dimanche 31 juillet 2016

Bienvenue à St-Amand-Montrond !




Quand on entre dans l'Office de tourisme de Saint-Amand-Montrond (département du Cher, ancienne province du Berry), on est d'abord surpris par l'accueil : deux grandes femmes blondes qui n'ont pas vraiment la physionomie berrichonne. Leur accent renvoie plutôt à l'est de l'Europe qu'au centre de la France. Lieselotte est allemande et Juraté lithuanienne. Explication de Bertille, la responsable de l'Office, qui a bien voulu répondre à mes questions : il faut un personnel qui maîtrise plusieurs langues. Pas d'hommes ? Si, Roland, mais c'est rare dans le métier : dans le département, il n'y a de présence masculine qu'à Sancerre et Vierzon. Au sein de l'équipe, il y a aussi Alice, saisonnière, et Kerstin, allemande elle aussi (il faut préciser que Saint-Amand est jumelé avec Nottuln).

Comme la structure a changé, depuis l'époque où elle s'appelait syndicat d'initiative (certains Saint-Amandois continuent à l'appeler ainsi) ! Avant, c'était un simple bureau de renseignements ; aujourd'hui, c'est tout un centre d'activités. Autre surprise, à mon arrivée : l'endroit est constamment visité. Pourtant, à Saint-Amand, vous ne trouvez ni la mer, ni la montagne, ni la tour Eiffel. Il n'empêche que les touristes sont nombreux et que le téléphone sonne en permanence. En hiver, la fréquentation se poursuit et le travail est tout aussi important, d'autant qu'il faut préparer la saison estivale. "Le problème, souligne Bertille, c'est que les gens passent mais ne s'arrêtent pas ; il faut donc les retenir. Notre atout, c'est que Saint-Amand est une ville de taille humaine, pas très loin des grandes métropoles". Je pense à cette formule attribuée à Georges Sand : "Le Berry n'attire pas, mais il retient".

On croit que le personnel d'un Office de tourisme reste derrière son guichet à attendre le client. Mais non ! Il y a les prestataires à visiter (hôtels, restaurants, chambres d'hôtes, ...), les activités à mettre en place, par exemple la visite guidée du patrimoine de la ville ou bien, certains dimanches matins, le café terroir, où l'on peut déguster librement les spécialités locales (l'Office est ouvert chaque jour en été), ou encore le loufoque "Crime au château", où le visiteur se transforme en enquêteur. Ce qui marche bien en ce moment (c'est le cas de le dire !), c'est la randonnée. L'Office propose des journées clés en mainHarley-Davidson, des pièces détachées de camping-car, du papier-toilette (quand il en manque dans les toilettes publiques !), le temple des Témoins de Jehova, des cours de maths ou de langues, les activités pour un bébé de 15 mois, des pâtées aux pommes de terre, les horaires des messes, une "maison pour rencontrer des femmes" (sic). Liste non exhaustive ! Une personne qui n'a plus toute sa tête recherche sa voiture. Un drôle de type vient chaque matin pour rédiger un billet sur son blog, parce qu'il y a une connexion wifi. Un pèlerin de Compostelle s'est fait voler son vélo (nous sommes sur le chemin de Saint-Jacques, on voit dans les rues des randonneurs avec le fameux coquillage qui pend de leur gros sac à dos).

Je demande à Bertille quelles sont les qualités humaines pour travailler ici : sourire, gentillesse, sens de l'accueil, mise en confiance, amour des gens. Je confirme : l'équipe est ainsi. Mais tout de même, certains visiteurs ne sont-ils pas irritants ? Oui, ça arrive, mais rarement, puisque les gens sont en vacances, détendus. Malgré tout, il y a les impatients, qui ne devraient pas l'être ... Surtout, si vous passez par l'Office de tourisme, n'allez pas dire, plein de bonne intention et de compassion : "ça va, vous ne vous ennuyez pas trop ?" Parce que, pour des personnes qui n'arrêtent pas de bosser, c'est agaçant ! Et puis, il y a ceux qui confondent Saint-Amand-Montrond avec Saint-Amand-les-Eaux ...

L'Office de tourisme m'a reçu chaque jour, pendant trois semaines. J'ai voulu remercier toute l'équipe par ce petit billet. Au moment de partir, je me rends compte que nous n'avons pas parlé de sorcellerie, qui fait pourtant la réputation du Berry. Les traditions se perdent, sans doute. Mais surtout, à l'Office de tourisme de Saint-Amand-Montrond, il n'y a que des fées ...


En vignette, de gauche à droite : Juraté, Bertille et Lieselotte.

samedi 30 juillet 2016

Des mots et des images



Comment combattre le terrorisme ? Par la solution militaire, c'est évident (voir billet d'hier). La clé du problème est en Irak et en Syrie, pas ici. Mais chez nous, hormis les mesures de sécurité, nous pouvons agir très simplement, sur les mots qu'on emploient et les images qu'on diffusent, qui sont fortement anxiogènes, qui participent à ce que souhaitent les terroristes : répandre la peur, inquiéter tout citoyen où qu'il se trouve. Comment y mettre fin, ou du moins en réduire l'impact traumatique ?

D'abord en employant les mots justes. C'est à la portée de ceux qui sont les dépositaires de la parole publique. Je prends un exemple parmi plusieurs : le terme de "sidération", pas si commun que ça dans notre langage, mais fréquemment utilisé pour qualifier l'état d'esprit attribué à l'opinion après les attentats. D'autres expressions pourraient pourtant disputer la place : consternation, stupéfaction, indignation ... Mais non, c'est "sidération" qui a plutôt la préférence.

Et sait-on à quoi exactement ce mot renvoie ? Le Petit Larousse nous aide en le définissant : effondrement subi d'une ou plusieurs fonctions vitales. Le terme est médical. Synonyme : anéantissement. Sidération désigne un état passif et pathologique. En l'employant, il signe la victoire des terroristes : ils nous auraient psychologiquement anéantis. Non, ce n'est pas l'état de la France et des Français. C'est pourquoi je condamne l'emploi de ce mot, faux, menteur et démoralisant.

Après les mots, il y a les images, elles aussi très contestables. Faire état, longuement, de la vie des terroristes, de leur famille et amis, détailler leurs crimes, solliciter le témoignage de victimes larmoyantes, tout ça crée une ambiance mélodramatique. De nombreuses personnes répètent qu'elles ne comprennent pas. Et pourtant, tout est très clair et compréhensible dans ce qui se passe en France depuis un an et demi : nous sommes en guerre avec un groupe politique et militaire, Daech, qui influence sur notre sol des esprits pourris à l'internet et les pousse au crime. Qui peut prétendre que c'est incompréhensible ? En le prétendant, on diffuse un sentiment d'irrationalité dans toute la société, on donne l'impression que le ciel nous tombe sur la tête. Ne rien comprendre, c'est ne rien pouvoir, et c'est dramatique.

Je note un point positif, dans le tourbillon d'images : les interventions de croyants, musulmans, qui marquent bien la différence entre leur foi légitime et les crimes commis au nom du Coran. Félicitons-nous aussi des efforts de BFMTV et du Monde pour ne plus diffuser l'identité des terroristes. Moins on en parlera, moins on les montrera, mieux cela vaudra. Les médias peuvent aller encore plus loin dans ce sens-là.

Les terroristes font de leurs crimes d'horribles campagnes de communication. Si ce motif leur est enlevé, nous n'aurons pas tout réglé, mais nous aurons progressé. Je sais que le sujet est délicat, puisqu'en démocratie, la censure n'est pas acceptable. Mais la déontologie n'est pas non plus absente du travail d'information. De même, en matière d'images et de sens qu'elles véhiculent, j'aimerais que ce soit le ministre de la Défense qu'on mette au premier plan, puisque nous sommes en guerre, et pas le ministre de l'Intérieur, aussi utile soit-il dans la protection des populations.

Pourquoi ne dit-on pas que cette guerre, nous la gagnerons, à la longue, parce que l'ennemi est incomparablement moins fort que les armées des pays qui se sont mobilisées contre lui ? Pourquoi ne pas répéter, en boucle, que Daech ne cesse de subir des pertes, qu'il recule considérablement sur le terrain, que sa chute est inéluctable ? C'est à tout un réarmement moral de la population qu'il faudrait procéder, sous la responsabilité première des hommes politiques. La victoire passera par les armes, mais aussi par les mots, les images et les symboles.

vendredi 29 juillet 2016

Tragi-comique



C'est un fait étrange, souvent confirmé : le comique côtoie la tragédie, pour qui a l'œil et l'oreille. On pleure et on se surprend à rire en même temps, comme lors d'une cérémonie d'enterrement un détail cocasse peut déclencher un malencontreux fou rire. Dans la tragédie qui frappe la France, le comique n'est pas non plus absent. Quelques exemples :

- Cherchez la faille, et non plus "cherchez la femme" : c'est le petit jeu après chaque attentat. A la limite, le mal n'est plus dans ses auteurs, mais chez ceux qui n'ont pas pu empêcher l'attentat. Résultat : la remise en cause permanente des forces de l'ordre, qui font pourtant tout ce qu'elles peuvent, mais n'ont pas encore la capacité à réaliser des miracles. C'est drolatique.

- Le président et le cardinal, descendant l'allée centrale de Notre-Dame, sous les applaudissements et l'agitation d'un drapeau tricolore. Les catholiques ne savent plus se tenir : ont-ils oublié qu'on n'applaudit pas dans une église, qui n'est pas une salle de spectacle ou de meeting ? Quant au drapeau, même à la Libération de Paris, on ne se serait pas permis. Bon, je suis content pour mon Hollande, si impopulaire, et acclamé aujourd'hui par les cathos. Mais, au fait, qu'ont-ils exactement applaudi ?

- La mère du terroriste Petitjean a pris la défense de son fils, "doux", "calme", "bon Français", "pas impliqué". "Je n'ai pas enfanté un monstre", dit la dame. Non, pas un monstre, juste un égorgeur de prêtre. A la suite, un ami de Petitjean confirme : il était contre Daech, il condamnait l'attentat de Nice. On n'ose pas imaginer ce que le terroriste aurait fait s'il était favorable et avait approuvé ! Le responsable de sa mosquée y va aussi de son soutien : Petitjean était "modéré", son comportement était "exemplaire". Là, franchement, nous sommes pris d'un rire à décrocher les étoiles.

- Dalil Boubakeur, recteur de la Grande mosquée de Paris, déclare aujourd'hui à la presse régionale : "Le temps n'est plus à la prière". Je pensais pourtant que c'était la fonction essentielle d'un homme de foi. Les autorités musulmanes invitent leurs ouailles à assister dimanche à la messe, en hommage et en soutien. Je suis favorable à toute manifestation de fraternité, mais pas à la confusion des rites et des symboles (pourtant hélas la marque de notre époque). La divine liturgie est la participation active, par l'eucharistie, au sacrifice du Christ, qui n'a strictement aucun sens pour un musulman. N'y a-t-il pas d'autres moyens de s'associer à la peine des chrétiens que celui-là, qui fait perdre sa signification à la messe catholique ?

- Le FLNC a déclaré la guerre à Daech, pour la sauvegarde de la Corse. "Il faut terroriser les terroristes", disait Pasqua. Il n'avait pas pensé qu'il n'y a pas mieux que des terroristes pour terroriser d'autres terroristes, en l'occurrence les cagoulés, les mitrailleurs, les plastiqueurs du FLNC. L'Etat islamique doit trembler.

- A l'émission "C dans l'air" d'hier, l'animateur a fait une grotesque suggestion : après "Je suis Charlie", "Je suis Paris", "Je suis Nice", pourquoi pas un "Je suis catholique" ? Les sociologues, politologues et spécialistes des religions présents n'ont pas sourcillé. Au contraire, ils ont signalé un petit regain de la foi depuis les attentats. Mais que vaut un engagement spirituel dicté par la peur ou le réflexe identitaire ?

- Tous les hommes politiques sont d'accord : nous sommes en guerre. Mais la question militaire n'est jamais soulevée dans le débat public, où il n'est sujet que de sécurité intérieure et de police. Disons-le brutalement : les attentats cesseront du jour où Daech aura été militairement vaincu. L'Histoire nous l'apprend : avec un tel ennemi, aucune négociation n'est possible, aucune attitude purement défensive n'est concevable (c'est pourtant autour de celle-ci, la protection, que tournent les propositions politiques aujourd'hui). Tant que l'Etat islamique existera, nous serons sous la menace des cinglés qui chez nous s'inspirent de lui. Les médias et nos politiques devraient nous entretenir de la solution géostratégique : alliance avec Poutine, soutien au régime syrien, coalition arabo-occidentale, troupes au sol (jamais un ennemi n'est abattu par les seuls bombardements), tout cela devrait faire l'objet de commentaires, de prises de position. Mais non, rien. Mon avis ? Nous déclarons être en guerre, mais nous ne voulons pas la faire.

Oui, il y a du comique dans tous ces éléments tragiques. Le rire de base, c'est le type qui glisse sur une peau de banane et qui fait nous esclaffer, alors que le gars s'est fait mal. Je pense aussi à Chaplin, à son "Dictateur" : Hitler, grotesque, ridicule, comique dans ses mimiques, ses éructations et pourtant l'un des plus grands criminels du siècle dernier. Remarquez bien qu'il n'y a pas que les grands événements qui soient tragi-comiques, l'existence la plus ordinaire l'est aussi : nous sommes nés pour vivre ... et nous allons mourir. Si ça n'est pas tragique, si ça n'est pas comique !

jeudi 28 juillet 2016

Les veilleurs sont toujours là




A Saint-Amand-Montrond (11 000 habitants), un kiosque est au centre de la grande place. Le soir, des jeunes s'y retrouvent pour tuer le temps. Sauf le mercredi, où l'on peut voir 4 à 5 adultes sur des pliants et des coussins, autour d'une petite bougie, récitant, chantant, discutant. Ce sont des "veilleurs", dans le prolongement du mouvement de 2013 contre la loi Taubira portant sur le mariage homosexuel. Qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il neige, ils sont là, imperturbablement, chaque mercredi soir, sans exception, sans vacances, depuis trois ans (en vignette, de gauche à droite : Béatrice, Nathalie et Paul). J'ai voulu les rencontrer, connaître les motivations d'une telle persévérance, en les écoutant, sans débattre avec eux, sans leur faire part de ma propre opinion. Voilà ce que ces veilleurs m'ont dit. A vous de juger.

Au départ, en 2013, ils étaient plus nombreux, 30 à 40 personnes. Chaque veille débute par leur chant fondateur, "Espérance". Mais qu'espèrent-ils donc ? L'abrogation de la loi Taubira, sans démariage des couples existants. Que reprochent-ils à cette loi ? Le mariage homosexuel est "une aberration", pour Paul. "Il bafoue la nature humaine, parce qu'il ne débouche pas sur la vie". "La Terre perd la boule", me dit-il. Béatrice ajoute que ce mariage est "malsain". Nathalie n'est pas en revanche hostile au PACS, à des droits reconnus aux homosexuels. Paul prend l'homosexualité comme "un fait", une attirance intime entre personnes du même sexe, sur laquelle il ne porte pas de jugement. Il reconnaît l'opprobre dont ont longtemps souffert les homosexuels et la condamne.

Le combat des veilleurs est-il religieux ? "Non, l'Eglise ne nous soutient pas". Aucune prière n'est dite durant la rencontre. Pourtant, Béatrice émet un regret : "Il devrait y avoir un prêtre parmi nous ce soir". Leurs références sont philosophiques : ils appuient leur cause sur les textes tirés de la sagesse humaine, me disent-ils. Il y a un mot qui revient souvent dans leur bouche : "anthropologie". Leur conviction, c'est qu'il y a une vérité universelle inscrite dans la nature humaine, que vient contredire la loi Taubira. Ce n'est même pas, pour eux, une question de valeurs (toujours relatives et discutables). Je crois que la réponse à mon interrogation initiale est là : si ces hommes et ses femmes se retrouvent, envers et contre nous, c'est qu'ils ont le sentiment puissant de détenir une vérité, que rien ne peut altérer.

Je les questionne sur la dimension éventuellement politique de leur démarche. Paul me répond qu'il y a bel et bien une dimension politique, à partir du moment où une loi est contestée. Mais Nathalie nuance : "La droite de retour au pouvoir ne fera rien". Béatrice, qui a écrit à Nicolas Sarkozy, a un peu plus d'espoir, auquel Paul n'adhère cependant pas : "Sarkozy a retourné sa veste". Le parti le plus proche de leurs idées, c'est le Parti Démocrate-Chrétien. Deux candidats à la primaire de la droite militent pour l'abrogation de la loi Taubira : Jean-Frédéric Poisson et Hervé Mariton. "Mais ce sont des gens isolés", me dit Nathalie. Et le FN ? "Il n'a pas pris parti non plus contre la loi Taubira, même si des personnes de ce parti peuvent être d'accord avec nous", précise Paul. "On ne peut rien attendre de la politique" (Nathalie). "Ca ne peut passer que par la conversion des cœurs et des idées" (Paul).

Ce que je crois comprendre, c'est que leur action est culturelle. Mais alors, quel peut être le débouché ? Se rencontrer, chanter et réfléchir, est-ce bien utile ? Nathalie a cette formule : "On ne sert à rien, mais on est indispensable". Une autre raison motive son investissement parmi les veilleurs : "Avec le mariage homosexuel, la vente et l'achat d'enfants sont inévitables, puisque ces couples sont stériles". Elle redoute les "fabriques d'enfants". D'où la lutte contre la GPA.

Je leur demande comment qualifier leur mouvement, qui échappe à toute structure religieuse ou politique. Un "rassemblement d'individus", s'accordent-ils. "Et pas de citoyens", corrige Nathalie. Nous avons commencé cette rencontre en veilleurs de jour, nous la terminons en veilleurs de nuit, sur un dernier chant : "Amitié, Liberté". En partant, je ne sais plus qui de Béatrice, Nathalie et Paul m'a dit : "Nous sommes la lumière au milieu des ténèbres". Leur petite bougie va-t-elle encore briller des années et des années, chaque mercredi soir, sous le kiosque de la grande place de Saint-Amand-Montrond ?

mercredi 27 juillet 2016

Assassins et martyrs



Le meurtre de Saint-Etienne-du-Rouvray a suscité dans la presse écrite de plus gros titres que le massacre de Nice. On comprend bien pourquoi : un vieux prêtre égorgé dans un village tranquille, pendant sa messe, est d'une symbolique qui frappe les esprits, même si une petite minorité de Français fréquentent aujourd'hui l'Eglise. Nous avons assisté à un double sacrifice : celui de la liturgie chrétienne, qui célèbre le Bien et la vie (puisque la messe est une cérémonie sacrificielle), celui des tueurs, qui ont eux aussi procédé à un sacrifice, en une sorte de rituel au service cette fois du Mal, de la mort (dont on ne trouve aucune justification à la lecture du Coran). Tout crime est horrible. Mais quand la symbolique s'en mêle, le traumatisme est d'autant plus grand.

Ce qui était également frappant, mais en positif, c'est la réaction des hommes d'Eglise hier, calmes, ne cédant à aucune sentimentalité compassionnelle, sans pleurs, presque impassibles devant l'horreur, pour justement ne pas lui donner prise, ne pas en rajouter et l'augmenter. Les prêtres tiennent des propos qui ne sont plus les nôtres, qui tranchent avec l'époque, qui en viendraient presque à nous étonner. Ils ne cherchent pas à "comprendre" : eux savent, depuis très longtemps, que le mal est à l'œuvre dans le monde. Ils ne s'effondrent pas en larmes, parce qu'ils ont une espérance. Qu'on soit croyant ou non, il est bon d'entendre ces réactions inhabituelles.

A propos des islamistes et de leur sacrifice (de leur vie et de celle des autres), on emploie assez souvent le nom de "martyr", qui est pourtant faux. Le martyr au sens chrétien est quelqu'un qui meurt dans la défense de sa foi, mais sans jamais faire périr autrui. Le martyr au sens commun (l'enfant martyr) désigne la victime innocente d'un traitement cruel. L'islamiste radical ne correspond pas évidemment pas à l'une ou à l'autre de ces définitions. Il n'est pas un martyr, en aucun sens du mot, ni non plus le combattant d'une armée : c'est un assassin, au sens étymologique et historique.

Le mot d'assassin remonte à une secte chiite, mystique et criminel, suicidaire et nihiliste, au XIe siècle, dont les membres étaient entièrement soumis à leur chef, qui les envoyait tuer tous ceux qui ne partageaient pas leur fanatisme. Assassin aurait pour racine haschisch, les tueurs absorbant cette substance hallucinogène pour avoir des visions paradisiaques et se donner la force de commettre leurs crimes. Les siècles ont passé, le contexte a changé, les protagonistes ne sont plus les mêmes, mais quelque chose reste : la folie de faire le mal au nom du bien, dans une sorte d'état second qui est celui de la violence et de la haine.

mardi 26 juillet 2016

Agent Bertin, obéissez !



La polémique entre la policière municipale Sandra Bertin et le ministre de l'Intérieur est une embrouille dans laquelle je ne veux pas entrer. S'il y a faute des uns ou des autres, c'est la justice qui le dira. A défaut de connaître les causes, nous constatons en tout cas les conséquence : la mise en cause de l'Etat à son plus haut niveau, alors que nous sommes en situation de guerre et que nous venons d'être frappés par un troisième attentat de masse. C'est évidemment inacceptable.

Un policier municipal est un fonctionnaire, qui a un devoir d'obéissance envers sa hiérarchie, surtout dans la période que nous traversons. Dans le désordre qu'essaie d'instaurer le terrorisme, la première réponse est celle du maintien de l'ordre, du bon fonctionnement des institutions. De ce point de vue, l'agent Sandra Bertin commet une mauvaise action, contredit sa mission, n'est pas à la hauteur de son uniforme et de l'arme qu'elle porte. Elle n'a pas à faire le show, flanquée de son avocat, à la télévision. Elle ajoute de la confusion à la confusion. Quand mon proviseur me livre une consigne, je l'applique, même quand je ne suis pas d'accord. Je peux bien sûr m'entretenir avec lui en privé, pour lui signifier mes réserves, mais pas publiquement. Et si le chef d'établissement en reste à ce qu'il a décidé, c'est à moi d'obtempérer. Sinon, il n'y a plus de chef, ni d'établissement.

Andy Warhol prédisait à chacun son quart d'heure de célébrité grâce à la télé. Sandra Bertin y a manifestement droit, un peu plus qu'un quart d'heure, notamment grâce à BFMTV. Est-elle instrumentalisée par des politiques ? Je n'en sais rien ; encore une fois, ça ne m'intéresse pas. Mais ceux qui se risqueraient à ce petit jeu en subiraient vite les retombées négatives.

Je vais encore plus loin : si Bertin avait raison et Cazeneuve tort (ce que je ne crois pas), c'est la policière qui aurait tort et le ministre qui aurait raison. Car les motifs personnels des uns ou les états d'âme des autres n'ont aucune part dans cette affaire. La seule chose qui importe, qui prévale sur tout le reste, c'est la raison d'Etat. Nous sommes en guerre, nous avons à lutter contre un ennemi invisible qui peut surgir n'importe où et à n'importe quel moment, nous devons rester unis, le gouvernement se doit d'assurer la protection des Français : en comparaison à ces tâches, que vaut l'indiscipline d'une policière municipale à propos de soi-disant pressions et d'un rapport modifiable ou pas ? Rien du tout.

lundi 25 juillet 2016

Prière pour les mécréants



Parmi tous les commentaires et analyses sur l'attentat de Nice, il y a eu la somme habituelle des banalités, des clichés et des injonctions. A ce jour, la réflexion la plus intéressante me semble être celle de Riss, dans son éditorial de Charlie hebdo, intitulé "Prière pour les mécréants". Non que je sois forcément d'accord avec ce qu'il écrit. Mais c'est intéressant, argumenté et c'est un texte qui prête à réfléchir.

Première idée : l'attentat est lié à la religion, affirme Riss, qui regrette la psychologisation fréquente de tels crimes. Oui et non. Oui, parce que l'islamisme radical est bien le déclencheur. Mais la tête qui est passée à l'acte n'était guère musulmane. Surtout, les instances religieuses l'ont condamné. C'est seulement une organisation d'abord politique et militaire, Daech, qui s'en est réclamée en le récupérant. Donc, contrairement à Riss, je ne pense pas qu'on puisse parler d'un crime religieux.

Deuxième idée : la fameuse "radicalisation rapide". "L'histoire des religions est pleine de conversions express", dit Riss, qui avance trois exemples : Henri IV, l'empereur Constantin, saint Paul. La démonstration, de mon point de vue, n'est pas recevable. Aucun de ces cas particuliers ne s'apparente, de près ou de loin, à l'assassin niçois. Henri IV se convertit rapidement du protestantisme au catholicisme pour des raisons exclusivement politiques. L'empereur Constantin se convertit certes en une nuit et commet ensuite des massacres. Mais c'est un chef militaire qui mène des batailles : chrétien ou pas, c'est un guerrier, et c'est à ce titre qu'il tue, pas au nom de sa foi. Quant à saint Paul, il était "radicalisé" avant le chemin de Damas, puisqu'il persécutait, en pharisien, les chrétiens. Sa conversion rapide au christianisme lui a fait au contraire renoncer à toute violence.

Le tort de Riss est méthodologique : il compare ce qui n'est pas comparable, il fait des anachronismes. "Comparaison n'est pas raison", comme dit l'adage. La pensée pertinente ne cherche pas à rapprocher, mais à différencier : elle s'efforce de cerner la singularité d'un événement, pas à le réduire à d'autres événements. Commettant la même erreur formelle, Riss prétend que "ce genre de crimes (d'inspiration religieuse) sont réalisés comme des prières" (!) : pas besoin de gros moyens, n'importe quel endroit convient, il suffit d'y croire. L'argument comparatif et réducteur n'est pas logiquement défendable. En apparence, Riss a raison : on tue comme on prie. Mais ce n'est qu'une apparence, un paralogisme. Je pourrais tout aussi bien, dans la même fausse logique, soutenir que faire l'amour, c'est comme tuer et prier : ça n'exige pas de gros moyens, on peut le faire n'importe où, il faut simplement être motivé. Et là, on voit que ça ne va pas : copuler, tuer, prier sont des actes spécifiques, qu'on ne peut ni rapprocher, ni assimiler, sinon par facilité.

Ceci dit, j'ai deux points d'accord avec Riss. Le premier, c'est que la religion, parce qu'elle est en rapport avec l'absolu, est quelque chose de dangereux. Ce ne sont pas les athées qui le disent d'abord, mais les plus grands mystiques ! C'est saint Paul qui explique que la foi est une folie (mais positive, non pathologique en ce qui le concerne). Le deuxième point d'accord, le plus fort, c'est que "les forces de l'ordre n'arriveront jamais à venir à bout de ces attentats si elles misent trop sur la technique". Oui, c'est pourquoi je ne crois pas du tout au discours sécuritaire qui se déchaîne en ce moment. Non pas qu'il me gêne en soi : je suis tout autant répressif que n'importe qui, et pas du tout laxiste ou angélique. Mais je le crois inopérant, illusoire. Alors, on fait quoi ? La dernière phrase de l'athée et anticlérical Riss est étonnante : "A notre tour d'avoir la foi" (!). Oui, il a complètement raison. Reste un ultime question : De quel foi devons-nous nous réclamer pour lutter contre le mal et la violence ? Mais ça, c'est une autre histoire ...

samedi 23 juillet 2016

Thierry Vinçon zen




C'est plus fort que moi : dès que je suis quelque part, il faut que je m'intéresse à la politique. A Saint-Amand-Montrond, ma ville natale, je fais quoi dans cette situation-là ? Comme partout ailleurs, je me rapproche du premier concerné : le maire de la commune, ici Thierry Vinçon (Les Républicains, mais modéré). Nous nous sommes donnés rendez-vous sur le marché, ce samedi matin. Pour une fois, il n'est pas en chemise blanche, mais en polo rouge. Et c'est parti : une bise par ci, une poignée de main par là, un bonjour monsieur le maire ou un salut Thierry. Les gens n'arrêtent pas, lui non plus : qu'est-ce que nos concitoyens sont bavards !

Pour être plus tranquilles, nous nous refugions dans une crêperie. Je n'aborde pas les sujets qui fâchent, inutile, mais demande à Thierry Vinçon sa destination de vacances. Surprise : 15 jours dans un monastère zen en Dordogne ! Après la disparition récente de ses parents, il a besoin de calme et de silence. Mais ce n'est pas nouveau chez lui : ce haut fonctionnaire qui travaille au ministère de l'Intérieur a toujours eu besoin de spiritualité, qu'il va chercher dans le bouddhisme comme dans une quête plus initiatique, plus symbolique. Dans la crise existentielle de la quarantaine (c'est maintenant un quinqua), n'aurait-il pas aimé se faire moine ? Il n'empêche : on a du mal à imaginer monsieur le maire faisant zazen, en position du Bouddha, vêtu d'un kimono et les yeux mi-clos, attendant le nirvana.

Et la politique dans tout ça ? Thierry Vinçon aurait bien tenté la députation pour l'an prochain, contre le célèbre Yann Galut, le sortant socialiste. Mais les instances de son parti ont féminisé la circonscription : c'est donc Annie Lallier qui ira. Déçu, Thierry ? Non, zen. Et puis, son très cher adversaire, Louis Cosyns, du même parti, ne pourra pas se présenter : de quoi consoler ! Quoiqu'il se dit en ville que le maire de Dun-sur-Auron pourrait quand même candidater en dehors de toute investiture. Mais le maire de Saint-Amand est confiant dans les chances de sa vice-présidente à la communauté de communes et au conseil départemental. Zen là aussi.

En revanche, une autre de ses conseillères municipales, adjointe aux quartiers, le satisfait moins : c'est Magalie Moine, à qui il a retiré sa délégation, parce qu'elle ne faisait pas le travail attendu. Lors de la dernière séance du conseil municipal, quatre élus de sa majorité ne l'ont pas suivi, en s'abstenant. Je demande à Thierry Vinçon si son autorité n'est pas écornée : non, "au contraire, c'est très bien comme ça", me répond-t-il. Le maire est tolérant, n'oblige personne, peut comprendre les motivations des uns et des autres. Zen, forcément zen.

Nous nous quittons sous un beau soleil. Je lui souhaite de bonnes vacances en Dordogne, méditation et sagesse. Que l'esprit du Bouddha soit avec toi, Thierry !


En vignette : le maire de Saint-Amand-Montrond au côté de Françoise et Jérémie, du théâtre de la Carrosserie Mesnier, qui propose en plein marché, chaque samedi, une intervention de crieur public.

Pas de billet dimanche.

vendredi 22 juillet 2016

Démagogie sur mesure



Vous connaissez sûrement Yann Galut ? C'est le député socialiste du Cher, circonscription de Saint-Amand-Montrond, qu'on voit souvent à la télé. C'est un "bon client" : il passe bien à l'écran, s'explique clairement. Ils ne sont pas tant que ça, les parlementaires à se faire connaître nationalement. Mais la notoriété a son revers : elle attise la critique, y compris injuste. C'est ce que je constate en ouvrant le quotidien "Le Berry républicain", dans son édition d'hier, avec ce gros titre en première page : "Yann Galut épinglé pour ses costumes", et cette explication : "Le député se serait fait faire trois costumes, pour 1 800 euros, par un tailleur venu à l'Assemblée".

Dans ce genre d'affaire, il y a deux réactions possibles : soit le silence de mépris, parfaitement mérité ; soit la riposte argumentée. Ni l'un ni l'autre ne sont satisfaisants. Dans le premier cas, on laisse enfler l'infamie, laissant entendre qu'elle est légitime ; dans l'autre cas, en discutant de la chose, on lui donne une certaine valeur, on nourrit la polémique en croyant la désamorcer. Pas facile. Mais je crois que la deuxième attitude est tout de même la meilleure, en vertu du principe excellent qu' "en politique, il ne faut rien laisser passer". Allons-y :

Le député a-t-il fait quelque chose d'illégal ? Non, il emploie son indemnité comme il l'entend. Les costumes font partie des frais de représentation. Le député a-t-il fait quelque chose d'immoral ? On peut penser qu'il est normal qu'un élu, à ce niveau, s'habille correctement, à la fois pour sa présence sur le terrain et ses passages dans les médias. Trois costumes, est-ce de trop ? Je ne crois pas. N'étant pas spécialiste ni amateur de bonne coupe ni de joli tissu, je suppose néanmoins qu'il faut disposer d'un jeu de complets vestons pour assurer. Quant au prix, je ne le trouve pas très onéreux. 600 euros pour un costume confectionné par un tailleur, c'est dans la moyenne de ce qui est correct. On pourrait même s'attendre à beaucoup plus. Est-ce une lubie personnelle du député, qui serait atteint de la folie des grandeurs ? Non plus, puisqu'il a répondu à une offre collective dont d'autres parlementaires ont bénéficié. On peut même penser que le coût aurait été bien supérieur, si Yann Galut était allé comme tout le monde dans un magasin.

Rien d'illégal, rien d'immoral, rien de personnel : alors, pourquoi s'en prendre à Galut, pourquoi laisser entendre qu'il aurait commis un abus, qu'il serait un privilégié (car c'est ce que l'opinion publique retiendra) ? Le droit à l'information, le besoin de transparence sont-ils des justifications ? Non, d'abord parce que cette "révélation" n'est pas une information (ou alors n'importe quoi est une information); ensuite et surtout parce que cette "information" n'est pas neutre, elle a un sens, un présupposé, elle nous dit quelque chose : "les élus (...) profitent de leur position pour se servir avant de servir". C'est vieux comme la République, ça s'appelle la démagogie, l'antiparlementarisme ou, comme on dit aujourd'hui, le populisme.

Quelle est l'origine de cette lamentable querelle ? Un certain Philippe Pascot, que je ne connais pas, mais qui me semble bien peu honnête. Il est l'auteur de trois ouvrages, dont les titres désignent le personnage : "Délits d'élus" (2014), "Pilleurs d'Etat" (2015) et "Du goudron et des plumes" (2016). C'est dans ce dernier ouvrage que ce petit justicier évoque les costards de Galut. Il y a des chasseurs de primes et des chasseurs de têtes : Pascot est un chasseur d'élus. Il me fait penser, pour ce que j'en sais, à Jean Montaldo, qui avait prospéré, il y a quelques décennies, dans cette veine empoisonnée. Au nom de la vérité, mine de rien, on dégueule sur la République, au profit de qui vous savez, lors des prochains scrutins.

On ne peut pas s'empêcher de faire le parallèle avec le reproche récent fait à Emmanuel Macron sur le coût de son costume, qu'on ne connaît d'ailleurs pas. Depuis une quarantaine d'années que je m'intéresse à la politique, je n'ai jamais vu de telles critiques, vestimentaires, adressées aux politiques. C'est un très mauvais signe pour notre démocratie. L'article du "Berry républicain" se termine ainsi : "S'il n'y a pas d'illégalité, il y a au moins une facilité que n'a pas Monsieur-Tout-le-Monde, et de très loin". Toute la question est là : un parlementaire est-il Monsieur-Tout-le-Monde ? Pour moi, non. Ce n'est pas n'importe qui : c'est l'élu du peuple, c'est le représentant de la République. Ces formules peuvent faire sourire, mais quand on est républicain, on les prend au sérieux. Quand Yann Galut enfile son costume, ce n'est pas pour aller en soirée ou faire le beau : c'est pour exercer son mandat. La "facilité" qui lui est accordée se retrouve dans d'autres activités professionnelles. Et puis, rappelons qu'elle a le mérite de coûter moins cher aux contribuables qu'un achat équivalent, à l'extérieur de l'Assemblée. Peut-être que les démagogues, si prompts à compter les sous des élus, seront sensibles, enfin, à ce dernier argument ?

jeudi 21 juillet 2016

Valls d'attaque



En regardant les derniers débats à l'Assemblée nationale, mon cœur a basculé : Valls est quand même meilleur que Macron ! Il a le sens de l'adversité, sait se montrer agressif quand il le faut. Macron est trop souriant, trop gentil, trop premier communiant, trop gendre idéal. Mais le cœur ne doit pas supplanter la raison : celui qui a la meilleure pensée sur ce que doit être une gauche social-démocrate, celui qui a bien senti le besoin de rénovation et d'innovation de la politique, c'est Macron plus que Valls. Il faudrait conjuguer la fougue de l'un et l'intelligence prospective de l'autre !

En regardant ces débats parlementaires, je me suis dit aussi que la politique, avec tous ses défauts, offre un grand avantage : elle apporte un peu de rationalité dans cette tragédie irrationnelle qu'est l'attentat de Nice. Chaque parti propose son analyse et avance ses solutions. Nous sortons de l'ignorance et de l'impuissance. Les mesures prises par le gouvernement me conviennent parfaitement. La prolongation de l'état d'urgence ne se discutait même pas. Il est bien que la gauche ait retenue la durée de 6 mois souhaitée par la droite. Même si l'union nationale ne s'est pas faite, il est bon de montrer que des points d'accord sont possibles, dans une situation aussi dramatique.

L'idée de garde nationale est excellente. Il faut que chaque citoyen qui le souhaite se sente impliqué dans la lutte contre le terrorisme. Je ne crois guère aux mesures spectaculaires. La vigilance collective, quotidienne et patiente est plus efficace contre les coups de folie des fanatiques. En revanche, il faut totalement rejeter les camps de rétention que suggère une partie de la droite. Juridiquement, le projet est contestable : on ne peut pas enfermer des gens sur un simple soupçon. Surtout, ce n'est ni efficace, ni dissuasif : le meurtrier de Nice n'aurait pas été empêché de commettre son carnage si des camps de rétention avaient existé. Le gouvernement tient fermement les deux bouts du problème : se prémunir autant qu'il est possible contre le terrorisme, ne pas renoncer aux principes de l'Etat de droit.

Nicolas Sarkozy, il y a quelques jours sur TF1, a émis un point de vue à l'opposée du mien, en utilisant le concept de "guerre intérieure", mise à égalité avec la "guerre extérieure" que nous menons en Syrie contre l'Etat islamique. Non, la "guerre intérieure", ce serait la guerre civile d'une partie de la population contre une autre, celle que précisément Daech voudrait bien voir s'installer en France. Que nous ayons à mettre hors d'état de nuire des cinglés inspirés par le fanatisme islamique est un fait, mais ça ne constitue pas une "guerre intérieure". Mon propos n'est pas purement sémantique : en politique, il faut faire attention à ce qu'on dit. Rien de plus affolant et anxiogène pour la population que cette idée de "guerre intérieure", dont nos compatriotes musulmans seraient alors les premiers suspects et les premières victimes.

J'ai apprécié que Manuel Valls ne cède rien aux reproches faits au pouvoir et à ses services sur les prétendues "failles" dans le dispositif de sécurité à Nice. Le Premier ministre a eu l'une de ces formules définitives qui achève une fausse polémique : "Ce n'est pas l'Etat qui organise les feux d'artifice". Au demeurant, la Ville de Nice, la préfecture, le département, les forces de l'ordre ont fait leur travail ce soir-là, et il ne sert à rien de dire : "on aurait pu ..." ou "il aurait fallu ...".

Sur France 2, au milieu de multiples interventions d'anonymes, pas toujours bien inspirées, une dame, la cinquantaine, souriante, a eu cette phrase d'un si rare bon sens, qui est pourtant l'évidence même : "On ne peut rien contre un fou, il faut faire avec. Je ne change rien à ma vie, je continue de sortir. Il faut être prudent et rester calme". Oh ! oui madame.

mercredi 20 juillet 2016

L'attentat de trop



J'ai longtemps cru en la possible réélection de François Hollande, malgré son impopularité, malgré la courbe du chômage qui peine encore à s'inverser. Je continue à la souhaiter, mais je commence à en douter, depuis l'attentat de Nice. Les Français sont prêts à reconnaître, je crois, les efforts du président et du gouvernement en matière d'emploi, même si les résultats sont insuffisants. Je ne pense pas que la droite soit plus convaincante. Si la ligne libérale et sécuritaire entrainait l'adhésion des Français, Nicolas Sarkozy aurait été réélu en 2012. Mais l'attentat de Nice vient contrarier l'image que le jour même, lors de son allocution du 14 juillet, François Hollande tenait à se donner, depuis le premier attentat de l'an dernier : le protecteur de la nation.

D'abord, contrairement aux deux autres attentats, il n'y a pas eu union nationale derrière le chef de l'Etat. C'est déplorable, mais le fait est là. Surtout, il y a la perception de la tragédie par l'opinion publique, que je sens très différente de l'an dernier. Charlie, c'était des personnalités iconoclastes qui avaient été visées ; le Bataclan, la jeunesse festive lors d'un concert de rock métal. A Nice, ce sont les familles et des enfants à la sortie du feu d'artifice. Dans les deux premiers cas, il y a un motif idéologique, aussi barbare soit-il. A Nice, il n'y a que la barbarie.

Ensuite, il y a la personnalité du tueur. On ne connaitra jamais son profil psychologique. Mais on voit bien que sa vie privée n'avait strictement rien à voir avec l'islam, qu'elle le contredisait même. Et ce n'est pas le grotesque concept de "radicalisation rapide" (j'ai même entendu : "auto-radicalisation" !) qui aide à comprendre quoi que ce soit. A Charlie et au Bataclan, nous avions affaire à des soldats perdus d'un islam dévoyé. On ne peut même pas dire ça du meurtrier de Nice. Que Daech l'enrôle post-mortem sous sa bannière ne prouve rien : l'Etat islamique est prêt à reprendre à son compte, a posteriori, n'importe quel acte de folie commis contre l'Occident et ses alliés.

Enfin, il y a le mode opératoire de l'attentat. Les explosifs et les armes, comme à Charlie et au Bataclan, sont des instruments de guerre, rares autour de nous. Mais un camion fait partie de notre quotidien. Il est, en soi, inoffensif, et même utile. Qu'on puisse se servir d'un objet ordinaire pour répandre la mort, c'est le signe que la terreur peut surgir à tout moment dans le cours le plus banal de l'existence.

Cet attentat est l'attentat de trop, celui qui échappe à toute rationalisation, même la plus ténue. Nos psychologues parlent, dans leur langage à eux, de "choc post-traumatique". A Nice, les personnes qui étaient simplement présentes lors de la tragédie, sans cependant avoir été directement frappées, cherchent à se faire reconnaître comme "victimes". On peut penser qu'il faut voir plus large : c'est la France entière qui est sous ce "choc post-traumatique", c'est chaque Français qui se considère désormais comme la "victime" d'une tragédie qui lui échappe, qu'il ne parvient pas à s'expliquer (le besoin réitéré de "comprendre", jamais satisfait, en est la manifestation).

François Hollande n'est pour rien dans ce qui arrive. Aucun service de l'Etat n'est à remettre en cause. La solution est militaire et syrienne. Mais dans l'état actuel d'une opinion traumatisée, je crains qu'on ne fasse porter au pouvoir la responsabilité des événements. C'est injuste, mais ce ne serait pas la première fois dans notre histoire politique qu'on assisterait à une défaite électorale injuste. Comme rien n'est jamais écrit d'avance, nous ne pouvons pas être certains de la suite.

mardi 19 juillet 2016

Trois jours en été



Ces trois jours de deuil national ont été très bruyants, pleins d'images et de paroles. Les suites et réactions à l'attentat de Nice ont été très différentes des deux précédents, Charlie et le Bataclan. Il en ressort un tableau assez impressionniste, étrange, surprenant, dérangeant, dont je vous livre, en désordre, quelques faits qui m'ont frappé :

- Le lendemain de l'attentat, les plages de Nice étaient bondées, comme s'il ne s'était rien passé. A un moment, il y a eu une minute de silence. Les vacanciers se sont levés, en bob, lunettes noires et maillot de bain, ont tourné le dos à la mer et se sont tus.

- Sur l'avenue où la tragédie s'est produite, des touristes en short et claquettes regardaient. Sur les trottoirs, d'autres passaient avec leur valise, quittant la ville. Au milieu de la chaussée, des passants crachaient sur une sorte de mausolée en mégots, paquets vides, bouteilles, pierres et déchets : l'endroit où l'assassin a été abattu. J'ai pensé à ce rituel musulman, où l'effigie de Satan est traînée, lapidée et brûlée.

- Le camion blanc est caché derrière une grande bâche blanche, devant laquelle plusieurs dizaines de personnes attendent, observent, se demandent ...

- Dans le village d'une victime, une banderole a été suspendue, sur la place, avec cette inscription : "Putain de camion. Je suis Niçois". La formule avait été utilisée, dans de tout autres circonstances, lors de la mort de Coluche.

- Les Marseillaise entonnées par l'assistance sont souvent molles, faibles, sans la tonalité guerrière et vengeresse propre à ce magnifique hymne national, lyrique, républicain, révolutionnaire. A Nice, du monceau de bouquets de fleurs émerge une pancarte : "L'amour vaincra". Vraiment ?

- A Cambrai, la population, en hommage, dépose des fleurs blanches et rouges. Explication : ce sont les symboles de l'innocence et du sang. Ailleurs, une dame conduit sa petite fille de 3 ans devant le monument aux morts de sa commune, pour déposer là aussi une fleur. Explication : "il faut lui faire comprendre ce qu'est le terrorisme".

- Nicole Autard, une Niçoise, ressent "une colère", mais ne sait pas "contre qui la diriger". Et pourquoi pas contre le terroriste Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, ou contre l'organisation criminelle Daech ? Les auteurs de la tuerie, direct et indirect, ce sont eux, non ?

- Le raisonnable Juppé tient des propos déraisonnables, en affirmant qu'avec la droite au gouvernement, l'attentat n'aurait pas eu lieu. Qui peut prétendre avec certitude empêcher un fou, prêt à mourir, inspiré par des fanatiques ?

- Le Premier ministre, lors de la minute de silence à Nice, est traité d' "assassins", alors qu'il fait tout pour protéger les Français, comme le ferait n'importe quel autre homme d'Etat, de gauche ou de droite.

- Florence Chédotal, éditorialiste au Berry républicain : "Nous avons le douloureux sentiment d'avoir menti à nos enfants sur le monde dans lequel ils grandissent ..." Pourtant, tous les malheurs de la planète s'étalent chaque soir, souvent avec complaisance, sur nos écrans.

- Le grand mufti d'Egypte, Shawki Allaw, traite Lahouaiej-Bouhlel d' "extrémiste qui marche sur les pas du diable". L'islam, le Coran, la religion musulmane n'ont rien à voir avec tout ça. Et si les théologiens comprenaient mieux l'événement que nos psychologues et sociologues ?


Le carnage de Nice marquera beaucoup plus les esprits que ceux de Charlie et du Bataclan : parce que c'est le 3e massacre de masse, parce que c'était le jour de la fête nationale, parce que l'arme était un simple camion, parce que Nice est hyper-sécurisée, parce que nous sommes en plein été, au cœur des vacances.

vendredi 15 juillet 2016

Le silence



Je m'apprêtais à rédiger un billet consacré à l'entretien du 14 juillet de François Hollande, sa réponse à Emmanuel Macron, sa réaction au coût de son coiffeur, sa probable candidature à la prochaine présidentielle. La politique est ainsi faite de nobles préoccupations et de basses polémiques. Mais les unes et les autres, inhérentes à la vie démocratique, ont été rendues dérisoires par l'attentat d'hier soir à Nice. Plus rien ne tient devant une telle tragédie, sauf le silence.

Les commentaires, les analyses, les images, les supputations, les critiques sont tous légitimes. Mais à quoi servent-ils ? Les superlatifs, les indignations sont inutiles. Il n'y a pas à rajouter de l'horreur à l'horreur, celle des mots à celle des faits. Le seul commentaire possible : nous sommes en guerre, voilà tout. Une guerre pas comme les autres, hors-normes, mais une guerre quand même. C'est l'unique mot à prononcer, avant le silence.

Pour le reste, une nouvelle épreuve frappe notre pays, au jour symbolique de la Fête nationale. Que faire ? Il n'y a rien d'autre à faire qu'accorder notre confiance absolue aux autorités civiles et militaires, à nos institutions, aux forces de l'ordre, à l'armée et à la justice. La confiance n'a besoin que de silence, où chacun mettra ce qu'il voudra, le respect, le deuil, l'hommage, la prière et surtout la décence.


Samedi, dimanche et lundi, jours de deuil national : pas de billets.

jeudi 14 juillet 2016

Fête nationale



La célébration du 14-juillet est l'occasion d'un petit rappel de notre liturgie républicaine. Elle a sa formule (liberté-égalité-fraternité), sa bible (la Déclaration des droits de l'homme), son visage (le buste de Marianne), ses couleurs (bleu, blanc, rouge) et sa fête, aujourd'hui, la commémoration de la prise de la Bastille ou de la fête de la Fédération. Notre 14-juillet célèbre l'armée, la nation et la République.

Un rituel n'est rien par lui-même. Il lui faut un sens, puisqu'il est symbolique. La devise de la République est la meilleure entrée. Liberté : la République en donne et en veut le plus possible, dans le cadre de la loi. En République, on pense ce qu'on veut, on fait et on s'habille comme on veut. Ce régime va si loin dans l'amour de la liberté qu'il donne à ses ennemis, les antirépublicains (plus nombreux qu'on ne croit, même s'ils ne sont pas forcément déclarés), le droit de s'exprimer, comme l'amour chrétien va si loin qu'il demande d'aimer nos ennemis.

L'égalité interdit, en République, les distinctions d'origine, de race, de religion, ce qu'on appelle aujourd'hui discriminations. Dans ce régime, nous sommes tous citoyens. L'autre nom de l'égalité, c'est la justice. De là, nous en venons à la fraternité, qui est sans doute, des trois, la notion la plus compliquée, comme le Saint Esprit dans la Trinité chrétienne. Non seulement la République fait de nous des citoyens, mais aussi et surtout des frères. Qui dit frères dit père : c'est l'idée de patrie, de communauté nationale qui est derrière l'idée de fraternité. C'est beaucoup plus fort que la simple solidarité : la fraternité, c'est ce qui nous unit dans une même société.

Le légitime et nécessaire patriotisme, qui fait que nos rues et monuments sont couverts de drapeaux tricolores aujourd'hui, n'est pas à confondre avec le détestable nationalisme, qui est l'exact contraire de la République. Pour trois raisons :

1- le nationalisme fait de la France un absolu, une sorte d'idole, qui vaut pour elle-même, alors que la France n'est défendable que si elle est une République. La France pétainiste, par exemple, est exécrable et condamnable. Au dessus de la France, il y aura toujours la République. C'est pourquoi nous nous exclamons : "Vive la France ! Vive la République !" et pas l'inverse.

2- le nationalisme est autoritaire (contraire à la liberté) et exclusif (contraire à l'égalité). Il unit les hommes par le sang, distingue les bons et les mauvais Français (les "Français de papier", comme dit le FN). La République est accueillante et généreuse, dans la mesure de ses moyens. Elle considère à égalité ses fils naturels et ses fils adoptifs.

3- le nationalisme raisonne et réagit en termes de territoire et de frontière. Après le sang, il croit en la terre, se replie sur le pré carré national, ignore le reste du monde, déteste le cosmopolitisme et la mondialisation. Les valeurs de la République, elles, sont universelles. Elles s'adressent à toute l'humanité, elles valent dans n'importe quel coin du monde. La République ne craint pas de construire audacieusement l'Europe, de transcender l'Etat-nation, qui n'est que la figure politique d'un moment historique.


En ce 14 juillet, honneur à la nation et à son armée ! A bas le nationalisme ! Vive la République !

mercredi 13 juillet 2016

Macron, la transgression tranquille



Il voulait remplir la Mutualité, il l'a fait. L'image qu'Emmanuel Macron nous a donnée hier soir, c'est d'abord celle d'un homme qui aime la politique, qui goûte le contact avec la foule, qui apprécie de s'adresser à un auditoire, qui a quelque chose à lui dire. Ses yeux, sa voix, son allure nous disaient cet amour de la politique, que le ministre a découverte et pratiquée depuis peu, dans sa dimension publique. Macron aime la politique. Mais pourquoi aimons-nous Macron, pourquoi provoque-t-il un véritable engouement depuis quelques mois ?

Nous aimons l'homme, le style : décontraction, charisme, intelligence, sur scène, affranchi des codes habituels de la politique, la cravate, le pupitre, le papier qu'on lit au garde-à-vous. Pas de salamalecs pour remercier les uns ou faire allégeance aux autres. La parole est libre. La rupture avec l'homme politique classique est évidente, même si certains traits demeurent : le lieu archi-traditionnel, l'assistance qui écoute et applaudit, la longueur de l'intervention.

Sur le fond, qui est indissociable de la forme, quelle est la petite musique de Macron, qui nous plaît tant ? C'est un air bien connu depuis quelques années, très apprécié, mais non sans danger : l'air de la transgression. Ce qui m'a marqué dans ses propos, c'est sa critique du "système", de "l'ordre établi". Bayrou il y a quelques années, Mélenchon et Le Pen encore aujourd'hui, surfent sur cette tendance. Mais à la transgression hystérique du FN et à la transgression utopique de la gauche radicale, Emmanuel Macron propose une transgression soft, recevable, raisonnable. Il me fait penser à ces héros de western, bien sapés, qui renversent la table et provoquent une bagarre, tout en restant propres sur eux, la chevelure impeccable lorsqu'ils se relèvent, essuyant simplement un peu de poussière sur leur veston.

Le Pen et Mélenchon cultivent la transgression anxiogène, qui a de nombreux adeptes. Chacun à leur façon, opposées, ce sont des oiseaux de malheur. La transgression Macron est tranquille, positive, optimiste, et répond elle aussi à un besoin d'une part de la population. La grande vertu qu'on peut au moins accorder au ministre, c'est de ramener à la politique, surtout à gauche, ses déçus et ses dégoûtés, en ne laissant pas le champ (et le chant !) de la transgression aux extrêmes. Macron a le bon profil personnel : pas élu, pas encarté. Autrefois, c'aurait été des handicaps ; dans l'état actuel de l'opinion, ce sont des atouts.

Reste maintenant la suite des événements. Une popularité, un style, des idées, c'est bien joli, mais pour en faire quoi ? Je vois trois défis qu'Emmanuel Macron aura à surmonter :

1- L'ancrage dans la durée. L'enthousiasme d'un moment est une excellente chose. Mais il n'y a de politique que dans la persévérance. Notre société a des engouements éphémères. Il faudra que Macron surmonte l'épreuve du zapping, qu'il installe son action dans le temps. Quand les idées sont justes, elles tiennent. Ce ne sera pas le défi le plus difficile à relever pour lui.

2- Macron ne peut pas être que Macron, quels que soient ses talents, et il n'en manque pas. Il lui faut un entourage, une équipe, des lieutenants, des porte-paroles. A la Mutualité, nous avons reconnu le maire de Lyon, Gérard Colomb. Il faudra élargir le cercle. Ce défi-là est délicat. Savoir bien s'entourer, c'est l'épreuve à laquelle est soumise tout responsable politique, sur quoi on le juge aussi.

3- Sous la Ve République, on n'accède au pouvoir que si l'on est soutenu par un parti, le sien si possible. Emmanuel Macron a mis en place un mouvement, En Marche, qui soit s'étoffer, se consolider, s'assurer des relais locaux, un ancrage sur le terrain, dans la population. Le risque actuel, c'est que le phénomène Macron demeure médiatique. Le ministre veut s'affranchir de la logique d'appareil, et il a raison, car c'est ce qui fait une partie de son succès. Mais il doit réinventer une nouvelle forme de collectif politique, et c'est là aussi une rude tâche, à laquelle il nous a donné hier soir envie de participer pleinement.

mardi 12 juillet 2016

Macron, combien de divisions ?



A quelques heures du rassemblement à la Mutualité d'En Marche, le mouvement lancé par Emmanuel Macron, c'est la fameuse question de Staline que certains appliquent malicieusement au ministre de l'Economie : Le pape, combien de divisions ? Mais se poser la question, c'est souligner sa stupidité, puisque le communisme qui dominait militairement toute une partie du monde s'est effondré, alors que l'Eglise catholique et les confessions chrétiennes représentent encore aujourd'hui deux milliards de fidèles. C'est l'éternel clivage entre ceux qui croient aux rapports de forces et ceux qui croient en l'influence des idées. L'Histoire, depuis plusieurs millénaires, tranche pourtant en faveur des seconds.

Ce soir, ce n'est donc pas tant le nombre de présents dans la salle de la Mutualité qui sera déterminante, mais la force des idées qui en surgiront. Car la gauche, qui ne sait plus très bien où elle va, a besoin d'un cap, d'une direction. Ce n'est pas botter en touche que relativiser l'importance numérique en politique. Mais il faut lui accorder un rôle secondaire. Si nous sommes 2 000 marcheurs ce soir, ce sera très bien. Mais ce sera surtout le nombre des grands élus, députés, sénateurs, présidents de région et de département, maires de métropole qui retiendra l'attention.

Le choix de la Mutualité est tout un symbole. C'est un haut lieu parisien des rassemblements historiques de la gauche. La Mutu, c'est quelque chose, quand on est socialiste ! Devant le procès en identité politique qui lui est fait, Macron aura sûrement à cœur, ce soir, de rappeler son attachement à la gauche, même si sa démarche est libre, ouverte, nouvelle. Et puis, il y a les rumeurs insistantes qui prédisent son départ du gouvernement et sa candidature présidentielle. Quelle stupidité là-aussi ! Pourquoi voudriez-vous qu'Emmanuel Macron quitte une équipe avec laquelle il est en parfait accord, parce qu'il en inspire la politique ? Quand on est ministre de l'Economie et des Finances, on le reste, à moins d'être fou !

Mais la candidature à la présidentielle ? Macron en a envie et en donne envie. C'est normal et banal : quand on aime la politique, on veut exercer des responsabilités, et quand on est au plus haut niveau, on aspire à exercer la plus haute responsabilité. Mais il ne faut pas confondre la responsabilité et l'ambition. A mes yeux, Macron est trop un homme d'idées pour être un pur et simple ambition. S'il l'était, il n'agirait pas comme il le fait. Le véritable ambitieux est prudent, retors et silencieux : ce n'est pas le tempérament de Macron ! L'ambitieux veut une place, n'importe quelle place, à n'importe quel prix, y compris en trahissant ses propres idées : ce n'est pas Macron. Etre candidat à la présidentielle parce qu'il ne penserait qu'à ça, ce n'est pas le genre du bonhomme.

Enfin, il y a la loyauté, cette vertu si rare en politique, où le reniement pour un plat de lentilles est monnaie courante. Emmanuel Macron, même s'il se distingue sur certains points (et c'est légitime) de François Hollande et de Manuel Valls, leur sera loyal, j'en suis persuadé. Il fait partie d'une équipe, il fait entendre sa différence, ça ne peut qu'être profitable à tous, en premier lieu au chef de l'Etat, qui aura besoin de rassembler bien au-delà de son camp en vue d'une nouvelle candidature. Macron ne s'opposera pas à lui, j'en suis persuadé. Simplement, le ministre se prépare : au cas où Hollande ne se représenterait pas, alors oui, la social-démocratie aurait certainement en Emmanuel Macron son meilleur représentant.

lundi 11 juillet 2016

La défaite méritée



Hier soir, dans un café, à Saint-Quentin, une petite foule suit le match sur écran géant. Quand Cristiano Ronaldo quitte le terrain sur une civière, plusieurs clients font "pin-pon, pin-pon", le méchant sourire aux lèvres. D'autres sifflent le joueur portugais. Il y a de la vengeance dans l'air, de la peur aussi, et l'agressivité qui va avec. Vers la fin de la rencontre, l'excitation est à son comble, alternant entre phase dépressive et pointe d'exaltation. Quand le sifflet de l'arbitre achève le drame, c'est l'effondrement. Je note les commentaires qui suivent : "Le football, c'est une question de chance, on n'a pas eu de chance, c'est tout" ; "les Portugais, ils ont un peu triché" ; "quand ça ne veut pas entrer, ça ne veut pas entrer" ; "on nous a volé la victoire" ; "c'est déjà bien d'être arrivé en finale" ; "nous avons gagné dans les cœurs".

A 1h00 du matin, des supporters n'ont toujours pas digéré la défaite, d'autres n'ont pas fini de fêter la victoire. Des voitures aux couleurs du Portugal remontent la rue d'Isle, sous les huées des passants sur les trottoirs. Le match est terminé depuis deux heures, mais le monde est encore présent dans le centre. Rue Emile Zola, des types brandissent des drapeaux tricolores et gueulent "la victoire est à nous, pas à ces poilus". Au rond-point en haut de l'avenue Faidherbe, une femme à la fenêtre de son véhicule crie "la France est foutue". Devant la Poste et la boulangerie Paul, la police veille. Toute cette soirée, les remarques racistes contre les "poilus" auront été fréquentes.

Vendredi, à la suite de la demi-finale, je titrais sur le "chaos dans la ville". J'avais alors des présomptions et des inquiétudes. Après le lamentable spectacle d'hier soir, ce sont des accusations et des certitudes : l'Euro de football 2016 aura été pour la France un chaos moral. Un peuple, encouragé par ses élites, a cru bon se refaire une santé psychologique à l'occasion d'une compétition sportive. Un mensonge collectif s'est très vite répandu : notre pays allait "retrouver le moral" (formule omniprésente dans les commentaires) en gagnant au jeu de la baballe. Cette évidente illusion, quel qu'ait été le résultat, a été éventée, la vérité a éclaté au grand jour dans la nuit d'hier : un peuple s'est fourvoyé dans le nationalisme le plus stupide, celui qui prend prétexte à une honorable rencontre sportive, pour se laisser aller à sa xénophobie, à son racisme. Tout le monde n'est heureusement pas concerné, mais la tendance générale telle que je l'ai sentie ces derniers temps et plus encore hier soir était celle-là.

Un enfant le comprendrait très vite : ces manifestations qui brandissaient le drapeau français n'avaient rien d'essentiellement sportives. Une opinion publique, travaillée en profondeur depuis 30 ans par une extrême droite conquérante, ne peut pas ne pas être marquée. La belle expression "être sport" exprime au contraire l'élégance, l'honnêteté et la grandeur d'âme dans l'activité corporelle et l'adversité loyale. Ce à quoi nous avons assisté hier et les jours précédents, c'est le déballage de la fausse joie, de l'aigreur, du ressentiment, du communautarisme le plus détestable, du sentiment médiocre de la supériorité, de la mauvaise foi. Quelques heures avant le match, les supporters klaxonnaient leur victoire, pour eux acquise, évidente. On a rarement vu une telle arrogance !

Pour toutes ces raisons, la défaite de la France est moralement méritée. Sportivement, je ne sais pas, je ne suis pas compétent. Les joueurs ne sont pas à incriminer : ils n'ont fait que leur métier. Puisque les supporters ont voulu mettre de la politique dans ce qui n'était que du sport, allons-y à notre tour : saluons le courageux petit peuple portugais pour sa belle victoire. Il a souffert pendant plusieurs décennies d'une dictature dont il s'est débarrassé. Il a été exploité dans les années 50 et 60 par le patronat français, qui allait chercher par camions entiers les travailleurs de ce pays. Leurs hommes ont construit nos maisons, leurs femmes ont fait notre ménage, pendant que nous n'avions en tête que consommer, augmenter notre pouvoir d'achat et nous divertir. Les "Trente Glorieuses", comme ils disent : faire venir des esclaves à bon marché, les assigner aux sales boulots pendant que se constituait en France une immense classe moyenne, embourgeoisant son propre prolétariat pour asseoir sa domination. Hier soir, la France a reçu une sacrée raclée, qui est en même temps une magnifique leçon. Je vois dans la victoire portugaise une belle revanche sur l'Histoire récente. Il reste maintenant à notre pays, s'il veut retrouver grandeur et dignité, de s'investir ailleurs que dans le trompeur espoir d'un trophée sportif et son nationalisme délétère.

dimanche 10 juillet 2016

100 ans de Canard



Dans ma famille, il y avait deux journaux sur la table, dans lesquels j'ai appris à lire : Le Berry républicain et Le Canard Enchaîné. Ce dernier vient d'avoir 100 ans cette semaine. Lisez avec profit son numéro spécial anniversaire, avec la une du tout premier numéro (en vignette). La France sans le Canard, ce serait comme Paris sans la tour Eiffel ou Saint-Quentin sans le monument de 1557 !

samedi 9 juillet 2016

Les cocos refont la fête




C'est un must de la vie politique saint-quentinoise, à ne pas rater, quelles que soient vos convictions : la Fête des Libertés, organisée chaque année par les sections locales du Parti communiste français. Parmi les rendez-vous, ce soir, les Moitié d'Cons (non, je ne suis pas tombé dans l'anticommunisme primaire, c'est simplement le nom d'un groupe musical) ; demain, "Karl Marx le retour", une pièce de théâtre. Chez nos camarades, la politique n'est jamais très loin de l'art, et inversement. Sans oublier les discours et les débats, le poulet basquaise et le mojito, le poing levé et l'Internationale. Je ne m'en lasse pas !

vendredi 8 juillet 2016

Chaos dans la ville




Après la victoire française, j'ai voulu sentir l'ambiance, dans les rues de Saint-Quentin, durant deux heures. La première impression est celle d'un immense désordre, de forces de l'ordre totalement débordées. L'atmosphère est-elle à la joie ? Difficile à dire. Individuellement, sans doute. Pris dans son ensemble, cette effervescence a quelque chose de violent, d'étranger au pur sentiment de la joie. Et puis, il y a ces policiers sur le qui-vive, qui craignent visiblement l'incident. Certains ont d'ailleurs des lance-grenades lacrymogènes prêts à servir. C'est festif, oui, enthousiaste, énergique, énervé, limite agressif. Une sorte d'ivresse s'est emparée des têtes. Mais de joie authentique, non, je ne vois pas, même si je sais que les médias s'empareront des superlatifs les plus positifs, les plus laudatifs, interdisant de s'inquiéter du spectacle offert, de simplement l'interroger.

Les voitures roulent très vite, trop vite. La vitesse aussi participe à cette ivresse collective (vignette 1). C'est un miracle qu'il n'y ait pas d'accident (peut-être y en a t-il eus, d'ailleurs). Les précautions les plus élémentaires sont ignorées, sans que la police y puisse quoi que ce soit, tant les contrevenants sont nombreux. Supporters à la portière, dans le coffre ouvert, sur le capot, sur le toit du véhicule ou bien sans toit, tout ce qui peut désorganiser une voiture est essayé. Les klaxons sont assourdissants, plusieurs rues du centre ville sont dangereusement embouteillées, la circulation dans les deux sens rend la situation périlleuse.

Le bruit est d'enfer : celui des moteurs qu'on fait ronfler à plaisir (sans que je trouve ça très agréable), des pétards qu'on lance un peu partout, sans attention. Une fumée s'élève devant la sous-préfecture. Non, ce n'est pas la révolution, c'est un pot d'échappement. L'objectif évident est de se montrer, de faire du bruit. J'entends plus souvent des cris que des rires. Bizarrement, peu de monde aux fenêtres pour exprimer sa liesse, comme on voit dans certaines manifestations : tout se passe dans la rue, uniquement. Qu'est-ce qui se partage, là, en ce moment ? A quoi cette foule communie-t-elle ? Il y a une tension dans l'air.

Odeurs d'essence, de pétard, à certains endroits de cannabis. L'alcool est présent, pas mal de cannettes traînent. La population rassemblée est essentiellement jeune, très jeune, avec pas mal de filles. Ce n'est pas une ambiance adulte, encore moins familiale. C'est aussi un public populaire, pas bourgeois. Je me pose la question en les observant : qu'est-ce que notre société lui propose d'autres, à cette jeunesse, que le foot comme idéal, comme enthousiasme ? Il y a quelques enfants, mais ce n'est pas bon enfant.

A 23h38, devant la Poste, des gens courent en tout sens, un rapide mouvement de panique se répand à travers la foule, des policiers eux aussi se mettent à courir, ils sont une dizaine. Quelqu'un est interpellé, la foule reprend ses esprits, se rétracte comme un animal. Que s'est-il passé ? Nous n'en savons rien, c'est irrationnel. Ce qu'on pressent, c'est qu'ici, en ce moment, il pourrait se passer quelque chose qui n'a rien à voir avec le foot, le sport, mais qui est de l'ordre du phénomène collectif, aveugle, anonyme, incontrôlable. Quelqu'un prend plein de photos et plein de notes sur l'incident : il porte un gilet fluo qui le distingue de tous, marqué "presse". Je ne connais pas ce visage.

Cette folie collective a trouvé son centre de gravité, devant l'hôtel Ibis, près de la basilique. Pourquoi là ? Parce que la place de l'Hôtel-de-Ville est occupée par la plage ? La rue est bloquée, l'espace public est occupé. Le groupe est compact, en fusion, exalté. Je m'introduis dans son noyau dur, pour mieux comprendre. Mais est-ce qu'il y a quelque chose à comprendre ? Un ballon surgi de nulle part monte très haut, est sans cesse renvoyé en l'air : c'est la mascotte de la soirée, qui finira crevé à terre. Quelques fusées improvisent un mini-feu d'artifice. Les slogans repris en cœur sont inaudibles. J'ai l'impression, à certains moments, que ce sont des grognements. Un type monte sur l'abribus, harangue, on le regarde mais on n'entend rien (vignette 3).

Très peu d'éléments purement sportifs caractérisent cette foule. Ce qu'on retient d'elle, ce sont les couleurs tricolores, omniprésentes, en drapeaux, en peintures, en chapeaux. On pourrait presque se croire un 14-Juillet, sauf que personne ne chante la Marseillaire (ni aucune autre chanson). Mais la fête nationale, elle, n'a rien qui inquiète, qui trouble. Ici, oui. Une remarque m'intéresse fort : quand des jeunes se retrouvent, ils se photographient, font des selfies ensemble, n'ont de regards que pour leur portable. Là, non. Comme s'ils étaient tout à leur plaisir collectif, se refusant pour une fois à toute individualisation, à toute prise de distance qu'implique le selfie. Dans une société hyper-individualiste, c'est le rare moment d'une pure exaltation collective. On a cessé de communiquer, on communie enfin. Rien n'est différé : nous sommes dans l'excitation de l'instant présent.

Un air de djembé, improvisé, donne un rythme nouveau à cette foule et l'apprivoise un peu. On dit que la musique adoucit les mœurs. Je constate que c'est vrai. le groupe se civilise, obéit alors à quelque chose qui ne vient pas spontanément de lui. La Municipalité devrait y réfléchir pour la prochaine fois : si elle veut éviter le chaos, des orchestres et fanfares seraient à solliciter, pour introduire un peu d'ordre dans le désordre, un retour à la joie dans ce qui est pour le moment qu'un primitif déferlement. Ceci dit, je n'ai vu de mes yeux aucun vandalisme, ni agression.

Il y a des types torse nu (vignette 4). L'un d'entre eux me dit qu'il m'aime. C'est la première fois qu'un homme me dit ça. Evidemment, je ne réponds pas. Des automobilistes s'adressent à moi, veulent me faire partager des sentiments que je ne ressens pas. Je leur envoie un sourire de fausse connivence, pour être tranquille. C'est étrange : je crains que le passant impassible que je suis ne soit perçu par eux comme une provocation. L'alcoolique est souvent ainsi : il veut nous entraîner dans son vice et s'irrite de ce qu'on ne le suive pas, en compagnon de beuverie. Je repère tout de même quelques îlots de calme, comme ces trois sages franco-portugaises, un peu en retrait de la foule, sur les marches de la Poste (vignette 5). Les policiers sont tendus, certes, mais celui-ci, en haut de la rue d'Isle, arbore lui aussi un drapeau tricolore (vignette 2).

De retour, je me demande pourquoi je porte un regard plutôt négatif sur une manifestation que beaucoup jugeront innocente. Et si c'était moi qui ne savais pas m'amuser ? Je m'endors avec des klaxons dans la tête. Un rêve ? Non, c'est réel : à 1h30 du matin, des automobiles continuent de tourner, depuis donc plus de deux heures. Je n'ose imaginer ce qu'il en sera dimanche soir, France contre Portugal, que notre pays gagne ... ou qu'il perde.

jeudi 7 juillet 2016

Rocard, héritage sans héritier




Aux Invalides comme à Solferino, les hommages rendus aujourd'hui à Michel Rocard ont sonné juste. Dans la presse se posait souvent une question, ces derniers jours : qui peut prétendre incarner maintenant l'héritage du rocardisme ? Deux noms reviennent : Manuel Valls et Emmanuel Macron. François Hollande ne peut pas être cité : il était proche de Mitterrand, pas de Rocard. Certes, au sein du Parti socialiste, il a fait partie, depuis le début, des modernistes, des sociaux-démocrates, mais dans cet étrange courant des transcourants, dans les années 80, et pas dans les rangs rocardiens.

Valls est historiquement un ami politique de Michel Rocard, un de ses lieutenants, comme on dit. Mais est-ce suffisant pour s'inscrire dans sa continuité idéologique ? En matière économique, oui : Valls comme Rocard ont intégré la logique du marché dans leur socialisme. Mais la plupart des socialistes ne sont-ils pas désormais à la même enseigne ? La contradiction entre Valls et le rocardisme, c'est que l'actuel Premier ministre, admirateur de Clémenceau, est un républicain autoritaire (ce n'est pas un reproche), alors que le leader de la deuxième gauche appartenait au courant autogestionnaire, décentralisateur, qu'on qualifierait aujourd'hui de libéral-libertaire. On est loin de Valls.

Macron a t-il davantage le profil pour bénéficier des droit de succession ? Dans Le Un de cette semaine (en vignette), il s'en réclame ouvertement. Le ministre de l'Economie a pour lui ce "parler vrai" (qu'on dit aujourd'hui transgressif, que je préfère qualifier de sincère) qui a été l'une des marques de fabrique du rocardisme. Mais, comme pour Valls, je pense que ça ne suffit pas. Michel Rocard développait toute une série de thématiques sociétales qui sont pour le moment absente chez Emmanuel Macron. Je dirais qu'il y a présomption d'héritage, mais pas jouissance immédiate !

Le fond de la question est encore ailleurs. Le rocardisme est né et s'est développé dans une culture politique, les années 1960-1970-1980, qui a complètement disparu aujourd'hui. C'était l'époque où la gauche se définissait par rapport au communisme, national et soviétique, où la social-démocratie n'intervenait jamais dans le débat politique. Nous n'en sommes plus là aujourd'hui ! Dans les années 70, il était naturel de se référer à Proudhon (les rocardiens) et à Jules Guesde (les mitterrandistes), à se sentir plus proche de Blum ou de Jaurès. Vu d'aujourd'hui, ce sont des débats d'extraterrestres !

Parmi les réactions à la disparition de Michel Rocard, une absence m'a frappé : celle de Jean-Pierre Chevènement, qui était, chez les socialistes, son adversaire intellectuellement le plus construit. Aucune autre voix du CERES, courant antirocardien par excellence, ne s'est exprimée, à ma connaissance. Ne nous leurrons pas : tout ça, c'est de l'histoire ancienne, qui n'a gardé un sens que pour ceux, comme moi, qui l'ont vécue, même si j'étais jeune. Ca ne veut plus dire grand chose aujourd'hui.

Une dernière raison me laisse penser que Michel Rocard nous laisse un héritage sans légataire universel : c'est qu'il ne se voyait pas en monarque transmettant la couronne à un successeur désigné, pressenti ou autoproclamé. Rocard nous a légué des idées, qui ne sont l'usufruit de personne en particulier. Il n'y a pas de droit de préemption sur le rocardisme ! Toute pensée s'offre à qui veut bien la faire fructifier, la réactualiser. Les héritiers de Rocard seront ceux qui sauront faire du Rocard sans Rocard. Nous attendons.

François Mitterrand, lui, en homme d'ambition et de pouvoir (ce que n'était pas Rocard), avait ses dauphins, ses fils préférés, qui se sont vite déchirés, Laurent Fabius et Lionel Jospin. C'est parce que Mitterrand était un roi, que tous les socialistes vouvoyaient, alors que Michel Rocard était un camarade, que tous les socialistes tutoyaient. Un tel homme, socialiste et républicain authentique, ne s'arroge pas le droit de désigner un successeur. C'est pourquoi aucun socialiste ne peut se réclamer de lui, sans faire ses preuves. Nous attendons et nous espérons.

mercredi 6 juillet 2016

Hulot n'en fait qu'à sa tête



En renonçant à se porter candidat à l'élection présidentielle, Nicolas Hulot confirme une fois de plus une des lois les plus étranges du monde politique : ce ne sont pas les meilleurs qui se présentent, qui sont désignés et qui l'emportent, à quelques exceptions près. Parmi les exemples les plus illustres : en 1981, Rocard était meilleur que Mitterrand ; en 1988, Barre était meilleur que Chirac ; en 1995, Delors était meilleur que Jospin et Balladur était meilleur que Chirac ; en 2012, DSK était meilleur que Hollande. Je pourrais poursuivre la liste, en descendant les échelons.

Vous m'objecterez : mais c'est quoi, être meilleur ? Ce sont souvent les mauvais qui posent la question, parce qu'évidemment ils ne savent pas. Les bons et les autres ont intuitivement la réponse. C'est comme un bon élève : on sait ce que c'est, sans avoir besoin de l'expliquer. A ceci près qu'en politique le meilleur n'est pas forcément le gagnant, et inversement. Plus grave : il n'est pas si rare, dans ce domaine, que le pire soit le vainqueur. Il faudrait bien sûr des trésors de psychologie, de sociologie et peut-être de parapsychologie pour rendre compte d'un tel mystère. Mais le mystère des mystères, c'est que les meilleurs finissent par se convaincre eux-mêmes qu'ils ne le sont pas, intériorisant ainsi la loi qui les amène à renoncer.

Nicolas Hulot était le meilleur candidat écologiste possible à l'élection présidentielle, à tel point que les écologistes étaient, fait rarissime, quasi unanimes pour qu'il soit leur porte-parole. Il avait tout pour lui et tout pour eux : popularité, crédibilité, sérieux, sympathie, compétence, éloquence ... Un gendre idéal pour un parti politique volage. On en rêverait. Pourtant, à la dernière présidentielle, les écolos n'avaient pas voulu de lui. On se demande même pourquoi ils le sollicitent tant aujourd'hui, et pourquoi Hulot a songé à réclamer le soutien d'un parti qui l'avait d'abord rejeté.

Les explications de ce candidat en or ne m'ont pas convaincu. Hulot justifie son renoncement parce qu'il ne serait "ni suffisamment armé, ni suffisamment aguerri". Mais il ne le savait donc pas d'avance, et même depuis la fois précédente ? Pourquoi faire attendre, laisser espérer quand on pense ne pas avoir les capacités ? Le meilleur des candidats avance un autre argument : il ne voulait pas être "l'homme providentiel". Mais où est-il aller chercher ça ? On lui proposait d'être candidat, parce qu'il était le meilleur, pas de jouer à "l'homme providentiel".

Alors, où est la véritable explication de cet inexplicable refus ? C'est très simple, comme souvent : Nicolas Hulot, bourré de talents, n'a pas la tête de l'emploi. Observez bien son visage : c'est celui d'un vieux bébé, d'un gamin gentil, d'un élève sage. Son regard est doux, son sourire timide. Il a quelque chose d'hésitant en lui. Sa paupière est tremblante. Je l'imagine assez facilement susceptible, comme un enfant. C'est un ado irritable. Il est fragile, prompt à dire oui, puis non. Ce casse-cou est aussi un timoré, un velléitaire quand on le sort de son domaine. C'est Tintin qui s'engage dans bien des aventures, mais jamais dans ce coupe-gorge qu'est la politique.

A cet homme qui a toutes les qualités pour réussir, il en manque deux, dont l'absence gâche tout : le sens de l'adversité, l'indifférence aux attaques. En politique, bien des défauts sont autorisés : l'incompétence, l'impopularité, l'antipathie, la légèreté, le lucre, la trahison, l'incohérence ... autant de vices qui peuvent aller jusqu'à se retourner en vertus. Mais il y a deux qualités incontournables : aimer la bagarre et mépriser l'adversaire. Nicolas Hulot n'était pas de taille, il le portait sur son visage. Un faciès ne ment pas.

"Ce sont les meilleurs qui partent les premiers", dit l'adage populaire. Mais ce n'est, dans le cas d'Hulot, qu'une mort politique. Il lui reste, devant lui, toute une vie de douceur, de gentillesse, d'aventure, de réflexion et d'action qu'il saura, je n'en doute pas, nous faire partager à nouveau dans les prochaines années.

mardi 5 juillet 2016

Des choses sans importance



Sur ce blog, depuis bientôt 10 ans, j'essaie de commenter ce qu'on appelle les événements, l'actualité politique au sens large. Mais je n'y crois pas trop, finalement. Car que restera-t-il, dans longtemps, de ce qui nous préoccupe aujourd'hui, de ce qui fait la une des médias ? Moi-même, je me prends au jeu, mais je ne suis pas dupe.

Prenons les deux faits majeurs de ces derniers jours. D'abord la disparition de Michel Rocard. J'en ai parlé, tout le monde en a parlé. Je l'aimais beaucoup, c'était mon modèle. Mais je sais aussi, pertinemment, que l'ancien Premier ministre n'avait plus d'influence politique de premier plan depuis une bonne vingtaine d'années. D'ailleurs, pour les plus jeunes, ce nom leur disait-il vraiment quelque chose ? Prenons ensuite ce qui s'est passé aujourd'hui, la poursuite du mouvement contre la loi El Khomri et l'utilisation du 49.3 par le Premier ministre : où est la nouveauté ? Nous sommes dans la stricte répétition des mêmes comportements depuis plusieurs semaines. Tout cela est attendu, sans surprise et nous en connaissons le dénouement. Où est l'actualité, où est l'événement là-dedans ?

Ma tendance naturelle serait d'aller chercher la vérité ailleurs, dans les micro-événements autour de moi, dans ce qu'on appelle parfois les faits divers, qui sont plus parlants, plus intéressants, plus révélateurs que l'actualité officielle et médiatique. J'incline vers ce que Victor Hugo qualifiait de "choses vues", dans la trame de la vie ordinaire, dans notre proche environnement, qu'on remarque à peine, qui ne font pas les gros titres des journaux mais qui prêtent à réflexion.

Par exemple, ce matin, en allant aux résultats du bac, je tombe sur quatre ou cinq jeunes à l'entrée du lycée, en tee-shirt rouge, distribuant des prospectus aux élèves qui entrent et qui sortent. Je me demande de quoi il s'agit, ce genre de présence aux portes de l'établissement est inhabituelle. Des évangélistes qui informent sur le salut des âmes ? C'est déjà arrivé, rarement, mais là, non, ce n'est pas ça. Des militants politiques contre la loi travail ? Cela se pourrait, j'ai déjà vu, c'est dans l'air du temps, la couleur rouge peut y faire penser, mais non, raté, une fois de plus.

Alors quoi ? Eh bien des jeunes gens qui font de la publicité pour la banque CIC. Je n'ai pas pris leur document, j'ai même affiché une très légère hostilité en passant devant eux, mais les banques ont le droit de faire le trottoir, y compris aux abords d'un établissement scolaire : il n'y a pas de délit de racolage lorsqu'il s'agit de profits financiers. Il n'empêche qu'une telle présence, qui a sûrement son utilité, qui semblait ne surprendre personne, aurait été inconcevable autrefois et qu'elle en dit long sur notre société et ses préoccupations, sans avoir à passer par une grande analyse idéologique.

Autre choses vues, ou plutôt lues, dans la presse locale cette fois. Nous avons eu dimanche soir un beau match de football, où la France est sortie grand vainqueur, entraînant la liesse des supporters, l'engouement joyeux de beaucoup de nos concitoyens. Très bien. Mais il y a les détails. A Saint-Quentin, deux frères sont arrêtés pour avoir menacé des policiers. A Tergnier, un passant s'en est pris, sans raison apparente, à une voiture de police. Les agents ont voulu l'interpeller, la foule s'est rassemblée, a fait pression sur les forces de l'ordre pour qu'elles relâchent l'individu.

Pour qui observe de près les manifestations de joie qui suivent le résultat des matchs, il constate que quelque chose déborde la joie, la dépasse largement, parfois explose carrément : la violence, la pure violence, sans motif, irrationnelle, le vandalisme qui s'attaque aux biens, aux personnes et aux représentants de l'ordre (je ne parle pas des hooligans, qui sont des délinquants, mais des spectateurs ordinaires). Bien sûr, c'est minime, anodin. Ce sont des phénomènes qui affleurent, qui ne sont pas massifs. Mais ils sont bien là, inquiétants, dérangeants, inexplicables. Il y a quelque chose de barbare, de primitif, de pulsionnel dans ces foules qui se rassemblent sous le prétexte officiel de célébrer une victoire sportive, mais qui renferment des tendances obscures, enfouies, négatrices. Elles sont contenues, refoulées, elles surgissent inopinément, elles signalent une réalité plus puissante, qui ne s'exprime pas complètement (par bonheur !). Ce sont des choses sans importance auxquelles j'accorde de plus en plus d'importance.

lundi 4 juillet 2016

Des jours où rien ne va




Il y a des jours où rien ne va. Samedi, nous apprenions la disparition de Michel Rocard. Dimanche, nous apprenions l'annulation de l'université d'été du Parti socialiste. Il y a des jours où rien ne va, surtout lorsqu'on est socialiste. Libération l'a exprimé ce matin, à travers un très joli et bien triste titre (en vignette). L'université d'été, qui l'avait fondée ? Michel Rocard, en 1993, lorsqu'il était à la tête du PS ! Pendant 23 ans, ce rendez-vous incontournable des socialistes s'est tenu sans aucune interruption, quoi qu'il arrive, chaque année. Sauf cette année. Il y a des années où rien ne va.

Cette annulation est une humiliation. Sa raison ? L'impopularité des socialistes est telle qu'ils n'osent plus tenir réunion publique, à cause du risque de manifestation. Les anti-loi El Khomri se croient tout permis. Il y a vraiment des jours où rien ne va dans la démocratie. Un parti de gouvernement n'est plus maître chez lui ! Mais où va-t-on ? L'université d'été, que j'ai fréquentée de longues années, c'est un moment unique, presque magique dans la vie d'un socialiste : il sort de sa section, il voit du monde, il rencontre des personnalités, il participe à des débats, il en sort gonflé à bloc. Cette année, il n'y aura rien de tout cela.

Pour vous donner une petite idée, à vous qui n'êtes pas forcément socialiste, supprimer l'université d'été du PS, c'est comme si on arrêtait le Tour de France, comme si on annulait le défilé militaire du 14 juillet sur les Champs-Elysées, comme si on reportait l'ouverture de la chasse. Jean-Christophe Cambadélis, premier secrétaire, jamais avare de solutions lorsque se pose un problème, a annoncé que l'université d'été serait remplacée par cinq ou six autres, décentralisées, dans les grandes villes de France. On pourrait presque croire qu'on y gagne au change, un seul événement transformé en plusieurs. Mais c'est un leurre : divisez la tour Eiffel en six morceaux, vous n'aurez plus la tour Eiffel, même en petite dimension.

Fallait-il prendre la décision d'une telle suppression, si symbolique, si fâcheuse, qui donne l'impression que le Parti socialiste a peur du peuple, qu'il n'ose pas affronter la contestation ? Je réponds sans l'ombre d'une hésitation que oui, mille fois oui. Et pourquoi donc ? D'abord pour une question de principe : le chef a toujours raison. Cambadélis, mieux que vous, mieux que moi est en capacité de trancher, dispose des données qui justifient ce choix douloureux. Camba n'est pas né de la dernière pluie. Quand il décide, c'est pensé, pesé. Il faut suivre et approuver.

Mais il y a autre chose, plus fondamentale. Lorsque Camba explique que la ville de Nantes, où devait se tenir l'université d'été, menaçait d'être "détruite" par les manifestants, j'espère tout de même que vous n'en croyez pas un mot ! D'abord parce qu'en fin août, encore en vacances, nous ne savons pas où en sera le niveau de mobilisation des opposants à la loi travail. On peut douter qu'il soit aussi fort qu'aujourd'hui, puisqu'il va déclinant de semaine en semaine. Quant aux anti-aéroport qui veulent poursuivre leur guérilla, le récent référendum délégitime leur combat. Franchement, il n'y a pas trop à craindre de la rue à ce moment-là. Et même si cela était, les forces de police sont là pour faire leur travail et protéger une réunion publique.

Non, je connais bien mon Camba, je sais d'où il vient, je connais sa formation et son sens inégalable de la tactique. Les raisons de l'annulation sont bien différentes, sous leur couverture officielle. Elles sont au nombre de quatre, très précisément :

1- L'hémorragie militante est énorme dans les rangs socialistes, et avec elle la baisse des inscriptions (qui sont payantes) à l'université d'été, à tel point qu'une formule qui a 22 ans d'âge est en train de s'essouffler. Ce rendez-vous de rentrée a toujours été une vitrine médiatique pour le Parti. Mais avec une chute de fréquentation, l'image donnée devient périlleuse.

2- Cette année, pour la première fois de son histoire, l'université d'été devait être transférée à Nantes. Auparavant, depuis toujours, nous étions à La Rochelle. Ah, La Rochelle ! J'y ai connu mes plus belles années de vie militante ... L'air marin qui fouette l'enthousiasme, les terrasses de café où l'on refait le monde et surtout le Parti socialiste, les virées nocturnes sur les quais où il fait bon se montrer, les réunions à moitié secrètes des courants où l'on fourbit ses armes, quel charme politique que ces fins d'été passées à La Rochelle ! Nantes, ce n'aurait pas été pareil. Vous voulez le fond de ma pensée ? le Parti n'était pas prêt à ce transfert, peut-être même que son subconscient, comme le mien, s'y refusait. Il y a des annulations qui désolent tout le monde et qui arrangent tout le monde.

3- Le PS a des problèmes du côté de ses finances. Quand on perd des adhérents et des élections, c'est la conséquence à laquelle souvent on ne pense pas, mais qui explique bien des choses. L'université d'été enregistrait certes des recettes, mais surtout elle occasionnait de lourdes dépenses. Problème réglé.

4- J'en viens à l'argument de fond, que Cambadélis n'a pas pu ignorer. Cette université d'été se serait tenue à quelques semaines d'une primaire de tous les dangers pour les socialistes et pour leur candidat programmé pour l'emporter, François Hollande. Quelle tribune que cette université pour les opposants internes, les frondeurs ! Camba a vu venir l'autobus, il a crevé les pneus en arguant d'un prétexte inattaquable, sécuritaire, qui n'est en réalité que du flan. Ce ne sont pas les antisocialistes qui sont à redouter (qu'on peut facilement transformer en faire-valoir, surtout quand on s'appelle Camba), ce sont certains socialistes qui sont menaçants. La meilleure solution à un problème, c'est de changer de problème. Ca, Camba sait faire. Il m'a toujours épaté là-dessus. Nous n'irons plus à La Rochelle, ni à Nantes, ni nulle part ailleurs cette année, et c'est mieux comme ça. Il y a des jours où l'on croit que rien ne va, mais ce n'est pas le cas.

dimanche 3 juillet 2016

Michel Rocard



Mon billet de dimanche dernier était consacré à Michel Rocard, à son dernier entretien au Point, plein de vie, d'intelligence et d'avenir. A chaque fois que Rocard s'exprimait, j'en parlais, j'y réfléchissais. Maintenant qu'il nous a quittés, je me pose la question : puisque suis-je entré en socialisme en devenant rocardien ? Je me demande même si je ne suis pas plus rocardien que socialiste, tant ce dernier terme a aussi couvert des crimes, alors que le premier est tout à l'honneur de ceux qui le portent.

Après Michel Rocard, en soutenant Lionel Jospin, Dominique Strauss-Kahn, François Hollande, aujourd'hui Emmanuel Macron, c'est encore et toujours Michel Rocard que je soutiens. Pourquoi un tel engouement, alors que d'autres socialistes, à l'inverse, ont détesté et combattu Michel Rocard ? A l'heure de sa disparition, que reste-t-il de Michel Rocard en moi ? Trois choses essentiellement, qui ne cesseront pas de me marquer :

La liberté d'expression. Dans son langage à lui, Michel Rocard, dès les années 70, appelle ça le "parler vrai". Dire ce qu'on pense, quoi qu'il arrive, quoi qu'il en coûte. Je crois que c'est d'abord ça, le rocardisme et être rocardien. En règle générale, la politique est faite de faux semblants, de positionnements artificiels, de considérations tactiques où il est plus avantageux de rester dans l'ambiguïté et la dissimulation que de pratiquer la sincérité. Ce qui me frappait chez Michel Rocard, ce qui contrastait avec beaucoup d'autres, c'est ce souci de dire ce qu'on pense, sans chercher à faire plaisir, à séduire ou à être populaire. Sur le fond, on peut être en désaccord et même en opposition avec les analyses et les idées de Michel Rocard. Mais on ne peut pas lui enlever cette liberté de parole qui aura été la sienne et qui est si rare dans cette comédie à quoi se réduit trop souvent la politique.

L'ouverture d'esprit. Si j'ai aimé, suivi et soutenu Michel Rocard, c'est parce qu'il faisait de la politique sans sectarisme, sans fanatisme. Là aussi, ce n'est pas si fréquent dans une activité où l'on rencontre souvent l'esprit de clan, où l'on exclut celui qui pense autrement, où l'on ne l'écoute même pas. Les rocardiens ne formaient pas un courant au sens étroit, restrictif et partisan du terme. Chez eux, pas d'inquisiteurs, de procureurs ou de commissaires politiques, dont Rocard, tout au long de sa vie politique, aura été la victime. A la tête du gouvernement, il aura fait le premier ce qu'on appelle l'ouverture, que préconise encore aujourd'hui Emmanuel Macron : faire entrer des hommes de droite dans une équipe de gauche, au nom de l'intérêt général, parce que toutes les compétences sont à solliciter quand le contrat entre elles est clair. Compétence : voilà de nouveau un maître-mot du rocardisme, qui m'a pleinement convaincu, tant la politique en dilettante, en amateur, parfois en paresseux et en inculte me révulse.

Le débat d'idées. J'ai gardé pour la fin, pour le meilleur, ce trait de caractère du rocardisme. En politique, les intellectuels sont moins répandus qu'on ne croit. Je me demande même si c'est une bonne carte d'entrée dans la carrière ! On trouve parmi les élus, les responsables et les leaders, des aventuriers, des ambitieux et des désoeuvrés, mais rarement des intellectuels. Rocard en était un, à sa façon, parfois irritante, mais pour moi séduisante. Il mettait la défense des convictions avant la recherche du pouvoir. Sa pensée politique aura été d'arracher la gauche à l'emprise du communisme, dont on a oublié aujourd'hui à quel point elle était forte il y a 30 ou 40 ans, y compris jusque dans les rangs du PS. Le grand vainqueur idéologique de la gauche actuelle, c'est lui, c'est Michel Rocard : cette social-démocratie dont il était le meilleur représentant est désormais hégémonique au Parti socialiste, et nul ne songe à revenir là-dessus. Il n'y a pas si longtemps, le mot même, avant d'être honni, était méconnu. Alors que bien des leaders, y compris à gauche, cultivent le style cynique, opportuniste et grand seigneur, Rocard était le gars sympa, abordable, fidèle.

L'Aisne n'a jamais été une terre de rocardisme. La sociologie n'y portait pas. A Saint-Quentin, la longue domination du communisme n'a pas été favorable. Après, plus rien. Mais quelques figures tout de même se détachent, passées comme Rocard par le PSU : Maurice Vatin, Bernard Lebrun, Yves Daudigny et surtout René Dosière, dont le travail parlementaire est l'expression même du souci rocardien de rigueur, de justice et de vérité.