Dans l'académie de Nantes, l'initiative qui consiste à encourager les garçons à porter une jupe afin de lutter contre les préjugés sexistes est grotesque. La finalité est louable, mais la méthode est ridicule. L'école est faite pour étudier, analyser, s'instruire, réfléchir, pas se déguiser, même pour une bonne cause. Porter une jupe pour un garçon, en quoi cela fait-il avancer la cause des femmes, la compréhension de la condition féminine ? J'ai beau chercher, je ne vois pas. L'école, ce n'est pas
carnaval. Pour comprendre le sort des esclaves africains, va-t-on se barbouiller en noir ? Pour partager la vie des aveugles (pardon, des
non voyants ), va-t-on se déplacer toute une journée avec un bandeau sur les yeux ? Grotesque, notre société de bons sentiments et de justes combats est devenue grotesque. La sincérité n'empêche pas la stupidité. La quête du bien ne préserve pas du ridicule.
Encore plus grotesques sont les réactions d'indignation, sur l'air du scandale, qui se sont exprimées à l'occasion. En faire un sujet de débat politique à l'Assemblée nationale et dans les médias montre à quel triste niveau est descendu le débat politique et public en France !
Cette affaire de jupe est loin d'être anecdotique. C'est toute une tendance, assez récente, de plus en plus présente, un état d'esprit d'un genre nouveau, en rupture avec l'ancienne mentalité, qui se traduit par de nombreuses exemples, dont le principe est le suivant : pour comprendre et réfléchir, il faut
voir et vivre. Poussé à son extrême limite, le principe en vient à dire que le plus important, c'est
voir et vivre, que ça tient lieu de compréhension et de réflexion, que ça dispense de toute autre forme d'explication. Trois exemples :
1- La visite scolaire dans le camp de concentration d'Auschwitz, à des fins prétendument historiques ou pédagogiques. Comme si l'étude par les livres, les témoignages ou les documentaires ne suffisaient pas, comme s'il fallait aller
voir sur place, pour être bien certain de ce qu'on lit et entend, pour en quelque sorte le valider. Faire d'un lieu de tragédie une destination de voyage scolaire ou de tourisme de mémoire a quelque chose d'odieux, que l'Education nationale devrait interdire. Autrefois, il n'y a pas si longtemps, on n'avait pas besoin de ce voyage au bout de la nuit pour comprendre l'holocauste. Et si ce qu'il reste des camps de la mort disparaissait, est-ce que la réalité du génocide disparaîtrait aussi, puisqu'il n'y aurait plus rien à
voir ? On prépare bien mal nos enfants à leur avenir et à l'étude du passé par ce genre de voyage inutile, contre-productif et sacrilège.
2- Les élus circulant dans des fauteuils roulants d'infirmes (pardon, de
personnes à mobilité réduite), afin de mieux comprendre les difficultés de leur existence. En voyant la scène, je ne sais jamais si je dois en rire ou en pleurer. Cette compassion mal placée, déplacée, se sent obligée de faire joujou, comme des enfants, avec ce qui fait le malheur d'une vie, la paralysie du corps. Quelle est l'utilité de cette singerie ? Sous prétexte du bien, tout est permis. Drôle d'époque : on tourne sa langue sept fois dans sa bouche pour ne pas en faire sortir des mots blessants, on abonde en néologismes pour adoucir la réalité et, dans le même temps, on s'autorise à des comportements grotesques, des mimes de môme, qui ne me plairaient pas du tout si un accident ou la naissance m'avaient privé de l'usage de mes jambes. Le malheur est quelque chose qui se vit dans son coeur : pas besoin de tout un cinéma pour en ressentir le drame, pour en imaginer les difficultés.
3- L'association patronale invitant les parlementaires à faire un stage d'une semaine en entreprise pour mieux en comprendre les réalités. Même idéologie latente et ambiante que le port de la jupe, la sortie à Auschwitz ou le déplacement en fauteuil roulant : l'intelligence ne suffit pas à la compréhension d'une situation, il faut
venir, voir et vivre. C'est évidemment idiot : une semaine passée dans une entreprise n'aide pas fondamentalement à la connaître. Et ce qu'on peut en connaître, on le ferait aussi bien, et même beaucoup mieux, en lisant un rapport ou en auditionnant des experts. Mais comme la morale actuelle est compassionnelle, il faut se mettre dans la peau des autres, de façon purement artificielle, en renonçant à faire fonctionner sa tête. Imaginez un peu une société où, pour comprendre autrui, il faudrait devenir
lui ! Ce serait une société de fous, l'asile généralisé. Nous commençons à y entrer ... Tout ça bien sûr n'est pas si fou mais relève d'une belle hypocrisie : on ne demande pas au patron de devenir parlementaire pendant une semaine, pour mieux comprendre la vie d'un législateur et de ses difficultés dans l'élaboration des lois. On demande encore moins au patron de se transformer en smicard ou en chômeur. La compassion a tout de même des limites ...
Une émission de télévision est allée jusqu'au bout de la nouvelle mentalité : "Vis ma vie", qu'elle s'appelle. La mode est à l'échangisme des conditions professionnelles et sociales, sous couvert de tolérance et de solidarité. Mais aussi avec une forme de terrorisme (toute morale est ainsi : vanter le bien et réprimer le mal) : on n'a plus le droit de parler de ce qu'on n'a pas
vu, touché, vécu. Nous sommes tous désormais des petits
saint Thomas, le saint patron du monde moderne : l'enseignant ne peut plus donner son point de vue sur le plombier parce qu'il n'est pas plombier, et le plombier ne peut rien dire de l'enseignant parce qu'il ne mène pas une vie d'enseignant. C'est la fin du débat politique et même de la politique, puisque cette activité consiste à s'intéresser à des gens autres que soi, que son milieu familial ou professionnel, des gens qu'on ne connait pas. "Vous ne connaissez pas, vous ne pouvez rien en dire", c'est le clouage de bec foncièrement antidémocratique mais assez fréquent dans les conversations d'aujourd'hui.
Cette nouvelle idéologie peut se traduire encore autrement : c'est la victoire de l'homme de
terrain sur l'homme de
bureau. Pourtant, le
terrain, ça ne veut rien dire, on n'y voit pas grand chose, comme Fabrice à Waterloo, dépeint par Stendhal dans
La Chartreuse de Parme : quelques coups de canons, des cavaliers qui fuient au galop, des cadavres sur le sol, rien de plus, rien qui explique, qui permette de comprendre. L'éloge du
terrain, c'est de la démagogie
soft, du populisme
light. Le
terrain n'apprend rien, ou très peu.
Ce que j'attends d'un homme politique et d'un responsable public, c'est qu'il soit un homme de bureau, d'études, de dossiers, c'est-à-dire (attention, je vais lâcher un gros mot, un terme très mal vu) un
intellectuel, un homme ou une femme qui ont été formés à lire un dossier, synthétiser une situation, analyser des problèmes, décrypter des données, concevoir des solutions. C'est ce qu'on appelle la
réflexion. Vous aurez beau labourer tous les terrains du monde, passer votre temps à serrer des paluches, à dégoiser avec le premier venu, ça ne vous fera pas avancer d'un millimètre dans l'intelligence d'une difficulté et de sa résolution. Enfilez une jupe, asseyez-vous dans un fauteuil roulant : même inertie de l'esprit. En revanche, vous aurez largement satisfait votre bonne conscience. C'est déjà ça de pris ... La morale, finalement, se satisfait de peu.
Lorsque Jérôme Lavrilleux, tête de liste UMP aux élections européennes, met en avant, selon le
Courrier picard, le fait qu'il n'ait fait "ni Science po, ni l'ENA", nous avons une nouvelle illustration de cette mentalité que je suis en train de décrire et de dénoncer. Il y a 40 ou 50 ans, un homme politique aurait au contraire valorisé son appartenance à ces deux prestigieuses écoles, fleuron de la République, symbole de l'intelligence française. Aujourd'hui, il est de bon ton, il devient plutôt chic de ne pas en être. Pour ma part, je garde une admiration intacte pour celles et ceux qui ont réussi de difficiles concours, qui ont reçu une formation d'excellence dont je me sens personnellement, avec regret, incapable. Drôle d'époque : le travail
manuel est dévalorisé (depuis longtemps déjà), mais le travail
intellectuel aussi (mais c'est plus récent). Quoique la tendance a toujours plus ou moins existé : c'était jadis l'éloge du
bon sens contre les pensées rêveuses, fausses et dangereuses de l'intellectuel.
Puisqu'il est question de Jérôme, avec qui j'étais en compétition électorale lors des élections cantonales de 2004, j'ai une petite anecdote : un maire du canton nord de Saint-Quentin m'avait fait la confidence qu'un ancien conseiller général, de droite, dans les années 60, n'avait jamais visité son village durant tout son mandat, mais connaissait très bien les besoins de la population, les souhaits de son premier magistrat et obtenait les subventions nécessaires : c'était selon lui un excellent conseiller général! Morale de l'histoire : le terrain n'est pas nécessaire, l'habit ne fait pas le moine et la jupe ne fait pas la femme.