vendredi 21 juillet 2017

Où va le féminisme ?



Tout le monde s'accorde, en tout cas à gauche, que l'écologie et le féminisme sont les deux idées politiques les plus novatrices de la seconde moitié du siècle dernier. Qui aujourd'hui, même à droite, ne se prétend pas féministe ? En la matière, d'immenses progrès ont été faits, et d'immenses restent à faire. Pourtant,  je me pose une question : si nous savons d'où part le féminisme, savons-nous où il va, et surtout jusqu'où doit-il aller ?

Ce qui m'amène à m'interroger est un fait divers, presque une anecdote, comme je les aime, c'est-à-dire beaucoup plus révélatrice de l'état de la société qu'un grand discours. Puisque nous sommes encore en période de Tour de France, c'est au Tour d'Espagne auquel je m'intéresse, parce que ses organisateurs ont désigné une commission d'experts pour traiter d'un grave problème, soumis à leur sagace réflexion : faut-il interdire la double bise que de charmantes hôtesses prodiguent au vainqueur de chaque étape, en lui offrant un splendide bouquet de fleurs ? Ne croyez pas que j'invente, ce n'est pas du tout une blague d'été : nos amis espagnols prennent l'affaire très au sérieux.

Vous comprenez alors mon doute, mon embarras et ma question : jusqu'où doit aller le féminisme ? La bise aux cyclistes est-elle sexiste, discriminante, stigmatisant ? Le débat ne devrait-il pas gagner notre Tour national ? Si la critique se fixe sur la bise, c'est qu'on ne peut pas reprocher aux hôtesses, tout de même, d'être jolies, souriantes et bien apprêtées, quoique la discussion reste ouverte. La bise, c'est le maillon faible : quelle utilité a-t-elle ? Ne pourrait-on pas s'en passer ? Nos amis espagnols, avisés, ont des solutions alternatives (un problème se règle aussi en le contournant) : remplacer les hôtesses par des stewards (qui prêteraient moins, pense-t-on, aux épanchements) ; ou bien laisser offrir les bouquets par des enfants, comme on le voit dans certaines cérémonies. Personnellement, je me demande s'il ne faudrait pas prendre une mesure plus radicale : supprimer la remise de bouquets (plus d'hôtesses, plus de bises).

La question est vraiment délicate. Transposons-la dans nos vies privées. Au travail, faut-il continuer à embrasser les femmes et à donner une poignée de main aux hommes ? Non, si l'on suit la logique précédente. S'il faut embrasser un barbu, je ne suis pas trop d'accord. S'il faut tendre la main à une collègue, la mettre ainsi à distance, ça ne me plait pas trop non plus. D'autant qu'en matière de bises, certains mettent la dose : les francs-maçons en font trois et la quadruple bise sévit dans quelques grandes régions. Là aussi, une troisième voie se présente : ni bise, ni main, mais un petit salut de la tête, qui a le mérite de la rapidité, de la discrétion et de l'égalité. Franchement, cette politesse-là aurait ma préférence. Mais ceux qui aiment l'ostentation seront vexés par ce hochement de tête qui manque de chaleur humaine et que parfois l'on n'aperçoit pas.

Alors, que faire ? En attendant de vous faire part de l'avancée de ma réflexion et de ses conclusions, j'en reste à la tradition, au risque de la misogynie : j'embrasse sur les deux joues mes lectrices, je serre la main à mes lecteurs, en les assurant toutes et tous de mon féminisme le plus sincère et le plus combatif.

jeudi 20 juillet 2017

L'audace ou la consolation



Depuis leur défaite historique à l'élection présidentielle, confirmée aux élections législatives, les socialistes cherchent des explications, pour y trouver une occasion de se refaire. Leur explication est tentée par une comparaison, tirée du passé. Je ne sais pas si c'est une bonne idée : il leur faut penser la nouveauté de cette défaite, ne pas la réduire à un événement antérieur. Et puis, quand on veut se reconstruire, c'est l'avenir qui compte, pas le passé. La comparaison est une facilité. En la matière, c'est une piètre consolation. De quoi s'agit-il ? De la défaite socialiste aux élections législatives de 1993.

Les socialistes se réfèrent à cette date parce que la défaite, alors, a été en effet très sévère. Mais la comparaison s'arrête là, c'est-à-dire qu'elle ne va pas très loin. En 1993, il reste un socialiste à la tête de l'Etat : François Mitterrand. Ce n'était pas rien. En 2017, les socialistes sont nus : ils n'ont plus rien. Même Mélenchon leur passe dessus. En 1993, le PS est battu par la droite, qui obtient une écrasante majorité à l'Assemblée. En 2017, le PS est battu par lui-même : une grosse partie de son électorat est partie ailleurs, chez Macron, et la droite est minoritaire. Pourquoi alors cette référence à 1993 ? Parce qu'elle est auto-consolatrice : quatre ans après, le PS retrouvait une majorité à l'Assemblée, à la suite de la dissolution de Jacques Chirac. Mais c'est une preuve de faiblesse, puisque la comparaison est erronée.

Si les socialistes étaient lucides et courageux, et je ne doute pas que certains le soient, ils oublieraient 1993 pour ne retenir qu'une date pertinente : 1969. C'est loin, certes, mais notre histoire politique est longue. A la présidentielle de 1969, le candidat socialiste obtient à peu près le même score que Benoit Hamon. Nous sommes donc dans le bon rapport. Surtout, la SFIO de l'époque était tout à fait le PS d'aujourd'hui : un parti d'élus, de notables et d'affidés, peu représentatif de la société de l'époque, reposant sur des puissances locales, mais n'ayant plus aucune influence nationale. Ce qui a tué la SFIO, c'est mai 1968, à quoi les socialistes d'alors n'ont rien compris. De même, Macron et son phénomène de renouvellement ont tué le PS, qui n'a pas su anticiper les évolutions de la société.

Si les socialistes étaient intelligents, et il n'y a pas à désespérer, ils se fixeraient sur cette année 1969, la choisiraient comme un modèle de reconquête. Car que s'est-il passé après la mort de la SFIO ? Les socialistes se sont donnés un nouveau leader, François Mitterrand, un nouveau parti, le PS d'Epinay, de nouveaux alliés, le PCF, un nouveau projet, le Programme commun. Le défi actuel du Parti socialiste est celui-là : oser, comme après 1969, la nouveauté. De ce point de vue, 1993 est la mauvaise date, puisqu'à sa suite, le PS ne change rien du tout. L'audace qui prépare de prochaines victoires ou la consolation qui se satisfait de son statut de petite opposition ? C'est ce entre quoi les socialistes devront choisir dans les prochains mois. Je souhaite qu'ils ne se trompent pas.

mercredi 19 juillet 2017

Le général va se faire foutre



Le titre de ce billet n'exprime, de ma part, aucune vulgarité ou impolitesse, encore moins une absence de retenue dans l'écriture. Je respecte tout le monde en général, et en particulier les prêtres, les militaires et les élus de la République. Mais j'applique à la lettre le principe biblique, dans la vie privée comme dans la vie politique : œil pour œil, grossièreté pour grossièreté ... Le général de Villiers a tenu des propos indignes et inqualifiables devant la Commission Défense du Parlement, affirmant qu'il ne comptait pas se "laisser baiser" par le chef de l'Etat, en rapport avec la réduction du budget militaire. Je sais bien que les militaires ont leur langage, fleuri, un peu dur, qui ne prête guère à conséquence dans une chambrée ou au mess. Mais quand on est chef d'Etat-major et qu'on sait tenir ses hommes, on tient aussi sa langue. Le général a manqué à cette règle, qui fait d'ailleurs la force des armées : il devait donc partir.

Ne me dites pas que son viril propos a été tenu à huit-clos, qu'il n'y a donc pas scandale politique. Mais si, il y a ! La Commission Défense n'est pas un club privé ou un salon mondain. C'est une instance éminemment publique et politique, où se retrouvent les élus du peuple, de toute sensibilité. Que le général, le soir, au lit avec son épouse, puisse s'exprimer vertement contre son autorité de tutelle, là oui, c'est un laisser aller strictement privé, dont chacun d'entre nous fait usage, en guise de soupape, pour que le carafon n'explose pas. Mais dès que le général met un pied dans l'enceinte du Parlement, il entre dans un lieu public, où toute déclaration peut être retenue contre lui, sauf peut-être à la buvette ou dans les chiottes.

Ne croyez pas non plus que c'est la forme qui me choque. A la limite, je m'en moque, même si, dans un pays qui traverse une crise d'autorité, il est malvenu qu'un haut gradé donne le mauvais exemple. Non, ce qui n'est pas acceptable, c'est qu'un militaire, en sa qualité de chef d'Etat-major, conteste une décision politique à laquelle, quoi qu'il en pense, il doit se soumettre. Un général, jusqu'à preuve du contraire, n'est pas un délégué syndical ou un représentant du personnel.

Le pire, c'est que le cinq-étoiles, qui a une page Facebook comme n'importe quel pékin, a fait sur celle-ci, le jour même de l'incident, la théorie de son insubordination, à travers cette formule plus que transparente : "personne ne mérite d'être aveuglément suivi". Mon général, si vous me permettez cette remarque, vous contredisez la définition même du devoir militaire, qui consiste à suivre aveuglément l'autorité supérieure, en l'espèce le chef des Armées qu'est le président de la République. Un simple caporal le sait ; alors, un général ... La seule limite à ce noble service, c'est la conscience de chaque homme, général ou pas, qui lui intime de désobéir au nom des valeurs morales, lorsqu'il estime que celles-ci sont bafouées. Mais les questions budgétaires n'en font pas partie.

Emmanuel Macron, en montrant la porte au général de Villiers, a certainement manifesté son plus bel acte d'autorité depuis son élection. Il s'est montré à la hauteur de la fonction, dans sa tâche la plus délicate : congédier un homme de qualité, qui a fait ses preuves, qui mérite toute notre estime mais qui, dans les circonstances présentes, a failli. Le président de la République a réagi avec la promptitude, la clarté et la hauteur requises : devant les militaires, "Je suis votre chef" ; à la presse, "Si quelque chose oppose le chef d'Etat-major des Armées au président de la République, le chef d'Etat-major change". De Gaulle n'aurait pas dit mieux. En République, un général ne fait pas de politique, sinon en tant que simple citoyen.

La politique, justement, venons-y. Le budget de la Défense baisse de 850 millions en 2017 et sera augmenté jusqu'à 34,2 milliards d'euros en 2018. Est-ce scandaleux ? Non. Mais la question doit être poussée beaucoup plus loin : le gouvernement a décidé d'un plan d'économies dans la dépense publique. On peut penser qu'il a tort et laisser filer les déficits. Je pense qu'il a raison, parce que le système risque l'explosion. Mais où faut-il faire des économies ? Tous les gouvernements précédents, de droite comme de gauche, reconnaissaient cette nécessité, mais "sanctuarisaient" certains ministères, jugés "régaliens" (notez la particularité de ce vocabulaire).

Avec Emmanuel Macron, TOUS les ministères seront concernés, devront faire des efforts (nous savons aussi que les collectivités locales n'en seront pas exonérées, voir le billet d'hier sur la suppression de la taxe d'habitation). Je crois que c'est justice, égalité et efficacité. Ce qui est demandé à l'Education nationale, par exemple, doit être aussi demandé aux Armées. Aucun secteur ne doit bénéficier du privilège d'une exemption. Cette ligne politique exige du courage, de l'autorité et du discernement (car il ne s'agit pas d'amputer gratuitement, si je puis dire, les budgets). Les Français, j'en suis persuadé, comprendront et suivront. Car qui pourrait accepter qu'on réclame des efforts aux uns et pas aux autres ?

mardi 18 juillet 2017

Pierre, Paul et le loup



La suppression de la taxe d'habitation, on est pour ou contre : c'est un choix politique, avec ses avantages et ses inconvénients. Emmanuel Macron a inscrit cette mesure dans son programme : il a été élu, il doit donc l'appliquer, il a dit hier qu'il le fera. Il y a au moins un point sur lequel tout le monde, droite ou gauche, s'accorde : la taxe d'habitation est le plus injuste de tous les impôts. La droite, qui réclame à corps et à cri la réduction des impôts, devrait être heureuse de cette suppression. La gauche, qui ne jure que par la justice sociale, l'égalité, le pouvoir d'achat pour les plus modestes, devrait s'enthousiasmer pour une réforme qui va dans ce sens. Et pourtant, sa suppression est loin de faire l'unanimité. J'ai écouté les arguments contre, ils se réduisent à trois, aucun n'est convaincant :

1- L'argument du loup. C'est l'axiome de Martine Aubry, inspiré par sa grand-mère : Quand c'est flou, c'est qu'il y a un loup. La suppression de la taxe d'habitation aurait le sien, caché. Argument nullissime : l'alerte au flou est une facilité rhétorique, fréquente aujourd'hui. Face à n'importe quelle réforme, son adversaire le plus primaire dire : c'est flou, et s'en tirera ainsi à bon compte, puisqu'il est inutile et impossible d'argumenter contre le flou, de même qu'on ne se bat pas contre le brouillard. Essayez : prenez n'importe quoi, dites "c'est flou" et vous aurez gagné. Sauf que vous aurez dit n'importe quoi, et que ça se voit ! Le projet de Macron concernant la suppression de la taxe d'habitation n'est pas du tout flou, mais très précis. Quoi de plus précis que de dire : Je vais supprimer la taxe d'habitation en 3 ans, pour 80% des assujettis ?

Vous allez me dire : Nous ne connaissons pas les détails. Ah ! les détails ... Mais je n'en ai rien à faire, des détails. Ce qui m'intéresse d'abord, c'est la mesure politique, le principe général : les modalités techniques viendront forcément après et confirmeront la décision de départ. Elles seront discutées par les spécialistes et par les parlementaires. Si Macron arrivait avec un projet vissé jusqu'au dernier boulon, ses adversaires auraient beau jeu de dire qu'il ne laisse aucune place au débat parlementaire, que c'est quelqu'un d'autoritaire, qu'il impose une mesure sans discussion possible ! Laissons donc le flou de côté : il n'y a pas de loup, c'est le pauvre argument de ceux qui n'ont pas d'argument.

2- L'argument de Pierre et de Paul. Non, rien à voir avec les saints et glorieux Apôtres. Là encore, le pseudo-argument s'appuie sur une sorte de proverbe, dont sont très friands ceux qui n'argumentent pas vraiment : déshabiller Pierre pour habiller Paul. Comme pour la fable du loup, vous pouvez ressortir la blague à n'importe quelle occasion, à propos de n'importe quelle réforme que vous ne portez pas dans votre cœur (allez-y, essayez, vous verrez, ça marche à tous les coups, à tel point qu'on se croirait presque intelligent en utilisant ce sophisme). La suppression de la taxe d'habitation, c'est très bien, disent ces paradoxaux adversaires, mais ce qu'on vous donne d'une main, on vous le reprend de l'autre (encore une formule triviale !), puisqu'il faut bien compenser quelque part, il faut bien qu'au bout de la chaîne il y ait quelqu'un qui paie.

Ah ! bon ? Mais alors, selon cette apparente logique et ce faux bon sens, aucune réforme n'est possible, puisque de toute façon il y a toujours quelqu'un qui paie quelque part ! C'est la théorie du déplacement des problèmes : vous croyez en régler un, vous n'avez fait que le transporter ailleurs. Non, ce mécanisme mental n'est pas le mien. Non seulement parce qu'il est grippé, fallacieux, erroné et même vicelard, mais surtout parce qu'il est l'argument de tous les conservatismes : on sait ce qu'on perd mais on ne sait pas ce qu'on gagne, c'est bien en théorie mais c'est mal en pratique, le mieux est l'ennemi du bien, c'est pire que mal, et blablabla. Moralité : ne changeons rien du tout ! Voilà le discours de nos fringants néoconservateurs. Désolé, ce n'est pas le mien : je suis progressiste, pour la justice sociale, l'égalité et je veux que les choses avancent, qu'on supprime complètement, et pour tout le monde, la taxe d'habitation.

3- L'argument des inquiets. Ce sont les maires de France. Ils sont inquiets, et l'inquiétude est un sentiment qui se respecte. Qu'est-ce qui les inquiète ? Le manque à gagner, la perte de recettes qu'entraine la suppression de la taxe d'habitation. Il est vrai que c'est inquiétant, quand on est élu local. Mais est-ce qu'on peut baser un choix politique sur la seule inquiétude ? Non. Moi-même, plein de choses m'inquiètent, ça n'empêche pas de m'engager, de faire des choix. La vie en général est faite d'inquiétude. On ne ferait rien si on voulait abolir l'inquiétude, supprimer le risque, effacer l'incertitude.

Emmanuel Macron a levé cette inquiétude : la perte sera compensée "à l'euro près". Voilà qui rassure, qui est précis. Mais non : les maires de France sont toujours inquiets. C'est une question de nature : le conservateur est pessimiste et inquiet, le progressiste est confiant et enthousiaste. Toute l'Histoire de France le confirme. Les maires craignent aussi de perdre ainsi leur autonomie financière. Ok, très bien : continuons à défendre l'impôt le plus injuste de France, au nom de l'autonomie financière des collectivités territoriales ! Si l'argument est recevable chez certain, il ne l'est pas chez moi.

Voilà ce que j'avais à vous dire sur la suppression de la taxe d'habitation. Jospin en avait rêvé, Macron le fait. Libre à vous, ami lecteur, d'être l'ardent supporter de la taxe d'habitation : assumez, et je vous attends. Mais ne me ressortez pas la fable de Pierre, de Paul et du loup : je ne suis plus un enfant.

lundi 17 juillet 2017

Saint APB, priez pour nous



La ministre de l'Enseignement supérieur, invitée ce matin au journal de France Inter, s'est rangée à l'avis général : le système APB, qui régit les inscriptions pour les études supérieures, est un "immense gâchis", un "crève-coeur". Depuis quelques jours, c'est la levée en masse contre ce logiciel, dont le sigle (APB, Admission Post-Bac) va devenir aussi célèbre que VGE, BHL ou DSK. Je voudrais pourtant prendre sa défense. Une fois n'est pas coutume, je vais rejoindre le camp des machines, que pourtant je critique, me moquant souvent de la technophilie très répandue aujourd'hui.

Pourquoi cette exception ? Parce que la critique de l'algorithme APB est profondément injuste. Ce n'est qu'une machine, après tout ! On peut faire des reproches à un être humain, pas à un système informatique. APB fait ce qu'il peut, et il peut beaucoup. Surtout, il fait ce qu'on lui demande de faire : au-delà, ce n'est plus possible pour lui. N'allons donc pas le condamner là-dessus. J'irais même jusqu'à dire que dans les tâches qu'on lui a assignées, APB est très performant : imaginez un seul instant que les inscriptions en fac, prépa et autres se fassent comme autrefois, sur papier. Inconcevable !

Les milliers de bacheliers sans affectation ne doivent pas s'en prendre à APB. Mais à quoi, à qui alors ? A la poussée démographique, au manque de places dans certaines filières et aussi à eux-mêmes : bien des lycéens ne savent pas ce qu'ils veulent (à leur âge, c'est normal), inscrivent sur APB n'importe quoi, ou bien changent d'avis quand c'est trop tard, ou bien encore mettent en place des stratégies qu'ils croient malignes et qui se retournent contre eux au final. Mais tout cela n'est encore rien par rapport à la cause principale, liée à notre société et à ses mentalités : nous avons rêvé d'APB comme d'une machine à satisfaire tous nos désirs, et elle s'est transformée, de ce fait, en machine à générer toutes les angoisses.

Je m'explique : APB, aussi parfait soit-il techniquement, ne sera jamais parfait humainement. Il ne peut pas solutionner les incertitudes, les contradictions ou les erreurs des postulants. Il ne peut surtout pas interdire leurs fantasmes d'études, leurs souhaits impossibles à satisfaire. APB s'est construit sur un idéal : chacun mérite de réussir, un choix est un droit, l'avenir radieux est du côté des études supérieures, du travail épanouissant, libre et bien rémunéré. Ce bel idéal, auquel nous ne pouvons que souscrire, se heurte à quelque chose de terrible : la réalité. Que nous dit-elle ? Que l'échec fait aussi partie de la vie, que le désir est souvent frustré, que les possibilités ne sont pas infinies, que l'existence est faite de hasard, que la sélection entre les individus est inévitable, que l'avenir est indéterminé ... et qu'une machine n'est pas un héros ou un dieu.

Le drame d'APB est le revers de la trop grande foi que nous accordons aux machines, à ce qu'on appelle la haute technologie. L'apocalypse APB est une crise au sens biblique : la fin d'un monde (la technophilie ambiante) et une révélation, une prise de conscience : les machines ne méritent pas qu'on les aime au point où nous les aimons, depuis quelques décennies. Nous étions devenus des croyants, des idolâtres de la technique ; il va falloir se transformer en athées, en sceptiques, ouvrir les yeux, se désillusionner.

En attendant, que vont faire les bacheliers sur le carreau ? A la radio, on demandait ce matin à une syndicaliste étudiante si la solution ne serait pas dans l'augmentation des moyens (humains, financiers) et dans la construction de deux ou trois nouvelles universités. Elle a répondu : oui, ce serait bien, mais ça ne suffira pas. Qu'est-ce qui peut donc suffire, dans notre société libre, individualiste et désirante ? Je crains que rien, absolument rien ne sera jamais assez suffisant, APB ou quoi que ce soit d'autre, tant que la réalité, cette fichue réalité, sera là devant nous, à contrarier nos désirs et notre liberté.

dimanche 16 juillet 2017

Le Pen me fait rire



Nous sommes dimanche, rions un peu. Les occasions sont rares en politique, encore plus rares quand c'est l'extrême droite qui est à l'origine. Le magazine du Monde, M, est revenu cette semaine sur le débat du second tour de la présidentielle, qui a valu à Marine Le Pen non sa défaite (elle était prévisible), mais l'ampleur de cette défaite (dont la conséquence s'est fait sentir plus gravement quelques semaines après, aux législatives : l'impossibilité pour le FN de former un groupe parlementaire). Comment expliquer un si pitoyable débat, de l'avis des frontistes eux-mêmes ?

C'est là où l'on commence à rire. Le Pen aurait été malade, dans l'après-midi du jour J, un problème à l'œil, qui ne voyait plus rien, un peu comme dans la Bible certains personnages sont frappés soudainement de cécité. Je ris parce qu'on pense au père borgne, à l'œil de verre (oui, je sais, ce n'est pas beau de se moquer d'une infirmité ; mais tant pis !). Mon explication (et là, je redeviens sérieux, à moitié en tout cas), c'est que Marine Le Pen a somatisé, intériorisé une angoisse (la crainte de perdre momentanément la vue ne peut être que psychologique) : le retour du refoulé d'extrême droite, en la personne du père pirate, bandeau sur l'œil dans les années 60 et 70. Ne vous moquez pas à votre tour de moi : mon interprétation vaut bien les analyses des consultants psychothérapeutes sur BFMTV.

Marine Le Pen avance un autre motif de son débat raté avec Emmanuel Macron : la fatigue (trop de déplacements les jours précédents, un manque de temps pour assimiler ses fiches et dossiers, une difficulté à se concentrer l'instant venu). Je ris encore, pardonnez-moi. La fatigue, c'est l'excuse à la mode, autrefois réservée au seul mauvais élève ou à l'adulte paresseux. Aujourd'hui, les salariés sont fatigués au travail, (le fameux burn out, dont je continuerai à dénoncer l'imposture scientifique, sans m'en fatiguer), les écoliers rentrent fatigués de leur semaine de quatre jours et demi, les policiers sont épuisés dans leurs tâches quotidiennes, les militaires sont essorés depuis l'application du plan Vigie Pirate, etc. etc. Alors, pourquoi pas Marine Le Pen ? Jadis, on cachait sa fatigue, perçue comme une faiblesse, quasiment une honte ; de nos jours, on l'exhiberait presque avec fierté.

La vérité, c'est que le leader d'extrême droite était en belle forme lors de ce débat, offensive dès le début, pleine de mordant. Je n'ai décelé en elle, jusqu'à l'ultime fin, aucun signe de fatigue. Au contraire, elle était énergisante, sur-vitaminée, manifestement dopée à ses propres certitudes. Mal préparée ? Je n'en crois pas non plus un traitre mot. Ce soupçon parce qu'elle cherchait dans ses dossiers et mélangeait ses fiches n'est pas pertinent. Sur Macron, pour l'attaquer sur sa vie personnelle, elle était très préparée. Elle avait travaillé consciencieusement ses mensonges. Ce que Le Pen manifestait ostensiblement, dans son apparente incompétence, c'est son mépris de toute compétence, de ceux qu'elle appelle, à travers et au-delà de Macron, les "sachant" (c'est son expression). Pleine de morgue et d'ironie, Le Pen avait parfaitement réussi, de son point de vue, son débat : cela se sentait, dans la satisfaction de son visage, juste après.

Qu'est-ce qui s'est donc passé pour que l'affaire tourne à la catastrophe ? C'est que l'opinion publique a compris, en trois heures de débat, ce qu'était Marine Le Pen, une vérité toute simple que le tourbillon médiatique fait parfois oublier : une femme d'extrême droite, fascisante en son fond, étrangère à la culture républicaine. Elle s'en défendait jusqu'alors, s'indignait d'une telle remise en cause : le débat a fait couler le maquillage.

Il s'est passé avec la fille ce qui s'est passé avec le père, vingt ans plus tôt : fauchés en pleine gloire électorale par un comportement ou un mot malheureux mais révélateur, "point de détail" qualifiant les chambres à gaz des camps nazis pour Jean-Marie. Marine aura surtout chuté lors de cette séquence proprement hallucinante du grand débat, quand elle s'est mise à faire des gestes incompréhensibles, à mimer on ne sait quoi, en concluant par un éclat de rire qui ne s'adressait qu'à elle-même, faisant penser à une femme ivre ou folle. Emmanuel Macron, s'il n'y avait son calme, aurait presque pu être déstabilisé par un spectacle aussi stupéfiant, une mort en direct pour la candidate d'extrême droite, un suicide involontaire (ou volontaire, allez savoir). Vous ne croyez pas qu'il y a de quoi en rire, en ce beau dimanche de la mi-juillet ?

samedi 15 juillet 2017

Laïque liturgie



J'ai dit hier que le 14-juillet 2017 resterait marqué par la prééminence macronienne, renforcée par sa rencontre avec le chef d'Etat le plus puissant du monde. J'étais donc dans une rhétorique du pouvoir. A quelques heures d'intervalle (l'actualité passe si vite), je crois que j'avais tort. Les cérémonies parisiennes ont été rapidement éclipsées par l'hommage rendu à Nice aux victimes de l'an dernier. A vrai dire, nous n'avons pas cette année commémoré le 14 juillet 1789, mais le 14 juillet 2016.

Ce qui m'a frappé, c'est que Nice n'a pas été un simple hommage, sobre, simple et court mais une suite assez longue de rituels. Rien à voir non plus avec une cérémonie patriotique comme nous les connaissons, avec leurs codes et leur protocole. Non, Nice hier, c'était encore autre chose, qui avait des dimensions de liturgie, un symbolisme fort : les noms des victimes formant un cœur, des faisceaux lumineux tournés vers le ciel, des ballons lâchés dans la nuit, j'ai senti une forme de religion ou de religiosité, d'autant plus intéressante que nous vivons dans une époque post-chrétienne, on peut même dire post-religieuse.

Le discours du président de la République a fortement installé cette atmosphère quasi-spirituelle, cette mise en scène d'une transcendance. "L'Etat ne vous abandonnera pas, il n'abandonnera pas la recherche de la vérité, il ne se soustraira pas à son devoir de compassion". Comme si l'Etat pouvait se désintéresser des victimes ! Comme si la cruelle et absurde vérité n'était pas déjà entièrement connue ! Comme si la compassion ne s'exerçait pas, depuis le début, parmi la population, au sein des familles !

Qu'a voulu faire comprendre Emmanuel Macron ? Que l'Etat est notre nouveau Dieu, vers lequel se tournent les souffrances privées pour tenter de trouver en lui une solution. Que l'Etat est dépositaire, comme le Christ, de la Vérité et de l'Amour. Et comme le Christ a pris sur Lui d'être un bouc émissaire, l'Etat accepte d'endosser une part de responsabilité dans l'attentat : "Je comprends la colère, je ne tairais pas les reproches qui se sont fait jour après l'attaque", a déclaré le chef de l'Etat. Mea culpa, mea maxima culpa : c'était en filigrane, très au goût de l'opinion de notre temps. Un discours parfait en son genre, compassionnel. Macron chef, disais-je hier. Mieux : Macron prêtre, de ce ton à la fois doux et ferme, qui caresse comme la voix du prêcheur en chaire, et ce regard bleu, de la couleur de l'acier et de l'océan. Macron parfait, rassurant, transcendant.

Les psychothérapeutes ont relayé le message toute la journée sur les chaînes d'information continue, dont ils sont les consultants à demeure. Leur victimologie est aussi subtile que les théologies anciennes. Il y a quatre sphères infernales ou célestes, un peu comme chez Dante : les disparus, les blessés, les endeuillés, les traumatisés. Le dernier cercle est universel, puisque chaque Français est concerné, sensibilisé, touché, choqué par l'attentat de Nice. Nous devenons tous des victimes, mieux ou pire : des martyrs en puissance puisque n'importe qui d'entre nous aurait pu se retrouver ce jour-là à cet endroit-là. C'est la France entière qui est conviée, par les psychothérapeutes, à faire son deuil et à se reconstruire.

Parmi les nombreux témoignages des Niçois, j'ai retenu celui-ci, qui traduisait un sentiment général : "L'amour sera plus fort que la haine". Angélisme naïf (il a été beaucoup question d'anges hier) ? Progrès de la civilisation (on ne songe plus à réclamer vengeance) ? Retour du refoulé chrétien (le christianisme est la religion de l'Amour) ? Surtout, cette laïque liturgie est-elle opérante, efficace ? Oui, en ce sens qu'elle nous rassemble (qui se souvient qu'à la suite de l'attentat, de violentes polémiques ont divisé la classe politique ? Qu'une policière municipale avait même accusé le ministre de l'Intérieur de manipulation ? Tiens, qu'est-ce qu'elle est devenue, celle-là ?).

Mais cette liturgie a aussi ses limites. Elle ne satisfait pas notre désir de Vérité, qui ne sera jamais comblé comme nous le souhaiterions. Elle n'arrivera pas à donner un sens à nos souffrances. Elle n'expliquera pas l'origine du Mal. Surtout, elle n'a rien à dire de la mort, là où les liturgies sont généralement très bavardes. Pas de doute : en matière de liturgie, seule la religion est performante.

Il n'y a pas si longtemps, en cas de malheur ou de bonheur collectifs, l'Etat s'adressait à l'Eglise, pour un Te Deum ou un Requiem, dans un strict partage des rôles, une séparation très nette des missions. Le catholicisme sous-traitait en professionnel la question spirituelle. Aujourd'hui, il y a confusion : ce sont l'Etat, les collectivités et les associations qui s'en chargent. Le résultat donne une liturgie bricolée, sommaire, un peu surprenante, moyennement pertinente, dont nous ignorons les effets secondaires et éventuellement pervers (mieux vaudrait peut-être le silence, le recueillement privé, l'oubli : allez savoir si ce genre de liturgie ne retourne pas le fer dans la plaie, ne perturbe pas plus qu'elle ne console ?). Pour l'instant, dans l'état moral de notre société, nous n'avons pas trouvé mieux, c'est cela qui s'est imposé spontanément.

vendredi 14 juillet 2017

Nous avons enfin un chef



Que retiendra-t-on du 14-juillet 2017, tant il est vrai que rien ne ressemble plus à un 14-juillet qu'un autre 14-juillet ? Que nous avons désormais un chef à la tête de la France ! Car ce n'est pas parce que nous avons coupé la tête d'un roi que nous n'avons pas besoin d'un chef. A gauche, la notion passe mal. Pourtant, la gauche a connu de grands et illustres chefs dans son histoire. Les Insoumis, par exemple, ne sont soumis qu'à un seul : leur chef, Mélenchon, vraiment chef, celui-là. Toute collectivité humaine a donc besoin d'un chef, mais notre pays en manquait. Reste à savoir : un chef, pour quoi faire ? La vraie question est là.

Hollande ? Un bon copain, qui essaie de mettre tout le monde d'accord : pas un chef. Sarkozy ? Un faux chef, une exagération, une caricature, qui fait donc rire, là où le chef demande à être craint. A vrai dire, nous n'avions plus de chef parce que notre société tout entière a, depuis pas mal de temps, un problème avec l'autorité, décriée, niée, travestie. La dernière expression la plus spectaculaire de ce douloureux phénomène ont été les manifestations non autorisées de policiers : quand les garants de l'ordre ne respectent plus la loi, c'est la fin de tout.

Emmanuel Macron a commencé à remettre de l'ordre dans tout ça, et c'est ce que nous dit ce 14-juillet. Il est chef sur la scène internationale, en invitant le président américain, en prenant des initiatives, en redonnant sa place à la France dans le monde. Pas tant sur les accords de Paris et le réchauffement climatique, dont on a pourtant beaucoup entendu parler : je ne crois pas que Donald Trump changera d'avis. Surtout, un chef ne se contente pas de vagues promesses. Non, mais sur la Syrie, la reprise des contacts avec le régime, jusque-là ostracisé par les gouvernements français. Une seule ligne rouge : l'usage des gaz. L'objectif, c'est d'éradiquer le terrorisme et de détruire l'Etat islamiste, y compris en s'alliant avec un dictateur. Un individu normal renvoie toutes les parties dos-à-dos, en campant sur d'irréprochables principes ; un chef choisit, s'engage, prend des risques, se salit les mains.

Chef, Emmanuel Macron a rappelé qu'il l'était sur le plan intérieur : chef d'Etat, c'est-à-dire chef des armées, très important en ce jour de 14-juillet. Quand le chef de l'Etat-major se permet de contester publiquement les décisions de son supérieur, il y a faute grave. François Hollande aurait laissé pisser le mérinos, bien certain que les paroles ne sont que des paroles, vite oubliées, et que tout finit par s'arranger. Ce n'est pas une psychologie de chef : Macron a recadré fermement le général. Un chef est d'abord quelqu'un qui rappelle qui est le chef, sachant que tout être humain a tendance à se prendre pour le chef qu'il n'est pas.

Chef enfin, Macron l'aura été en se rendant cet après-midi à Nice. Le chef doit être à l'écoute de son peuple et de son époque (c'est ainsi qu'il devient chef, en démocratie, porté par l'opinion publique). Notre peuple veut de la compassion, son président le lui en donne. Au fond de lui, il sait qu'il n'y a que la vengeance qui paie sur la scène internationale et qu'il est urgent aujourd'hui d'exterminer les chiens enragés qui massacrent l'Irak et la Syrie et font des petits en France, à Nice, au Bataclan et ailleurs. Paris vaut bien une messe, c'est-à-dire aujourd'hui une commémoration, sachant que ne valent en la matière que nos opérations militaires et nos bombardements. Mais il faut le dire tout bas, l'écrire sur un blog qui n'admet que des consultations privilégiées : une pensée de chef n'est pas à mettre à la portée de toutes les oreilles ni sous n'importe quels yeux, dans notre société qui guérit mal de son problème avec l'autorité.

jeudi 13 juillet 2017

Trump humilié par Macron !


Pour une fois, le titre de ce billet est très réseaux sociaux, où l'humiliation est mise à toutes les sauces, comme si c'était le sentiment le plus affreux qu'un homme puisse subir. Donald Trump à Paris pour deux jours, à l'invitation d'Emmanuel Macron : certains y voient une soumission au président américain, un cadeau qui lui serait fait. Contresens total ! Cadeau empoisonné, oui si vous voulez, et en réalité véritable humiliation faite à Trump. Je vous explique :

Trump et madame sont arrivés ce matin. A leur descente d'avion, ils formaient à eux deux le drapeau tricolore, elle en bleu, lui en rouge et blanc (ou le contraire, je ne sais plus) : voyez-moi un peu ces ploucs ! Première visite, cet après-midi, le tombeau de Napoléon aux Invalides, pour rafraîchir la mémoire de Donald  : un empereur comme celui-là, qui a envahi l'Europe et même un peu plus, jamais les Etats-Unis n'ont connu. Nous aussi, nous avons eu notre maître du monde ! On dit les Américains fâchés avec l'Histoire : là, ils sont servis.

Pendant que les hommes parleront politique, les femmes feront une balade. D'abord, Notre-Dame de Paris : nouvelle humiliation pour la first lady. La cathédrale n'est pas remarquable par elle-même (à Amiens, à Chartres ou à Reims, nous avons aussi bien, sans oublier Bourges). Son exception, c'est sa relique, unique au monde : la couronne d'épines du Christ.  Or, Mélanie, qui fait tout comme son mari, est sans doute presbytérienne comme lui (ce n'est pas une maladie des yeux, mais une confession protestante, d'origine calviniste). Ces gens-là, vous le savez, détestent les reliques, assimilées à de la vile et impie superstition. Macron, qui a de la culture, a prévu ce coup-là, c'est évident.

Et ce n'est pas fini : après l'église, la Seine, un tour de bateau-mouche, pour apercevoir sur les rives les jolis monuments. On ne fait pas plus ringard ! J'aime Paris, je respecte trop la capitale pour mettre les pieds sur un rafiot à touristes. Le clou, c'est la soirée : dîner à la tour Eiffel. Luxueux certainement, mais d'un épouvantable kitch ! A la sortie, je suis à peu près certain, humiliation suprême, que notre président achètera une de ces petites tour Eiffel que vendent à la sauvette les Noirs au Trocadéro, pour l'offrir à l'Américain, ravi et touché. L'élégance à la française, ce n'est pas ce tour operator tout juste bon pour les touristes japonais, qu'Emmanuel Macron fait subir au couple Trump. Mais il les aura humiliés : bien joué !

Le lendemain, défilé du 14-Juillet : place aux choses sérieuses ? Pas mieux. Donald Trump est un grand enfant. Macron va l'impressionner, c'est certain, avec nos joujoux à nous : militaires, camions, chars, avions, comme mon armée de petits soldats quand j'étais gamin. Trump va en avoir plein les yeux et les oreilles. Si après ça il ne renonce pas à son rejet imbécile du traité de Paris contre le réchauffement climatique, ce sera humiliant pour nous.

mercredi 12 juillet 2017

Le dictionnaire fait de la politique



L'homme est un être de langage. C'est l'une de ses particularités. C'est pourquoi tout ce qui concerne les mots m'intéresse. Surtout en politique, qui est une parole avant d'être une activité. Ce qui me préoccupe essentiellement, c'est l'apparition d'expressions nouvelles dans le lexique politique. On ne sait trop d'où elles viennent, elles n'ont rien à voir avec les éléments de langage, qui ne sont que des formules de propagande. Elles sont utilisées par les commentateurs, elles circulent dans les médias puis sont reprises par tous, comme des évidences, alors qu'elles sont contestables. En tout cas, ce sont des révélateurs. J'en ai repérées au moins quatre dans notre dernière campagne électorale, présidentielle et législative :

1- Chamboule-tout. Je ne connaissais pas ce mot, qui désigne un jeu de fête foraine, des boîtes de conserve empilées les unes sur les autres, en forme de pyramide, qu'il faut renverser à l'aide d'une balle. Elles sont parfois à l'effigie de certains personnages. Ainsi qualifie-t-on le bouleversement qu'a provoqué Emmanuel Macron dans le paysage politique français. Je n'emploie pas ce terme, parce qu'il renvoie à un divertissement, supposant que le perturbateur (qui n'est pas endocrinien, celui-là) prendrait plaisir à une sorte de jubilation destructrice, ce qui n'est pas le cas. Macron a engagé un deal nouveau dans notre vie démocratique, il ne prend aucun malin plaisir à voir un monde qui s'effondre de lui-même, après plusieurs décennies d'usure. L'emploi de chamboule-tout prouve une fois de plus la dimension ludique et même enfantine dans laquelle notre société est entrée.

2- Macron-compatible. L'adjectif, qui est quasiment un néologisme, désigne tout homme politique non En Marche susceptible de s'accorder avec Emmanuel Macron. Mais pourquoi aller chercher un tel terme alors qu'on pourrait dire la même chose en parlant de soutien ou de ralliement ?  Sans doute parce qu'une société indécise, sans engagement idéologique fort, raffole de mots indéterminés. Macron-compatible a une autre qualité : il copie le vocabulaire de la technique, qui influence énormément les mentalités et le langage contemporains. La notion de compatibilité nous soucie beaucoup dans l'utilisation de nos ordinateurs et autres machines.

3- Dégagisme. Néologisme total, celui-là. L'idéologie quand on est tombé au degré zéro de l'idéologie, qu'on ne trouve rien d'autre à dire que : dégage ! Les mélenchonistes s'en gargarisent, ce qui prouve la nullité de leur positionnement révolutionnaire : vous imaginez Lénine disant à Nicolas II "Dégage !" ... De plus, c'est un anachronisme : l'exclamation nous vient du printemps arabe et s'appliquait au rejet des dictateurs. Dans une démocratie, il n'a aucun sens. Enfin, un mélange des genres l'a associé au macronisme, qui n'a évidemment rien à voir avec le populisme contestataire de Mélenchon.

4- Verticalité. Là encore, air du temps oblige, on l'applique à la doxa macronienne. C'est sans doute le mot le plus aberrant, puisqu'il désigne une réalité très simple, au cœur de la politique : l'autorité, le pouvoir. Si on n'ose plus mettre les mots élémentaires sur les choses précises, c'est qu'on a peur et des mots, et des choses. De fait, le mot pouvoir est mal vu et le mot autorité a été préempté par l'extrême droite. A la verticalité, on oppose aussi idiotement l'horizontalité (dois-je préciser que c'est son opposé ? À une époque de tourmente dans le langage, je crois que oui). Pour ma part, je pense qu'il faut utiliser et assumer les mots classiques, dont pouvoir et autorité. Je ne suis pas révolutionnaire, mais s'il y avait une révolution à faire aujourd'hui, ce serait dans le langage, en revenant (sens initial de révolution) au vocabulaire le plus classique, celui qu'on utilisait encore dans les médias et chez les politiques il y a une trentaine d'années.

mardi 11 juillet 2017

Bouge-toi et reste immobile



Quand une brochure traine quelque part, je la prends et la lis. Ainsi le numéro spécial, juin 2017, du journal d'infos du réseau Pastel (les bus de Saint-Quentin). A première vue, ce n'est pas très intéressant (surtout quand on ne se déplace pas en bus) ; en réalité, on trouve toujours quelque chose d'intéressant dans n'importe quel document. Là, c'est à la dernière page, en haut, à gauche. Je cite :

Nous sommes tous un jour ou l'autre de notre vie, temporairement ou de manière durable, des personnes à mobilité réduite : Personnes en situation de handicap, voyageurs chargés de bagages,  parents avec de jeunes enfants ...
Environ 30% de la population sont considérés comme étant à mobilité réduite.
Tout est mis en œuvre pour vous garantir un service de qualité et un réseau accessible à tous.

Qu'est-ce qui est étonnant, dans ce texte dont on comprend et approuve l'utilité et la bonne intention ? La mise à égalité, sur le même plan, de situations totalement différentes, justement incomparables : le handicap physique, l'encombrement des mains et le transport d'enfants. Dans les trois cas, la personne est empêchée, mais pour des raisons sans commune mesure. Comment est-il sérieusement possible de rapprocher, d'associer quelqu'un privé de l'usage de ses jambes, à la suite d'une maladie ou d'un accident, et quelqu'un d'embarrassé par de trop volumineuses valises ? On voit bien que ça ne va pas, que l'amalgame est même moralement un peu scandaleux.

Et pourtant, qui sera choqué par ce texte ? Je suis prêt à parier : personne ! Pourquoi ? Parce que l'immoralité apparente en quoi consiste l'assimilation abusive se retourne en moralité actuelle fort défendable : être comme tout le monde pour ne pas être stigmatisé. Le handicap, exceptionnel, minoritaire devient la norme, puisque le texte le déclare : Nous sommes tous (...) des personnes à mobilité réduite. D'ailleurs, la liste, certes non exhaustive, aurait pu signaler les personnes âgées, qui ont du mal à marcher.

Il se trouve que notre société est très soucieuse des personnes à mobilité réduite, du respect et de la reconnaissance qui leur sont dus, et en même temps qu'elle vante les vertus de la mobilité, considérée comme la solution à tous nos problèmes (économiques, sociaux, éducatifs, sanitaires, etc.). J'y vois comme une contradiction. Il faut se bouger, voilà le slogan d'aujourd'hui, très prisé.

Autre contradiction : jamais nos concitoyens auront aussi peu marché que dans notre société, avec le développement des moyens de transports, voiture, train, avion ... et bus. Finalement, nous avons inventé l'immobile mobilité, ou la mobile immobilité, comme vous voudrez : dans sa voiture, l'homme contemporain bouge en restant immobile. L'homme d'autrefois se démenait beaucoup, mais circulait peu.

Pour terminer, n'oublions pas que notre destin final est la mort, c'est-à-dire l'immobilité totale et éternelle. Alors, ce sera la fin de toutes les contradictions.

lundi 10 juillet 2017

L'école des parents



Dans la circonscription de Saint-Quentin comme ailleurs en France, les écoles choisissent progressivement de revenir à la semaine de quatre jours. J'étais, je reste toujours favorable aux quatre jours et demi. Toute personne raisonnable, soucieuse de l'intérêt de l'enfant, ne peut que vouloir l'étalement et non pas la concentration du travail, en réservant l'après-midi à des activités qui demandent un peu moins d'effort. Ce n'est même pas un objet d'étude, mais le bon sens. Pourquoi notre société n'est-elle pas faite de gens raisonnables ? Ca, c'est une autre question ...

Emmanuel Macron a-t-il eu raison de donner la liberté aux écoles ? C'est un choix politique que je comprends : l'opinion était massivement contre la réforme de François Hollande, les parents au premier chef. Peut-on avoir raison contre l'opinion ? Peut-on gouverner un pays contre l'avis de la majorité ? Encore une question philosophique ... Macron a choisi la prudence politique. La mesure avait été annoncée pendant sa campagne. Il a donc raison de l'appliquer.

Le rejet violent d'une sage décision (la semaine de quatre jours et demi) est trop profond et généralisé pour ne pas être un fait de société. Les parents ont sanctuarisé le week-end (samedi et dimanche) : on ne peut plus y toucher. Les activités périscolaires de l'après-midi ne les intéressent plus : ils inscrivent leurs gamins à tout un tas de clubs, associations, académies privés qui leur semblent plus illustres que les mêmes activités au sein de l'école. Le mercredi tout entier leur est dévolu, ainsi qu'après les heures de cours. Les gosses sont crevés, mais là c'est pour la bonne cause, celle des parents qui investissent et se projettent dans la réussite sociale de leurs petits. N'est-ce pas une illusion, et pour les parents, et pour les enfants ? Mais puisque j'ai dit que je ne poserai pas de questions philosophiques ...

La semaine dernière, dans le Courrier picard, à propos d'une nouvelle méthode d'enseignement (validée par personne sauf par les parents) qui pourrait être reconnue à Saint-Quentin, une mère de famille a eu cette phrase hallucinante (que je cite de mémoire) : avant, mon enfant pleurait quand il devait aller à l'école ; maintenant [avec la nouvelle méthode], il pleure quand il n'y a pas école. Madame, pleurer parce qu'il n'y a pas école, c'est comme préférer le travail à la liberté : ce n'est pas normal, sauf pour les hypocrites et les moralistes (qui ne font souvent qu'un). Je ne connais pas, moi non plus, cette nouvelle méthode d'enseignement, mais les réactions qu'elle suscite m'inquiètent.

La vérité est la suivante : les enfants ne sont plus aujourd'hui des enfants, mais ce que leurs parents veulent qu'ils soient. Le désir d'enfant est devenu le désir de ce que doit être l'enfant, c'est-à-dire correspondre au désir des parents. Cette tendance a gagné l'école. En 1989, la loi d'orientation scolaire décidait, à juste titre, de "mettre l'enfant au cœur du système", là où autrefois on avait surtout de considération pour l'enseignant. Aujourd'hui, insensiblement, ce sont les parents qui sont au centre du système, et s'ils n'y sont pas physiquement, ils sont présents mentalement dans les têtes de l'administration et des personnels. Les parents sont-ils les mieux placés pour connaître et défendre les intérêts de leurs enfants ? Voilà une dernière question philosophique à laquelle je ne répondrai toujours pas, même si j'ai ma petite idée.

dimanche 9 juillet 2017

Saint Blaise Pascal ?



La grande nouvelle du week-end aura été incontestablement la possible béatification du philosophe français Blaise Pascal par le pape François. Le dossier promet d'être passionnant, car la décision est loin d'être évidente. En faveur du philosophe, il y a sa vie. Quoiqu'il ait fréquenté un temps les salons des grands seigneurs libertins, son existence a été austère, jusqu'à l'ascétisme. A ce que l'on sait, il n'a jamais entretenu aucun commerce charnel, restant chaste tout au long. Voilà un bon point. Il a même porté un cilice pour calmer d'éventuelles ardeurs. Surtout, Pascal a pratiqué exemplairement la charité. Peu de temps avant de disparaître, il hébergeait chez lui une jeune fille pauvre.

Mais il en faut plus pour devenir saint. Ce qui précède, un sage stoïcien ou un philanthrope laïque peuvent tout aussi bien s'en targuer. Blaise Pascal a-t-il eu une expérience mystique, un contact surnaturel ? Oui ! C'est sa fameuse nuit de feu. Il en a tiré un texte, d'une grande élévation spirituelle, écartant au passage tout soupçon de dinguerie. Ces quelques heures ont été si importantes pour lui qu'il en a gardé le papier (appelé Mémorial) dans la doublure de sa veste, découvert par hasard après sa mort, quasiment par miracle.

Puisque nous parlons de miracle, en avoir fait un, directement, avancerait le dossier de béatification. Mais je crains qu'il faille répondre non. Il y a bien le miracle de la Sainte-Epine : sa nièce guérie, sans intervention ni explication médicales, simplement en touchant la couronne du Christ. Mais Pascal n'y est pour rien, sauf par ses prières.

Autre pièce qui peut jouer en sa faveur, mais discutable elle aussi : le philosophe chrétien est connu pour son ouvrage "Les Pensées", une collection de réflexions qui visaient explicitement à une apologie de la Religion. La sainteté se mesure aussi à l'influence spirituelle. Sauf que le livre a inspiré de nombreux athées (je citerais Althusser, Bourdieu), qui trouvaient à travers ces pages une intéressante psychologie, une forte morale et même une critique politique. Mais ce n'est pas tant pour son étude des Saintes Ecritures que les "Pensées" ont été honorées. Quant au célèbre "Pari de Pascal" sur l'existence de Dieu, a-t-il jamais convaincu ou converti qui que ce soit ?

Plus épineux (sans jeu de mots avec le miracle susnommé), il y a l'appartenance de Pascal au courant janséniste. Cette secte (au sens américain, non péjoratif) défendait et pratiquait un christianisme des origines, pur, rude, évangélique, admirable mais condamné par l'Eglise de l'époque. Les jansénistes lorgnaient vers saint Augustin, alors que les intellectuels catholiques en pinçaient pour saint Thomas d'Aquin.

Il y a pire : Blaise Pascal a écrit un pamphlet, un brûlot contre les jésuites, "Les Provinciales", dans lequel il les tourne en dérision, en les contestant violemment. Ce sont eux qui au Vatican et ailleurs tenaient le haut du pavé, et c'en est un sacré que Pascal leur envoie à la gueule. Si François, premier pape jésuite, procédait à la béatification du pire ennemi de la Compagnie de Jésus, ça ne manquerait pas de sel. Mais justement : ne manquons-nous pas aujourd'hui de ce sel de la terre dont parle l'Evangile? Après tout, ce même François a cité, dans son discours d'intronisation, l'écrivain Léon Bloy, qui dégueulait contre les cathos de son temps.  Et puis, entre chrétiens, le pardon est tout de même possible, passés quelques siècles.

Pascal a-t-il été martyr ou confesseur de la foi ? En matière de sainteté, c'est une preuve décisive. Louis XIV a durement persécuté les jansénistes et fait fermer leur centre de Port-Royal. Mais Pascal lui-même n'a rien subi, à part les contrariétés que rencontre tout intellectuel qui ne pense pas comme la majorité. Il y a plus embêtant : la sainteté se traduit par la dévotion populaire qu'elle suscite, avant ou après la mort. A quoi sert un saint, sinon à intercéder en faveur des fidèles, auprès de Dieu ? Or, a-t-on jamais vu ou entendu parler d'un chrétien priant Pascal pour que le saint philosophe lui attire les faveurs du Très-Haut ? Moi pas. Mais ce n'est pas non plus une contre-preuve rédhibitoire.

Voilà ce qui me vient immédiatement à l'esprit. L'affaire est à suivre, le dossier à compléter. Ce qui est certain, c'est que Blaise Pascal n'entrera pas en odeur de sainteté comme Simone Veil a été élue au Panthéon : il faudra une longue enquête, des témoignages, des preuves, des expertises et des contre-expertises. Les catholiques sont plus méfiants et scrupuleux que les républicains avant d'admettre l'un des leurs parmi les saints.

samedi 8 juillet 2017

Berrichon contre Parigot


Le Parti socialiste s'est réuni aujourd'hui pour entamer sa difficile reconstruction. Mais il est à craindre que le douloureux travail de deuil ne soit pas terminé. Que retient-on de cette réunion ? Que le PS n'a plus de chef, mais s'est donné un collège de ... 28 dirigeants. Moins il y a d'électeurs et de militants, plus il y a de responsables nationaux. Aucun leader d'envergure, à l'exception notable de Julien Dray, porte-parole parmi d'autres.

Pierre Moscovici, qui est un socialiste avisé, a pointé récemment le risque que court le PS : la "dérive gauchiste". Moins on est nombreux, moins on a d'espoir, plus on se replie, plus on se radicalise : c'est la tentation sectaire. C'est ce que le PS devra conjurer. Ce sera d'autant moins facile que le ver est dans le fruit, depuis plusieurs années : surenchère, extrémisme, gauchisation sont déjà à l'œuvre.

Je prendrais un exemple que je connais bien : la 3ème circonscription du Cher, là où je suis né et que je continue à observer. Le député socialiste est connu : c'est Yann Galut, plein d'entrain, un type qui bosse, qui est très présent sur le terrain, mais qui se laisse hélas aller à des propos excessifs, radicaux, gauchos. Pendant la campagne, il a traité le candidat de la REM de "candidat de la mondialisation financière ultra-libérale, des métropoles et des grandes régions" (on se demande pourquoi : dans la circonscription, il n'y a que des petites villes et des villages).

Galut a pratiqué une politique dans laquelle les Français ne se reconnaissent plus : celle de l'insulte gratuite, du soupçon, de l'a priori. "Député en carton-pâte", "élu godillot et béni-oui-oui (...) qui votera sans états d'âme toutes les lois de régression sociale". En plus, c'est très maladroit : Galut voyait déjà son adversaire gagnant !

Mais il y a pire : le socialiste, contre le marcheur, a joué la fibre locale, le chant du terroir, l'air des "imbéciles heureux qui sont nés quelque part", qui s'en vantent, qui en sont fiers, qui en font leur supériorité et que Georges Brassens a si bien dénoncés dans sa chanson. Galut a lancé le combat du Berrichon contre l'étranger (voir son tract en vignette). Mieux (ou pire) : du Berrichon contre le Parisien. il s'est attaqué à "un candidat qui habite, travaille et vote à Paris ... Un candidat qui découvre les réalités du Cher et ne les défendra pas face au gouvernement". Ce qui ne manque pas de sel, c'est que Yann Galut est très souvent à Paris, invité des plateaux de télévision ! Franchement, un socialiste ne devrait pas reprendre cet argument-là, celui du terroir contre la capitale, qui appartient traditionnellement au registre de la droite.

Résultat : Yann Galut a été battu de peu, mais battu quand même. Parigot, tête de veau ? A moins que ce ne soit Berrichon, tête de con


PS : toutes les citations sont tirées du tract de Yann Galut en vue du second tour.

vendredi 7 juillet 2017

Didier Marche



Comme dimanche dernier, je cède aujourd'hui la place à notre ami philosophe Didier Martz, qui a des choses fort intéressantes à nous dire sur le slogan le plus célébrissime de l'année : En Marche ! Qu'il en soit remercié.


Ainsi va le monde n° 381 - « En marche »

Je ne sais pas vous mais moi je m'interroge sur la signification profonde du slogan « En marche ». Je dis bien « profonde » car chacun sait bien ce que signifie « en marche ». Une machine à laver est en marche lorsqu'elle fonctionne. D'ailleurs, on se fera vertement corriger lorsqu'on dira qu'elle marche au lieu de qu'« elle fonctionne ». Marcher étant un mouvement réservé aux humains, il ne peut s'appliquer aux animaux. Un animal galope, rampe, sautille, grimpe mais jamais ne marche. Par contre l'homme, dans cette obsession qu'il a de faire toujours comme les autres ne se gêne pas pour emprunter aux animaux leur vocabulaire. Bon. Mais l'homme marche, et la marche, du point de vue de l'ontogenèse, est un mouvement qui s'acquiert dans les deux premières années de la vie. Du point de vue de la phylogenèse, la marche caractérise l'entrée de l'homme dans l'humanité lorsqu'il se mit sur ses deux jambes et mit un pied devant l'autre. On sourit à ce propos mais qu'on imagine ce premier homme passant de la position horizontale « à quatre pattes » à la position verticale « sur deux pattes ». Quel ne fût pas l'étonnement, la surprise, l'émerveillement autour de lui. Scène qui se répète régulièrement sous nos yeux lorsque le bébé passe de l'une à l'autre des positions et qui comme Nabuchodonosor retrouve la condition humaine lorsqu'il sut se redresser, lever les yeux au ciel et regarder devant lui.

Ainsi, grâce à la bipédie l'homme peut se mettre en marche. Mais rien n'indique dans l'expression « en marche » qu'il est en marche vers quelque chose auquel cas elle désignerait une progression, une évolution. « En marche vers... » exprimerait mieux l'idée d'une progression vers un lieu ou un état pour atteindre le résultat ou le but escompté. Ainsi une société est en marche vers le progrès ou vers un avenir radieux ou bien un groupe d'hommes et de femmes se mettent « en marche » pour la paix ou organise une marche blanche pour s'associer à la souffrance de victimes.

On comprend que pour des raisons de commodités communicationnelles, un mouvement ne peut s'appeler « en marche vers... » car il aurait fallu développer et l'espace des tracts et des banderoles n'aurait pas suffi à contenir le slogan. Mais quand même, « en marche » rappelle trop la machine à laver déjà évoquée pour indiquer qu'elle fonctionne. On ne met pas des hommes et des femmes « en marche » comme si on appuyait sur le bouton « ON ».

Il eût mieux valu employer l'expression « en avant marche » qui indique au moins une direction même si celle-ci ne donne pas plus d'idée sur l'objectif. Certes, en général, on marche en avant plutôt qu'en arrière sauf dans le tango. Et puis « En avant marche ! » renvoie trop à l'ordre militaire et autoritaire plus proche du fonctionnement mécanique que de la liberté créatrice. Comme disait Albert Einstein « pour marcher au pas la moelle épinière suffit, le cerveau est superflu ».

Fort heureusement le slogan « En marche » sous-entend bien sûr un projet de société et une direction faute de quoi il se pourrait qu'on nous « fasse marcher », ce qu'on ne peut imaginer. Un ami, quelque peu caustique, se demandait comment avec tant de sièges à l'Assemblée on pouvait être en marche. Bel été à toutes et tous, en général et en particulier. Ainsi va le monde !


La chronique de Didier Martz, essayeur d'idées, sur RCF Reims Ardennes, Radio primitive, Radio Maunau

2 Juillet 2017
www.cyberphilo.org

mercredi 5 juillet 2017

Où est l'opposition là-dedans ?



Une fois n'est pas coutume, je vais reprendre à mon compte une réaction de Jean-Luc Mélenchon : Où est l'opposition là-dedans ? après le vote de confiance à l'Assemblée nationale. Il y a en effet de quoi être stupéfait : non seulement la République En Marche se range derrière le Premier ministre, ce qui est normal, mais aussi la majorité des deux grands (ex?) partis de gouvernement, Républicains et même socialistes. Nous avions cru, à l'issue de son Conseil national, que le PS rejoignait l'opposition. Manifestement non.

Bien sûr, les abstentions sont nombreuses. Mais ce vote-là n'a rien à voir avec l'abstentionnisme aux élections, qui est un signe d'indifférence ou la manifestation d'une neutralité. Au Parlement, face à la politique gouvernementale, quand on est contre, on vote contre. S'abstenir, c'est laisser sa chance au gouvernement, ne pas s'opposer par principe à lui, sans cependant adhérer à sa ligne politique. Rares sont les gouvernements qui ont bénéficié d'un tel soutien, d'autant qu'il transcende droite et gauche, LR et PS se retrouvant dans une abstention en quelque sorte bienveillante.

Où est l'opposition là-dedans ? Drôle de question venant de Mélenchon. L'opposition, c'est lui, avec les communistes et le Front national, les trois groupes qui ont majoritairement rejeté la confiance. Jusqu'à présent, l'opposition était essentiellement assumée par un parti de gouvernement, PS ou UMP. Aujourd'hui, il y a une opposition, mais elle est radicale, extrême, divisée et très minoritaire au Parlement. Faut-il s'en désolé, être choqué, s'inquiéter pour la bonne santé de la démocratie ? Non, la situation actuelle résulte des choix des Français, et la démocratie est là. Une opposition radicale reste une opposition.

Avec Emmanuel Macron, plus rien n'est comme avant. Encore n'avons-nous pas pris la pleine mesure de l'effondrement de notre classe politique. Des surprises sont à venir. Un bouleversement politique a des conséquences à long terme. La très large majorité dont bénéficie le pouvoir n'est que la traduction de l'aspiration au renouvellement. L'opposition constructive n'a pas disparu : elle s'exprimera au sein de la majorité présidentielle. L'opposition radicale vivra sa vie, et les Français jugeront.

mardi 4 juillet 2017

Sérieux. Concret. Fidèle. Ouvert



Comme hier avec le président de la République, j'ai suivi aujourd'hui intégralement le discours de politique générale du Premier ministre, en me laissant aller à mes impressions. D'abord, changement de décor : on a beau s'appeler Palais-Bourbon, ce n'est pas Versailles, et le Premier n'est pas le président. Pas de silence respectueux, d'écoute attentive : la déclaration est très souvent saluée par des applaudissements (rarissimes hier) et parasitée par des commentaires à haute voix, des interpellations ou des vannes qui se croient drôles. C'est le folklore parlementaire, celui des grandes gamelles, qui vocifèrent dans l'hémicycle et se réconcilient à la buvette, autour d'un verre de blanc ou de rouge. Franchement, on pourrait se passer de ce cirque inutile et désormais grotesque.

Quatre mots me sont venus à l'esprit en regardant et écoutant Edouard Philippe :

Sérieux. Je ne sais pas si c'est la barbe et les lunettes qui donnent cette impression-là. Il y a aussi cette voix posée. Un timbre joue beaucoup pour asseoir un personnage. Philippe ne cherche pas à séduire : il est là pour faire le job, le mieux qu'il peut. Cela se sent. Derrière le chef du gouvernement est toujours présent le maire du Havre, ville ouvrière, anciennement communiste. Un homme qui a les pieds sur terre, un type qui bosse. Sérieux.

Concret. Durant l'intervention du Premier ministre, il fallait quand même s'accrocher. Hier, avec le président, on se laissait porter. C'est que les deux hommes sont sur des registres différents, et ceux qui avaient dénoncé une "humiliation" du Premier ministre en sont pour leurs frais : on a bien vu, hier et aujourd'hui, que chacun était dans le rôle que lui attribue la Constitution, complémentaire et non pas concurrent. Edouard Philippe a égrené une liste de mesures précises, alors que le président dressait les lignes générales de l'action gouvernementale.

Fidèle. Pour qui connaît bien le programme d'Emmanuel Macron, annoncé publiquement depuis environ six mois, il n'y a aucune surprise, aucune découverte : tous les engagements se retrouvent dans la déclaration de politique générale. Cette continuité est importante : il faut en finir avec le déplorable sentiment des "promesses non tenues". Si certaines réformes, très peu, sont ajournées, c'est que le récent rapport de la Cour des comptes est venu compliquer la situation. Mais qui peut croire qu'on gouverne un pays, une économie dans la certitude absolue de ce qui va arriver ?

Ouvert. Je n'ai senti chez Edouard Philippe, à aucun moment, un esprit autoritaire qui voudrait imposer quoi que ce soit. C'est la grande différence avec Manuel Valls et ses coups de menton (malgré toute l'estime que je porte à l'ancien Premier ministre). Philippe tient à faire appliquer ce que le suffrage universel a validé à travers l'élection de Macron. Mais la mise en œuvre des réformes se fera dans la concertation. C'est aussi cet esprit d'ouverture que j'ai senti cet après-midi. Un exemple : l'emblématique réforme du code du travail, à laquelle le président de la République tient beaucoup, a été évoquée aujourd'hui sans ostentation ni provocation. Il faut espérer qu'elle suive son chemin dans une même sérénité.

Voilà. Macron hier, Philippe aujourd'hui : c'est parti, en marche maintenant pour cinq ans !

lundi 3 juillet 2017

Premier de la classe



J'ai suivi cet après-midi tout le discours d'Emmanuel Macron devant le Congrès. Un mot de lui m'a frappé, souvent répété : profond. De fait, cette intervention d'une heure trente a été d'une grande profondeur. A tel point qu'on était moins dans un discours politique classique que dans une sorte de dissertation philosophique ou un exercice littéraire. Il faut remonter à François Mitterrand pour retrouver une telle qualité d'écriture. Encore me semble-t-elle supérieure ! J'imagine les jeunes arrivistes habitués à leur smartphone et les vieux briscards familiers du sommeil parlementaire !

Profondeur aussi dans l'ampleur du changement, des réformes proposées. Je ne les cite pas, vous les connaissez, Macron les avait annoncées durant sa campagne. Une seule, quand même, pour le plaisir, presque pour le fun : un tiers des parlementaires assis devant lui ont été promis à disparition, ce qui ne les a pas empêchés de l'applaudir ! Comme une nuit du 4 août où les aristocrates abolissent leur privilèges ... Sacré Macron ! Il veut aller vite, il cherche à bousculer les institutions mais il aspire à mieux, à plus difficile : changer les mentalités parlementaires et politiques. Le vieux monde est prévenu : il ne subsistera pas.

Emmanuel Macron a fait un discours de premier de la classe. Tellement premier qu'il est en dehors, au dessus, hors-catégorie, extérieur à cette classe politique qu'il a bouleversée, profondément renouvelée. Il était cocasse de voir ces parlementaires, habitués à disputer, adeptes du brouhaha, se taire et écouter pendant une heure trente. Mais Macron n'avait rien d'un monarque : au contraire, c'était rendre hommage à nos institutions parlementaires que de s'adresser à elles, les impliquer et surtout les vivifier en les rénovant, en les réformant. Nous avons vu un président en majesté, pas un roi autoritaire, pas même un despote éclairé.

Son discours fera date. Ce n'est pas un texte de commande rédigé par un conseiller avisé. Tout macronien aura reconnu la patte, le vocabulaire, les idées de notre ... comment dire ? ... leader, référence, modèle, inspirateur. Peu importe : il est aujourd'hui président de tous les Français. Son discours devant le Congrès marquera comme la séance inaugurale de son quinquennat. Tout le macronisme était concentré dans cette déclaration, ferme, ouverte, sans concession. Je n'ai pas applaudi devant ma télévision, je ne me suis pas levé dans mon salon, mais le cœur y était.

dimanche 2 juillet 2017

En même temps ...



C'est rarissime : il m'arrive dans ce blog de donner la parole à d'autres (hormis les commentaires, qui sont libres). Didier Martz est un collègue rémois, j'ai presque envie de dire un confrère, au parcours atypique (consultez son site, mentionné à la fin du texte). Les réflexions qu'il nous propose sont toujours pertinentes et stimulantes. J'ai choisi de vous livrer aujourd'hui celle-ci, qui analyse mieux que je ne saurais le faire la formule remarquée d'Emmanuel Macron : en même temps ... Je ne sais pas si Didier est macronien, mais sa méditation ne laisse pas indifférent. Bonne lecture !



Ainsi va le monde n° 380 - En même temps...

Je ne sais pas vous mais moi je suis plutôt surpris qu'on puisse se gausser de ce que les uns s'empressent d'appeler un « tic de langage » chez notre nouveau président. Un peu moins maintenant mais il a été régulièrement critiqué pour son usage répété de l'expression "en même temps", tellement répétée qu'elle pouvait apparaître comme un tic. Au-delà du mouvement convulsif, d'autres ont vu là le témoignage d'une personne hésitante incapable de se décider, de se déterminer entre deux ou plusieurs choses ou d'opter pour un parti, pour une solution. Ainsi l'âne de Buridan avait « en même temps » soif et faim, tellement soif et faim, tellement incapable de choisir, qu'il en mourût.

Ce qui n'arrivera pas à notre président car son « en même temps », loin d'être un tic de langage ou le signe de l'indécision est l'expression d'une philosophie et d'une politique. J'ai déjà eu l'occasion de présenter ici l'aquoibonisme dérivé de l'expression « à quoi bon » et de l'alorquoisme lui dérivé de l'autre expression « alors quoi » et je crois que l'usage de l'expression « en même temps » pourrait donner l' « enmêmetemp-isme », un mode de pensée permettant de faire tenir « en même temps » ou ensemble donc, des contraires, des contradictions ou des opposés qui habituellement n'ont rien à faire ensemble et qu'en bonne logique il conviendrait de résoudre par l'élimination de l'un ou l'autre des termes de la contradiction. Ce que nous faisons facilement – enfin pas toujours – lorsqu'il nous faut nous déterminer pour le fromage ou le dessert.

Pour Emmanuel Macron au contraire, utiliser « en même temps » c'est certes nuancer un propos mais ça signifie aussi que l'on peut et doit prendre en compte des principes opposés. Je choisis, dit-il, « la liberté et l'égalité, la croissance et la solidarité, la gauche et la droite et même le centre, l'entreprise et les salariés... » Bref, ajoute-t-il, je tiens à me démarquer de ceux « qui aime les cases, les idées bien rangées », toujours un peu trop dogmatiques.

Bien avant, Edgar Morin, grand penseur devant les hommes, nous avait invités dans sa théorie de la complexité à nous départir de cette forme de pensée binaire qui consiste à réfléchir à coup d''exclusion : c'est blanc ou noir, c'est l'un ou l'autre mais pas les deux ensemble. Au contraire, le clair peut être obscur, la joie triste, le jeune vieux et inversement. Vive l'oxymore, finis les oppositions, les conflits, les contradictions, les intérêts divergents, les différences, tout s'apaise, se lisse et se calme. On est ni de l'un, ni de l'autre... On est et de l'un et de l'autre... De ci, de là.

Comme en physique quantique, l'onde et la particule absolument contradictoires font bon ménage dans le rayonnement lumineux ; la particule peut être là et ailleurs ; des évènements qui auraient pu se produire, mais qui ne se sont pas produits, influent sur les résultats de l'expérience ; le présent peut agir sur le passé, etc. etc. Bref tout est dans tout, le même est « en même temps » le même.

Ainsi, je peux désormais aller voir là-bas si j'y suis, « être en même temps » là et ailleurs. On pourrait voir là un retour à une philosophie de l'absurde, au théâtre de l'absurde du milieu du XXème siècle où les personnages sont réduits au rang de pantins incapables de penser tant les cartes et les repères sont brouillés. Comme dit Jacques Prévert « de deux choses l'une, l'autre est le soleil » ! Ainsi va le monde !

Didier Martz, essayeur d'idées
lundi 26 Juin 2017
www.cyberphilo.org

samedi 1 juillet 2017

Ici, maintenant, vite



La mémoire de Simone Veil a été saluée, dans les médias et par les personnages publics, comme il se doit. Je n'ai rien à ajouter, sauf à répéter. Une seule chose m'a irrité, une manie de notre époque, que j'ai à plusieurs reprises dénoncée sur ce blog (et les occasions hélas ne manquent pas) : l'esprit d'urgence, l'incapacité à attendre. Une grande dame nous a quittés : normalement, nous entrons dans une période de recueillement, de silence, méditant sur sa vie, son œuvre, sa personnalité. Pourquoi ce besoin d'annoncer immédiatement des initiatives pour honorer son nom, alors que les obsèques nationales n'ont pas encore eu lieues ?

Le maire de Paris s'enquiert déjà d'un endroit qui s'appellerait Simone Veil. Pourquoi cette précipitation ? Autrefois, nous laissions s'écouler un délai de deuil. Aujourd'hui, que cherchons-nous à prouver en faisant montre d'une telle rapidité ? C'est que la société a complètement changé : twitter, SMS, Facebook ont modifié notre rapport au temps : nous ne vivons plus, nous n'existons que dans l'instant. Tout passe très vite, il faut être réactif. Nous ne savons agir que dans le présent. Un événement en chasse un autre. Hier est effacé, demain sera un autre jour. Notre mémoire est devenue tellement fragile que nous en avons fait étrangement un devoir.

Il y a plus surprenant : les voix qui s'élèvent pour demander que Simone Veil entre au Panthéon, la pétition en ligne qui défend cette proposition et récolte des milliers de signatures. Le corps repose à domicile et l'inhumation dans le Temple de la République est réclamée, sans qu'on s'informe au préalable de l'avis de la famille. Une entrée au Panthéon exige une réflexion, est étudiée par une commission. Mais après l'instantanéité, le deuxième trait de notre époque est l'émotivité : là aussi, il faut être prompt, car le sentiment est un état variable. Il y a beaucoup d'indécence dans ces comportements, et une forme de vulgarité : croit-on qu'il est digne qu'une telle reconnaissance nationale soit soumise à pétition, comme n'importe quelle autre revendication ? Croit-on qu'il est respectueux de faire dépendre un pareil choix d'une liste de signatures, d'une série de clics sur internet ? La technologie pourrit tout, la bonne conscience se charge du reste.

L'infidélité marque tellement aujourd'hui les mœurs que ce qui n'est pas fait sur l'instant ne l'est plus après : c'est maintenant ou jamais. La frénésie cache la peur de l'oubli. La perte de mémoire nous angoisse. Quand Jean-Paul II est mort, la foule devant le Vatican criait : Santo subito ! Même les catholiques, qui ont du temps devant eux puisqu'ils croient en l'éternité, cèdent à l'obsession de l'urgence. Pourtant, pendant des siècles, l'Eglise nous a appris qu'il fallait attendre avant d'établir la sainteté d'un fidèle, et attendre longtemps, très longtemps. Nous ne croyons plus, infidèles que nous sommes, aux vertus de la durée. Nous voulons tout, tout de suite, très vite, pour ne plus avoir à y revenir, parce que demain nous serons passés à autre chose. Il est beau de rendre hommage à Simone Veil depuis quelques heures. Il sera encore plus beau de lui rendre hommage dans quelques semaines, quelques mois et quelques années. Mais alors, combien serons-nous au rendez-vous ?