vendredi 24 juin 2016

Jour de deuil pour l'Europe



La victoire du Brexit, c'est d'abord la défaite de la démocratie. J'ai constamment été hostile à toute forme de référendum (sauf au niveau local). La procédure référendaire est faussement démocratique et réellement antirépublicaine. La volonté du peuple ne consiste pas à dire oui ou non (c'est la réponse de l'âne, trop facile, très bête), mais à se prononcer sur des projets, à s'engager, à prendre ses responsabilités, à travers ce qu'on appelle des élections, et pas des référendums. Celui d'Angleterre a produit les vices inhérents à cette procédure : on ne répond pas à la question, on ne sait même pas ce qu'elle est vraiment, on s'en moque d'ailleurs, on se laisse aller à la démagogie. Tout référendum correspond parfaitement à cette boutade de Woody Allen : "je ne sais pas quelle est votre question, mais ma réponse est non !"

Du moins, le résultat aura-t-il un bénéfice, un seul : mettre fin à la légende d'un peuple qui se soulève contre l'élite (en l'occurrence européenne). Parce qu'à 51% contre 49%, on est encore très loin de pouvoir accréditer ce mensonge. Autre mensonge qui se dégonfle : l'anti-Europe, ce n'est pas le désir d'une hypothétique et fantasmatique autre Europe. Le Brexit, c'est le refus pur et simple de toute forme d'Europe. C'est une leçon qu'il nous faut aussi retenir. Le mérite d'un scrutin, c'est qu'il révèle une part de vérité. Ici, c'est qu'il n'y a pas de majorité ou d'alternative gaucho-facho, populiste, souverainiste, nationaliste pour construire une soi-disant autre Europe. En revanche, gauche social-démocrate et droite centriste peuvent concevoir ensemble un projet européen.

J'ignore quelles seront les conséquences économiques du Brexit, je ne suis pas économiste. Les milieux d'argent se satisfont de toutes les situations politiques. Historiquement, ils se sont sentis à l'aise aussi bien dans l'Amérique libérale que dans l'Allemagne totalitaire. Même avec les régimes communistes, ils n'ont pas cessé de commercer et de profiter. "Les affaires sont les affaires", comme on dit. La victime du référendum, c'est l'Europe, pas le marché ou le capitalisme.

Quels sont les ressorts de ce mouvement anti-européen ? Je vais tenter de l'éclairer avec les connaissances qui sont les miennes, et qui valent bien le savoir économique. Ce qui l'a emporté hier au Royaume-Uni, c'est ce que Nietzsche appelait "le dernier homme", l'individu moderne, qui ne croit plus en rien, a peur de tout, rejette toute forme de grandeur, se replie sur lui-même, vaque à des occupations médiocres, est mu par le ressentiment, est profondément nihiliste (il dit non à tout). Cet homme-là, majoritaire dans les sociétés modernes selon Nietzsche, ne peut être qu'anti-européen (selon moi cette fois). Car l'Europe au XXIème siècle, c'est l'aventure, le risque, la grandeur, la nouveauté, l'Histoire, l'espoir, l'utopie comme l'étaient la République au XIXème siècle ou le socialisme au XXème siècle.

La victoire du Brexit, c'est la victoire du conservatisme le plus plat (on ne change rien) comme de la pensée la plus réactionnaire (c'était mieux avant). C'est le triomphe de la peur, du mensonge, de la haine et de la bêtise. C'est la domination de ce qu'il y a de plus bas, de moins noble dans l'humanité : l'irrationnel, l'esprit obtus, borné, enfermé derrière ses frontières, qui sont aussi mentales, le repli sur soi, le rejet de l'autre. Le plus progressiste des anti-européens est encore plus réactionnaire que le plus réactionnaire des pro-européens. On a tort de surinvestir dans les explications économiques et sociales. C'est plus profond qu'il faut aller chercher les causes.

Derrière tout cela, il y a une grande angoisse et une vaste hypocrisie. Les Britanniques sont d'autant plus les fondateurs de l'Etat-nation qu'ils sont des insulaires. Tout projet fédéral les révulse, leur semble contraire à leur identité. Mais ça ne les a pas empêché de constituer un immense empire à travers toute la planète, qui leur a permis d'asservir et d'exploiter de nombreux peuples. Quand ils jugent aujourd'hui l'Europe comme étant "totalitaire", c'est bien sûr, venant d'eux surtout, une gigantesque rigolade. D'autant que la Grande-Bretagne a été le pays d'Europe le moins contraint par l'Europe, bénéficiaire de nombreuses dérogations, sans l'Euro, sans Schengen.

Ce matin, c'est l'extrême droite, dans tous les pays d'Europe, qui jubile, qui relève la tête, qui se met à espérer. La victoire du Brexit, c'est la victoire de ses idées, y compris sous d'autres habits idéologiques. Il va falloir, d'urgence, que les pro-européens se réveillent, prennent l'initiative, passent à l'offensive. D'abord en dépassant, comme le propose Emmanuel Macron, le clivage droite-gauche, qui n'est plus opératoire sur ce sujet. Ensuite, il faut interdire tout référendum national sur l'Europe, pour les raisons que j'ai indiquées au début. En toute logique, c'est au niveau européen que les consultations sur l'Europe doivent être organisées, avec des résultats qui doivent être pris dans leur globalité, et non plus localement.

Mais l'essentiel pour les partisans de l'Europe, c'est d'aller plus loin dans la définition de leur projet. J'aime beaucoup Jacques Delors, européen convaincu, mais sa théorie d'une Europe du noyau dur, à la carte ou par cercles concentriques ne tient pas. L'Europe n'est pas un fruit, une auberge ou une salle de gymnastique ! Il faut une Europe intégrée, fédérale, politique, souveraine, militaire, pas une moitié d'Europe telle que nous la connaissons depuis 70 ans et qui ne convainc pas grand monde, même si c'est mieux que rien à mes yeux (mais je n'ai pas besoin d'être convaincu). Au lieu de s'écharper inutilement avec les anti-européens, c'est plutôt entre pro-européens que le débat doit avoir lieu, pour affiner leur projet.

Quel est aujourd'hui le problème de l'Europe ? C'est d'être trop démocratique ! Chaque mesure qu'elle prend doit être soumise au vote des Parlements nationaux. Dans ses instances dirigeantes, c'est trop souvent la règle de l'unanimité qui prévaut, pour ne jamais rien imposer à personne contre sa volonté. Sur ce point, on constate que l'ingratitude des peuples est aussi grande que l'ingratitude des rois, aidée par l'ignorance et la mauvaise foi. Ce qui manque à l'Europe, c'est l'autorité, la souveraineté, j'ai presque envie de dire la transcendance, rendues difficiles par son extrême souci démocratique, qui la paralyse dans l'élaboration de ses institutions et de son projet. Avec Charlemagne, Napoléon ou Hitler, une certaine Europe s'est faite dans la conquête, la guerre et le sang. Aujourd'hui, il nous faut penser à une République européenne, pacifique, progressiste. Le chemin est encore long, il ne fait que commencer depuis quelques décennies, toute grande entreprise historique est soumise à cette patience. Mais c'est toujours mieux que revenir en arrière, c'est-à-dire aller nulle part.

15 commentaires:

Erwan Blesbois a dit…

Le Brexit ne me fait ni chaud, ni froid. Je parie que cela ne va rien changer matériellement (ni pour les Anglais, ni pour les Européens, ni pour le reste du monde). Certains en profiteront peut-être d'une manière ou d'une autre mais globalement cela restera purement symbolique.

Philippe a dit…

« Avec Charlemagne, Napoléon ou Hitler » l'Europe a eu plus ou moins 15 ans d’existence !
Talleyrand a dit quelque chose comme : quand le peuple se détourne de ses dirigeants c'est qu'ils ont cessé de servir …......... au sens de « servir » et non de « se servir ».
Chômage, emplois précaires, menaces extrémistes etc. les dirigeants européens y remédient et l'Europe redevient un idéal.... "populaire" ... oh que ce mot est horrible !!!!!!!!
Le "non peuple" se fait élire sur ces thèmes/promesses oui ou non ???
Mais « les promesses n’engagent que ceux qui y croient » et ceux qui y croient se raréfient doucement mais sûrement !

Emmanuel Mousset a dit…

Ah, Erwan, pas facile d'assumer quand tes idées l'emportent. Tu préfères te réfugier dans une prudente indifférence. Tu as raison : devenir responsable pose tout un tas de problèmes.

Maxime Lépine a dit…

Le référendum, antidémocratique? Que voilà une position saugrenue. Bon passons. Votre billet me met à l'aise: j'ai le sentiment que vous tentez de justifier votre position coûte que coûte, de façon un peu hystérique.

Je pense qu'il faut temporiser: rien ne sert de spéculer (comme Philippot et consorts) sur un possible effet domino. Par contre, ce que ce référendum met en lumière, c'est le problème de l'UE: l'incompréhension. Les gens ne comprennent pas en quoi l'UE est bénéfique. Sa politique migratoire laxiste fait peur, sa rigueur budgétaire fait grincer des dents, les décisions des Commissaires semblent ineptes, son existence diplomatique en tant que telle est insignifiante. Qu'on me comprenne bien: je suis pour "l'Europe" mais je suis contre l'UE telle qu'elle existe aujourd'hui. Actuellement l'UE a le cul entre deux chaises: ni fédéralisme, ni souveraineté absolue aux États membres. Évidemment c'est inconfortable. On aurait du, je pense, s' en tenir au marché commun, ne pas imposer de Constitution européenne et laisser les États membres libres de leur politique économique. A la limite on pourrait se mettre d'accord pour la question des frontières de l'UE et le problème des migrants. Mais c'est tout. L'UE actuellement c'est un OVNI. Sans grande cohérence, et donc vouée à s'adapter ou à disparaître.

Erwan Blesbois a dit…

Michelet disait quelque part, qu'un jour ou l'autre, Anglais, Gallois, Ecossais et Irlandais se boufferaient le nez. Sans transcendance de l'Empire ou de l'Europe, c'est effectivement ce qui risque d'arriver à ce que l'on appelle déjà le "royaume désuni ", vengeance posthume de Napoléon, 200 ans après.

bil36 a dit…

"C'est la domination de ce qu'il y a de plus bas, de moins noble dans l'humanité : l'irrationnel, l'esprit obtus, borné, enfermé derrière ses frontières, qui sont aussi mentales, le repli sur soi, le rejet de l'autre" alors comme celà ne pas penser comme vous fait de nous des esprits obtus ? Vous conviendrez vous même de la faiblesse de votre argumentation M Mousset.

Pour info, vous avouez ne pas être économiste et ignorer les conséquences du brexit, étant agrégé d'éco ( nous nous sommes rencontrés à jean bouin pendant le mois d'avril M Mousset) je peux vous garantir que ce brexi sera une tempête dans un verre d'eau : la Gb va se trouver dans une situation comme celle de la Norvège : cotiser pour l'Europe sans avoir de droit de décision, c'est tout ! Un problème institutionnel se posera car il faudra supprimer78 députés anglais, l'industire anglaise va se frotter les mains car ses exportations vont repartit avec une monnaie dévaluée pas d'autre possibilités, après il y a forcément un risque d'inflation...
Pour moi c'est un grand jour, à défaut d'avoir pu activer la création européenne, les européistes, par leur incompétence, ont rappeler au peuple l'importance d'une nation et de sa souveraineté, condition sine qua none à l'émancipation de tout peuple mais peut être certains l'avaient ils oublié ?

Erwan Blesbois a dit…

Bon j'avance mes pions, je me mouille. Maintenant que nous sommes " débarrassés " des Anglais, pourquoi ne pas se débarrasser en même temps de leur idéologie délétère : le libéralisme (en tant qu'idéologie vieille de 300 ans), qui fait sa loi à l'échelle européenne. Ce qu'il nous manque désormais c'est un De Gaulle pour l'Europe, avec la vision économique et la politique étrangère qui vont avec. Mais les Européens accepteront-ils une Europe avec un vision française, et encore faudrait-il trouver un De Gaulle ? C'est ici que Houellebecq proposait l'hypothèse d'un musulman charismatique et assez modéré, qui mette tout le monde d'accord, et range toute l'Europe sous son autorité. Ce sont les musulmans, qui en tant qu'éléments cosmopolites dominants communs à tous les pays d'Europe, pourraient faire le lien entre ces pays.

G a dit…

Sur le fond de cette affaire, ça ne changera strictement rien ! Cette Europe telle qu'elle est conçue ne peut survivre longtemps.
Tôt ou tard ça disparaîtra.
Les USA, ça pouvait fonctionner : continent neuf, population hétéroclite mais langage commun, un anglais approximatif, destruction des opposants amérindiens...
Les Etats Unis d'Europe aussi ça aurait pu prendre à condition de ne pas se contenter d'un drapeau bleu étoilé de jaune et de personnages falots pour faire semblant de diriger alors que le vrai pouvoir reste dans les états constituants avec une monnaie à la carte...
Jamais un tel attelage ne pouvait avoir des chances substantielles de réussir.
Pour terminer cette incise, il est cocasse de lire M Mousset écrire : "mais à se prononcer sur des projets, à s'engager, à prendre ses responsabilités, à travers ce qu'on appelle des élections"...
Il a vraiment la mémoire sélective ! Son champion s'est-il fait élire Président de la République avec un programme prévoyant ses élucubrations sur la nationalité et son fumeux projet de loi "travail" ou sur un tout autre programme ?
Le mariage "gay" sera son seul legs intéressant à la postérité et si on lui voit d'autres belles réalisations qu'on me fasse signe...

Philippe a dit…

Scoop
Sur son chemin de croix, Sainte UE, persécutée par Perfide Albion s'exprime :
« En vérité je vous le dis le « peuple » sent le caca et le « non peuple » sent la rose. »

Emmanuel Mousset a dit…

Si ça peut vous faire plaisir ...

Philippe a dit…

Sourions un peu !
Avec notre Président nous nous envolons dans le grandiose, c'est presque du Salvador Dali quand il était en forme !
En effet Mr Hollande vient de déclarer :
"c'est vrai qu'il y a pour la planète entière une interrogation, que va-t-il se passer?". 
La page :
http://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/le-brexit-souleve-une-interrogation-pour-toute-la-planete-estime-hollande_1806035.html
Salvador aurait plutôt dit :
"c'est vrai qu'il y a pour le COSMOS une interrogation, que va-t-il se passer?". 
Notre Voie Lactée va-t-elle être percutée par la galaxie naine du Grand Chien ???

Philippe a dit…

dernière minute
700 000 "non peuple" demandent un nouveau référendum.
la page :
http://actu.orange.fr/monde/plus-de-700-000-britanniques-anti-brexit-signent-une-petition-pour-la-tenue-d-un-nouveau-referendum-magic-CNT000000qsD2W.html
A défaut de boulot le "peuple" va pouvoir continuer à s'amuser ...
Mais que pensent de cela les actionnaires de la « Mustique Company » annexe de la World Company ?

Emmanuel Mousset a dit…

Ce qui est amusant, c'est que les uns quittent l'Europe et que les autres veulent y entrer ! Jamais de ma vie je n'ai autant aimé l'Ecosse ... Ce qui est amusant aussi, c'est que les anti-Europe n'osent pas assumer leur choix, sauf l'extrême droite. Ils minimisent, disent que ça n'aura aucune conséquence, que ça ne changera rien. Même pas capables d'assumer !

Philippe a dit…

Amusant aussi cette pensée ... compte tenu des anglaises règles ... assez farfelues ...
Nouveau référendum, nouvelle pétition des perdants etc.
Décidèment les suisses pour les consultations populaires sont nettement plus professionnels que les anglais ou les français !
Cela peut ne jamais s'arrêter !
La Grande Bretagne suite à la décision de Cameron d'en faire un n'est pas sortie de la m....
Le Sun qui d'habitude se moque des "mangeurs d'ail et de grenouilles" aura d'autres sujets de rigolades cette fois sur les anglais eux-mêmes !

Philippe a dit…

Avis aux amateurs de whisky ............. non je n'en ai pas trop consommé ... aujourd'hui !
Concernant l'Ecosse il semble que nous avons toujours tous sur ce blog la double nationalité française et écossaise !
de Gaulle le savait !
source :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Auld_Alliance