lundi 27 août 2012

Quelques heures chez les Manouches





Après toutes les critiques, parfois diffamantes, lancées contre le rassemblement évangélique de Couvron, j'ai eu envie d'aller y voir, de mes propres yeux. Je suis resté hier plusieurs heures sur le site, au milieu de cette ville provisoire de 25 000 Tziganes. C'était propre et bien organisé, pas du tout l'image déplorable qu'on a voulu en donner durant tout cet été. En même temps, j'ai compris pourquoi ce peuple suscite le rejet : c'est un autre monde, une culture différente, souvent surprenants. Le cliché du gitan dans sa roulotte, qui vend des paniers en osier et lit dans les lignes de la main, c'est bel et bien fini. Dommage que le voleur de poules et le gamin crasseux demeurent encore dans certaines têtes. La grosse différence n'est pas là où on l'attend, pas tant dans le mode de vie nomade que dans la pratique religieuse, qui détonne avec l'ensemble de la société française.

Je lisais dans le magazine "La Vie" du 15 août dernier qu'un quart des Français seulement sont croyants. Chez les Roms, c'est tout un peuple qui a la foi, qui la pratique, qui la clame, qui la chante. Pour les esprits modernes d'aujourd'hui, c'est forcément dérangeant. J'ai assisté deux heures durant au culte évangéliste (vignette 1) : la ferveur religieuse qui s'en dégage n'a probablement d'égale que celle qui exaltait les populations au Moyen Age. De la messe, nous avons une image bourgeoise, rangée, tranquille. Ici, sous le chapiteau aux couleurs du marsupilami, c'est une foi populaire, passionnée, excessive qui me remonte en pleine figure. Pas de clergé, pas de liturgie, pas vraiment d'eucharistie, mais une cérémonie tout entier concentrée dans la parole violente du pasteur et quelques témoignages qui s'élèvent spontanément du public, 2 000 à 3 000 personnes.

Au premier abord, il y a quelque chose de fanatique, pas très éloigné d'un prêcheur islamiste. Et puis non : à bien regarder, la foule est calme, pas d'exaltation. Surtout, le contenu du sermon (c'est plutôt une harangue) est théologiquement correct, très évangélique. La forme surprend, quand on se souvient de nos prêtres catholiques à la voix douce, presque efféminée. La foi des Manouches est virile, très masculine. Sur scène, il n'y a que des hommes à la parole grave, forte. Les pasteurs à grosses bedaines remontent sans arrêt la ceinture de leur pantalon. Dans le public, les hommes sont aussi nombreux que les femmes (depuis plus d'un siècle, en France, les femmes vont à l'église et les hommes au bistro). Pour vous faire une petite idée, imaginez un meeting de la CGT dans lequel ses gros bras se mettraient à prier à haute voix : le rassemblement évangélique de Couvron, c'est tout à fait ça.

Aucun décorum, très peu de symboles, seulement une croix et, bizarrement, deux étoiles de David (voir vignette 1). Mais pas si bizarrement que ça quand on est attentif aux paroles : les références à l'Ancien Testament sont nombreuses (et dans le Nouveau, aux textes de Paul). Le peuple Rom, sans le dire explicitement mais je le sens, s'identifie en quelque sorte au peuple juif, comme lui élu de Dieu, comme lui maudit des hommes, chassé de toute part, persécuté. Les femmes portent un châle qui cache leur chevelure, qu'elles prennent bien soin de remonter au moment de la prière. Mais chacun est libre de s'habiller comme il veut, de rester ou de partir (il y a des filles tête nue et jupe courte).

Ce qui est étonnant, c'est que cette spiritualité sauvage ne ressort pas non plus de la religiosité populaire telle qu'elle existe encore dans certains secteurs du catholicisme (les pèlerinages, par exemple). Ses ingrédients sont absents : pas de culte de la Vierge, des saints, des miracles chez les évangélistes. Pourtant, le surnaturel est présent. Comment un vieux peuple d'Europe, les Roms, pétri de catholicisme et d'orthodoxie, peut-il être aujourd'hui conquis par les méthodes du protestantisme radical venues des Etats-Unis d'Amérique ?

Cette foi des Manouches nous interroge, citoyens qui ne croyons plus en rien sauf à nous-mêmes. Et si c'était ça qui perturbait dans leur massive présence ? Oui, j'aperçois quelques belles bagnoles (mais bien peu sur des milliers !), oui, ils ont de grosses caravanes (et alors ? c'est comme nous quand nous investissons dans nos beaux petits pavillons de campagne). Le rejet ne s'explique pas pour ces raisons-là. C'est un phénomène plus puissant, mystérieux, irrationnel, même pas réductible au racisme ou à la xénophobie ordinaires, c'est un choc des cultures pendant un assez bref instant, quinze jours seulement, mais suffisant pour créer un malaise dans les villages environnants.

L'Aisne it's open ! c'était le beau slogan du Conseil général. Je crains que pour le coup, vu les réactions, c'était plutôt L'Aisne it's closed ! La scène la plus grotesque aura été, devant les grilles de la préfecture, le maire UMP de Laon quasiment déguisé en cégétiste (il ne lui manquait que les autocollants sur le costume-cravate), organisant une sorte de piquet de grève avec le soutien des élus de gauche, haranguant dans un mégaphone les beaux messieurs et les belles dames du département se rendant le 14 juillet à la garden party du préfet. Et tout ça pour ne rien obtenir du tout. Dans quelques jours, le bilan de ce rassemblement évangélique sera fait par les militants de la Ligue des Droits de l'Homme, à l'initiative de Jean-Paul Vaillant et Olivier Lazo, et nous verrons alors, j'en suis certain, que les peurs qui se sont exprimées cet été étaient largement infondées.

Au retour, je me suis inséré dans une file de caravanes, direction Saint-Quentin (vignette 2). A l'intersection de la N44, j'ai regardé les statues de jardin qu'on voit très bien de cette route, quand on se rend à Laon. Elles appartiennent à l'entreprise de Monsieur Demortier, que la venue des Tziganes avait rendu fou de rage, ramené heureusement à la raison par Olivier Lazo. Je suis sûr que toutes sont là, qu'aucune n'a été volée, ni là ni ailleurs. Que de bruit et de manifestations inutiles !

Arrivé à Saint-Quentin, au moment de prendre la sortie pour le carrefour de la place Dufour Denelle, j'ai eu au volant une hésitation, une interrogation : ce convoi de Tziganes qui va je ne sais où, et si je le suivais, et si je ne tournais pas vers le centre ville ? En finir pour de bon avec mon existence de petit-bourgeois, ma vie d'enseignant, mes petites ambitions politiques, la rédaction de ce blog que tout le monde lit et qui au bout du compte ne sert à personne ... J'ai tourné, j'ai rejoint Saint-Quentin, je n'ai pas osé, je n'ai pas la force ni la foi d'un Manouche, je ne me suis pas engagé sur les routes de la grande liberté. Une autre fois peut-être ...

1 commentaire:

laurent val a dit…

Bonsoir

ton blog ne sert pas a rien et ton blog est très bien et tes photos aussi, je suis un sédentaire,et depuis dix ans j'y vais aux rassemblement, j'y étais aussi a Laon dimanche et j'y suis comme toi resté deux heure, pas beaucoup quand je voit les deux heure de routes que j'ai fait ( j'arrive de la region parisienne) et je suis repartis sans photos j'aurai bien voulu mais étant seul la bas ( car copain et connaissance tout le monde a peur) voilà j'ai bien aimé ton article.
Bonne continuation
Cordialement
laurent