jeudi 27 avril 2017

Le Pen, Macron et les ouvriers



C'est un passage obligé d'une campagne présidentielle : la visite d'usine, les ouvriers attentifs, le candidat casqué comme un prolétaire, le discours devant les machines, les belles promesses ... C'est un peu ridicule et très électoraliste. Sarkozy l'a fait, Hollande aussi. Hier, sur le site de Whirlpool à Amiens, nous avons eu droit à quelque chose d'approchant, en même temps que différent. Sur le fond du dossier, nous n'avons rien appris, les premiers concernés non plus. C'était essentiellement une bataille d'images. Mais n'est-ce pas aussi ça la politique ?

En tout cas, nous avons beaucoup appris sur les deux candidats, et l'épisode lance vraiment la campagne du second tour. Marine Le Pen n'avait pas prévu de venir. Son intervention est purement tactique. Elle a planté Paris pour atterrir sur le parking de l'usine, entourée de militants FN du cru. Elle est restée un quart d'heure, pour quelques selfies et des cris. Le Pen ne connaît strictement rien au dossier Whirlpool. Pour preuve, elle s'engage à maintenir un site qui est déjà fermé, dont les syndicats eux-mêmes ne demandent pas la réouverture.

Le Pen était là pour le cinéma, pour capter une partie de l'électorat de Mélenchon, ce qui est aberrant : la tradition ouvrière n'a jamais été sensible à l'extrême droite. La sociologie du FN, ce sont les commerçants, les artisans, les PME, la classe moyenne déclassée et les rejetons de la bourgeoisie qui veulent s'encanailler. Un vote authentiquement de gauche, internationaliste, pacifiste et antifasciste comme celui de Mélenchon ne peut pas se reporter sur le FN.

Emmanuel Macron était hier à Amiens parce qu'il l'a choisi, parce qu'il a fait volontairement la démarche. Ce ne sont pas les circonstances qui l'ont pressé. Il n'est pas venu pour les caméras ni pour la campagne (ça, c'était le soir, à Arras, pour son meeting). Non, Macron s'est entretenu, à la Chambre de commerce, avec les délégués syndicaux, pour discuter du dossier, qu'il connaît bien, qu'il a traité quand il était ministre. Après, il a bien fait de se rendre sur le site, sachant que son adversaire exploitait la situation. Le début a été houleux, mais la suite a montré que le candidat reprenait la main, qu'il forçait l'écoute et le respect. Il est resté le temps qu'il fallait, pour dialoguer, pour expliquer, sans se faire suivre constamment par les caméras.

Aux ouvriers, Emmanuel Macron a adressé un message de vérité et d'espoir : non, il n'est pas possible de maintenir le site en l'état ; oui, il faut se battre pour trouver un repreneur ; oui, l'urgence est à l'adoption d'un plan social qui ne soit pas a minima, qui permette aux ouvriers de bénéficier d'une formation et d'un reclassement. Si Macron l'emporte dans dix jours, je crois qu'il le devra beaucoup à cette journée amiénoise où, en matière de sérieux, de compétence, d'honnêteté et de proposition, il n'y a pas photo entre Marine Le Pen et lui. Même en selfie.

mercredi 26 avril 2017

Et pourtant ils existent






Vous connaissez la chanson de Léo Ferré : "Y'en a pas un sur cent et pourtant ils existent ..." Les anarchistes, bien sûr ! Bien que ne partageant pas leurs idées, j'ai une tendresse particulière pour eux. C'est pourquoi, ce week-end, j'ai fait un saut à Paris, au Salon du Livre Libertaire, dans le Marais, où j'ai retrouvé mon vieux copain Dominique Lestrat, l'anarchiste le plus célèbre de l'Aisne (vignette 1).

Si j'aime les anars, c'est parce que ce sont les oubliés et les persécutés de l'Histoire. Qui se souvient qu'au XIXème, ils représentaient le courant de gauche le plus puissant, alors que les communistes n'étaient que des marginaux ? J'aime leur irrévérence envers tous les pouvoirs (voyez ce beau slogan, à l'entrée du Salon, vignette 4). J'aime leur ironie (vignette 2, l'affiche de la manifestation, qui détourne la figure d'un des plus grands tyrans du siècle dernier, Mao, transformé en propagandiste de l'anarchie !).

"Y'en a pas un sur cent ..." et ça fait pourtant du monde (vignette 3, vue d'ensemble). Dans les allées, j'ai croisé l'intellectuel rocardien, l'un des pères de la deuxième gauche, Pierre Rosanvallon. Sa présence ne m'étonne pas. Dans les années 70, pour contrer le socialisme autoritaire et stalinien, Jacques Julliard et lui s'étaient intéressés au courant proudhonien, au syndicalisme révolutionnaire. C'était l'époque où les penseurs irriguaient encore de leurs idées les partis de gauche.

Dimanche, j'ai quitté le Salon du Livre Libertaire pour rejoindre Saint-Quentin et aller voter pour qui vous savez. Que mes amis anarchistes me pardonnent cette infidélité.

mardi 25 avril 2017

Abstention = vote FN



Une élection n'est jamais gagnée d'avance, celle-ci pas plus qu'une autre, et même moins qu'une autre. Le peuple est libre, souverain et imprévisible. Il est hautement probable qu'Emmanuel Macron sera élu président de la République, mais nullement certain. Surtout, un score élevé de Marine Le Pen, même défaite, reste à craindre, car les élections législatives en pâtirait pour le camp du progrès, quelle que soit la sensibilité de ses candidats.

Ce qui m'inquiète fort, c'est que l'écart entre les deux candidats en lice est relativement réduit. Certes, Macron a des réserves de voix, mais on ne peut pas préjuger de leur ampleur. Le Pen en a aussi, même si les reports en sa faveur ne se manifestent pas publiquement. Quinze jours, c'est long. L'opinion peut évoluer, des événements troubler la situation, le grand débat changer la donne. Franchement, il y a hésitation quant au résultat final.

Le pire est ailleurs. En 2002, la présence de l'extrême droite au second tour, à un niveau pourtant plus faible qu'aujourd'hui, avait provoqué une vague d'indignation et de manifestations dans toute la France. Là, rien. Comme si le FN s'était normalisé, était accepté, s'était installé définitivement dans le paysage. C'est affolant. Le Front national progressera entre les deux tours, je le crains. La droite républicaine a choisi clairement de soutenir Emmanuel Macron. Elle sait, au-delà de ses convictions républicaines, qu'une victoire du FN signerait sa mort. Mais une partie de son électorat, peu soucieux de stratégie, ne suivra pas : une fraction de la droite se reconnaitra toujours beaucoup plus dans l'extrême droite que dans Macron. Nous savons aussi qu'aujourd'hui les consignes de vote sont moins suivies qu'autrefois.

Paradoxalement, le plus grand danger vient peut-être de la gauche. Pas de l'électorat socialiste, qui a intégré depuis longtemps la logique de front républicain. Mais l'électorat important de Mélenchon me préoccupe. Cette gauche radicale considère Macron comme un banquier, un privilégié, un homme de droite pour lequel elle n'est pas encline à voter, même pour faire barrage à Le Pen. L'abstention est sans doute sa tentation. Je crois même qu'une minorité de cet électorat irait jusqu'à voter Le Pen, par ressentiment, par goût pour la transgression, pour faire péter le système. La xénophobie lui fait horreur, mais la radicalité, la brutalité et l'antilibéralisme de Le Pen peuvent la séduire. Je crois en l'existence à la marge d'un gaucho-lepénisme. Et les marges comptent, dans ce genre d'élection.

Il faut nous efforcer de détruire une idée fausse : s'abstenir au second tour, ce n'est pas s'abstenir, renvoyer dos à dos les deux candidats ; c'est voter indirectement FN. Toute voix qui manque à Macron favorise Le Pen. L'abstention n'est pas la neutralité, qui n'existe pas en politique. Depuis 15 ans, quand il le faut, je vote à droite, bien que je ne partage pas ses idées : mais parce qu'il faut empêcher le FN. Je le fais sans problème ni hésitation. Que tous ceux qui n'apprécient pas Macron mais sont hostiles à Le Pen fassent comme moi : qu'ils votent pour lui. 

lundi 24 avril 2017

La fin d'une époque


Depuis une vingtaine d'années, j'ai assisté à bien des soirées électorales au palais de Fervaques. Mais des comme hier soir, jamais ! C'était littéralement surréaliste. D'abord, la salle à moitié vide, là où d'habitude, quels que soient les résultats, elle est archi pleine. Explication : la droite, qui assure depuis longtemps le remplissage, est partie massivement dès 20h00, quand elle a su que son candidat ne se serait pas présent au second tour. Il est vrai aussi que l'annonce officielle s'est faite tardivement, vers 22h00, à cause de la fermeture des bureaux une heure plus tard.

En revanche, et contrairement au passé, le Front national était très présent, avec de nombreux militants, jeunes pour la plupart. Le suppléant de Sylvie Saillard aux dernières législatives n'hésitait pas à aller vers les uns et les autres, se faisant notamment connaître auprès de la presse. Le temps de la marginalité est terminé pour ce parti : il est désormais puissant sur Saint-Quentin, il s'installe et ça se voit, au-delà des simples résultats électoraux.

A l'inverse, le Parti socialiste passe en catimini et ne s'attarde pas : pour lui, c'est fini. Mais le plus surprenant est l'absence des partisans de Jean-Luc Mélenchon, qui ont pourtant réalisé chez nous une formidable percée (au moment de la proclamation de leur résultat, aucun applaudissement). Décidemment, d'où qu'on la prenne, cette soirée n'était pas comme les autres. A 21h00, je reçois un texto de Pierre André, qui me dit qu'il votera Macron. Je lui réponds : c'est à votre tour ! En effet, moi aussi, contre le FN, il m'est arrivé souvent de voter pour quelqu'un qui n'était pas de mon camp. Thomas Dudebout me confie également ce vote. S'il n'y a pas de front républicain, il y a manifestement un réflexe républicain.

Un certain Patrick vient discuter avec moi. Au revers de sa veste, j'aperçois la fleur bleue du FN. Nous nous sommes rencontrés il y a quelques années, chez des amis communs, écologistes à Ribemont. C'est un ancien électeur de gauche, qui a rejoint le Front national il y a quatre ans. Je l'écoute, il me dit : "Je suis un homme de l'ancien monde". Il rejette fortement Macron, qui représente à ses yeux ce nouveau monde dont il ne veut pas. Après tout, ce n'est pas si mal vu, même si nos conclusions divergent totalement. A Patrick et à tous ceux comme lui qui éprouvent des peurs devant ce monde qui change, je veux leur dire qu'il n'y a rien à craindre, qu'il faut épouser notre temps, que le remède illusoire est pire que le mal apparent, que la nostalgie largement fabriquée ne tient pas lieu de ligne politique.

L'équipe d'En Marche ! était bien sûr présente à Fervaques (en vignette, en l'absence de Mike Plaza, notre animateur, retenu à Paris). Sans joie excessive, sans satisfaction déplacée, mais fidèle à ce que nous voulons être : une équipe sage et sérieuse, au présent et pour l'avenir, bien conscients que nous sommes en train de vivre la fin d'une époque, que les comportements passés sont dépassés, qu'il nous revient de préparer avec responsabilité le futur. Attention : rien n'est joué. Au premier tour, nous avons mobilisé les progressistes, dans le respect de leurs sensibilités. Au second tour, nous devons rassembler les républicains, dans le respect de leurs sensibilités. Nous vous donnons dès à présent rendez-vous mercredi matin, sur le marché de Saint-Quentin, à partir de 10h30.

vendredi 21 avril 2017

Jeux interdits



La dernière grande émission politique entre tous les candidats à l'élection présidentielle a eu lieue hier soir, sur France 2. Chacun était invité à présenter un objet lui tenant à coeur, comme dans ces jeux pédagogiques, à l'école primaire. Un seul a refusé, n'étant pas "fétichiste", a-t-il justifié. Après, les candidats devaient réagir à une photo d'eux, ancienne : pensaient-ils déjà, à cette époque-là, être président de la République ? Tous ont répondu que non. J'ai pensé à ce petit jeu entre enfants, pour savoir ce qu'ils veulent être plus tard, pompier ou infirmière. Léa (Salamé) ouvrait ses grands yeux de biche et le sourire qui va avec, en écoutant les confidences attendrissantes des grands et des petits candidats. Séquence émotion.

Enfin, l'entretien se terminait par l'aveu d'un regret. Nous n'étions pas loin du désormais célèbre mea culpa, un passage obligé pour toute personnalité publique. Père Pujadas et Soeur Salamé soumettaient leurs invités à confesse, sans leur donner pour autant l'absolution. Ce n'est qu'un jeu, après tout. Certains s'y sont pliés, sachant que l'exercice de la repentance est aujourd'hui très apprécié. D'autres ont résisté, affirmant presque que la politique consiste à dire des choses, faire des choix et entreprendre des actions sans remords ni regrets, en assumant tout. Mais aller jusqu'à cette clarté aurait paru arrogant, voire méprisant : la réponse a donc été atténuée.

En cours d'émission, David (Pujadas) a informé en direct d'une fusillade sur les Champs-Elysées, à Paris, faisant un tué parmi les policiers. Les candidats, embarrassés, ne sachant rien de ce qui était en train de se passer à l'extérieur, ont été sommés malgré tout de dire quelque chose. L'opération était en cours, on ignorait l'identité et l'intention des auteurs, la déontologie aurait exigé que Pujadas n'en parle pas. Mais la loi de l'audimat s'impose : il ne fallait pas que les nombreux spectateurs partent sur les autres chaînes pour s'informer.

Dans leur conclusion, lorsque tous les candidats se sont retrouvés sur le plateau, la gêne dans laquelle les journalistes et les circonstances les avaient plongés était encore plus grande et plus fâcheuse. Tous se sont sentis obligés d'exprimer leurs condoléances et de modifier leur déclaration finale. A trois jours du premier tour, il ne s'agissait pas, pour les possibles gagnants, de risquer un faux pas qui entrainerait leur défaite. En matière de compassion, ils devaient se montrer impeccables. Ce qui n'a pas empêché les fausses notes. Mélenchon a soutenu qu'il ne fallait surtout pas arrêter la campagne, alors que Fillon prétendait qu'il faut la suspendre. Poutou a mis au même niveau le meurtre d'un policier et le suicide d'un ouvrier. Le Pen affirmait que le "cauchemar" recommençait, sans s'être regardée dans une glace : le cauchemar, c'est elle.

Macron a demandé à ce qu'on ne fasse pas "le jeu des terroristes". Mais c'est trop tard : les tueurs voulaient qu'on parle d'eux et déstabiliser la campagne électorale. Ils y sont parvenus, en direct, lors de cette dernière émission politique. Pujadas et Salamé leur ont offert sur un plateau ce qu'ils voulaient. Après, il ne leur restait plus qu'à fuir ou à mourir, puisque leur seul objectif, c'est de faire peur. Hier, sur nos écrans, c'était la peur en direct. L'émission a commencé gentiment par des jeux d'enfants, elle a continué par le jeu tragique des terroristes avec les médias. Il faudrait interdire les uns et les autres.

mercredi 19 avril 2017

La tête de l'emploi



Dans mon billet d'hier, j'ai été arrogant et méprisant envers les indécis, j'ai manqué à leur égard de charité, oui je le confesse. Je veux aujourd'hui me rattraper, avec humilité, en les aidant à sortir de leur indécision. Il faut faire vite, nous n'avons plus que quelques jours. J'ai une solution à leur proposer et à vous proposer, simple et efficace, dont j'use à chaque scrutin : l'observation et l'analyse des affiches électorales, qui économisent la lecture d'un long et fastidieux programme. A d'étonnants détails, qui passent souvent inaperçus, nous pouvons établir des préférences.

Sur les onze affiches, tous sourient, mais deux seulement montrent les dents, ce qui ne vous surprendra pas : Nicolas Dupont-Aignan et Marine Le Pen ! La facho a évidemment un slogan de facho : "Remettre la France en ordre". Sauf qu'avec d'elle, dès le soir de son élection, ce serait le gros bordel, nous le savons bien. Eliminons tout de suite ces deux dangereux extrémistes (Dupont a beau avoir un brave nom, il a flirté dans un récent passé avec le FN : ils ne sont pas allés jusqu'à coucher ensemble, mais leur frottement suffit à me dégoûter).

Sur les onze affiches, tous fixent l'électeur droit dans les yeux, sauf un qui regarde de travers : Jean Lassalle. Normal, il n'est pas très net. Ce faux berger, qui veut émouvoir dans les bergeries et les chaumières, balance ce slogan : "Le temps est venu". Oui, mais de quoi ? Pas de ce qu'il croit, en tout cas. Jacques Cheminade, lui, se retranche derrière une formule de Résistant : "Se libérer de l'occupation financière". Peut-être que cet anti-américain veut nous faire oublier que son mouvement politique a ses origines dans l'extrême droite américaine ... François Asselineau nous demande de faire "un choix historique". Je n'en doute pas, mais ce ne sera pas le sien. Cheminade et Asselineau sont deux anciens énarques : comment quoi l'intelligence n'est pas une garantie.

Sur les onze affiches, il y a une grosse tête et un slogan, sauf chez Lutte ouvrière, qui nous gratifie d'un long texte, privilégiant ainsi le lecteur à l'électeur. Nathalie Arthaud est en petit : dommage, c'est le plus joli visage. Philippe Poutou, son collègue d'extrême gauche, est le seul des candidats à afficher une barbe naissante (selon ses partisans) ou à être mal rasé (selon ses adversaires). Jean-Luc Mélenchon offre la photo la plus naturelle : un visage reposé, lui dont le verbe est souvent excité. Je crois que ce doux regard, ce sourire serein rassurent alors que son programme, lu de près, inquiète.

François Fillon est le plus triste des onze. Triste comme son slogan, triste comme sa campagne, triste comme ses affaires, triste comme sa prochaine défaite. Benoit Hamon est la seule tête qui penche, fortement, à gauche bien sûr. Tous les autres visages se tiennent droit. Le candidat socialiste est bancal. Logique : il manque de soutiens, il baisse dans les sondages, on sent qu'il va s'effondrer. Il aura sans doute le destin de la tour de Pise : elle penche, elle s'enfonce mais elle tient encore.

Voilà, j'ai passé en revue les onze. Mais non ! J'ai gardé le meilleur pour la fin : mon Manu Macron ! C'est le seul qui emploie en gros, dans son slogan, le mot de "président". Aucun autre ne le fait. Et vous savez pourquoi ? Parce qu'ils ne le seront pas, et qu'ils le savent déjà. Il faut savoir observer les signes des temps. A vous maintenant, amis indécis, de faire votre choix. Je vous ai aidés comme j'ai pu. Ne me remerciez pas.

mardi 18 avril 2017

Indécents indécis



Le plus anormal de cette campagne anormale, c'est le nombre d'indécis à quelques jours du premier tour. Pourtant, les réunions font salle comble, les émissions de télévision sont multiples et très suivies, le suspense est grand jusqu'à dimanche prochain, les jeux sont ouverts. Voilà qui manifeste un réel intérêt et devrait mobiliser les électeurs. Eh bien non, pour le moment. Car un indécis, s'il le reste jusqu'au bout, se transforme rapidement en abstentionniste. A force d'indécision, on finit par ne plus savoir quoi choisir et donc par renoncer à voter. Il parait qu'un tiers de l'électorat serait atteint par le mal de l'indécision.

Les abstentionnistes, je peux les comprendre, sans bien sûr les approuver : ils ne s'intéressent pas à la politique, ils ne se sentent pas concernés. Pourquoi pas : s'abstenir, c'est aussi une forme de point de vue. Qu'on ne croit pas au système de gouvernement, qu'on se méfie des hommes de pouvoir, qu'on estime qu'il est plus sage de cultiver son jardin ou d'aller à la pêche, c'est après tout une philosophie de vie qui n'est pas réservée qu'aux anarchistes. Mais les indécis, je ne les comprends pas et, pour tout dire, je ne les aime pas : l'hésitation, la pusillanimité, l'incertitude, ce sont de très condamnables faiblesses, dans la vie d'homme comme dans la vie de citoyen.

Les abstentionnistes, au moins, ne faussent pas la démocratie. Ils veulent rester chez eux ? Qu'ils y restent ! De toute façon, leur abstention compte heureusement pour du beurre dans le calcul des résultats. Mais les indécis, eux, perturbent tout. Ils ne savent pas sur quel pied danser et ils risquent de faire tourner le scrutin en bourrique. On se demande même si le pur hasard ou la stupide intuition de dernière minute ne vont pas conditionner leur choix. Car on me dit que certains indécis demeurent indécis jusque dans l'isoloir ! Pas sérieux, ces gens-là.

Et ne me dites pas que l'indécision aurait sa légitimité : elle n'en a aucune, elle est un vice. Qu'on puisse hésiter à quelques mois de l'élection, je l'admets. Mais à quelques jours, c'est une sottise. Les candidats, leur personnalité et leur programme sont connus pour la plupart depuis longtemps. Il n'y a rien de bien nouveau à en attendre. Les citoyens ont largement eu le temps de se faire une idée. Aussi loin que je remonte dans mon existence d'électeur, je n'ai jamais été indécis. Macron, je savais que j'allais voter pour lui avant même qu'il se porte candidat. Je crois même pouvoir dire que j'étais son supporter avant qu'il soit né, puisque le courant politique qu'il incarne a toujours été le mien, sous d'autres visages.

Alors, comment expliquer le boom actuel de cette manie détestable, anti-citoyenne : l'indécision ? Comme le reste, je pense qu'elle est à l'image de notre société. Le choix est si grand que les gens ne savent plus choisir. Ne pas s'engager, passer de l'un à l'autre, n'être satisfait par personne, c'est notre époque ! L'indécision devient presque une forme de décision, le parti pris de ne pas en prendre. Fromage ou dessert ? La vérité, c'est que l'homme d'aujourd'hui veut les deux, et ne surtout pas trancher. C'est politiquement embêtant, c'est moralement méprisable.