jeudi 23 février 2017

Les dieux sont avec nous



Comment appelle-t-on ça ? La chance, le hasard, les circonstances, le flair ? Emmanuel Macron crée un nouveau mouvement, En Marche ! C'était risqué, et c'est un succès. Le ministre quitte le gouvernement, pouvant ainsi se retrouver isolé : non, il est renforcé. Si Hollande se présentait, entre Macron et lui, il y aurait eu un problème de fidélité et de cohérence : le présidence de la République renonce. Si les primaires de la droite désignaient Juppé, le centre droit échappait à Macron : c'est Fillon qui l'emporte, quelques semaines plus tard discrédité dans une affaire d'argent.

Si les primaires de gauche avaient désigné Valls, le créneau de la social-démocratie aurait été occupé. Hamon désigné, radicalisé et peu crédible, c'est du gâteau pour Macron. Et maintenant la cerise : Bayrou qui n'y va pas, qui marche avec nous, qui se range derrière Macron : inespéré ! Et pour finir ce qui n'est pas encore fini : l'écologiste François de Rugy qui se met à marcher, lui aussi, depuis hier. On dit : c'est trop beau pour être vrai. La preuve que non. On dit aussi qu'il y a un dieu pour les alcooliques. Il y en a un, ou son ange gardien, pour Emmanuel Macron.

La voilà maintenant qui se met en place, la Belle Alliance, qui n'est pas celle de Cambadélis : l'arc-en-ciel sociaux-démocrates, centristes et écologistes, que nous attendions depuis si longtemps, qui annonce le printemps de notre vie politique, comme dans d'autres pays d'Europe. Tout ça est logique : Bayrou est un Macron de droite, Macron est un Bayrou de gauche. François Bayrou a beaucoup perdu ces dernières années, mais il a encore de beaux restes. Quand on a fait 18% il y a 10 ans à l'élection présidentielle, on conserve un potentiel. Macron-Bayrou, c'est de la dynamite qui va faire exploser le système. C'est aussi le seul rempart contre le Front national.

Je retiens deux choses de Bayrou, qui provoquent ma sympathie. En 2007, il a le courage de faire campagne sur un thème impopulaire mais fondamental pour l'avenir de notre pays : le redressement des déficits publics. Hollande reprendra ce thème 5 ans plus tard. En 2012, Bayrou a le courage de rompre avec la vieille habitude centriste : il appelle à voter pour le candidat socialiste.

Dommage que François Hollande n'ait pas pris la juste mesure de cette évolution, en proposant à Bayrou d'entrer au gouvernement, en passant un accord électoral en bonne et due forme pour les législatives avec le MoDem. La recomposition politique qui n'a pas eu lieu alors se fait aujourd'hui. Face à une gauche radicale Mélenchon-Hamon qui n'arrive pas à s'entendre, qui étale en public son immaturité, qui pinaille sur un café, une lettre, un rendez-vous et un coup de fil, Macron et Bayrou, rapidement, autour d'un projet, scellent une alliance. Les dieux sont avec nous, je vous dis. Fasse qu'ils le soient jusqu'en avril, mai et juin.

mercredi 22 février 2017

Une démocratie sans convictions



Nous avons appris hier une innovation dans la campagne présidentielle, jamais vue sous la Vème République : l'organisation de deux débats télévisés entre tous les candidats, avant le premier tour de l'élection. A première vue, on ne peut que se réjouir de cette extension de la démocratie. Après réflexion, on ne peut que le déplorer. D'abord, posons-nous la question : pourquoi, jusqu'à présent, depuis bientôt 60 ans, notre République et ses postulants n'avaient-ils pas ressenti le besoin d'un tel débat, préalable au premier tour ? Ce n'est pas un oubli ou un hasard : il y a une raison profonde, liée à la nature de la démocratie, aujourd'hui altérée par cette innovation.

En démocratie, un vote politique repose sur quoi ? Sur des convictions politiques. Il en est le produit, le résultat. Que sont nos convictions politiques ? Des idées, des intuitions, des rencontres, une éducation, une histoire personnelle, différentes d'un individu à un autre. En ce qui me concerne, j'ai toujours été socialiste, même si je n'ai pas toujours voté socialiste, même s'il m'arrive de critiquer certains socialistes, même si je peux apprécier d'autres personnes que des socialistes. Les convictions sont intérieures : c'est une affaire de conscience.

Les convictions politiques, c'est aussi une question de fidélité. Je sais bien que le socialisme n'est pas parfait, que la vérité ne se résume pas à lui, qu'on peut lui reprocher bien des choses. Mais je reste, envers et contre tout, socialiste, tendance réformiste, social-démocrate, "progressiste" comme dirait Macron. Je crois que tout individu à des convictions, à des degrés différents. Même celui qui rejette la politique et ne va pas voter, même celui-là a des convictions, qui consistent à condamner le système politique et à refuser d'y participer (au profit de rien du tout ou d'une utopie). On n'échappe pas à ses convictions.

Mais je veux en venir où, et quel rapport avec ma désapprobation des deux débats avant le premier tour ? C'est que lorsqu'on a des convictions, on ne choisit pas ! Car le choix est fait, depuis longtemps, depuis toujours ! En tant que social-démocrate, je n'ai jamais hésité sur mes votes et mes soutiens : Rocard, Delors, Jospin, DSK, Hollande, aujourd'hui Macron. On ne vote bien que les yeux fermés, avec seulement sa tête, et surtout pas en trainant des pieds. Je n'attends rien d'un débat, puisque je sais déjà. Je ne suis jamais déçu, puisque mes convictions sont inaltérables. Je suis sûr que quelqu'un de droite, convaincu, ressent et raisonne comme moi.

Les débats avant le premier tour dénaturent la démocratie, qui devient une sorte de foire à la farfouille, où chacun va faire son marché en recherchant le mieux-disant. C'est rabaisser la politique à une sorte de consumérisme. D'ailleurs, il est fréquent de parler maintenant d' "offre politique", comme en économie. L'esprit citoyen, c'est la décision, l'engagement, pas la comparaison. Ce qui doit nous préoccuper, nous plaire ou nous rebuter, c'est ce que dit tel candidat de notre choix ou tel autre que nous rejetons : pas la concurrence entre eux. La logique de marché, avec sa nécessaire compétition, ne s'applique pas au débat politique.

Les primaires de gauche et de droite nous ont offert un triste spectacle : des candidats en rang d'oignons, dans un décor de jeu télévisé, où il ne manquait plus que le buzeur sur les pupitres. Ces candidats se regardent rarement entre eux : le point focal, le maître du jeu, c'est le journaliste-animateur. Et le petit jeu comparatif peut commencer, dans lequel les nuances deviennent énormes et les précisions techniques déterminantes, au détriment des convictions générales. Résultat des courses : les électeurs sont encore plus indécis, et quand ils ne le sont pas, c'est que la forme de l'intervention l'a emporté sur le fond.

J'ai connu des gens qui hésitaient entre Bayrou et Besancenot, entre Le Pen et Mélenchon, ce qui est aberrant. Un centriste de convictions n'est nullement attiré par un trotskiste, un communiste de convictions ne confond pas le discours social du FN avec la tradition révolutionnaire. Qu'il y ait un débat entre les deux tours, confrontant les finalistes, c'est habituel et légitime, car si "au premier tour on choisit, au second on élimine", selon l'adage bien connu. Mais lorsqu'il faut choisir, c'est toujours par rapport à soi, ses intérêts, ses aspirations, ses convictions, pas en passant en revue les opinions de tous les candidats, dans une mise à égalité qui n'a aucun sens.

Ce que j'écris-là allait de soi il y a 20 ou 30 ans. Plus maintenant, et depuis quelques années. Les causes sont profondes, sociologiques : l'individualisme a brisé l'esprit collectif, l'infidélité s'est transformée en vertu, l'insatisfaction est devenue un mode de vie, la rumeur l'emporte sur la vérité, la psychologie prime sur la politique, les sentiments, d'enthousiasme ou d'animosité, se substituent aux convictions, les médias remplacent les partis. Pour moi, nous assistons à un naufrage de la démocratie. Mais je me trompe peut-être : une nouvelle démocratie, qui n'est pas la mienne, émerge et nous devons apprendre à vivre avec.

mardi 21 février 2017

L'homme sans providence



J'ai dîné une fois avec Benoît Hamon. Nous étions une petite dizaine à table. C'était à Château-Thierry, il y a quelques années. A l'époque, Hamon était surtout connu à l'intérieur du PS. Les autres clients dans le restaurant ne se retournaient pas sur lui. Claire Le Flécher, alors étoile montante de l'aile gauche dans le département, l'avait fait venir pour un meeting. Lui et elle sont de la même génération politique, ont fait leurs premières armes au MJS, se connaissent bien. Qu'est-ce que je faisais là, moi strauss-kahnien ? C'était le temps des reconstructeurs, un rassemblement hétéroclite autour de Martine Aubry (dont Hamon a été proche). J'aimais bien, humainement, Claire. Et puis, il n'est pas interdit de manger ensemble quand on est socialistes et qu'on appartient au même parti.

Pourquoi cette anecdote ? Parce que pendant une bonne heure, j'ai pu observer, écouter et discuter directement avec celui qui aujourd'hui aspire à devenir président de la République. Mes impressions, c'était que Benoît était un gentil garçon, ouvert, sympathique, intéressant, mais un peu effacé, pas transcendant du tout : rien d'un chef, d'un leader, simplement un animateur de courant, un GO, comme on dit au Club Med. Jamais je n'aurais cru qu'il voudrait un jour devenir chef d'Etat, pas plus que vous ne me verriez vouloir être Souverain Pontife. Hamon se débrouillait, mais ne marquait pas. Même ministre, je ne l'imaginais pas.

Il faut tout de même se rappeler qui est et d'où vient Benoit Hamon : c'est une âme de lieutenant, de second rôle. Il a suivi Aubry. Au NPS, un courant critique du Parti socialiste, il était n°3, derrière Montebourg et Peillon. Au MJS seulement, il était chef. Mais chef des jeunes, ce n'est pas vrai chef. Le problème de Hamon, toute idée mise à part, c'est qu'il n'a pas l'étoffe d'un leader. Lui-même d'ailleurs le dit, à travers à la fois une théorie et un lapsus : "Je ne veux pas être l'homme providentiel". Voilà pourquoi, malgré toutes ses qualités et la valeur de son projet, il ne sera pas élu président de la République, il ne passera peut-être même pas le premier tour.

Que cela plaise ou non, notre régime est de nature monarchique, taillé par de Gaulle à sa dimension. Chaque élection présidentielle est la recherche d'un homme providentiel. Le nier, c'est couper la branche sur laquelle on vient de s'asseoir. Macron est christique et messianique, Mélenchon est charismatique et lyrique. Mais Hamon ? On ne le verra jamais les bras en croix, il ne fera pas vibrer une salle. Sa démarche est un peu gauche, sa parole est hésitante, il revient sur ce qu'il a dit, se lance dans des thèmes inappropriés. Sa campagne avance à pas de canard. La bonne volonté est incontestable, mais on sent bien qu'il n'a pas le niveau. Hamon devait appeler Mélenchon juste après son élection, pour rassembler la gauche ? Il ne le fait pas, parce qu'il ne le peut pas. Il avait juré qu'il abrogerait la loi Travail ? Maintenant, il parle uniquement de l'amender.

Dans les années 70, Mitterrand était un homme providentiel, aux yeux d'une gauche qui depuis un quart de siècle était écartée du pouvoir, allait d'échec en échec. Sarkozy a été un homme providentiel, au terme d'une chiraquie épuisée. Ségolène Royal est apparue ô combien comme une femme providentielle, en 2006-2007. L'homme providentiel le doit aux circonstances, mais aussi à sa personnalité : grand seigneur chez Mitterrand, boule d'énergie chez Sarkozy, singularité étrange chez Royal. Benoît Hamon n'est que gentil garçon : ça ne le fait pas. Après le candidat normal (mais Hollande avait tout de même été pendant 10 ans chef du PS), c'est l'homme ordinaire, qui se préoccupe de perturbateurs endocriniens, de burn out et de fumette.

Bien sûr, ces thèmes peuvent plaire à tous les hommes ordinaires qui constituent l'électorat. Mais, au moment décisif, lorsqu'il est question de pouvoir suprême, les citoyens, même ordinaires, sont en demande de transcendance (qui est l'autre nom de la providence). Ne voulant pas endosser les habits de majesté de l'homme providentiel, Benoit Hamon s'interdit lui-même de gagner. Au fond, il n'y a jamais songé, déjà lorsqu'il me passait un bout de pain et que je lui versais un jus d'orange, un soir dans un restaurant de Château-Thierry.

lundi 20 février 2017

Les mots qui choient, les mots qui choquent



Le débat public, depuis quelques années déjà, se réduit à des querelles de mots, où les idées et les faits passent au second plan, sinon sont complètement ignorés. Du coup, la confrontation politique est faussée, et même souvent inexistantes. La semaine écoulée en a donné à nouveau deux parfaits exemples, à travers les prises de position d'Emmanuel Macron.

Le candidat à la présidentielle condamne la colonisation française. C'est un point de vue qu'on peut très bien ne pas partager, discuter et contester. Mais qu'on le fasse avec des arguments, pour que l'échange soit intéressant et que les citoyens se fassent leur idée. Eh bien non : on chicane Macron sur l'expression "crime contre l'humanité", qui ne serait pas juridiquement appropriée. Mais qu'en avons-nous à faire ! Nous ne sommes pas dans un prétoire, entre juristes, mais dans un débat politique. On a bien compris ce que Macron voulait dire, crime contre l'humanité ou pas.

Le candidat lui-même, qui ne peut pas faire abstraction de son époque, s'est senti obligé d'entrer dans la précision sémantique, en rectifiant que par crime contre l'humanité il entendait un crime contre l'humain, ce qui change tout, vous en conviendrez ... Dans la même veine, on a cherché des noises à Macron, en dénonçant sa prétendue contradiction : dire que la colonisation a été à la fois civilisatrice et barbare. Eh bien non, il n'y a pas contradiction, de même qu'Hitler, sans contradiction, a réduit l'inflation, créé des emplois , construit des logements et des routes et instaurer un régime totalitaire, barbare, criminel.

Emmanuel Macron est trop bon. Sa bienveillance peut-être le perdra, dans ce monde de brutes, de cyniques et d'hypocrites qu'est la politique. Il s'est fendu d'une nouvelle distinction sémantique : ne pas s'excuser pour les propos tenus, mais s'excuser auprès de ceux qu'il a pu blesser. D'une certaine façon, c'est une confirmation de l'adage : il n'y a que la vérité qui blesse. Aujourd'hui, nous voulons des mots qui cajolent et qui caressent. On ne cherche pas à être convaincu, mais à être consolé. Espérons qu'Emmanuel Macron y soit parvenu.

Autre problème langagier auquel le candidat a été confronté : dans L'Obs, son propos sur les anti-mariage homosexuel, qui se sont sentis, selon lui, "humiliés". Le mot a fait bondir, parce que l'humiliation est la marque de la victime, qu'il y a une surenchère en la matière, que tout individu cherche sincèrement à se faire reconnaître comme victime de quelque chose, notre nouvelle Légion d'honneur. Dire des partisans de la Manif pour tous qu'ils se sont sentis humiliés, leur accorder donc le statut de victimes, c'est paraître épouser leur cause, sembler se mettre de leur côté : voilà comment les propos de Macron ont été perçus. Les pro-mariage se sont sentis humiliés d'entendre que les anti-mariage se sentaient humiliés. Le sentiment devient un argument et un contre-argument. Mais un sentiment est aussi loin de la vérité que les températures ressenties sont éloignées des températures réelles (avez-vous remarqué que la météo, qui est pourtant une science, insiste surtout sur les premières ?).

Ce qui devrait seulement nous préoccuper, c'est la vérité : oui ou non, Macron est-il favorable au mariage homosexuel ? La réponse est sans aucune hésitation : oui, Macron a toujours été, sans réserves, le défenseur de cette loi. Alors, quels poux dans la tête va-t-on lui chercher ? Le candidat s'est mis dans une autre tête que la sienne, celle des manifestants contre ce mariage, qui ont été, de fait, traumatisés, se sont sentis humiliés. Le reconnaître, est-ce les approuver ? Bien sûr que non !

Mais alors, pourquoi Macron fait-il ça ? Pour la même raison que moi, sur ce blog, il y a quelques années, avais écrit et déploré que l'adoption de cette loi se fasse dans ces conditions-là. Car une large majorité de l'opinion était favorable à l'extension du mariage aux couples homosexuels. De plus, les anti-PACS d'il y a 15 ans ne l'étaient plus, en grand nombre, aujourd'hui. Il m'a donc toujours semblé que cette réforme aurait pu se faire autrement, sans conduire à jeter des centaines de milliers de personnes dans la rue, provoquant un regain d'homophobie chez les plus extrêmes.

Macron ne critique pas à l'évidence le mariage homo, mais les conditions dans lesquelles il a été instauré. Pour être honnête jusqu'au bout, peut-être que l'affrontement aurait été inévitable, même en adoptant un souci d'apaisement. Mais du moins les pouvoirs publics auraient-ils tout tenté pour une évolution en douceur. Le problème de la France, c'est qu'elle vit dans le drame politique en permanence, qu'elle va jusqu'à s'en inventer lorsque le consensus est possible, comme ces gens qui ne se sentent à l'aise que dans le conflit. Emmanuel Macron veut rompre avec cette culture-là, et il a raison.

dimanche 19 février 2017

Les Témoins de Macron



Ce matin, sur le marché du Faubourg d'Isle, le chaland trouvait des patates, des endives et du Macron. Pourquoi je distribue ? Par intérêt ? Non, je n'ai pas besoin de Macron. Par devoir ? Non, Macron n'a pas besoin de moi. Par conviction ? Non, les citoyens n'ont besoin ni de Macron ni de moi pour se faire leur opinion, souvent devant la télévision. Alors, pourquoi distribuer ? Ne le répétez pas : par plaisir. Plaisir de quoi ? D'être là, sous un ciel bleu, dans l'air vif, au milieu des gens, à les rencontrer, les écouter, discuter avec eux. 

Ce n'est pas tant le prospectus distribué, avec Jean-Marc, qui est important, mais notre présence et notre disponibilité. Voilà un florilège des réactions entendues : - Macron, je l'aime bien, je voterai pour lui. - Ah ! non, pas ce pédé-là. - C'est tous des brigands. - Macron, y s'ra bon pour dans cinq ans. - Moi, c'est Le Pen. Vive la France ! - Macron, il a pas le temps d'avoir eu des casseroles. - Il y a encore du lait qui coule de son nez. - Fillon, il est cuit. - C'est bien, ce que vous faites dans le journal. - 10 élèves par classe en CP et CE1, c'est utopique, c'est trop petit. - Je ne vote plus. - Votre soutien à Macron, j'ai cru que c'était sarcastique. - C'est truqué, les élections. - Hamon, il doit tout à Hollande, et maintenant il lui crache à la gueule. - J'apprécie Macron mais je suis pour Mélenchon. - etc.

Tonalité d'ensemble : bienveillance générale envers Macron, beaucoup de passants prennent le papier, sourient et remercient. Mais beaucoup d'indifférence aussi envers les élections, un rejet de la politique et des élus, le dégoût envers le pouvoir et l'argent. La droite se rend-t-elle compte des dégâts provoqués par l'affaire Fillon dans l'opinion ? C'est terrible ... Et puis, sous-jacente, pas toujours clairement exprimée mais effleurant souvent, perceptible : la tentation de l'extrême droite, par écoeurement.

A quelques mètres de nous, deux Témoins de Jéhova sont là, eux aussi, debout, présents tous les dimanches. A chacun sa table, à chacun son dieu, à chacun son espérance. Nous terminons au café L'Ostende, à l'entrée du marché. Des clients ont laissé le tract sur la table : "En marche, la France ! Emmanuel Macron président."

samedi 18 février 2017

Jacques Brel, ce beau salaud



Depuis très jeune, à l'époque des magnétophones et des cassettes, j'aimais Jacques Brel. Avec le temps, cette passion s'est confirmée. L'artiste ne m'a jamais déçu. Hier soir, France 3 nous a gratifiés d'une très beau documentaire, signé Philippe Kohly, un inédit de cette année : Jacques Brel, fou de vivre. Nous avons passé deux heures dans sa vie plutôt qu'avec son œuvre. Comment et pourquoi quelqu'un, artiste ou politique, rencontre-t-il à un moment donné le succès ? C'est l'une des questions les plus mystérieuses qui soit, et la réponse est difficile.

Brel passe de la chanson boy scout, genre catho à guitare, à quelque chose de très personnel, surtout de très physique, entre le déchirant et le grotesque. On dit de certains chanteurs qu'ils sont une voix ; Jacques Brel, c'est un corps. Il abandonne la gratte et son tabouret un peu ridicule, il libère ses mains, ses bras semblent s'allonger, l'homme devient une incroyable présence. Les dernières années, c'est stupéfiant : visage en sueur, grimaçant, corps presque démantibulé.

Alors, pourquoi ce titre à mon billet ? Où est le salaud ? Oh, pas pour moi, qui ne fait pas dans la morale. Mais aujourd'hui, Jacques Brel serait condamné par l'opinion publique, sommé de rendre des comptes en direct sur BFMTV. Jugez-en plutôt : il abandonne sa famille en Belgique pour vivre en bohême à Paris. Dans ses tournées en province, passé minuit, il va voir des prostituées dans les hôtels de passe. Ses compagnes déclarées sont délaissées au bout de quelques années. Il néglige ses trois filles, va même virer l'une d'entre elles de son bateau, pour ne plus jamais la revoir.

Et puis, il y a ses chansons, qui ne sont pas plus que sa vie des modèles de moralité. Ne me quitte pas, qui passe pour sa plus belle chanson, et la plus belle des chansons d'amour, m'a toujours semblé une atroce chanson sur l'humiliation (ce qui n'enlève rien, au contraire, à sa beauté). Brel préfère la présenter comme une chanson sur la lâcheté des hommes. Il en sait quelque chose, de cette lâcheté masculine envers les femmes. Et puis, il y a ce qu'il dit des vieux, qui ferait scandale aujourd'hui. Jacques Brel est un magnifique chanteur de la cruauté. Politiquement, il n'est pas très clair non plus, quand il caricature le jeune bourgeois gauchiste, dans la deuxième version, quelques années plus tard, des Bonbons.

Ce qui est admirable chez Brel, c'est que cet artiste qui n'est pas un intellectuel, qui n'a pas fait d'études, qui se destinait à vendre du carton dans l'usine de son père, tient des propos profonds, précis et originaux : sur l'art, qui ne relève pas du talent mais du travail ; sur le bourgeois, qui ne pense qu'à un avenir tranquille ; sur l'amitié, qu'il place au-dessus de tout. Son regard sur les femmes l'accuserait aujourd'hui de misogynie. Brel, paradoxalement, se présente comme un sentimental. Il fait de l'amour un absolu, pas à la hauteur des femmes. Ces mots feraient de nos jours hurler. Allez savoir si Jacques Brel ne risquerait pas un procès pour discrimination ? En tout cas, la société actuelle, imprégnée par la morale du respect, rejetant toute forme de mépris et d'humiliation, serait choquée, indignée.

Oui, Jacques Brel est un salaud, un beau salaud, un salaud magnifique. Pour le dire autrement, c'est un homme libre (tiens, je l'écris au présent, comme s'il était encore vivant). Il a rompu avec la gloire alors qu'il était en pleine gloire. Il est sorti de son personnage de chanteur pour faire du théâtre, du cinéma et même réaliser des films (pas très réussis). Il a pris la mer et les airs, il n'a été arrêté que par la maladie.

Un beau salaud, c'est peut-être un homme libre, qui prend des risques, qui ignore les convenances, qui va jusqu'au bout. Mais au bout de quoi ? Et pour trouver quoi ? C'est sans doute la définition de l'absolu : aller jusqu'au bout de quelque chose, l'art, la foi, la passion, ... L'immense majorité des êtres humains ne vont jamais jusqu'au bout. Ils craignent de passer pour des salauds, ils préfèrent être des bourgeois, vrais ou faux. La liberté mène à l'absolu. La société contemporaine, refusant la souffrance, obsédée par la sécurité, la  prévention et le bien-être, ne peut plus se reconnaître en Jacques Brel.


Une anecdote personnelle pour terminer : j'ai travaillé plusieurs semaines comme gardien à l'entrée de l'usine Bendix, à Drancy, en 1988. Je contrôlais les entrées et sorties des visiteurs. Juste en face de ma cahute, il y avait l'hôpital Avicenne, où Jacques Brel venait se faire soigner du cancer. Mes collègues gardiens, dix ans après sa disparition, avaient toujours en mémoire les passages du chanteur.

vendredi 17 février 2017

Faux frères



Benoit Hamon et Jean-Luc Mélenchon vont enfin se rencontrer, aujourd'hui même. Prendront-ils un café, comme le Français insoumis l'a suggéré ? Je ne leur conseille pas. C'est trop vite bu, la discussion va tourner court. Une mousse conviendrait mieux : la dégustation est plus longue, on peut remettre une tournée, l'alcool détend, c'est bien. Mais l'alcool excite aussi, et c'est moins bien. Je ne proposerais pas un whisky ou un cognac, qui sont des boissons de droite. La vodka est réservée au FN poutinien. Alors, un jus de fruit ? Non, c'est pour les écolos. Je pencherais plutôt pour un verre de vin, rouge ou rosé. Surtout pas du blanc ! Souvenir fâcheux de la cuvée du redressement, qu'Hamon avait siroté en compagnie de Montebourg, avec pour résultat de se faire virer tous les deux du gouvernement.

Benoit Hamon et Jean-Luc Mélenchon vont se rencontrer aujourd'hui, mais au fait pourquoi ? Pour échanger, négocier, se rassembler, voir si une candidature commune à la présidentielle est possible ? Oui, je pense que c'est pour ça. Sinon, à quoi bon se rencontrer, surtout quand on est des hommes en campagne, très occupés ? Au soir de sa désignation, Hamon l'avait promis : dès ma victoire, j'appelai Mélenchon et Jadot (le candidat écolo). Macron, tintin ! Pas à gauche pour lui. Mais le coup de fil, aux dires de Mélenchon, n'est jamais venu. Hamon dit pourtant qu'il lui a déjà "parlé". Le candidat insoumis ne s'en souviendrait plus ? Il a des problèmes d'oreilles, mais tout de même ...

Bon, l'essentiel est que Benoit Hamon et Jean-Luc Mélenchon se rencontrent aujourd'hui. Mais pour aboutir à quoi ? A rien, bien entendu. Hamon ne va pas renoncer à son programme, ni Mélenchon renoncer à sa candidature. Même en vue des législatives, l'un et l'autre ne sont pas prêts à s'effacer l'un pour l'autre. Alors, à quoi bon perdre un temps précieux à une rencontre inutile ? Parce que Hamon et Mélenchon sont les deux candidats de la gauche vintage, l'un un peu plus rouge que l'autre. Cette gauche-là vit dans la nostalgie de l'union de la gauche, du Programme commun. Pour elle, l'union est un combat, aujourd'hui autour d'une tasse de café. Elle doit sacrifier au rituel, pour continuer de croire en elle-même.

Drôle d'histoire : c'est Mélenchon qui finit par fixer la date, de guerre lasse, et Hamon qui s'y rend en trainant des pieds. A l'issue, ils vont se mettre d'accord sur le fait qu'ils ne sont pas d'accord. Mais Benoit Hamon pourra toujours dire qu'il a rencontré Jean-Luc Mélenchon, et Jean-Luc Mélenchon pourra toujours dire qu'il a rencontré Benoit Hamon. En politique, il n'y a parfois que les intentions qui comptent.