus astucieux, beaucoup plus empiriques. Pendant le sermon, le pasteur lance quelques mots d'humour, qui font discrètement rire l'assemblée. Je n'ai jamais vu un catho même sourire pendant un prêche. Mais c'était il est vrai il y a longtemps. Les choses ont peut-être changé depuis.

Je m'attendais, pour la circonstance, à une sorte d'eucharistie. Mais non : un protestant, que je questionne, m'explique que la Cène (que les cathos appellent la communion) n'a lieu qu'une fois par mois. Après la bénédiction des époux et l'échange des alliances, nous avons droit au bisou, au crépitement des flashes et à une standing ovation particulièrement nourrie. Je crois bien qu'on n'applaudit pas chez les catholiques (mais comme je n'assiste qu'à des obsèques, où il n'y a aucune raison d'applaudir ...).

Le plus étonnant dans un culte protestant, en tout cas dans ce mariage, c'est ce qui suit le culte : après le verre de l'amitié devant le temple (vignette 2), nous sommes allés aller manger ... dans l'église, des nourritures salées et sucrées tirées du sac. Voir madame le pasteur découper le gâteau à l'effigie des chers et tendre époux, non loin de la croix du Christ, ça fait un peu bizarre quand on n'est pas habitué (vignette 3).

Mais le plus surprenant nous attend à la fin du repas, où des jeunes filles masquées, aux cuisses dénudées, ont effectué une danse que je n'ose dire endiablée, entraînant de nombreux convives, dont Marie-Pierre et Jean-Paul, se démenant de tout leur corps à l'endroit même où les pasteurs, peu de temps avant, concélébraient l'office (vignette 4). Après avoir vu ça, plus personne ne peut s'imaginer les protestants en chrétiens tristes et prudes, puisque c'est tout le contraire, et qu'ils en ont à remontrer aux catholiques en la matière ...

Je résume : être réformé, c'est prier, chanter, rire, manger et danser. Allez savoir si ça n'est pas ça, la foi ! Tous mes voeux de bonheur à Marie-Pierre et Jean-Paul, ou à Marie-Paul et Jean-Pierre, comme vous voudrez.

samedi 12 juillet 2014

Le soupçon Bygmalion



Peur sur la ville. On voit des Bygmalion partout. Saint-Quentin serait-elle devenue Palerme, aux mains d'une officine mafieuse, avec Jérôme Lavrilleux en Don Corleone ? Il y a un peu de ça ces derniers jours, en lisant la presse locale ou nationale (le magazine Marianne titre sur "La Saint-Quentin connection", rappelant la French connection des années 70, de triste mémoire). Allons-y voir un peu calmement, deux intentions en tête : le souci de la vérité et le respect de la justice.

Monique Bry, adjointe au maire, a travaillé pour Bygmalion, pendant trois ans, pour un salaire pas faramineux (à peu près 1 300 euros par mois). Est-ce illégal, litigieux, est-ce que ça pose un quelconque problème juridique ou politique ? Non, je ne vois pas. Ce que l'on sait, parce que Jérôme Lavrilleux l'a dit, c'est que le contentieux porte sur les rapports entre Bygmalion et la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy, avec des surfacturations (qui ont peut-être touché d'autres manifestations de l'UMP). Ca ne condamne pas l'ensemble des activités de l'entreprise de Bastien Millot.

De même, que le Jeune pop Baptiste Piekacz ait été embauché pour un stage dans une filiale de Bygmalion n'a rien de répréhensible au regard de la loi. Tout au plus est-ce la preuve, dont il n'y a d'ailleurs pas besoin, que ce petit monde se connaît bien, entretient des relations. Le coût du site internet de la Maison de l'emploi, conçu et facturé par Bygmalion (57 408 euros) ? Je suis incapable de vous dire si c'est élevé ou pas. Mais ce que je trouve fort de café, c'est que les élus de cette structure publique se défaussent sur son directeur, Laurent Mauroy. Un tel travail, le choix du prestataire et ses tarifs, ont forcément été examinés en conseil d'administration et adoptés. Dans un système démocratique, ce sont les élus qui sont les premiers responsables, pas les administratifs. Et puis, l'amalgame entre les revendications des salariés à propos du management de la structure et le partenariat avec Bygmalion n'est pas honnête, puisque c'est sans rapport.

Puisque nous parlons de conseil d'administration, venons-en à celui du lycée Henri-Martin, que je connais bien puisque j'y ai siégé, en tant que représentant des personnels enseignants, pendant 17 ans, jusqu'en novembre 2013, au moment où Bastion Millot y est entré, au titre des "personnalités extérieures", à ce qu'il semble. Franchement, cette présence est plus honorifique que véritablement influente. Généralement, les titulaires ne siègent pas, ou très peu (une exception, que j'ai vécue : le colonel Maurice Dutel, prédécesseur de Millot au CA ; mais les militaires sont disciplinés, comme chacun sait). Si le patron de Bygmalion veut faire des affaires avec Philippe Nowak, responsable du BTS audio-visuel, il lui suffit de décrocher son téléphone, pas de perdre son temps dans de longues et rares séances de conseil d'administration.

Xavier Bertrand affirme n'avoir rien su de l'activité de Monique Bry. Je veux bien le croire, mais cette ignorance contredit l'image de l'homme qui maîtrise tout, qui est au fait de ce qui se passe dans son entourage. Surtout, je pense qu'il surjoue la menace Bygmalion censée le viser, l'abattre. Mais je suis peut-être un naïf en politique. Monique Bry, dans cette affaire, a eu le tort de ne pas répondre tout de suite aux sollicitations de la presse, laissant entendre qu'il y aurait anguille sous roche (mais son silence est rompu, dans L'Aisne nouvelle d'aujourd'hui). Quant à Laurent Mauroy, je peux comprendre son mutisme : les explications et la communication, pour une telle affaire, relèvent des élus, pas des salariés, même du plus élevé hiérarchiquement, le directeur.

L'article de Marianne termine sur St-Quentin Mag, présenté comme le journal de Xavier Bertrand. Non, j'y travaille (bénévolement), et si ce journal était politique, j'en partirais immédiatement. Son président, Eric Leskiw, est ami du maire. Et alors ? Existe-t-il, dans notre République, un délit d'amitié ? Pas jusqu'à présent. Le professionnalisme, dans ce genre d'entreprise, l'emporte sur les sympathies des uns ou des autres. La vérité, c'est que St-Quentin Mag est purement informatif et local, sans journalisme d'investigation ou d'opinion. Bertrand Duchet, son directeur, me laisse entièrement libre du contenu de ma chronique, j'en témoigne. Et il veut bien faire un lien avec mon blog, qui est pro-gouvernemental !

L'affaire Bygmalion n'appelle pas par elle-même de commentaires politiques. Elle doit être entièrement laissée à l'appréciation de la justice, d'autant que subsistent beaucoup de zones d'ombre. En revanche, à l'occasion de cette affaire, un fait politique inédit a été mis à jour : la droite locale, contrairement à ce qu'elle montrait depuis bientôt 20 ans, est profondément et publiquement divisée, entre les partisans de Xavier Bertrand et ceux de Jean-François Copé. Il me semble que le retrait politique de Pierre André, qui n'aura plus aucun mandat en septembre prochain, favorise un dangereux appel d'air, révèle des tensions que le patriarche de la droite saint-quentinoise avait réussi jusqu'à présent à faire taire. La vraie nouvelle que nous apprend Marianne, c'est que Jérôme Lavrilleux a "toujours eu envie d'être maire" et qu'il compte installer ses bureaux en ville, rue Camille-Desmoulins, pour manifestement une future action politique. C'est qu'il n'est plus le simple conseiller général assez peu présent, mais un député européen, avec le temps libre que lui donne son départ de la direction de l'UMP.

Cette division de la droite, la gauche locale ne doit ni s'en satisfaire, ni en jouer : pour tout dire, il ne faut pas nous en mêler, car le grand gagnant ne sera jamais la gauche, mais l'extrême droite, et c'est déplorable. Je voudrais, à ce propos, saluer le silence responsable et exemplaire de l'opposition, qui n'est à aucun moment intervenue dans cette sombre affaire. C'est aussi la responsabilité de chaque personnage public que de défendre l'image de sa ville : non, Saint-Quentin n'est pas Palerme, elle n'abrite aucune mafia, ni parrain. L'affaire Bygmalion, c'est une histoire d'hommes, d'argent et de pouvoir, comme il en a toujours existé. Il ne faut pas s'en accommoder, mais il ne faut pas chercher à l'exploiter politiquement. Vérité et justice, simplement.

vendredi 11 juillet 2014

Les incertitudes d'un boxeur



Il y avait cet après-midi, dans la salle des mariages, des jolies femmes, des petits enfants et des nez écrasés, du champagne au frais et des biscuits. Ce n'était pas une cérémonie de mariage. Sur le ring, Pascal Cordier, Frédéric Alliot et Xavier Bertrand. Dans le public, Grzeziczak, Grandin, Gibout, Harlay, Hénocque, pas beaucoup d'élu-e-s, parce que la boxe, c'est sans doute pas leur truc. Si, il y a quand même Marie-Laurence Maître. C'est un petit monde où l'on se connaît, on se salue, on se fait la bise. Je recompte mes doigts après qu'un type m'ait serré la main, mais j'ai du mal, parce qu'ils sont en bouillie. Si quelqu'un me donne une tape de sympathie, sur l'épaule ou sur la joue, je tombe par terre, c'est certain.

Ce n'est pas un jour banal : Tony Averlant, le champion du monde, est là pour recevoir la médaille d'or de la mairie, gravée à son nom. Je me pose une question : ça fait quoi d'être champion du monde de quelque chose ? A ses côtés, son fils, qui porte l'énorme ceinture dorée de la victoire, et son épouse, très sexy. Non loin, son entraîneur, Cyril Thomas (voir vignette). La boxe, c'est une affaire de famille. Xavier Bertrand commence son discours en disant qu'il a deux sports préférés (je sens qu'il va citer mes deux sports préférés, que j'ai évoqués dans un récent billet) : gagné, la boxe et le cyclisme !

Tony Averlant sort un papier : un boxeur n'est pas un orateur (quoique je connaisse des orateurs qui sortent aussi leur papier, et qui ne sont même pas des boxeurs). Il remercie ceux qu'il faut remercier et confie à l'assistance ses incertitudes : si ça ne dépend que de lui, il préfère consacrer désormais tout son temps à sa famille, raccrocher les gants, prendre sa retraite de boxeur, travailler pour la Municipalité. Mais si Cordier et Thomas lui demandent de remonter sur le ring pour défendre son titre, il le fera. Il n'y a pas plus discipliné qu'un boxeur, surtout quand il est champion du monde.

jeudi 10 juillet 2014

Procès d'intention



Quand on est socialiste, on est forcément d'accord avec la politique du gouvernement socialiste. A quelques exceptions près : c'est le cas, aujourd'hui, du projet de loi visant les jeunes Français allant se battre en Syrie, dans les rangs des islamistes rebelles au régime. Je ne conteste pas l'ensemble du dispositif, mais l'interdiction administrative de sortie du territoire. Ces mesures rencontreront l'assentiment de toute la classe politique et de l'opinion publique. Je peux donc me permettre de faire entendre une petite note dissonante.

D'abord, je trouve qu'on en fait trop sur le sujet, qui ne concerne que quelques centaines de personnes. Où est vraiment le danger pour la sécurité nationale ? On va légiférer, une fois de plus, à propos d'une minuscule partie de la population, alors que la loi devrait concerner la majorité, sinon la totalité des citoyens. Surtout, on croit résoudre par le droit ce qui est en réalité un fait de société, sous de multiples aspects : carence de l'éducation, inutilité sociale, crise existentielle, besoin d'aventure, engagement religieux, ce sont tous ces facteurs-là, et d'autres sûrement, qui conduisent à partir loin, au risque de sa vie, sous la bannière des fanatiques.

Notre société petite-bourgeoise, préoccupée de confort, de santé et de loisirs, ne comprend pas, s'en indigne et prend peur, pour ses enfants, pour elle-même. Elle a raison, mais elle devrait aussi placer ce micro-phénomène dans une perspective historique : les Brigades internationales, pendant la guerre d'Espagne,
c'était les mêmes ressorts psychologiques, sous un autre drapeau, pour défendre une cause toute différente. Sauf que les années 30 étaient un peu plus héroïques qu'aujourd'hui. L'influence de l'internet a bon dos : comme si ces jeunes étaient des idiots facilement manipulables, comme s'ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient ...

Du coup, on légifère dans la précipitation, pour rassurer l'opinion, se donner bonne conscience, exorciser sa propre peur... et on porte atteinte au droit. La nouvelle incrimination d'"entreprise individuelle à caractère terroriste" est aberrante dans son libellé et son idée. Jusqu'à présent, la notion de "terrorisme" désignait des groupes dotés d'une idéologie explicitement terroriste, par exemple les Brigades rouges en Italie. Là, c'est tout différent : ce sont des individus qui vont combattre, à tort ou à raison, dans un pays étranger. Que fera-t-on, demain, quand des personnes rejoindront une résistance qui, elle, sera cette fois acclamée et soutenue par l'opinion et les autorités ? Entre salauds et héros, il ne sera pas facile de faire le tri. L'erreur de ce projet de loi, c'est de vouloir coller à l'actualité, de suivre le langage à la mode qui dénonce des "loups solitaires" (quelle expression !) et de vouloir à tout prix lui donner une traduction juridique, nécessairement contestable.

Et puis, les modalités de cette interdiction administrative de sortie du territoire sont juridiquement préoccupantes. La décision se fera sur le simple soupçon, la présomption d'une intention terroriste, dont le ministre de l'Intérieur sera juge, à qui il est nous est donc demandé de faire confiance, sans autre preuve. L'interdiction sera valable 6 mois, renouvelable autant de fois que l'Etat le voudra, contestable a posteriori devant un tribunal administratif, maigre recours. Il y a manifestement entrave au droit de circulation.

Le ministre Cazeneuve a dévoilé en une formule la philosophie du projet : "100% de précaution, c'est ce que nous essayons de faire". Voilà, de nouveau, le funeste principe de précaution (c'est-à-dire le principe de trouille) à l'oeuvre : c'est le zéro défaut qui régit désormais notre société. Non, la vie n'est pas ainsi faite : il existera toujours des hommes et des femmes animés par un idéal qui nous semble, à nos yeux de citoyens raisonnables, fanatique et barbare, dont la défense se fait les armes à la main, sur un champ de bataille ou de ruines.

Demandons-nous plutôt pourquoi certains de nos jeunes en arrivent là, au lieu de suivre la voie commune, travail, famille, loisirs. Pourquoi notre société ne les retient plus, ne leur propose rien, à tel point qu'ils mettent leur vie en jeu (et celle des autres). Il y a là des questions plus intéressantes et plus fondamentales que de se prémunir par le droit, de façon d'ailleurs illusoire (un idéaliste trouvera toujours les moyens d'assouvir sa soif d'idéal, aussi terrible, dangereuse, condamnable soit-elle). J'ajoute que le texte de loi ne frappe pas que les mineurs, ce qui à la limite aurait été admissible, mais n'importe quel citoyen.

Je pensais être bien seul à penser ce que je viens d'exposer, jusqu'à ce que je découvre ce matin, dans Libération, que Maître Alain Jakubowicz, président de la LICRA (Ligue contre le racisme et l'antisémitisme) défendait des positions identiques. On se croit isolé quand le vent souffle unanimement dans un sens qui n'est pas le nôtre, et on se rend souvent compte que ce n'est heureusement pas le cas.

mercredi 9 juillet 2014

L'UMP en faillite



La semaine dernière, après la garde à vue et la mise en examen de Nicolas Sarkozy, je parlais de "catastrophe pour la République". Je pourrais reprendre cette semaine la même formule, après la réunion du bureau de l'UMP, la révélation de l'énorme déficit du parti et les accusations que se sont lancés certains de ses dirigeants. C'est catastrophique pour l'image donnée de la politique, c'est inquiétant pour la démocratie puisque l'extrême droite sera la seule gagnante. C'est pourquoi, à gauche, il n'y a aucune raison de se réjouir des difficultés de l'adversaire, et même de bonnes raisons de s'en préoccuper et de le regretter. La démocratie ne fonctionne bien qu'avec deux grands partis d'alternance et de gouvernement, de gauche et de droite : aujourd'hui, l'opposition en France est déstructurée, et c'est une mauvaise nouvelle, y compris pour la majorité.

C'est d'autant plus inquiétant que c'est sans équivalent : un grand parti de gouvernement au bord de la faillite ! Le parti socialiste a connu des scandales financiers, mais localisés à certaines fédérations aux pratiques litigieuses, le plus souvent avant les lois de financement des partis politiques et des campagnes électorales. De coupables reliquats ont resurgi et révélé des situations de corruption. Mais jamais la direction nationale ne s'est retrouvée dans l'état actuel de l'UMP. Il y aurait aussi à creuser tout un rapport à l'argent qui n'est pas le même dans les deux camps, et qui peut sans doute expliquer le laisser aller du principal parti de droite.

Ceci dit, c'est moins la quasi-faillite financière qui pose problème et qui fait scandale que la faillite politique et morale. Voir des membres éminents d'un même parti s'entre-déchirer sur des questions d'argent, de frais, de factures, de vie privée a quelque chose de déplorable et de désolant. Quand la politique est en faillite, il ne reste plus que les conflits personnels qui remontent à la surface. Mauvais signe, très mauvais signe pour la démocratie. Finalement, la crise à l'UMP a été déclenchée par cinq facteurs, très antérieurs et sans rapport direct avec l'affaire Bygmalion et l'audit rendu public hier soir :

1- La défaite. Un parti politique est fait pour gagner. La défaite ne laisse jamais indemne. Dans la victoire, la vie est toujours belle et l'avenir radieux. Mais la défaite est un puissant révélateur, un déclencheur de ce qui ne va pas dans une organisation politique. Dans l'idéal, un parti qui se bat sur une ligne juste ne peut que l'emporter. L'échec, c'est la voie ouverte à toutes les remises en cause, qui restent généralement sous le tapis en cas de victoire. On se trompe quand on parle de "cure d'opposition", en croyant qu'elle bénéficie à un parti. Non, il n'y a qu'un seul élixir de jouvence en politique, c'est le pouvoir.

2- Le leadership. On ne gagne qu'avec un chef. Lorsque l'on voit le triumvirat d'anciens Premiers ministres à la tête de l'UMP, avec un Luc Châtel choisi faute de mieux, cela fait pitié. C'était sans doute la seule solution transitoire. Mais elle affiche clairement, par l'image de ces quatre hommes devant les micros et les caméras, la crise que traverse le parti. Si en politique il faut compter sur de nombreuses têtes, au sommet il ne peut y en avoir qu'une seule. Il est possible qu'au creux de ce déficit, Nicolas Sarkozy fasse son trou et organise son retour, en chef providentiel, mais je ne crois pas trop à ce come back. La politique ne passe les plats qu'une seule fois et ne s'accommode guère du réchauffé.

3- L'unité. Dans la division, c'est fichu, ce n'est plus plus la peine d'y penser. L'UMP en est là, dans ce triste spectacle d'affrontements fratricides. Et là, cette fois, le parti socialiste a hélas déjà donné ! J'ai vu de près ce qui s'est passé au congrès de Reims, puisque j'y étais : terrible, accablant. Nous nous en sommes remis, mais à quel prix ! La division est peut-être la plaie dont on guérit le plus vite en politique, parce que la perspective du pouvoir fait rentrer tout le monde, ou presque, dans le rang. Mais on s'en passerait volontiers. Sur l'instant, on ne perçoit pas la profondeur de ses marques, qui resurgissent plus tard, parfois longtemps après. Les vrais politiques n'oublient rien, pour le meilleur ou pour le pire.

4- Le projet. On oublie volontiers cet aspect dans la crise que subit l'UMP, parce qu'on en reste aux bisbilles entre les hommes, aux coups fourrés, aux manoeuvres tordues. Mais le fond du drame, c'est quand même la perte d'identité, l'indétermination idéologique de ce parti. Au PS, nous avons su trancher, non sans difficultés, entre un revival de gauche tradi et une ligne social-démocrate inédite, en faveur de celle-ci. Il existe bien sûr des réticences et des résistances, mais à la marge, de façon résiduelle. Les "frondeurs" font un bel effet médiatique qui plaît au Figaro. Mais c'est le flop politique. Leur nom même les condamne : la Fronde a été écrasée par Louis XIV, même si je n'assimile pas François Hollande au monarque absolu. L'UMP, elle, n'a pas su (encore) choisir entre une ligne très libérale et une ligne plus gaullienne, étatique, sociale. Tant qu'elle n'aura pas de projet, elle naviguera à vue, essuiera des tempêtes et risquera le naufrage. Pendant ce temps-là, le travail d'opposition se fait à l'intérieur du PS et de son groupe parlementaire, ce qui est ni logique ni souhaitable.

5- La rénovation. Les partis politiques, quels qu'ils soient, ne peuvent plus en faire l'économie. La vie politique ne peut plus fonctionner avec les comportements, les réflexes, les méthodes, les structures des années 60-70. Le PS a été le premier et le seul à tirer les conséquences de ce changement de l'opinion et de la société à l'égard des pratiques politiques. En inventant en France le système des primaires, il a introduit une procédure novatrice qui fera florès, j'en suis sûr (et qui sera étendue à d'autres scrutins que l'élection présidentielle). C'est grâce aux primaires que François Hollande a pu s'imposer comme unique leader, faire l'unité, imposer une ligne social-démocrate, tourner la page du désastreux congrès de Reims et gagner les élections présidentielles. D'autres innovations sont attendues ; mais celle-là est majeure. La droite aussi devra s'engager dans la rénovation de ses structures. La vieille UMP, quoique ayant seulement dix ans d'âge, ne pourra pas très longtemps tenir en l'état.

Ce que je souhaite, en fin de compte, à nos adversaires politiques, c'est de redevenir nos adversaires politiques ! Tant il est vrai que la politique, en démocratie, n'est stimulante, structurante et utile que dans l'adversité.

mardi 8 juillet 2014

Bac, suite et fin



Aujourd'hui ont eu lieues les dernières interrogations de l'oral de rattrapage du baccalauréat. La série 2014 prend donc fin, on range les tables, on éteint les lumières et on ferme les salles. Ce bac aura connu, comme chaque année, ses épisodes mouvementés : la grève des cheminots qui a fait peur à tout le monde et qui finalement n'a gêné personne, la pétition des candidats scientifiques trouvant leur épreuve de maths trop difficile (alors qu'on prétend que le bac est bradé), et même une péripétie saint-quentinoise qui a fait le buzz (des copies de philo égarées pendant quelques heures, puis retrouvées dans une poubelle). Au-delà du folklore indispensable à toute légende (et le bac est devenu une légende nationale), quelques idées fausses persistent, sur lesquelles j'aimerais revenir :

1- Les notes du bac sont livrées à la seule appréciation personnelle des correcteurs, avec tous les risques d'arbitraire, de partialité, d'erreur que cette position solitaire fait courir.

Non, ça ne se passe pas comme ça. Les copies ne sont pas traitées par des profs en peignoir de bain, une clope au bec, sur un coin de leur cuisine, entre le saucisson et le verre de rouge. Certes, l'évaluation est individuelle, mais elle est en quelque sorte modérée, encadrée par des procédures collectives, qu'on appelle réunion d'entente et réunion d'harmonisation. Dans la première, les enseignants se mettent d'accord sur quelques critères de notation. Dans la seconde, ils comparent leurs moyennes, l'échelle des notes, et abordent les copies litigieuses. Les risques d'arbitraire, dans la sévérité excessive autant que dans le laxisme débridé, sont donc considérablement restreints, pour ne pas dire nuls. In fine, ce sont les jurys qui décident de l'obtention du bac ou pas, c'est-à-dire un collectif d'une petite dizaine de professeurs, qui s'appuient éventuellement sur le livret scolaire des candidats, c'est-à-dire leurs résultats dans l'année.

2- L'administration demande aux correcteurs de remonter les notes.

Non, totalement faux. Ni les inspecteurs, ni l'administration ne disposent de ce pouvoir d'autorité. Les textes et la pratique sont très clairs : le jury de professeurs, et lui seul, est souverain. Dans l'administration, on ne plaisante pas avec les textes réglementaires, et si cela était, les syndicats auraient vite fait de rappeler la règle à ses contrevenants. Jamais, de ma vie d'enseignant, qui que ce soit ne m'a demandé de modifier mes notes. Mais il m'arrive de le faire moi-même, pour de très rares cas, au vu des résultats annuels d'un candidat, après délibération collective, et quand il y a nécessité.

3- le bac est quasiment donné, puisque plus de 80% des candidats l'obtiennent.


La remarque est particulièrement idiote. Ou alors, elle cache un non dit : le désir de revenir à un lycée élitiste, où n'accédait qu'une petite minorité d'élèves. Mais le lycée d'aujourd'hui, et depuis une quarantaine d'années, a pour objectif non pas de sélectionner une élite (ce que font les classes préparatoires et les grandes écoles), mais de former toute une classe d'âge, la faire parvenir à un niveau qui lui permettra d'entreprendre les études de son choix ou d'entrer dans la vie active. Je me réjouis que 80% y parviennent. Et le jour où les 100% seront atteints, j'exulterai ! Car c'est une drôle de réaction que de se plaindre du succès grandissant de nos jeunes lycéens. Et c'est de la malveillance que de soupçonner le corps enseignant d'être peu regardant sur les exigences, de soi-disant rabaisser le niveau. Quand on est un professionnel, on essaie de faire de son mieux, sans démagogie ni dureté.

Les cartons du bac 2014 sont clos, les préjugés sont passés. Mais les uns et les autres ressortiront comme neufs, l'an prochain, j'en suis certain. C'est le lot de toutes les légendes.