En pleine période de correction des copies du bac, je suis particulièrement sensible au débat lancé hier par le ministre de l'Education nationale sur la notation des élèves. Mon avis : Hamon a complètement raison, il faut critiquer et faire évoluer le système de notation. Au préalable, une précision :
évaluation et
notation, ce n'est pas la même chose. Tout travail d'élève doit être évalué, ça fait partie du métier et de la mission d'un enseignant.
Evaluer, c'est-à-dire rendre compte de sa valeur, l'expliquer, porter un jugement. Mais cette tâche se traduit-elle nécessairement par une note ? Non, pas forcément.
Ceux qui suivent ce blog savent que j'y dénonce fréquemment la dictature des chiffres, propre à notre société, qui se targue ainsi d'une objectivité apparente, d'une fausse scientificité. C'est le cas avec les notes, la manie de tout noter et de tout classer, qui laisse parfois croire que notre société est devenue une immense école, ou plutôt ce qu'il y a de plus contestable dans le système scolaire, la notation. Car il y a quelque chose de barbare, de sommaire, de réducteur à vouloir accoler un chiffre à des qualités intellectuelles et humaines, pour lesquelles les mots sont beaucoup plus appropriés. Une
appréciation est plus fine et plus riche qu'une
note sèche, abrupte, péremptoire.
J'ai trois reproches essentiels à faire à ce système :
1- La notation est injuste. Quand les professeurs, de toute discipline, comparent leurs notes, ils constatent souvent des écarts importants. C'est que la note souffre de sa trop grande précision, pour un travail sur lequel il serait plus juste de porter un jugement général, diversifié, nuancé. Pour tout dire, la note a quelque chose de bête dans sa simplicité même. Elle n'est pas assez intelligente pour qualifier l'intelligence d'un travail. Son obsession de l'exactitude la condamne. Quand elle s'interroge gravement sur les demi-points, elle confine au ridicule. La notation embarrasse le professeur et peut induire en erreur l'élève, qui se contentera d'un 10, croyant que le chiffre magique de la moyenne est suffisant, que la barre symbolique franchie est réconfortante, alors qu'il n'en est rien du tout. Le drame d'une note, c'est qu'on croit qu'elle est parlante : en réalité, elle ne dit pas grand chose, tout chiffre étant
relatif (une note ne peut pas être isolée des autres notes de la classe ; elle n'a pas la valeur
absolue qu'on lui prête couramment).
2- La notation est inefficace. A part pour une petite minorité d'élèves, j'ai remarqué que les notes ne faisaient guère progresser ceux qui en ont le plus besoin. Au contraire, elles font souvent stagner, végéter. Il y a un côté désespérant chez les élèves en difficulté à voir que leurs notes n'avancent pas beaucoup, alors que chez les meilleurs elles se contentent de plafonner tout au long de l'année. Les notes écrasent ceux qui ont besoin d'évoluer et elles confortent dans leur supériorité ceux qui ont moins d'efforts à faire que les autres. Il y a aussi le phénomène, assez fréquent, des notes
en dents de scie, qui ne prouvent pas grand chose. La notation à répétition n'en dit pas plus sur l'élève et ne l'aide pas mieux. Pour un enseignant, tout ce qui ne permet pas de progresser n'est pas vraiment utile. De ce point de vue, les notes sont plus souvent des freins, des dissuasions que des boosters, des encouragements.
3- La notation est perverse. C'est le reproche le plus grave que je lui adresse. Le système de notation a un caractère immoral, alors même qu'il se veut une forme de moralité, une expression de la justice. Les élèves n'apprennent plus à travailler gratuitement, pour eux-mêmes, mais pour la note qui les attend. C'est l'âne qui avance à la carotte, l'enfant qui réclame son bonbon. En ce sens, le système de notation est infantile, régressif. Il ne prépare pas du tout l'élève à sa future vie professionnelle, où les notes seront absentes.
Tous les enseignants ont fait cette triste expérience : dès qu'un travail n'est pas noté, il perd, aux yeux des élèves, de sa valeur, il n'est pas pris au sérieux. Bref, les notes inculquent l'idée pernicieuse qu'un travail ne serait pas estimable en lui-même, par les efforts déployés ou les qualités requises, mais seulement par sa petite rétribution chiffrée. La note, c'est la petite pièce ou le gros billet donnés au mendiant.
Ainsi se développe un comportement consumériste d'un genre particulier, scolaire : l'élève se concentre sur les devoirs qui sont "payants" en termes de notation. Les plus malins, à la fois intelligents et paresseux, en feront le moins possible, sachant qu'une bonne note les sauvera. Les plus courageux, qui prennent des risques, subissent par conséquent des échecs, seront pénalisés par de mauvaises ou de médiocres notes. Si ça n'est pas du vice !
Et je ne parle même pas des réactions humaines que provoquent les notes : vanité, mesquinerie, jalousie, prétention, rivalité, ... Le meilleur argument contre les notes, c'est que les élèves en raffolent, en redemandent, parce qu'ils sentent bien, tout humains qu'ils sont, le profit qu'ils peuvent en tirer, l'usage de facilité qu'ils peuvent en faire. L'école n'a pas à suivre le désir des élèves, mais leur imposer ses propres normes, qui ne passent pas automatiquement par les notes.
Faut-il en finir avec les notes ? Le titre de ce billet est un peu fort. Disons qu'il faut revoir leur place dans le système scolaire. J'ai trois propositions à faire :
a- Réduire le rôle, le nombre, l'importance des notes, cesser de noter à toute occasion, pour n'importe quel exercice. Développer le travail libre, gratuit, formateur. Les notes ont surtout leur raison d'être pour les examens et concours. En classe, il faut limiter leur usage.
b- Concevoir les notes surtout comme des indicateurs utiles et relatifs pour les enseignants, mais en restreindre leur rôle auprès des élèves, puisqu'on vient de voir qu'il était contre-productif. De même qu'au baccalauréat, le livret scolaire est consultable par les professeurs et sans usage pour les élèves.
c- Resserrer la notation de 0 à 5, si l'on veut absolument attribuer une note, ou reprendre le système plus vertueux et plus juste des lettres A, B, C, D, E : très bon, bon, moyen, mauvais, très mauvais, à la limite c'est suffisant pour juger un travail.
Le ministre de l'Education nationale a été dans son rôle en lançant ce débat. Mais ce serait une catastrophe de le laisser entre les mains des politiques et des parlementaires, qui en feront nécessairement un usage partisan. On connaît la chanson : celui qui veut en finir avec les notes est un vilain laxiste qui veut en réalité détruire l'école, celui qui veut maintenir les notes est un doux nostalgique de l'école d'autrefois ! Non, la question doit être examinée par les professionnels de l'éducation, enseignants et pédagogues, en associant les syndicats et les associations de parents d'élèves.
Au fait, vous me mettez quelle note pour ce billet ?