vendredi 25 novembre 2016

Juppé et Fillon sont précis



Alors, ce débat Juppé-Fillon, hier soir ? Bon, il n'y a pas eu de bagarre, même si Juppé a essayé. C'est fou ce que le premier tour l'a changé ! Il devient offensif, dit des gros mots, traite ses adversaires de "chochottes" ... Il est allé cherché Fillon, l'a titillé, mais ça n'a pas marché : le gagnant s'est enfermé dans une posture présidentielle, insensible aux attaques. Physiquement, c'était flagrant : Juppé gigotait, se tournait vers son adversaire, parlait longuement ; Fillon restait figé, économe de paroles et de regards. Il avait la supériorité du vainqueur.

Juppé s'est encore plus engoncé dans son rôle de perdant lorsqu'il a cité des groupuscules et des marginaux d'extrême droite qui accordent leur soutien à Fillon. Si on devait mettre au passif de tout homme politique les dingues qui se réclament de lui, aucun n'en sortirait indemne. Soyons sérieux : un débat présidentiel, ce n'est pas ça, ni les plaintes de Juppé contre les mêmes dingos qui s'en prennent à lui. Le maire de Bordeaux, là, s'est rabaissé. De même quand il a voulu faire dire à Fillon que celui-ci était contre le droit à l'avortement : c'était faiblard, poussif. Oui, le catholique pratiquant qu'est Fillon est personnellement contre l'avortement. Mais, comme responsable politique, il n'a jamais remis en cause la loi sur l'IVG. Le catholique non pratiquant qu'est Juppé devrait arrêter là-dessus.

D'autant que s'en prendre à Fillon est très simple : son programme est celui d'une droite devenue folle (Juppé, au moins, reste raisonnable et responsable dans son projet). Supprimer un demi-million de fonctionnaires, faire travailler les autres 39 heures en les payant 35 heures, laisser une grande part des remboursements de la Sécu aux mutuelles et aux assurances privées, s'attaquer aux programmes d'histoire dans les écoles, faire copain avec Poutine, etc. : mais qui peut voter pour un tel programme, à part les bourgeois et les réacs ? Hollande, je le sens, va être ragaillardi par cette candidature : Sarkozy, à côté, c'est du petit lait, Fillon, du pain béni, pour le président en difficulté.

François Fillon prétend qu'on le caricature : je veux, mon neveu ! Oui, c'est une loupe, un miroir grossissant qui permet de voir en grande dimension la nature de son projet. J'aime les caricatures : en forçant le trait, elles nous aident à comprendre. A part ça, j'ai été estomaqué, pendant mais surtout après, dans les commentaires, par la répétition d'un mot en vogue : "précis". On en mangeait à toutes les sauces ! Fillon précis, Juppé précis, les journalistes précis, mais personne satisfait et tout le monde demandant encore plus de précision. Arrêtez avec la précision, nous ne sommes pas en horlogerie, mais en politique, où la précision est inutile, sans vertu, contre-productive.

Qu'est-ce que ça peut me faire que Juppé veuille la suppression de 300 000 postes de fonctionnaires et Fillon 500 000 ? Ce qui compte, c'est l'idée générale, la visée globale, pas le détail. Même remarque pour l'âge de départ à la retraite ou l'augmentation du temps de travail : j'attends de l'homme politique une vision, pas des calculs. La précision est le mal d'une époque qui ne croit plus en rien, qui se replie sur des pattes de mouche ou des miettes de pain. La technologie et le juridisme renforcent cette tendance. La précision, c'est l'intelligence de l'ignare : elle fait impression, on peut la multiplier à l'infini, c'est de la graine de cacahuètes. Quand la politique aura renoncé à la précision, les débats seront plus compréhensibles, la démocratie se portera mieux, Juppé et Fillon seront moins ennuyeux. Je leur demande d'être clairs, archi-clairs, mais surtout pas précis, ultra-précis. Car plus on est précis, moins on est clair.

9 commentaires:

Philippe a dit…

On peut être à la fois hyper simple dans l'expression politique publique et extrêmement retors dans l’action politique.
Un exemple dans cette vidéo de qq secondes ... secondes qui ont comptées et celées le sort d’un million de pieds noirs sans oublier les harkis tous destinés à l’exode :
https://www.youtube.com/watch?v=6m36ds6rXSg

Erwan Blesbois a dit…

Juppé et Fillon font semblant d'être sérieux et d'adhérer au réel, pour nous faire croire que ce réel d'origine néolibérale est le seul réel possible, et qu'il fasse consensus, ils cautionnent donc la brutalité de notre époque. Ce sont deux obsédés de la "croissance" et de la "baisse des dépenses publiques". Fillon essayera de sabrer au maximum les plus fragiles et les plus modestes, par ses réformes brutales et extravagantes, consistant à faire travailler plus les fonctionnaire, sans les payer plus en compensation, et il supprimera la plupart des remboursements de la sécurité sociale. Fillon est une véritable brute néolibérale, le pire de son espèce et de son camp.
Cela est dur à comprendre que ce qu'il nous propose... caché derrière le masque de l'esprit de sérieux, alors qu'il ne s'agit que de cruauté à l'égard des plus faibles, qui constitue au fond peut-être son véritable moteur existentiel... n'est qu'une alternative possible... un possible contingent et non nécessaire comme il voudrait nous le faire croire. Le salaud disait Sartre, c'est celui qui arrive à nous faire croire que sa présence et ses idées sont indispensables, donc les seules possibles et nécessaires : le "salaud" c'est souvent le chef. Je mets le terme entre guillemets, car il s'agit d'un concept sartrien et non d'une vulgaire insulte.
Il veut que par consensus nous adhérions aux valeurs de l'ultra libéralisme, et que de ce consensus en trompe-l’œil, qui nous est imposé notamment aussi par la doxa médiatique, c'est-à-dire le matraquage idéologique des médias dont il est partie prenante, sorte la légitimation, ou la caution morale de ses réformes absurdes.
Or contrairement à ce qu'on voudrait nous faire croire, il existe d'autres alternatives fondées sur d'autres valeurs que celle de la rapacité, et de la course au profit à tout prix. Notre paradigme de société est absurde, féroce, médiocre et futile. Il est basé sur notre cerveau reptilien, c'est-à-dire la partie prédatrice de la nature humaine, or il n'est pas interdit d'espérer que la nature humaine soit aussi autre chose, et ne soit pas exclusivement prédatrice. Alors que c'est notre type d'organisation sociale qui encourage les instincts les plus fauves.
Si par malheur il était élu, le pays connaîtrait une violence sociale comme il n'y en a jamais eu en France depuis bien longtemps, qui s'exprimera par des conflits sociaux et des violences urbaines ou même rurales sporadiques, mais d'une rare ampleur. Fillon ne fera jamais consensus de par sa brutalité, et il clivera encore bien plus le pays. Pendant ce temps les baby boomers continueront leurs voyages à l'autre bout du monde, les attentats terroristes continueront à faire couler le sang, l'oligarchie de travail, c'est-à-dire le grand patronat, appellera toujours plus de main d'œuvre d'Afrique et du Moyen Orient, pour casser le droit du travail et favoriser le dumping social.

Anonyme a dit…

Nous avons eu un débat de candidats à un poste de premier ministre nous détaillant leurs politiques gouvernementales qui ne diffèrent vraiment que sur la forme et non pas le fond. Hollande, ce président "normal", et son prédécesseur Sarkozy, n'ont compris la nature de la fonction présidentielle qui est d'être le président rassembleur, le symbole de l'unité nationale par delà les clivages de gestion politique. Quand on est un médiocre même élu par le peuple français à la magistrature suprême du pays on le reste.

Emmanuel Mousset a dit…

Ne t'inquiète pas, Erwan, va demain voter Juppé, et tout ira mieux. Mais sans moi.

Maxime Lépine a dit…

En ce qui concerne les programmes d'histoire, il est vrai que quelques réformes seraient judicieuses... certaines périodes sont abordées n'importe comment ou avec un biais du fait de l'idéologie bobo bien-pensant. Typiquement comment se fait-il que le Second Empire ne soit jamais vraiment étudié alors que c'est une période importante pour notre développement économique?

Quant à la Russie, il vaut mieux être son allié que le laquais des Américains. Les sanctions qu'ont à imposé aux Russes sont iniques Fillon a raison de vouloir les lever.

Anonyme a dit…

A la lecture des écrits d'Emmanuel Mousset je ne puis que constater que ce soit à propos de la primaire de la droite et même en général, il a entériné la défaite voire la déroute de sa "gauche" gouvernementale à laquelle Macron aura bien contribué. En effet son parti-pris pour Juppé indique que ce dernier est son candidat de second tour. Autrement on pourrait penser qu'en principe il serait souhaitable qu'un homme de droite tel que Fillon soit le candidat de la droite tellement il est caricatural, son projet économique et social rétrograde. Juppé est le plus socialo-compatible de tous les candidats de droite ce qui l'a, peut-être, desservi. En sus le fait d'être le candidat des médias auprès de ce corps électoral si restreint, à peine 1/10è de la réalité. Le résultat de cette primaire, contrairement à ce que certains annoncent, n'indiquent nullement la victoire de Fillon en mai prochain.
Dans un entretien à "Atlantico" Henri Guaino taille un costard à Fillon. Cela ne manque pas de sel.

Philippe a dit…

Une analyse intéressante de Jean Yves Camus :

http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2016/11/25/31001-20161125ARTFIG00311-jean-yves-camus-fillon-incarne-une-droite-qui-est-tout-sauf-populiste.php

La suite cette nuit ou demain matin !

Emmanuel Mousset a dit…

Réponse à l'avant-dernier commentaire : je crois en la possible victoire de la gauche, surtout après la victoire de Fillon. Avec Juppé, c'aurait été plus difficile.

Anonyme a dit…

Au pays des rêves la vie est belle, Monsieur Mousset !
Croire en la victoire d'une "gauche" gouvernementale jamais aussi divisée alors qu'il faut attendre encore 2 mois, sa primaire, pour qu'elle trouve son candidat, il faudra que ce dernier aie un grand talent de rassembleur pour réparer une déchirure théorisée par votre ami Manuel Valls. A cet effet, à la fin janvier, le temps sera bien trop court pour réparer des ans de désaccords profonds. Seul, un Mélenchon constant, rigoureux et cohérent depuis 5 ans pourra mettre tout le monde d'accord sur sa démarche et son projet.
De plus tout candidat de votre gauche sera plombé par le mauvais bilan gouvernemental qui vous a fait perdre toutes les élections intermédiaires depuis 2012. Macron contribuera à l'échec de votre "gauche" à laquelle l'on ne peut que se demander s'il en fait vraiment parti après on appel du pied à un vieux politicien centriste Bayrou. C'est donc bien Macron si jeune à l'état civil, si vieux politiquement.