jeudi 30 juin 2016

Nuage au-dessus de la colline




Je m'attendais à ce que le FN tracte ce soir devant Saint-Jacques, à l'entrée de l'exposition sur l'art chinois. La dernière fois, c'était contre les migrants de Calais que les fachos avaient protesté, au même endroit. Juifs, Arabes ou Chinois, ils n'aiment pas (leurs élus municipaux s'inquiètent du jumelage avec la grande ville chinoise). Mais non, la pluie cette fois les aura sûrement dissuadés.

Quatre artistes étaient au rendez-vous : Zheng Ke, Feng Junxiong, Yan Yun et Claude Lesur (en vignette 1, sauf la dernière). Marie-Laurence Maître a ouvert le vernissage en anglais et Alexis Grandin l'a conclu en chinois (il a 60 heures d'apprentissage de la langue derrière lui). L'adjointe à la Culture a fait l'éloge des relations sino-saint-quentinoises en ces termes : "La Chine et Saint-Quentin ont une longue histoire à écrire ensemble : l'art de vivre". Zheng Ke a souligné que "l'expressionnisme figuratif" était le style qui unissait les quatre exposants.

Au moment du cocktail, une douce musique chinoise est descendue du ciel (le plafond). Claude Lesur a rappelé qu'elle était une amie de trente ans de Tchang, cher au cœur d'Hergé, mis en scène dans les aventures de Tintin et Milou (vignette 3, une de ses œuvres). Marie-Laurence Maître a aussi tenu à mettre à l'honneur l'équipe du service culturel, nommée les 3D, parce que leurs noms de famille débutent par cette lettre (Eva, Maryse et Anta, vignette 4). Un tableau a particulièrement retenu mon attention : Nuage au-dessus de la colline, de Feng Junxiong (vignette 2). Mais pas un nuage, pas un facho ne sont venus assombrir la manifestation. Vive la Chine, vive Saint-Quentin, vive l'art !

mercredi 29 juin 2016

Maurice G. Dantec




Sa mort a moins fait parler que celle de Bud Spencer. Il en aurait profité pour dénoncer une fois de plus notre époque. Maurice G. Dantec était pourtant l'un de nos plus grands écrivains contemporains de langue française. Je l'ai apprécié dès le début, puis perdu un peu de vue ces dernières années. Il était aussi de ma génération, les seventies. Pour l'occasion, j'ai ressorti de ma bibliothèque quelques-uns de ses ouvrages que je préférais (en vignette).

Dantec, c'était d'abord un personnage, un inclassable, quelqu'un qui ne cherchait pas à plaire, et c'est ce qui me plaisait. Barbu, vêtu de noir, planqué derrière des lunettes de soleil, il était un mélange de punk et de junky. Sa drogue, c'était la littérature. Vous parler de lui est difficile, il faut le lire comme on dévore une bête. Ses romans mêlent le polar, le fantastique, la science-fiction. Philosophiquement, Dantec est nietzschéen, catholique, sioniste, réactionnaire. Ses thèmes de prédilection : la technologie, l'apocalypse, le mal. Ses haines : l'islamisme, le libéralisme. Son style est celui d'un rocker, d'un poète et d'un fou.

Je me souviens de lui, il y a une dizaine d'années, dans une émission littéraire, où il filmait au caméscope le débat ! Ce qui fait de Dantec un grand des lettres, c'est qu'il rompt avec la petite écriture psychologique de notre temps, qu'il renoue avec la littérature de l'absolu. Il y avait du Léon Bloy en lui, ce qui est pour moi le plus grand compliment qu'on puisse faire. La filiation avec un autre grand, Michel Houellebecq, une gueule lui aussi, est certaine. Je dirais de Dantec qu'il est à Houellebecq ce que Bloy est à Huysmans. Si j'avais un livre à retenir, ce serait son "journal", à ne pas mettre cependant entre toutes les mains, surtout blanches, manucurées, sensibles.

mardi 28 juin 2016

6 mois, une nouvelle politique ?



Vous avez sans doute reçu comme moi, hier matin, dans votre courrier, si vous habitez à Saint-Quentin, la lettre du maire, Frédérique Macarez, accompagnée d'un document de quatre pages, qui dresse le bilan de ses 6 premiers mois à la tête de la Municipalité. L'exercice de style est connu, assez banal et pas facile à commenter politiquement. Le ton est neutre, factuel, consensuel. Nous sommes dans le constat de ce qui a été fait.

Et puis, au bout d'un semestre, est-il possible de faire un bilan ? Pas vraiment. On est plutôt dans la répétition de ce qu'on sait déjà. C'est un envoi qui relève aussi de la communication, nécessaire à toute collectivité territoriale. A partir de là, faut-il y consacrer un billet, y a t-il matière à une analyse politique ? Je pense que oui, parce qu'en grattant bien, on trouve des choses. C'est comme le lapin : on croit avoir tout mangé alors qu'il reste encore de la viande autour des os, et c'est le meilleur.

D'abord, je note que Xavier Bertrand n'est jamais mentionné, ni de nom, ni par une photo. L'ancien maire veillait à citer ou à se montrer avec son prédécesseur, Pierre André. Le souci de filiation, de continuité est fréquent en politique, signifiant, intéressé. Mais Frédérique Macarez est dans un autre cas de figure : elle doit se faire un nom propre, exister par elle-même, imprimer sa marque, construire une image, ne pas paraître sous une dépendance. C'est pourquoi il est seulement question d'elle, et pas des autres. En tout cas, je le comprends comme ça.

Son image, justement : le maire de Saint-Quentin reprend cette formule qui est sienne, qui lui va bien, "prendre soin des Saint-Quentinois", une sorte de fonction maternante (voir le billet de mardi dernier, "Macarez sans la politique"). Pour le dire plus savamment, c'est ce qu'on appelle aujourd'hui le care, initié par Ségolène Royal, repris aussi par Martine Aubry. C'est la politique par les sentiments, au premier chef l'empathie, très dans l'air du temps.

Pour moi, ce sont des courants d'air, qui m'horripilent : je ne tiens pas à ce que les hommes ou les femmes publics prennent soin de moi, je ne veux pas d'une Maman Macarez ! Mais je ne suis pas représentatif de l'opinion, loin s'en faut. Les Français sont devenus des enfants : ils veulent qu'on les écoute et qu'on les protège, ils se présentent sans cesse comme des victimes, ils sont tout le temps fatigués. Pourquoi notre maire échapperait-elle à cette demande et à la prise de soin qui lui correspond ?

Le courrier s'abstient de toute politique partisane. Une seule pique contre le gouvernement, visant "le désengagement financier de l'Etat" en direction des communes, "sans précédent". Ce serait à discuter, à comparer. Il y a aussi les inévitables oxymores : "Je serai réaliste, raisonnable et ambitieuse", qui ne vont pas vraiment ensemble. Quand on est raisonnable, l'ambition est bien difficile, tellement ce désir comporte nécessairement une part de risque et même de folie. Mais je ne voudrais pas donner l'impression de pinailler, d'aller trop gratter la viande entre les os du lapin !

En vérité, tout ce qui précède n'a pas beaucoup d'importance. La charge politique de la lettre du maire tient seulement en quelques lignes, en haut du verso, que je cite dans leur intégralité (c'est moi qui souligne certains mots) :

"Les projets en cours sont actuellement réétudiés, pour ne retenir que les opérations utiles à la Ville. Les subventions doivent être attribuées après avoir mesuré l'intérêt général des actions menées. Les critères de choix doivent être plus ajustés dans tous les domaines".

Si l'on prend au sérieux ce qui est écrit, et il le faut, qu'est-ce que cela signifie ? Que la Ville procède à une forme d'audit de la politique précédente, que certains projets manifestement ne sont pas utiles, ne correspondent pas vraiment à l'intérêt général. Il serait intéressant de connaître quels sont les projets qui vont être abandonnés ou revus à la baisse, quelle nouvelle politique cette révision générale (puisque tous les domaines sont concernés) dessine-t-elle ? Est-ce un tournant, une évolution, une rupture ?

Un exemple est donné par le maire : le sport de haut niveau et ses "sommes colossales", sans les résultats attendus. C'est assez courageux de s'en prendre à ce secteur, où généralement les élus, par démagogie, pour faire plaisir aux électeurs, financent les structures les yeux fermés. Mais Frédérique Macarez a prévenu : elle ne va pas "tout promettre", "dire oui à toutes et à tous".

Assistons-nous à la mise en place d'une nouvelle politique municipale ? Nous verrons bien. Mais à un ami socialiste à qui je relatais mon entretien de la semaine dernière avec madame le maire, il me répondait : "C'est une centriste, elle est presque Macron". Je n'irais peut-être pas jusque-là, mais il y a de ça. Suite au prochain courrier.

lundi 27 juin 2016

Ils sont fous, ces Anglais !



La folie politique n'est pas réservée aux Romains dans Astérix. Les Anglais en font une belle démonstration avec le Brexit et ses suites.

Fous d'organiser une procédure plébiscitaire, césarienne, populiste, manipulatrice, diviseuse, bonapartiste, antidémocratique alors que nos amis Anglais, avant nous, beaucoup plus que nous, sont les fondateurs du parlementarisme, de la démocratie représentative, du système de délégation.

Fous de rompre avec l'Europe dont ils étaient bénéficiaires, tout en étant le pays le moins contraint par l'Union, un peu comme nos paysans qui pestent contre l'Europe tout en n'existant que par ses subventions.

Fous de précipiter leur pays dans la crise politique et surtout économique. Le Brexit, c'est un vote de vieux, de peureux qui n'ont plus rien à perdre. Les jeunes Anglais ne s'y sont pas trompés, moins fous que leurs aînés, votant majoritairement pour l'Europe.

Fous d'avoir un David Cameron, européen qui a joué avec le feu, contre son propre camp et incendié l'Europe, mauvais tacticien qui reçoit le boomerang en pleine figure. C'est malin !

Fous d'avoir un Boris Johnson, excentrique et opportuniste, conservateur qui casse la baraque, qui ne fera rien de sa victoire, sinon s'emparer du pouvoir. C'est le Donald Trump des Anglais. Tous les pays n'ont pas une reine ou un roi, mais chacun a son fou.

Fous de libérer la parole xénophobe, raciste, dans cette grand nation britannique pourtant ouverte, tolérante, cosmopolite, raisonnable. Fous de tourner le dos à ce qu'on est, de trahir son identité au nom d'une pseudo-identité.

Fous de diviser non seulement l'Europe mais leur propre pays, en arroseur arrosé. L'Angleterre quitte l'Europe, l'Ecosse veut quitter l'Angleterre et Londres elle-même, si j'ai bien compris, veut retourner dans l'Union européenne. Une histoire de fous, vraiment !

Fous et même un peu cons, irresponsables en tout cas, ces électeurs du Brexit qui maintenant regrettent leur vote, disent qu'ils ne savaient pas, qu'ils ont dit non à l'Europe en croyant que le oui l'emporterait, un peu comme nos Français qui votent Le Pen tout en prétendant ne pas partager ses idées, juste pour faire peur, pour protester, en pensant que le FN de toute façon ne va pas gagner. Belle mentalité, incohérente, malhonnête, hypocrite !

Fous ces anti-Brexit, pourtant mes amis pro-européens, qui demandent à ce qu'on refasse le match, le référendum, parce que le résultat ne leur convient pas. Trois millions auraient pétitionné dans ce sens. Mais on va où comme ça ?

Plus on est de fous, plus on rit, parait-il. Mais là, à part les fachos qui ricanent, personne ne rit. Que faire maintenant ? Ce qu'ont dit Hollande, Macron, Juppé : ne pas tarder, faire partir le plus vite possible les Anglais, puisqu'ils l'ont voulu ainsi. Ses folies, il faut les assumer. Nous aussi, comme nos voisins et amis d'outre-Manche, nous avons eu notre moment de folie nationale, en 2005, lors de la campagne paranoïaque et hystérique autour de la Constitution européenne, dont le résultat a paralysé l'Europe pendant dix ans. Les dirigeants européens s'en sont sortis en bricolant le traité de Lisbonne, ne pouvant faire autrement pour que l'Europe, malgré tout, fonctionne. Une solution à la fois inévitable et insatisfaisante, donnant prétexte aux anti-européens de prétendre qu'on n'avait pas respecté leur choix, alors qu'ils étaient les responsables d'une telle situation. Il ne faut plus jamais qu'un tel cas de figure, ambigu, ne se représente. Que Messieurs les Anglais se tirent les premiers, puisqu'ils l'ont voulu. Les premiers et, c'est à espérer, les derniers, même si la folie est hélas un sentiment contagieux.

dimanche 26 juin 2016

Rocard comme on l'aime




Ce n'est pas un entretien que nous livre Le Point de cette semaine, mais un véritable manifeste : 12 pages de Michel Rocard ! Le magazine parle de "testament". Mais non ! A 85 ans, mon maître en politique a encore beaucoup de choses à nous dire. C'est un texte tout en clin d'œil, paradoxe, confirmation et surprise.

Rocard, le chouchou des médias (qui d'autre que lui, dans sa situation, ferait encore la une d'un grand news ?), critique ... les médias, qui se vouent aux faits divers, privilégient le divertissement, renoncent à la réflexion. Le Brexit, c'est aussi, outre-Manche, la victoire de la presse à scandales, anti-européenne. Hollande est "un enfant des médias", c'est sa limite (mais aujourd'hui leur victime ?). Et Mitterrand savait en jouer en son temps. Bon, le point de vue n'est pas très original.

Mitterrand, justement : ah, celui-là, avec Rocard, ça ne marchait pas ! Le penseur de la deuxième gauche n'a pas, contrairement à Giscard, jeté la rancune à la rivière, non sans raisons bien sûr, mais aussi avec mauvaise foi et injustice (mon maître en politique peut se tromper). Traiter Mitterrand d'"homme de droite", c'est y aller un peu fort. Entre eux, le désamour remonte aux années 50, quand Rocard a traité d'"assassin", dans l'affaire algérienne, le futur président de la République. En politique, on ne pardonne jamais.

Pourtant, les deux hommes ont constitué le binôme de l'exécutif le plus populaire de la Vème République. Pas besoin de s'aimer pour bien travailler ensemble, d'autant qu'ils s'appréciaient si peu qu'ils travaillaient très vite ! Le fond du conflit n'est d'ailleurs pas personnel, mais idéologique : Rocard n'a jamais encaissé le mélange de jacobinisme et de marxisme que représentait le mitterrandisme. En revanche, Macron, Valls, Juppé et le socialisme suédois, ça lui va.

Le socialisme, justement : "Il n'y a plus guère que moi pour en parler ... parce que je suis archaïque, probablement" (private joke). Même le changement de nom du PS, voulu un moment par Valls, Rocard dit niet, parce que "le seul mot qui fait primer le collectif sur l'individu, c'est le socialisme". Sur le Brexit, surprise : Rocard dit yes. Bon débarras les English, qui empêchaient l'Europe de progresser ! (pas d'accord).

Le syndicalisme de services est selon lui la solution à la crise des grandes centrales ouvrières. Les 35 heures, c'est bien, à condition que la loi ne s'en mêle pas. Robien est préférable à Aubry. Les emplois publics doivent diminuer, un revenu minimum doit être instauré (Rocard a longtemps été contre). La droite a été "lâche" de favoriser l'immigration maghrébine de 1969 à 1973, sans l'assortir d'un accompagnement social. Giscard président a eu raison de la stopper. Mais Merkel aujourd'hui est courageuse d'ouvrir ses portes aux migrants. Le débat sur le voile est de l'ordre du symbole. Or, "le drame du symbole, c'est qu'on ne négocie pas avec, c'est qu'on est embarqué dans l'excès" (bien vu).

La création du ministère de la Ville, en 1988 par Mitterrand, a été "une folie", détruisant le bénévolat en faveur d'une "administration mendiante". On aurait pu croire le moderniste Rocard très enthousiaste aux nouvelles technologies. Pas du tout ! "Dans la numérisation, je vois plutôt un danger pour notre langue. Avec les SMS et autres, il n'y a plus d'orthographe, de nuances, de doute (...) Je ne crois guère au baratin de la restauration démocratique par Internet" (bravo).

La fin de l'entretien, comme il se doit, est consacrée à la géopolitique. Rocard est atterré par l'absence de l'Europe dans les grands enjeux mondiaux (moi aussi). Dans la crise ukrainienne, nous avons ignoré l'Histoire (ce pays est russe) et nous avons méprisé la Russie, qui s'est sentie légitimement offensée (oh que oui). En Syrie, Bachar est un facteur d'ordre, pas plus tueur que les autres, qu'on ferait mieux de soutenir.

J'ai rédigé ce billet comme Michel Rocard parle, rapidement, de façon fragmentée, bourré de vérités et de provocations. C'est Rocard comme on l'aime, en socialiste libre, réfléchi, stimulant, inattendu et très attendu, qu'on veut garder parmi nous le plus longtemps possible. Sûrement pas un sage de la gauche, mais son penseur franc-tireur.

samedi 25 juin 2016

Le ministre et l'écrivain



Je vous recommande la lecture des Inrockuptibles de cette semaine. L'invité est Michel Houellebecq. Il débat avec Emmanuel Macron. Confronter un politique avec un intellectuel ou un artiste, c'est une bonne idée qui ne marche pas toujours. Philosophie magazine avait réuni Nicolas Sarkozy et Michel Onfray, sans grand intérêt. C'est parce que Sarko n'est pas très intello, contrairement à Macron. Et Onfray n'est pas grand philosophe, alors que Houellebecq est grand écrivain.

Toujours est-il que le face à face est passionnant de bout en bout. D'abord parce qu'il y a tout de suite une forme de complicité entre les deux personnages (Sarkozy, Onfray, c'était le feu et la glace). Ensuite parce que leur dissemblance est amusante : le beau gosse et le quinqua flapi, le sourire éclatant et la bouche édentée, l'optimiste presque naïf et le pessimiste presque sournois. En tout cas, on se régale, lisez. Et puis, c'est l'occasion pour le ministre, présidentiable quoi qu'il en dise, de préciser sa philosophe politique. J'ai repéré huit thèmes :

1- La démocratie : le ministre et l'écrivain souhaitent son renouvellement. Macron prône des "conférences de consensus", où l'avis des citoyens serait éclairé par le travail des experts, afin d'éviter les débats conflictuels et stériles. Mais il est très réticent envers la démocratie directe, que Houellebecq au contraire aimerait généraliser, par des référendums qui seraient l'origine unique de la loi (et non plus la délégation parlementaire).

2- La politique : son "malaise" vient de la promesse d'un impossible bonheur, alors qu'elle devrait se donner pour objectif de construire un cadre qui permette l'"autonomie" et l'"émancipation" des individus (les deux maîtres-mots de Macron). Aux jeunes surtout, il ne faut pas promettre le bonheur, pense-t-il.

3- L'autorité : Houellebecq croit au "bon chef". Son expérience lui fait dire (à moi aussi !) : "il suffit parfois de changer de chef, et tout va mieux". Oui, c'est vrai : tout ne va pas forcément bien, mais tout va mieux, quand les têtes changent. Macron pointe aussi la question, posée selon lui à partir de 1968 : "quelle est la forme légitime d'autorité ?" étant donné que nulle société ne peut s'en passer.

4- Le capitalisme : on reproche souvent au ministre d'être libéral. Oui, à condition de distinguer libéralisme et capitalisme, attachement à la liberté et recherche du profit. Sur ce point, Macron n'est pas le réaliste ou le pragmatique qu'on pourrait penser. Au contraire, je crois que c'est dans son libéralisme que se manifeste paradoxalement le plus en lui sa nature d'homme de gauche, optimiste et utopiste. Car ce penchant libéral repose sur une conception de la nature humaine qui me rend moi-même sceptique : "nous sommes des individus intenses, on a tous une spiritualité, une envie d'exister, de prendre des responsabilités". Pour le coup, je suis plutôt houellebecquien : la plupart des êtres humains, du moins dans notre société, se satisfont d'une existence médiocre, vivent d'un matérialisme vulgaire et fuient les responsabilités. L'homme libéral, investi, énergique, enthousiaste, plein d'initiative et prenant des risques, c'est l'homme supérieur de Nietzsche, alors que le dernier homme domine les sociétés contemporaines (voir le billet "Jour de deuil pour l'Europe"). Au passage, rappelons que Houellebecq déteste Nietzsche.

5- La religion : Macron emploie à plusieurs reprises le terme de "spiritualité", à laquelle les hommes accèdent par leur "autonomie". "Aujourd'hui, dit-il, la vraie lutte se joue entre le capitalisme et les religions". Elles seules, désormais, non plus les idéologies politiques, ont le sens de l'absolu. Le bonheur n'est plus à chercher dans la politique, mais dans la religion. "La République, c'est toujours une façon d'organiser les accommodements". La laïcité de Macron n'est donc pas antireligieuse, l'émancipation de l'homme passe au contraire, si c'est son choix, par la "spiritualité". Mine de rien, c'est toute une rupture avec une certaine vulgate de gauche. Houellebecq, à son habitude, n'est pas aussi réjoui : "la relation entre religion et république est conflictuelle dans son principe même" (pas d'accord).

6- Droite et gauche : on a reproché à Emmanuel Macron de refuser ce traditionnel clivage. Il n'en est rien : "L'enjeu n'est pas de nier le clivage mais de le déplacer. Au fond, de le restaurer entre progressistes et conservateurs". C'est ce qui n'a pas cessé de se faire depuis deux siècles, droite et gauche évoluant, prenant de nouvelles définitions. C'est le mouvement même de la vie, le changement.

7- L'Europe : Macron est évidemment son fervent défenseur, contre un Houellebecq évidemment sceptique bougon. "L'Europe, c'est trop grand, ça ne peut pas marcher", lâche l'écrivain, hostile à toute forme de grandeur, adepte de cette moyennitude qui est la marque de notre société. A l'inverse, Macron s'extasie : "L'idée que l'on puisse vivre en paix dans cet espace est un progrès de civilisation colossal. Le génie de Mitterrand a été de transmuer le rêve français en rêve européen". Mais l'homme moyen que représente Houellebecq n'est ni un colosse, ni un génie, ni un rêveur ! Il fréquente Monoprix et va au Club Med ...

8- Souveraineté et protection : Emmanuel Macron les répète en fin d'entretien, et Michel Houellebecq pour une fois tombe d'accord avec lui. Le ministre social-libéral défend la souveraineté économique de l'Etat dans certains secteurs-clés et la protection sociale de la population. Il prend notamment partie pour l'acier français, contre l'acier chinois, dont il ne veut pas que dépende notre pays. Houellebecq est content.

vendredi 24 juin 2016

Jour de deuil pour l'Europe



La victoire du Brexit, c'est d'abord la défaite de la démocratie. J'ai constamment été hostile à toute forme de référendum (sauf au niveau local). La procédure référendaire est faussement démocratique et réellement antirépublicaine. La volonté du peuple ne consiste pas à dire oui ou non (c'est la réponse de l'âne, trop facile, très bête), mais à se prononcer sur des projets, à s'engager, à prendre ses responsabilités, à travers ce qu'on appelle des élections, et pas des référendums. Celui d'Angleterre a produit les vices inhérents à cette procédure : on ne répond pas à la question, on ne sait même pas ce qu'elle est vraiment, on s'en moque d'ailleurs, on se laisse aller à la démagogie. Tout référendum correspond parfaitement à cette boutade de Woody Allen : "je ne sais pas quelle est votre question, mais ma réponse est non !"

Du moins, le résultat aura-t-il un bénéfice, un seul : mettre fin à la légende d'un peuple qui se soulève contre l'élite (en l'occurrence européenne). Parce qu'à 51% contre 49%, on est encore très loin de pouvoir accréditer ce mensonge. Autre mensonge qui se dégonfle : l'anti-Europe, ce n'est pas le désir d'une hypothétique et fantasmatique autre Europe. Le Brexit, c'est le refus pur et simple de toute forme d'Europe. C'est une leçon qu'il nous faut aussi retenir. Le mérite d'un scrutin, c'est qu'il révèle une part de vérité. Ici, c'est qu'il n'y a pas de majorité ou d'alternative gaucho-facho, populiste, souverainiste, nationaliste pour construire une soi-disant autre Europe. En revanche, gauche social-démocrate et droite centriste peuvent concevoir ensemble un projet européen.

J'ignore quelles seront les conséquences économiques du Brexit, je ne suis pas économiste. Les milieux d'argent se satisfont de toutes les situations politiques. Historiquement, ils se sont sentis à l'aise aussi bien dans l'Amérique libérale que dans l'Allemagne totalitaire. Même avec les régimes communistes, ils n'ont pas cessé de commercer et de profiter. "Les affaires sont les affaires", comme on dit. La victime du référendum, c'est l'Europe, pas le marché ou le capitalisme.

Quels sont les ressorts de ce mouvement anti-européen ? Je vais tenter de l'éclairer avec les connaissances qui sont les miennes, et qui valent bien le savoir économique. Ce qui l'a emporté hier au Royaume-Uni, c'est ce que Nietzsche appelait "le dernier homme", l'individu moderne, qui ne croit plus en rien, a peur de tout, rejette toute forme de grandeur, se replie sur lui-même, vaque à des occupations médiocres, est mu par le ressentiment, est profondément nihiliste (il dit non à tout). Cet homme-là, majoritaire dans les sociétés modernes selon Nietzsche, ne peut être qu'anti-européen (selon moi cette fois). Car l'Europe au XXIème siècle, c'est l'aventure, le risque, la grandeur, la nouveauté, l'Histoire, l'espoir, l'utopie comme l'étaient la République au XIXème siècle ou le socialisme au XXème siècle.

La victoire du Brexit, c'est la victoire du conservatisme le plus plat (on ne change rien) comme de la pensée la plus réactionnaire (c'était mieux avant). C'est le triomphe de la peur, du mensonge, de la haine et de la bêtise. C'est la domination de ce qu'il y a de plus bas, de moins noble dans l'humanité : l'irrationnel, l'esprit obtus, borné, enfermé derrière ses frontières, qui sont aussi mentales, le repli sur soi, le rejet de l'autre. Le plus progressiste des anti-européens est encore plus réactionnaire que le plus réactionnaire des pro-européens. On a tort de surinvestir dans les explications économiques et sociales. C'est plus profond qu'il faut aller chercher les causes.

Derrière tout cela, il y a une grande angoisse et une vaste hypocrisie. Les Britanniques sont d'autant plus les fondateurs de l'Etat-nation qu'ils sont des insulaires. Tout projet fédéral les révulse, leur semble contraire à leur identité. Mais ça ne les a pas empêché de constituer un immense empire à travers toute la planète, qui leur a permis d'asservir et d'exploiter de nombreux peuples. Quand ils jugent aujourd'hui l'Europe comme étant "totalitaire", c'est bien sûr, venant d'eux surtout, une gigantesque rigolade. D'autant que la Grande-Bretagne a été le pays d'Europe le moins contraint par l'Europe, bénéficiaire de nombreuses dérogations, sans l'Euro, sans Schengen.

Ce matin, c'est l'extrême droite, dans tous les pays d'Europe, qui jubile, qui relève la tête, qui se met à espérer. La victoire du Brexit, c'est la victoire de ses idées, y compris sous d'autres habits idéologiques. Il va falloir, d'urgence, que les pro-européens se réveillent, prennent l'initiative, passent à l'offensive. D'abord en dépassant, comme le propose Emmanuel Macron, le clivage droite-gauche, qui n'est plus opératoire sur ce sujet. Ensuite, il faut interdire tout référendum national sur l'Europe, pour les raisons que j'ai indiquées au début. En toute logique, c'est au niveau européen que les consultations sur l'Europe doivent être organisées, avec des résultats qui doivent être pris dans leur globalité, et non plus localement.

Mais l'essentiel pour les partisans de l'Europe, c'est d'aller plus loin dans la définition de leur projet. J'aime beaucoup Jacques Delors, européen convaincu, mais sa théorie d'une Europe du noyau dur, à la carte ou par cercles concentriques ne tient pas. L'Europe n'est pas un fruit, une auberge ou une salle de gymnastique ! Il faut une Europe intégrée, fédérale, politique, souveraine, militaire, pas une moitié d'Europe telle que nous la connaissons depuis 70 ans et qui ne convainc pas grand monde, même si c'est mieux que rien à mes yeux (mais je n'ai pas besoin d'être convaincu). Au lieu de s'écharper inutilement avec les anti-européens, c'est plutôt entre pro-européens que le débat doit avoir lieu, pour affiner leur projet.

Quel est aujourd'hui le problème de l'Europe ? C'est d'être trop démocratique ! Chaque mesure qu'elle prend doit être soumise au vote des Parlements nationaux. Dans ses instances dirigeantes, c'est trop souvent la règle de l'unanimité qui prévaut, pour ne jamais rien imposer à personne contre sa volonté. Sur ce point, on constate que l'ingratitude des peuples est aussi grande que l'ingratitude des rois, aidée par l'ignorance et la mauvaise foi. Ce qui manque à l'Europe, c'est l'autorité, la souveraineté, j'ai presque envie de dire la transcendance, rendues difficiles par son extrême souci démocratique, qui la paralyse dans l'élaboration de ses institutions et de son projet. Avec Charlemagne, Napoléon ou Hitler, une certaine Europe s'est faite dans la conquête, la guerre et le sang. Aujourd'hui, il nous faut penser à une République européenne, pacifique, progressiste. Le chemin est encore long, il ne fait que commencer depuis quelques décennies, toute grande entreprise historique est soumise à cette patience. Mais c'est toujours mieux que revenir en arrière, c'est-à-dire aller nulle part.

jeudi 23 juin 2016

Une manif pour parler et pour rire



Jamais manifestation n'aura autant fait parler d'elle, du moins dans la journée d'hier. Demain, tout sera oublié. Comme on a un peu oublié son objet, la loi travail, pour se focaliser sur la manif en elle-même et le problème des casseurs. Avec l'apparition d'un vocabulaire nouveau, étrange, surprenant : on ne parle plus de défilé, mais de manifestation itinérante ; il n'est plus question de rassemblement, mais de manifestation statique. Tout ça pour aboutir à une manifestation qui n'est ni itinérante, ni statique, mais circulaire, puisque les manifestants vont faire le tour d'un bassin. Ces subtilités dans le langage feront date.

De même, l'inflation des qualificatifs pour viser l'attitude du gouvernement est remarquable : cafouillage, désastre, rétropédalage, volte-face, hésitation, couac, pataquès, c'est ce que j'ai entendu ou lu, et j'en passe, sûrement. Une sorte de surenchère verbale a saisi la plupart des commentaires. L'époque n'est pas à la sobriété, mais à l'ivresse langagière, sans rapport avec la réalité. Car que s'est-il réellement passé ? Une très ordinaire négociation entre parties prenantes : la préfecture de police qui est en charge de la sécurité, les syndicats qui tiennent à revendiquer et le gouvernement qui a autant en charge de garantir l'ordre public que le droit constitutionnel de manifester.

La police voulait interdire, les syndicats souhaitaient défiler et le gouvernement préférait un rassemblement. La discussion a abouti à un honorable compromis, acceptable par tous : la police autorise, les syndicats ont leur défilé, mais raccourci, le gouvernement se satisfait que la liberté soit maintenue et que l'ordre soit assuré. Pourquoi une telle procédure, habituelle, avec son résultat, normal entre gens de bonne volonté qui ont un même intérêt, qu'il n'y ait pas de violence ni de casse, a-t-elle provoqué dans la journée d'hier et encore ce matin un déluge d'avis et de moqueries disproportionnés à la réalité des faits ? Il faudrait qu'un sociologue des médias et des comportements collectifs nous l'explique.

Je veux bien tenter de répondre en philosophe. Première explication, nous avons un rapport au temps complètement fractionné, instantané. Les médias radiophoniques et surtout télévisés découpent la journée en fines rondelles de saucisson. La durée est vécue par tranches ou par épisodes, comme dans une série américaine. Hier, nous avons suivi heure par heure les évolutions de la situation. Ce qui n'était que les nécessaires allers et retours d'une négociation a été présenté comme une séquence incohérente signant la défaite du gouvernement, alors que c'est exactement le contraire : la proposition du ministre de l'Intérieur a été retenue, ce qui est d'ailleurs logique, une négociation allant plutôt dans le sens de ceux qui détiennent le pouvoir. Drôle d'époque qui fait dire l'inverse de ce qui est, qui rend exceptionnel des démarches ordinaires, qui fait de pas grand chose un événement.

Deuxième explication, la classe politique et les commentateurs médiatiques, à l'instar de toute la société, sont passés d'un langage littéraire, il y a encore une trentaine d'année, à un langage technique, fait de précisions inutiles et de complexité croissante. Comme nous parlons, nous pensons : la technique, c'est le monde des problèmes, qu'il faut sans cesse trouver et sans cesse régler. La manifestation d'aujourd'hui, c'était le problème d'hier, et demain, ce ne sera plus rien, un épisode remplacé par un autre, dont on se rit en l'évoquant.

mercredi 22 juin 2016

Lamentable Brexit



Demain, à cette heure, l'Angleterre aura peut-être quitté l'Europe. Je ne sais pas si ce sera alors une victoire de l'Angleterre : je ne suis pas anglais. Mais ce sera à coup sûr une défaite de l'Europe, et je suis totalement européen. Même si mon camp l'emporte d'un cheveu, il aura perdu. Pendant toute la campagne, les anti-européens auront réussi à imposer leurs thèmes, à faire tourner le débat autour d'eux, et pas autour de l'Europe.

La principale victoire idéologique, que je déplore mais que je suis bien obligé de constater, c'est d'avoir introduit dans les têtes cet horrible mot de Brexit, ce néologisme que même les médias français et notre classe politique ont repris à leur compte, pour le défendre ou s'y opposer. Le mal était fait : en politique, quand on se met à parler comme l'adversaire, c'est qu'il a déjà gagné la bataille du langage. En Angleterre, c'est à propos de la sortie de l'Europe (terme exact) qu'on s'est affronté, pas sur le maintien dans l'Europe, qui est pourtant la réalité actuelle, d'où il aurait fallu partir.

Quand on a suivi un peu cette campagne référendaire, comment ne pas faire le rapprochement avec ce qui s'est passé chez nous en 2005, autour de l'adoption de la Constitution européenne ? Même prise du pouvoir, dans l'espace médiatique, par les anti-européens, même hystérie, même flot de mensonges. Si on m'avait dit qu'un jour l'Europe déclencherait des passions ... J'ai connu l'époque, il y a une quarantaine d'années, où elle provoquait des bâillements quand le sujet était abordé, tant il semblait lointain et administratif, et pas du tout essentiel et politique. Tant mieux d'ailleurs qu'aujourd'hui il fasse réagir violemment : c'est le signe de son importance, mais j'aimerais qu'il soit traité autrement, de façon plus rationnelle.

Les européens sont en partie responsables de la situation actuelle et de leur propre perte d'influence, et ce qui s'est passé en Angleterre ces dernières semaines l'a confirmé. Ils sont trop timorés, sur la défensive, se contentant bien souvent d'inscrire l'Europe dans une sorte de fatalité historique peu prompte à l'enthousiasme, ou alors à jouer sur le catastrophisme en cas de rupture avec l'Union. Ce sont des arguments faibles et prudents. Il nous faudrait des européens audacieux, lyriques et offensifs.

Le paradoxe, c'est que les partisans de l'Europe apparaissent comme des modérés, de pauvres réalistes, des timides et finalement des conservateurs de l'ordre établi, alors que la vérité est à l'opposé : le projet novateur, radical, historique, c'est celui de la construction européenne et de ses transferts de souveraineté, une véritable révolution politique et idéologique, alors que les anti-européens souhaitent simplement que les choses restent en l'état. De même qu'est née il y a trois siècles l'Etat-nation, de même est en train de naître sous nos yeux, depuis quelques décennies, un fédéralisme continental unique en son genre, que les anti-européens veulent faire avorter.

Les anti-européens, en Angleterre comme en France, sont égaux à eux-mêmes, depuis une vingtaine d'années : virulents, violents, haineux, déversant sur l'Europe leur ressentiment, anti-élite, anti-oligarchie, anti-tout, populistes déchaînés. Dans cette rage anti-européenne, les extrêmes se rejoignent, se complètent, s'entre-excitent, gauche radicale et droite néofasciste. En Angleterre, la campagne électorale a été horrible, xénophobe, nationaliste, assimilant l'Europe à l'immigration. Les grands gagnants de l'anti-Europe, c'est toujours l'extrême droite, qui a cessé d'être européenne depuis que les fascismes ne dominent plus le continent.

Demain, nous verrons bien. Mais il est urgent, et depuis longtemps, que les européens de gauche et de droite se retrouvent, s'unissent d'une manière ou d'une autre, repartent à la conquête de l'opinion, fassent ce que les anti-européens de gauche et de droite réussissent si bien depuis une quinzaine d'années. A l'axe Le Pen-Mélenchon-Dupont-Aignan, opposer l'axe Hollande-Juppé-Bayrou.

mardi 21 juin 2016

Macarez sans la politique



Lors de la cérémonie des vœux du Nouvel An, madame le maire m'avait convié à la rencontrer, dans son bureau, pour discuter de mes activités, de politique et autres sujets. Le rendez-vous a eu lieu en avril, où j'ai proposé à Frédérique Macarez de nous revoir, pour faire d'elle un portrait personnel, pas politique. D'abord parce que, n'ayant pas les mêmes idées, nous risquions de nous fâcher. Et si j'aime bien me fâcher avec Xavier Bertrand, j'aime moins avec Frédérique Macarez !

Ensuite, la presse locale traite parfaitement des questions politiques ; je n'allais pas m'y substituer. Surtout, je voulais savoir ce qui se cachait derrière cet éternel sourire, cette apparente gentillesse, ce visage parfois enfantin, cette sympathie immédiate que provoque madame le maire lorsqu'on discute avec elle. Mais je me méfie de l'eau qui dort, principalement en politique. Le tête-à-tête s'est déroulé ce matin, en mairie. Ai-je réussi à percer le mystère de Frédérique Macarez ? A vous de juger.

Je commence l'entretien, entre portrait chinois et questionnaire de Proust, par la femme : est-elle féministe ? Elle est réticente à employer ce terme, ne veut pas en faire quelque chose de doctrinaire mais adhère complètement au combat pour les femmes. Pour preuve, son mémoire de fin d'études, consacré à la loi Veil sur l'interruption volontaire de grossesse. Je lui demande ce qu'elle garde de féminin dans l'exercice de ses fonctions : l'intuition, qui aide à la décision, la maternité, qui influe sur les sentiments.

La mère, justement : ses deux petites filles sont souvent en sa compagnie dans les cérémonies publiques. Ce n'est pas banal : est-ce un plan com, une recherche d'image ? Frédérique Macarez réfute : ses enfants à ses côtés, c'est pour passer plus de temps avec eux, ce qui n'est pas toujours facile quand on est maire. Mais pas d'exposition médiatique, pas d'intention politique (elle souhaite d'ailleurs les préserver des photos dans la presse).

Une femme aussi occupée a-t-elle le temps et surtout le goût de cuisiner ? Je ne la voyais pas aux fourneaux, mais si, elle aime beaucoup, et c'est un plaisir hérité de sa famille. Sa préférence et ses compétences vont à la cuisine à l'ancienne, les bons petits plats qu'on laisse mijoter longtemps, le bourguignon, le pot-au-feu, l'osso bucco. Frédérique Macarez me parle des odeurs, des sensations, du retour à l'enfance. Heureusement qu'il est 8h30, sinon je pourrais presque avoir faim à l'entendre.

C'est bien joli tout ça, mais passons aux choses sérieuses : madame le maire n'est-elle pas une fausse gentille, comme on en rencontre en politique ? Non, elle n'accepte pas ce terme. Sa gentillesse vient d'un naturel optimiste et d'un solide bon sens : dans la vie, mieux vaut être de bonne que de mauvaise humeur. Elle estime avoir un devoir d'affabilité, en tant que femme publique : ne pas faire porter ses problèmes personnels par les autres. Un mot revient à plusieurs reprises dans notre échange : légèreté, à quoi Frédérique Macarez tient, qui n'est pas pour elle incompatible avec le sérieux dans le travail. Son sourire ? Il est de famille. Et puis, elle n'aime pas la méchanceté, la moquerie.

Bon, d'accord, mais je lui rappelle les trois A, selon moi, de la politique : Ambition, Adversité, Autorité. Que devient la gentillesse dans tout ça ? Je tiens à saisir son côté obscur, qui est en chacun de nous. Quel est le défaut, la limite, la faiblesse de Frédérique Macarez ? L'impatience, prix à payer de son exigence (toute qualité a comme revers un défaut). Elle n'est pas colérique, mais il lui arrive de s'énerver, et même de crier, d'être directe, brutale, explosive, pas policée, mais sans aller jusqu'aux objets qui volent. Tout de même, c'est une surprise : je la voyais si douce ... Elle a sans doute cette violence rentrée des gens calmes, qui fait mal quand elle se réveille.

Qu'est-ce qui est le plus difficile en politique ? Faire les bons choix, ne pas se tromper, assumer la solitude dans la décision à prendre, me dit le maire. La qualité morale qu'elle apprécie par dessus tout chez les autres ? L'honnêteté. Et sa qualité à elle ? La détermination, la concentration, la force de travail. Qu'est-ce qui la révolte ? L'injustice, bien sûr, mais sur un plan plus personnel, la non maîtrise des choses, le travail mal fait, les positions irréfléchies. Je sens en elle une redoutable et peut-être maladive perfectionniste.

Nous parlons d'Histoire, de grands hommes. Où vont ses admirations ? Simone Veil, courageuse, Charles de Gaulle, romanesque, et, plus étonnant, Napoléon Bonaparte, fin tacticien. A Sciences-Po, Frédérique Macarez s'est passionnée pour l'empereur et son art militaire. Elle adhère à la notion pourtant contestée d'homme providentiel, non tant pour la personne et ses inévitables travers que pour les valeurs morales qu'elle incarne. Il n'empêche que Macarez intéressée par un conquérant, c'est inattendu ! De même, quand je lui demande ses périodes historiques préférées, ce n'est pas le Moyen Age ou la Renaissance qu'elle cite, mais les deux dernières guerres mondiales.

Retour à la légèreté : qu'est-ce qui la fait rire ? L'humour populaire, à la façon des Grosses Têtes, qu'elle écoute dans sa voiture, le week-end, ou bien Anne Roumanoff, Nicolas Canteloup et Laurent Gerra. Qu'est-ce qui lui fait peur ? L'évolution du monde, la montée de l'obscurantisme, du sectarisme. Frédérique Macarez doute d'une amélioration de l'humanité. Autant elle est optimiste dans l'action, autant elle est pessimiste dans ce qu'elle voit du cours des choses. Je sens la gravité revenir, la part d'ombre aussi, le malheur. A-t-elle peur de la mort ? Non, elle n'y pense pas, mais elle a été frappée très jeune, à 18 ans, par le décès de son père, qui l'a marquée pour toujours, qui explique ce qu'elle est et ce qu'elle fait aujourd'hui, en grande partie. Un cancer l'a emporté en six mois, elle a assisté à ses derniers instants, à son ultime regard avant de disparaître, en pleine conscience. Les quatre enfants étaient autour du lit, avec sa mère, à la maison.

Quel est le livre de chevet de madame le maire ? Le Petit Prince, de Saint-Exupéry, et dans la littérature récente, Khaled Hosseini, l'écrivain afghan, avec Mille soleils splendides et Les Cerfs-volants de Kaboul, des romans où la légèreté et le bonheur n'ont pas leur place. En peinture, ses goûts vont aux impressionnistes, Monet, ses cathédrales de Rouen. Frédérique Macarez essaie de se réserver une journée dans l'année (seulement !) pour une visite à Paris. Son moment magique, c'est Noël, le Grand Palais qui se transforme en patinoire géante sous sa magnifique verrière. Le rêve !

La musique est essentielle à sa vie, à la détente, dès le matin et jusqu'au soir, surtout le rock et la guitare. Le maire me fait entendre Madness, du groupe Muse, sur la playlist de son mobile. Elle évoque la chanteuse Sia, Jean-Louis Aubert, Louis Bertignac, les Stones et les Beatles, mais aussi Carmen et le Lac des Cygnes. Côté cinéma, où elle ne peut guère aller, Heidi est le récent film qui l'a enchantée. Dans un genre complètement opposé, Frédérique Macarez aime le jeu de Leonardo DiCaprio (Les Infiltrés, Blood Diamond), le Parrain de Coppola et Quentin Tarentino, en particulier Django unchained. Pas vraiment du cinéma pour fillettes ! Notre maire avoue ne pas être du tout sportive, mais elle promet de s'y mettre, pour le muscle et la santé.

Allais-je la quitter sans lui parler de Dieu, comme autrefois Jacques Chancel à ses invités ? Lors d'une cérémonie religieuse, un mariage à la basilique, j'avais remarqué chez elle une certaine ferveur, qu'on ne rencontre pas toujours chez les participants. Frédérique Macarez est d'un esprit plutôt rationnel, mais oui, la foi a un sens pour elle, est importante dans sa vie, même si sa pratique n'est pas quotidienne. Elle me rapporte un mot charmant de sa fille, un soir au bord de son lit : "Maman, Dieu te parle à toi ? Moi, il ne me parle pas ... " Qu'il est grand le mystère de la foi ! : c'est la formule liturgique. Bien sûr, madame le maire me précise qu'elle ne mélange pas les genres et que ses convictions religieuses n'interfèrent pas dans sa vie politique. Le laïque que je suis, et lecteur de Pascal, avait compris.

Voilà, c'est terminé, la conversation s'arrête là, au bout de 45 minutes. Un autre visiteur va prendre ma place. Qu'est-ce que j'ai appris de cette rencontre ? L'osso bucco, le groupe Muse, la chanteuse Sia et l'écrivain Khaled Hosseini, qu'à ma grande honte je ne connaissais pas. Et elle, Frédérique Macarez, qui est-elle ? Une enfant ou une Amazone ? Une femme heureuse ou blessée ? Une main de fer ou un gant de velours ? La seule certitude, c'est qu'elle est maire de Saint-Quentin. Nous n'avons pas parlé de politique, mais il y a peut-être de la politique dans ce que nous avons dit.

lundi 20 juin 2016

Les perles du Conseil



A la séance du Conseil municipal, la stratégie du nouveau maire se confirme : un traitement technique des dossiers, une forme de dépolitisation des débats, pas d'affrontement avec l'opposition. Sur la délégation de Bleu ciel événement, Frédérique Macarez et Olivier Tournay s'accordent à reprocher le manque de professionnalisme dans les bilans comptables. Le maire souligne simplement qu'il n'y a eu aucune irrégularité et l'élu communiste qu'il a fallu cinq ans pour admettre que quelque chose n'allait pas. Le nouveau directeur général des services résume la situation, dans son style à lui : "la consolidation n'était pas faite de manière optimale".

En revanche, désaccord total sur la fusion entre Saint-Quentin et Saint-Simon. C'est une question de philosophie politique. Tournay est contre ce qu'il pense être la disparition des communes, la mise en concurrence des territoires et l'atteinte à l'unité de la République (rien que ça !). Macarez est pour l'intercommunalité renforcée, parce que les services à la population s'en trouvent renforcés. Les fachos sont contre, parce qu'ils craignent la formation de métropoles livrées à toutes les pollutions (la pire étant l'immigration, ils ne le disent pas mais le pensent fort, leur petit père Pétain préférant la terre qui ne ment pas à la ville pleine de perversions). Xavier Bertrand clôt le débat, dans une intervention très politique, où il n'oublie pas de rappeler son entier soutien à Frédérique Macarez, dans le prolongement de Pierre André, histoire de faire taire les rumeurs sur leurs divisions. L'ancien maire insiste sur le choix "historique" de constituer un "pôle métropolitain", afin de peser dans la nouvelle grande région et ne pas condamner Saint-Quentin à demeurer une ville moyenne.

Avec le contrat de Ville, c'est un autre débat qui était lancé. Le désengagement du département, tenu par la droite, a été la cible des critiques. Les conseillers départementaux présents se sont expliqués : ils n'y sont pour rien, c'est la loi qui impose ce désengagement, mais ils feront tout pour soutenir les projets. Les échanges ont laissé passer quelques perles : "ne vous fiez pas trop aux journaux" (Colette Blériot, majorité) ; "j'ai beaucoup de compassion pour ceux qui souffrent" (Sylvie Saillard, FN).

Le moment où madame le maire perdra un peu de son légendaire sourire, c'est à propos d'Habitat Saint-Quentinois. Légèrement tendue, elle lit un texte, pour une fois, d'où il ressort qu'il faut tout changer dans la gestion du logement social, et rapidement, en allant vers un rapprochement ou une fusion de la structure avec un autre organisme public. Frédérique Macarez termine par une pique qui n'est pas trop dans ses habitudes : "ce ne sont pas les états d'âme des uns et des autres qui m'intéressent, mais les problèmes des locataires". Coup de théâtre final : Gilles Gillet, le président d'Habitat, annonce qu'il a démissionné ce matin, à l'issue d'une rencontre avec le maire. Il reçoit le soutien paradoxal d'Olivier Tournay, sur le point de l'indépendance de la structure. De nouveau, Xavier Bertrand approuve Frédérique Macarez.

Dernier point important : le mécénat, que le maire veut développer, en ces temps où l'argent public se fait rare. A quoi s'oppose Olivier Tournay, qui n'y voit qu'un bénéfice pour les entreprises. Quant aux fachos, ils ont une peur bleue : que le Qatar et l'Arabe saoudite n'en profitent pour investir dans notre ville, n'imposent le voile à nos femmes et construisent des mosquées pour nos hommes. Bon, j'extrapole, mais leur obsession permanente du Qatar et de l'Arabie saoudite me fait penser qu'ils ont ça dans leurs têtes. Dans la même logique, les élus fachos veulent bien des postes supplémentaires pour la police municipale, mais pour les artistes, ils font la grimace. Quelle honte tout de même qu'ils représentent au Conseil municipal le premier parti d'opposition !

Frédérique Macarez a terminé la séance en avertissant les "supporters avinés" (sic), juchés sur les toits de leurs véhicules, klaxonnant jusqu'à 01h00 du matin. Là, les fachos n'ont rien dit de ce désordre bien réel. Mais peut-être en faisaient-ils partie ...

samedi 18 juin 2016

Nuit Finie



Samedi dernier, je suis retourné place de la République, chez les Nuit Debout, quelques semaines après ma première visite, quand le mouvement démarrait. Il était 22h00, le changement était impressionnant. Là où se retrouvaient un bon millier de personnes, ils ne sont plus maintenant qu'une petite centaine. Pas mal de types avec des canettes de bière, entre eux, qui traînent, me faisant penser aux hippies de San Francisco, dix ans après le Flower Power, plus très nets. Les Nuit Debout qui débattent vraiment sont une trentaine. L'effervescence du début a disparu. Le micro ne marche pas bien, quand quelqu'un s'exprime, on n'entend pas grand chose.

La cafétéria semble attirer pas mal de monde, très attentifs. Je m'approche : ils regardent un match de l'Euro ! Je retourne du côté de la trentaine en discussion. Une jeune Américaine, au micro, fait part de son admiration pour ce qui se passe place de la République. Vient le temps des questions : quelqu'un demande à la personne ce qu'elle pense d'Occupy Wall Street, assez proche de Nuit Debout dans les préoccupations. La jeune Américaine ne comprend pas, se tourne vers la petite assistance, ne sachant pas quoi dire. C'est assez étonnant : elle n'a tout simplement jamais entendu parler d'Occupy ! Mais dans quelques années, qui se souviendra de Nuit Debout ?

De Nuit Debout, il ne reste plus que la nuit, sur cette place de la République aux trois quarts vide. Les CRS ne menacent plus, les caméras de BFMTV ne font plus le show, les journalistes de L'Obs ne s'intéressent plus au phénomène, Alain Finkielkraut ne vient plus faire réagir. C'était couru, dès le début : Nuit Debout n'existait que dans la lumière des médias. Quand elle s'éteint, il ne reste pas grand chose.

Ce mouvement, né de la contestation de la loi travail, se retire de la scène à l'instant où la mobilisation atteint son plus haut niveau et ne cale pas. C'est bien la preuve de l'inanité idéologique de Nuit Debout, venu de rien et allant nulle part, ne laissant aucune trace, sinon les papiers et les canettes qui jonchent la place de la République.

vendredi 17 juin 2016

La République de mes rêves



J'ai besoin de rêves. Car depuis quelques jours, c'est le cauchemar. Les opinions politiques qui sont les miennes, sociales-démocrates, européistes, centre gauche, sont la cible des casseurs, des extrémistes et des assassins. Comme si les convictions modérées devenaient insupportables aux violents, aux sectaires. Hier, une jeune députée de gauche, favorable à l'Europe, a été tuée par un fanatique anti-européen, pur produit d'une campagne contre les institutions européennes aussi hystérique que celle que nous avons connue chez nous en 2005.

Un grand syndicat français a dérogé à la légalité et à sa tradition en justifiant, par la voix autorisée de son secrétaire général, les violences envers la police exercées par certains de ses militants, au nom d'une hasardeuse légitime défense. Jusqu'à présent, et depuis longtemps, la CGT nous avons habitués à mener la vie dure aux casseurs et aux gauchistes, surtout pas à se retourner contre la police. Quant à son opposition sans nuance, intransigeante à la loi travail, c'est le signe d'une inquiétante radicalité, qui refuse le dialogue social, le compromis, qui disqualifie les autorités politiques, qui sape leur légitimité.

Un couple de policiers est abattu à son domicile par un terroriste islamiste, alors que la République prêche la paix entre les religions, permettant en chacune, grâce à la laïcité, de vivre, de s'exprimer, sans chercher à dominer ou à écraser les autres confessions. Mais depuis un an et demi, notre pays est entré dans le règne d'une terreur se réclamant indument de la religion. Dans un tout autre registre, même les violences des supporters de football sont le signe d'une société qui va mal, où l'on cherche prétexte à détruire.

A l'approche de l'élection présidentielle, le parti qui arrive en tête des intentions de vote est une organisation xénophobe, nationaliste, antirépublicaine, au passé pétainiste, ligueur et factieux. Le FN, dans un monde normal, ne devrait pas dépasser les 5%. Nous ne sommes plus dans un monde normal, mais de cauchemar. Le débat politique est hystérisé, les violents sont médiatisés, les modérés sont moqués. Oui, j'ai vraiment besoin de rêves. Mais quelle serait la République de mes rêves, la vie politique selon moi désirable et parfaite ?

C'est une République raisonnable et rationnelle, où des citoyens réfléchis et responsables désignent des dirigeants modérés et compétents. L'intelligence prime sur la passion. L'alternance se produit sans drame ni rupture, entre centre gauche et centre droit, entre Emmanuel Macron et Alain Juppé, sans les anxiogènes et les bouffons que sont Sarkozy ou Mélenchon. Les écologistes se débarrassent de leurs sectaires et de leurs opportunistes (les deux vont souvent ensemble, bizarrement), pour rallier la candidature du sage Nicolas Hulot ou du réformiste joyeux Daniel Cohn-Bendit.

Dans la République de mes rêves, les rapports de force et les ambitions exclusivement personnelles ont disparu : seules les idées sont le moteur de l'action, la négociation et le compromis sont systématisés. Les élections se font sur les questions économiques et sociales, pas sur les sujets identitaires ou sécuritaires. La République de mes rêves, c'est une douce et paisible social-démocratie nordique, où il fait bon vivre, où le peuple est confiant et enthousiaste, pas déprimé et hargneux.

Impossible ? Sans doute, puisque c'est un rêve. Mais les pères fondateurs de la République française rêvaient aussi, à une société vertueuse, à l'antique, à la romaine. Un républicain est forcément un idéaliste. La réalité n'est pas républicaine, mais inégalitaire, violente, dominatrice. Le peuple n'est pas spontanément républicain. A l'origine, la République est un rêve d'aristocrates et de philosophes. Rien n'est plus élitiste, dans ses exigences, que ce régime politique pourtant destiné au peuple. La nature n'est pas républicaine, elle est tyrannique ; la nature humaine aussi, par bien des aspects, qui porte la violence en elle. Mais il nous faut continuer à rêver, à espérer et à nous écrier : vive la République !

jeudi 16 juin 2016

Faut-il interdire les manifs ?



La question pourrait presque être un sujet de dissertation posé hier matin à l'épreuve de philosophie du bac : l'interdiction d'une manifestation syndicale pour cause de violence est-elle compatible avec l'exercice de la démocratie ? Le Premier ministre semble penser que oui, en songeant à ne pas autoriser les prochains rassemblements de la CGT contre la loi travail, après les graves incidents de mardi. Mais comme dans toute bonne dissert de philo, il faut peser le pour et le contre, et puis conclure personnellement. Allons-y :

D'abord, l'interdiction d'une manifestation est-elle conforme à la loi républicaine ? Oui, puisque la législation en vigueur permet de prendre une telle mesure, comme par exemple en cas de troubles de l'ordre public. Est-ce le cas ? Là aussi, on peut penser que oui : quand près d'un millier de types décident de casser tout ce qui se trouve sur leur passage, on n'est plus tout à fait dans l'exercice normal du droit de manifester. On ne peut même plus parler de dérapage ou de débordement, mais carrément d'émeute organisée.

La situation est-elle imputable à la CGT ? Doit-elle en faire les frais ? Cette fois, c'est oui et non. Non, parce que le syndicat n'a aucune volonté de violence et les incidents desservent d'abord sa cause et son image (c'est pourquoi je n'approuve pas la proposition de Nicolas Sarkozy de faire porter la responsabilité civile de la casse sur la CGT, avec les pénalités financières qui iraient avec).

En même temps, il y a bel et bien une responsabilité politique : qui sème le vent récolte la tempête. Dès le début du conflit, la CGT a adopté un point de vue radical, celui du retrait, sans aucune négociation possible. On ne peut pas impunément organiser un défilé sans se sentir indirectement responsable de la violence dans ses marges, encouragée par l'intransigeance du discours. D'autant que la CGT dispose d'une réelle expertise en matière de service d'ordre, ici prise en défaut.

Ce point de vue est confirmé par l'expression orale et parfois physique de certains manifestants, qui affirment comprendre la violence, qui en usent eux-mêmes contre la police quand elle charge. Il y a une porosité entre le gros de la manif, pacifique mais agressif envers le gouvernement, et ceux qu'on appelle improprement les casseurs. Ce sont en réalité des militants politiques, organisés, outillés et déterminés, pas de vulgaires voyous venus pour piller. Appelez-les comme vous voudrez, anarchistes, autonomes, ultra gauche. Dans ces rassemblements, ils sont comme des poissons dans l'eau. Un gouvernement responsable ne peut pas les laisser faire : il faut casser le bocal.

Bien sûr, je n'ignore pas que l'interdiction par la gauche d'une manifestation syndicale aurait un fort impact dans l'opinion, qu'elle contredirait l'image qu'on s'en fait. Mais le mal est déjà là. Et puis, la CGT a sciemment déclenché un mouvement très politique, parce qu'elle ne veut pas perdre de son pouvoir dans les entreprises, dont l'ampute en partie la loi travail, parce qu'elle ne veut pas perdre les prochaines élections professionnelles face à la CFDT, parce que son rejet de la social-démocratie fait partie de son ADN idéologique. L'histoire de la gauche s'en relèvera, d'ailleurs, puisqu'elle a connu pire.

J'ai gardé pour la fin, comme dans toute bonne dissertation de philosophie, l'argument le plus convaincant, définitif. En interdisant les manifs cégétistes, le gouvernement défend moins son intérêt que celui de la ... CGT ! Mais oui, réfléchissez un peu : le syndicat est dans la seringue, il ne peut plus ni avancer ni reculer, c'est l'impasse pour lui, le blocage complet. Il sait que le gouvernement ne retirera pas la loi travail, même si deux millions de personnes descendaient dans des rues à feu et à sang. Pour la CGT, c'est l'échec programmé, la déception garantie. Il faut que le syndicat s'en sorte par le haut, qu'il ne soit pas humilié. En étant interdite de manifester, la CGT accède au statut envié et aujourd'hui profitable de victime. Elle est auréolée de la couronne du martyre. Ces manifs sans fin, qu'elle ne peut arrêter elle-même sans se désavouer auprès de sa base, c'est le gouvernement qui décide à sa place d'y mettre un terme, lui ôtant ainsi une sérieuse épine du pied. Si j'étais Philippe Martinez, je remercierais discrètement Manuel Valls d'avoir eu cette riche idée.

mercredi 15 juin 2016

Hommage aux victimes du terrorisme




Des Saint-Quentinois(e)s de toutes sensibilités se sont rassemblés ce soir, à 19h30, devant l'Hôtel de Ville, pour rendre hommage aux victimes d'Orlando et de Magnanville (vignette 3), à l'initiative de l'association SOS homophobie (vignette 1). Après une brève allocution de son délégué régional, Michel Magniez (vignette 2), une minute de silence a été observée. Rue Lyon-Jumentier, la solidarité s'est affichée aux fenêtres (vignette 4).

Alors, ce bac philo ?


Nos convictions morales sont-elles fondées sur l'expérience ? Non, elles sont d'abord le produit d'une éducation, l'influence d'une société et d'une époque, le jugement de notre intime conscience. C'est la science qui se fonde sur l'expérience, pas la morale. Mais l'existence est aussi une expérience qui n'est pas inutile à la morale : elle nous fait surtout connaître ce qu'est le mal, jusqu'à douter de la réalité du bien. Celui-ci, c'est du côté de l'esprit, pas de l'expérience, qu'il faut aller le chercher. Références possibles : Hume pour une morale fondée sur l'expérience, Kant contre. Clivage empirisme/idéalisme.

Le désir est-il par nature illimité ? A première vue, oui, le désir n'en a jamais assez, en veut toujours plus. Si le désir est rêve, imagination, fantasme, rien dans la tête ne peut le limiter. Mais dans le passage à l'acte, il en va tout autrement (car le désir cherche généralement à se satisfaire) : sa limite, c'est le réel. Le désir veut tout, mais ne peut pas tout. Le désir n'est pas que nature : il est aussi culture. C'est là où il rencontre ses limites. Car la morale et la loi limitent notre désir, imposent des interdits. Références possibles : René Girard et sa théorie du désir mimétique ; Epicure, Lettre à Ménécée.

Savons-nous toujours ce que nous désirons ? Bien sûr que non ! Le désir est mystérieux, obscur, retors. En apparence, il se donne un objet, mais n'est-ce pas un leurre ? D'ailleurs, peu importe : l'essentiel est de désirer, d'y puiser force et plaisir. Il n'est pas utile de savoir ce qu'on désire. Allons plus loin : on ne désirerait sans doute pas si on savait quoi et pourquoi on désire. Le désir a besoin d'illusion, d'embellissement et même de mensonge, pas de connaissance et de vérité. Opposition savoir objectif/désir subjectif. Références possibles : Pascal (quand on aime, on ne sait pas quoi ou qui on aime), Luis Bunuel ("Cet obscur objet du désir").

Pourquoi avons-nous intérêt à étudier l'histoire ? Aucun intérêt, le passé est passé, n'apporte rien, surtout l'histoire la plus ancienne ! Mais il y a un intérêt politique : ne pas répéter les erreurs du passé. Et puis, pour savoir qui nous sommes, il est nécessaire de connaître ce que nous avons été. Un intérêt psychologique aussi : qu'est-ce qu'un grand homme, un personnage historique, qui s'élève au dessus de la masse ? Etudier l'histoire, c'est enfin se poser des questions philosophiques essentielles : y a-t-il un progrès de l'humanité ? Les hommes sont-ils maîtres de leur destin ? Références possibles : Kant ("Histoire de l'humanité d'un point de vue cosmopolitique"), Hegel, Marx ("Manifeste du parti communiste").

Travailler moins, est-ce vivre mieux ? La quantité agit-elle sur la qualité ? On peut penser que l'intensité de vie ne dépend pas de la durée du travail. Vivre mieux, c'est aimer, créer, risquer, rire, partager ... , sans rapport avec la réduction du travail. Cependant, si celui-ci est considéré pour ce qu'il est en général, un effort, une peine, une souffrance, pas forcément récompensé, parfois une exploitation, son soulagement ne peut que susciter une vie meilleure. A l'inverse, on peut soutenir l'idée que la vie la plus riche, la plus exaltante s'expérimente dans le travail, en donnant à ce terme un sens large, l'homme devenant ce qu'il est dans ce qu'il fait.

Faut-il démontrer pour savoir ? En matière de sciences, oui. Mais la démonstration ne suffit pas : le savoir s'appuie tout autant sur l'expérience ou l'expérimentation. Et puis, une démonstration peut être fausse ou pernicieuse. Elle n'est pas, en soi, une garantie de vérité. Sous l'antiquité, les Sophistes prétendent, à l'aide de la rhétorique, pouvoir démontrer n'importe quelle cause, comme un avocat aujourd'hui démontrera que son client n'est pas autant coupable qu'on le croit. Enfin, il y a des savoirs qui se passent de toute démonstration : l'amour, la beauté ou la foi sont des certitudes si puissantes qu'elles n'ont pas besoin d'être démontrées.

mardi 14 juin 2016

Le bac approche, soyez stressés !



C'était hier le dernier jour de cours, ce sera demain la première épreuve du bac, la philo. A mes élèves, je dis : n'écoutez pas les psychiatres et les psychologues qui sont les maîtres du monde, depuis que les sages et les curés ne le sont plus. Ces médecins du mental ont colonisé les médias et n'ont qu'un message à délivrer : à la veille du bac, non pas combattre l'ignorance, mais le stress. L'ennemi absolu de notre époque, c'est lui ! Et pourtant, quoi de plus normal que de stresser en cette veillée d'armes ? Au contraire, l'élève qui, aujourd'hui, serait serein, décontracté m'inquiéterait fort : pas normal, celui-là !

Quant à l'épreuve en elle-même, le stress est bon pour la concentration, la motivation, l'adversité envers soi-même qu'exige toute épreuve. La pensée efficace réclame cette tension intérieure, qui est fructueuse. Demain, jusqu'à la fin, je souhaite que mes élèves éprouvent ce stress bienfaisant, qui maintiendra leur esprit en éveil, affûtera leur vigilance, sera pour eux un puissant stimulant. Refusons la morale psy anti-stress et sa volonté de normalisation.

Vignette 1 : en série économique et sociale, trois courageux élèves ont assisté à la dernière heure de cours. Vignette 2 : plus nombreux ont été les littéraires, qui ont investi mon bureau tout à la fin, me dessaisissant de mon pouvoir à l'ultime minute, après neuf mois de règne absolu. Vignette 3 : aurions-nous du mal à nous séparer ? Le délégué de classe m'entraîne au Golden Pub, avec ses camarades. Que ma hiérarchie ne s'inquiète pas : aucun alcool, mais café, diabolo menthe, chocolat liégeois, Dame blanche, crêpe au chocolat et sage conversation.

lundi 13 juin 2016

Mad Pride 2016



Elle est beaucoup moins connue que la Gay Pride. Vous ne l'avez pas vue ce week-end sur les chaînes d'information continue, qui ont privilégié les cochons de supporters et les poubelles dans la capitale. Et pourtant, eux aussi ont occupé la rue, ont des choses à nous dire, qui souvent nous gênent : les fous, puisque c'est ainsi qu'ils n'hésitent pas à se revendiquer, lors de la Mad Pride, une manifestation publique qui existe depuis 1988 mais qui est étrangement passée sous silence. Notre société se veut tellement rationnelle et scientifique, elle est si normalisatrice qu'elle accepte mal cette différence qu'est la folie, la maladie mentale (voir les travaux de Michel Foucauld et son "Histoire de la folie"). Devant l'hôpital Saint-Antoine, à Paris, où le défilé a démarré, Descartes n'y aurait pas retrouvé ses petits, mais Nietzsche aurait été très à l'aise !

Schizo, bipolaire, toqué, alcoolo, ado déviant, sourd, anormal, dingo, zarbi, barjo, zinzin, berdin (terme berrichon), obsédé, anxieux, tous se sont retrouvés pour qu'on prenne au sérieux leurs revendications. Un lieu commun veut que les fous se prennent pour Napoléon. Mais lui, Napoléon, pour qui se prenait-il ? Sans doute pour Napoléon, c'est-à-dire le plus dangereux des fous dangereux, capable de lancer des centaines de milliers d'hommes à la conquête de l'Europe, pour terminer sa vie dans un îlot perdu de l'Atlantique. Raide dingue, l'empereur ! Je préfère, et de loin, un Don Quichotte qui prend la Bastille !

Don Quichotte à la Bastille

Plus on est de fous ...

Slogans de ouf

dimanche 12 juin 2016

François a dit




Je dédie cette photo, boulevard de La Villette, à Paris, devant le métro Stalingrad, à François Hollande, son gouvernement, le Parti socialiste et la section locale, qui pourrait en faire son slogan de campagne lors de la prochaine élection.

samedi 11 juin 2016

Hugo, Jessy, Paul et les autres



Hier, c'était la dernière heure de cours de l'année avec mes scientifiques. Sur 36, douze courageux étaient présents. Paul a proposé un goûter ou des jeux pour terminer. Non, ai-je répondu : je n'ai pas la tête à ça et surtout nous ne sommes pas à l'école maternelle. Jusqu'à la dernière minute, nous avons travaillé, c'est-à-dire, pour cette ultime séance, révisé quelques notions au programme. Une photo, alors ? Oui, et après la sonnerie : ce sera ma seule concession. Clic-clac : c'est fait, en une unique pose. Bon courage à eux et aux absents : le bac philo, c'est mercredi prochain.

En vignette : Hugo, Romain, Romane, Charlotte, Quentin, Simon, Jeanne, Jessy, Chelsea, Lilian, Marieme et moi. Et Paul, bien sûr.

vendredi 10 juin 2016

Rien à foot



C'est parti pour un mois d'Euro de football. Comme une majorité de Français, l'événement ne m'intéresse pas. Oui, je dis bien une majorité ! La France en Bleu, c'est une invention qui profite à ses inventeurs, pas une réalité. Un récent sondage, BVA-presse régionale, indique que 19% de la population se passionnent pour le foot et que 43% n'aiment pas du tout. Si vous ajoutez à ces derniers ceux qui vont regarder les matches de fin, non pour l'amour du sport, mais par patriotisme le plus plat, une majorité de Français n'en ont rien à faire de l'Euro de football.

Autre préjugé : cette manifestation ferait du bien au pays, ragaillardirait le moral de la nation, profiterait au gouvernement en cas de victoire. Invention là-aussi : rappelez-vous la fameuse France black-blanc-beur de 1998, lors du Mondial. Quatre ans après, Le Pen était qualifié au second tour de la présidentielle et la gauche écrasée ! Non, nous ne sommes pas un pays du tiers-monde, qui oublierait ses problèmes politiques en s'enivrant de football, qui est à peu près dans ces cas-là ce que Karl Marx disait de la religion : l'opium du peuple.

Préjugé plus élégant : le foot serait une école de vie (sic), un moyen d'intégration sociale. Pour les voyous peut-être : taper dans une balle les assagit. Mais pour un citoyen normal, non. La socialisation se fait par les grandes institutions, l'Ecole, l'Armée, l'Eglise, pas à travers un jeu. C'est également un lieu commun de comparer le football et son attraction aux jeux du cirque chez les anciens Romains, "Panem et circenses". Non, rien à voir, complètement différent, rapprochement anachronique. Les Romains donnaient à voir des spectacles sauvages, cruels, sanglants, dont les chrétiens faisaient entre autres les frais. Les gladiateurs, c'était tout de même autre chose que nos footballeurs en short et chaussettes, qui s'égratignent les genoux sur le gazon ou reçoivent la baballe sur leur tête.

La seule innovation à ce jour, pour cette édition 2016 de l'Euro, c'est la création de fan zones. Drôle d'expression ! Où sont-ils allés la chercher ? Ne peuvent-ils pas parler en bon français, comme tout le monde ? C'est quoi, une fan zone ? Ca dit quoi ? Que nos préoccupations d'aujourd'hui, c'est la sécurité, la technologie et le divertissement, à quoi sont dédiés ces parcs à supporters, comme il vaudrait mieux les appeler. On y trouvera de quoi s'amuser, sans rapport direct avec le sport. Et puis, on y sera protégé, à l'abri du monde. L'électronique dernier cri apportera ses garanties.

Pourquoi l'Euro de foot va-t-il tant faire parler de lui, alors que les concernés sont minoritaires ? D'abord parce que cette minorité est malgré tout relativement importante. Mais surtout parce que les trois valeurs cardinales de notre civilisation, que distingueront les chercheurs dans quelques siècles, ce sont la santé, le confort et ... le sport. Et sûrement plus liberté, égalité, fraternité. Même travail, famille, patrie, qui tente certains, n'est plus au goût du jour. Quant à la religion, à la guerre et au sens tragique de l'existence, n'en parlons même pas, c'est devenu carrément une autre planète ! Reste le foot. Allons-y pour le foot ! Une mauvaise période à passer, mais un mois seulement.

jeudi 9 juin 2016

Les personnes et les idées



En politique, il y aura toujours deux types d'individus et de comportements : ceux qui défendent des idées, ceux qui s'en prennent aux personnes. Les premiers ont bien sûr ma faveur. Faire de la politique, c'est se reconnaître dans un projet et en combattre un autre. Dans cette affaire, le rôle des personnes est secondaire. Prendre partie pour des idées, ce n'est jamais facile. Il faut argumenter, en sachant qu'on n'a jamais entièrement raison, qu'un point de vue a toujours ses limites. Mais c'est bel et bien cela la République : la confrontation des idées, arbitrée par le choix du peuple. Ce débat doit être passionné, je dirais même violent et agressif. Je regrette par exemple que les partisans de l'Europe n'adopte pas suffisamment une attitude offensive ; ils donnent trop souvent l'impression de se justifier, alors qu'il faudrait attaquer le camp adversaire, les antieuropéens, qui ont réussi à gagner l'opinion.

En revanche, quand la politique s'en prend aux personnes, elle est détestable. Pourtant, c'est la tendance naturelle, humaine : le ressentiment l'emporte sur l'argumentation. C'est ce qui se passe en ce moment avec Emmanuel Macron. Sa personne est plus souvent visée que ses idées : le prix de son costume, son passé professionnel, sa situation fiscale. C'est évidemment indigne, bas, populiste, vulgaire. Le lancer d'œufs ou de tomates contre des hommes publics a toujours existé : ce n'est pas tant ça qui me gêne. Et puis, Macron a tort de penser qu'il est la victime d' "agitateurs professionnels". Ce sont des amateurs, au plus mauvais sens du terme : l'image les dessert. Quand on en vient aux mains, c'est qu'on manque d'idées. Un pro des médias se serait calmement approché du ministre et aurait trouvé la formule qui tue, l'argument définitif. Mais l'opposition à Macron est nulle, banale, gamine. Elle valorise celui qu'elle croit stupidement contredire. Elle ne se fait plaisir qu'à elle-même.

On me répondra peut-être que les personnes reflètent les idées. Beaucoup de commentaires sur ce blog tendent à cette réduction : les idées ne seraient que la résultante des intérêts personnels. Mais c'est entièrement faux. Macron, s'il suivait ses intérêts, serait chez Les Républicains. Et moi, quel est mon intérêt à soutenir Macron ? Aucun ! Et le pauvre type dans sa campagne pourrie qui vote FN, quel intérêt en tire-t-il ? Rien du tout ! En vérité, la politique n'est jamais une question d'intérêt personnel, mais de choix général, idéologique. Le libéralisme de gauche me plaît, m'intéresse, j'y trouve mon compte, j'estime que cette pensée est originale, je crois cette famille d'idées, qui va de Rocard hier à Macron aujourd'hui, utile à la France. Après, ce n'est pas moi qui déciderai de son avenir, mais les Français par leur vote. En attendant, sur ce blog, je la défends, comme je critique sévèrement la gauche radicale, et plus sévèrement encore les frondeurs qui se retournent contre leur propre parti. Mais les personnes n'ont rien à voir avec ce combat-là. Tout le monde hélas ne voit pas la politique ainsi.

mercredi 8 juin 2016

A nous deux, Montmartre !





Ma traditionnelle déambulation parisienne, en compagnie de l'UTL de Cambrai, a débuté sur l'aire d'autoroute d'Assevillers, où le car est venu me chercher, et où Michèle m'a offert du cédrat confit. Pourquoi ça ? Parce que mercredi dernier, ma conférence sur l'ironie, devant les étudiants, s'est terminée sur le Candide de Voltaire, le héros dégustant ce fruit-là, que je ne connaissais pas. Maintenant, c'est fait.

Cette année, j'ai choisi pour promenade la butte de Montmartre, départ du Moulin-Rouge (vignette 1, le groupe d'une cinquantaine de personnes). Joëlla a agrémenté mes lectures et commentaires de quelques chansons, "Où est-il donc ?" de Fréhel pour commencer, dans le hall du Lido. Mais aucunes gambettes ne sont venues illustrer notre propos. Après, nous étions d'attaque pour remonter la rue Lepic, jusqu'au moulin de la Galette. A mi-parcours, je suis monté sur un banc pour haranguer la population, à la façon des Communards sur leurs barricades (vignette 2, petit rappel historique). C'était parti pour un "Temps des Cerises" tonique.

Au n°98, nous faisons face à une vilaine petite façade et un grand scandale : pas de plaque pour indiquer qu'a vécu ici le plus grand écrivain français du siècle dernier, Louis-Ferdinand Céline. A sa mémoire, je lis la première page de son "Voyage". Et puis nous tournons rue Girardon pour nous rendre dans un lieu ignoré des touristes, le Château des Brouillards, qui nous offre la plus belle vue sur la très laide basilique. Léon Bloy, mon maître, a vécu au n°3. Passage obligé place Dalida, devant son buste, chanson "Il venait d'avoir 18 ans", puis direction rue Saint-Vincent, la fameuse vigne : nous poussons ensemble la "Complainte de la Butte", qui cite cette rue.

Rue Becquerel, hommage à la directrice de l'école, une certaine Louise Michel. Le groupe débouche devant le mur des généraux fusillés, qui a vu se déclencher au 18 mars 1871 la Commune. Lecture de Karl Marx. Nous tournons ostensiblement le dos à l'affreux Sacré Coeur, construit sur les cadavres des Communards (qui avaient tout de même passé par les armes l'archevêque de Paris). Pas question de visiter ce pain de sucre. En revanche, la délicieuse église Saint-Pierre-de-Montmartre a droit à nos égards. Son cimetière est le plus petit de Paris, où serait enterré D'Artagnan (je ne sais pas si c'est vrai, mais j'ai envie d'y croire).

La culture c'est bien, la nourriture aussi, et il faut bien se restaurer. Nous avons traversé la place du Tertre en ignorant les faux peintres et les vrais pickpockets, pour rejoindre notre restaurant, La Crémaillère (vignette 3). Après le repas, l'après-midi a été consacré à Salvador Dali, dont le musée à côté de la place est le plus important de France. Il n'empêche que l'œuvre de l'artiste me laisse sceptique. Au retour, dans le car, j'ai soumis mes amis à l'habituel questionnaire, que vous pouvez vous amuser à compléter (vignette 5). La gagnante, Renée, a remporté un magnifique cahier de coloriage (sur Paris, of course). Auprès d'elle, Xavière, deuxième lauréat (vignette 4). Quelle journée !

Merci à Jocelyne et Joëlla pour les photos.

mardi 7 juin 2016

Conseils de révision



Le bac, c'est dans une semaine. La médiatisation a commencé, autour des révisions, et celles de la première épreuve, la philo. Qu'est-ce que je conseille ? D'abord, rien ! Dans cette discipline, les révisions, c'est toute l'année, pas les derniers jours. On révise chaque soir le cours du jour pour préparer celui du lendemain. Et puis, comme chaque notion du programme renvoie à plusieurs autres, la révision est permanente : quand on étudie par exemple la liberté, on aborde aussi, forcément, le bonheur (la liberté rend-elle heureux ?), la société (la liberté est-elle compatible avec la vie sociale ?), la justice (la liberté est-elle une question de droit ?), etc.

Pourtant, il est légitime que les élèves réclament des révisions, pour se remettre à l'esprit l'essentiel de ce qu'il faut retenir. Conseil n°1 : s'en tenir aux recommandations du professeur. Aller voir ailleurs, sur internet ou dans des manuels, c'est prendre le risque de tout mélanger. Les méthodes sont multiples : il faut en rester à celle apprise dans l'année, en classe. Pour ma part, je consacre cette dernière semaine à revoir brièvement la vingtaine de notions abordées dans l'année, sur lesquelles porteront les épreuves du bac. En quatre points :

1- Les problématiques : pour chacune des notions, il n'y a pas 36 questions, mais quelques-unes, à se souvenir, avec lesquelles se familiariser. La vérité, par exemple : est-elle profitable ou nuisible ? Peut-on la démontrer ou non ? Est-elle relative ou absolue ? et quelques autres grandes questions, dont on peut assez facilement faire le tour.

2- Les définitions : parce qu'il faut savoir de quoi l'on parle, si l'on veut correctement penser. La liberté, par exemple, a plusieurs sens : l'indépendance, le choix, le droit, le déplacement ou la pensée. Il faut revoir tout ça, le repréciser.

3- Les avertissements : le prof, correcteur du bac depuis souvent longtemps, connaît les erreurs les plus fréquentes. Par exemple, le désir n'est pas à confondre avec la volonté : le premier est un sentiment qui s'impose à nous, la seconde est un choix inspiré par la réflexion.

4- Les références : elles sont philosophiques, mais aussi de culture générale. Robin des Bois invite à réfléchir sur la justice, comme Robinson Crusoé sur la société ; Don Juan sur le désir, comme Guernica sur l'art. Quand Emmanuel Kant définit le bonheur comme "la satisfaction totale et permanente", c'est à retenir. Quand Sartre affirme que "l'enfer, c'est les autres", voilà une idée.

Une fois que ces révisions seront terminées et que la veille de l'examen sera arrivée, je préviens les élèves : vous aurez l'impression d'avoir tout oublié, et ce sera normal. Pas d'angoisse, pas de relecture précipitée à la dernière minute. Il faut laisser l'esprit se reposer. Les connaissances ne se sont pas effacées. Elles sont stockées dans le cerveau, elles resurgiront le moment venu, en cours de réflexion. Pas d'inquiétude. Relax, comme on disait autrefois. Zen, c'est ce qu'on dit, je crois, aujourd'hui.

lundi 6 juin 2016

Ali au paradis



J'ai 10 ans, ce 8 mars 1971. Il est 4 heures du matin quand mon père vient me réveiller, pour écouter à la radio le match de boxe entre Cassius Clay et Joe Frazier, retransmis en direct. J'ai vu les photos dans les journaux : deux montagnes de chair et de muscles, des Noirs magnifiques, la beauté et la force absolues. Le combat se déroule de l'autre côté de l'océan, à New-York, qui me fait rêver aussi. Il me faudra attendre encore 17 ans avant de me retrouver devant le lieu de la légende, le Madison Square Garden. Je me suis déjà levé la nuit, deux ans auparavant, pour un autre événement mythique : en juillet 69, le premier homme sur la Lune. Armstrong, Clay, des héros, des géants.

Je suis ému à la disparition de Mohamed Ali. Moi qui déteste le sport, j'ai une admiration sans borne pour cet homme. Sans doute parce que ce n'était pas un sportif, mais un guerrier. Avec Frazier, c'était une histoire d'hommes, à la vie, à la mort. Frazier : "Ali disait toujours que je ne serais rien sans lui. Mais qu'aurait-il été sans moi ?" Ali : "Joe est un combattant et un champion, et je prie pour qu'il se batte, maintenant " (Frazier était hospitalisé pour un cancer du foie qui l'emportera). Ces deux-là, c'est l'irruption de la tragédie dans la société contemporaine, qui est essentiellement dévolue à la comédie et à la pantalonnade.

Qu'on ne s'y trompe pas : la mort de Mohamed Ali, c'est la fin d'un type d'homme qui n'a plus cours, noble, fier, brutal, pieux (il s'est converti à l'islam, a rejeté son nom d'esclave). Presque cinq ans jour pour jour après le "match du siècle", le 5 mars 1976, je ne suis plus un enfant, je suis devenu un adolescent. Ce n'est plus à la radio, mais devant la télévision que je retrouve, fasciné, Mohamed Ali. Dans l'émission Apostrophes, le boxeur écrase tous les autres invités par sa présence animale, par son regard qui frappe alors que ses poings sont au repos. Il pointe d'un doigt vengeur Jean Cau, modèle de l'intellectuel freluquet, couard, traître à Sartre, vendu à la droite : "S'il y a quelqu'un que je n'aime pas, c'est vous". Quelle phrase, à réentendre, à revoir ! Cau n'en menait pas large, je crois bien qu'il faisait dans son froc.

Ali avait le sens de l'adversité et du destin, toute chose dont nos contemporains ont horreur. Il a été atteint par la maladie, comme dans une tragédie grecque. Car ce corps qui n'était que force est devenu peu à peu faiblesse, frappé par Parkinson. Ces poings qui cognaient, sûrs d'eux-mêmes, se sont mis à trembler. Mais le regard est resté, aussi vif, sombre et violent. Le mal n'est pas allé jusque-là. Aujourd'hui, Ali a rejoint Frazier au paradis des boxeurs. Je ne me réveillerai plus la nuit pour les entendre s'affronter. Mais la leçon de vie qu'ils nous ont donnée est en moi à jamais.

dimanche 5 juin 2016

La fin du monde




Ce n'est pas tous les jours qu'on frôle la fin du monde. Dans la Bible, c'est le Déluge, s'il n'y avait eu l'Arche de Noé. Depuis quelques jours, nous cherchons les comparaisons historiques, nous voudrions bien que l'événement soit exceptionnel. Sur nos écrans, des gens font du kayak dans les rues inondées. Des personnes en short se promènent les pieds dans l'eau. Dans les barques, des "naufragés" sont revêtus de gilets de sauvetage orange pétant, mais le risque de noyade est limité, ce n'est pas très profond.

Des personnes âgées sont transportées par des pompiers, qui ne font pas que leur métier, qui sont présentés comme des héros. Des habitants ne veulent pas quitter leur maison malgré le danger, parce qu'ils sentent qu'on pourrait les voler, que des appartements abandonnés sont la proie des pillages, depuis que le monde est monde, surtout quand on approche de la fin du monde. A Paris, sous l'eau, c'est la plage (vignette 1). Le musée d'Orsay est une nouvelle Venise qui s'enfonce dans le fleuve (vignette 2).

Les curieux affluent pour regarder l'eau couler, l'eau monter, pour la filmer, pour en parler, pour s'étonner, pour tuer le temps (vignette 3). C'est comme ça, quand vient la fin du monde. Et puis, il faut faire ses comptes, compter les sous, penser aux assurances. Sans oublier de s'en prendre à l'Etat, aux collectivités locales, à tous ceux qui n'ont pas su prévoir, organiser. Pour un peu, la nature serait presque accusée. La fin du monde finit par tourner les têtes.