vendredi 30 septembre 2016

Les vertus de Bygmalion



Nous sommes sans doute nombreux à avoir regardé hier soir le documentaire très attendu sur l'affaire Bygmalion, diffusé par France 2, dans l'émission Envoyé spécial. La censure dont il a failli être victime a aiguisé notre curiosité. Aucune révélation pourtant, mais une présentation pédagogique de l'affaire. Qui en ressort gagnant ? La politique et la démocratie. Mais oui ! alors qu'on pourrait penser le contraire, supposer que cet étalage discrédite la République, conforte le rejet du système, renforce les extrêmes. Quelles sont donc les vertus de Bygmalion ?

En politique, on n'échappe pas à la vérité. Dans la vie privée, oui, le plus souvent. Je m'intéresse de moins en moins à la politique en militant, mais de plus en plus en philosophe. Et je suis fasciné par sa capacité à dévoiler le dessous des cartes. Il est très difficile de dissimuler quoi que ce soit en politique. Voilà ce que nous dit l'affaire Bygmalion, voilà sa première vertu : faire éclater, au sens fort du terme, la vérité.

La deuxième vertu de cet énorme scandale, c'est qu'il nous rappelle que les hommes sont peu de choses, que les événements les dépassent largement, que le destin est plus fort qu'eux. Voyez les protagonistes de l'affaire : Lavrilleux et Attal sont malheureux, broyés par la machine infernale qu'ils ont aidé à mettre en place. Sarkozy et Copé sont malins, ils ont laissé faire, tourné la tête, n'ont rien vu. Les uns et les autres ne sont pas des hommes libres. Ils sont pris dans l'ivresse du pouvoir et de l'argent, de l'argent qu'il faut pour conquérir ou conserver le pouvoir.

La troisième vertu de Bygmalion, c'est qu'elle prouve qu'il existe en politique une justice immanente. En regardant hier soir le documentaire, je me suis souvenu de ce que j'avais oublié, parce que la défaite l'a effacé : la mise en scène grandiose des nombreux meetings de Nicolas Sarkozy, filmés comme les moments d'une épopée, techniquement parfaits, visuellement magnifiques. Aucun président, aucun candidat dans l'histoire de la Ve République n'a atteint ce degré de maîtrise, cet esthétisme. François Hollande, à côté, c'était un amateur, un bricoleur. Et pourtant, c'est lui qui a gagné ! Grande leçon de démocratie : le peuple a bel et bien le pouvoir, il ne se laisse abuser par aucun artifice, aucun effet d'image. Le grand perdant dans l'affaire Bygmalion, c'est l'argent, qui a prouvé son impuissance face à la souveraineté des citoyens, pas influencés par la plus haute et la plus coûteuse technicité.

La dernière vertu de Bygmalion, c'est de confirmer ce que les observateurs ont depuis longtemps compris : la démocratie moderne, démocratie de masse, fonctionne avec un quatrième pouvoir, celui des médias. Sans les investigations des journalistes, pas d'affaire Bygmalion, mais le bon vieux secret d'Ancien Régime. Si beaucoup de politiques n'aiment pas les journalistes, veulent se les soumettre, c'est parce qu'ils savent qu'ils ont face à eux un pouvoir rival, qui remet en cause le leur. Sans presse vivante, sans journalistes actifs, pas de démocratie (alors que la démocratie peut très bien, par exemple, se passer de professeurs de philosophie !).

Pour tous ceux qui font de la politique et qui aiment la démocratie, le scandale Bygmalion est une cause de réjouissance, pas de désespérance ou de haine. Un dernier mot, sur l'acteur invisible et muet de l'affaire, Nicolas Sarkozy : soit il savait, et sa responsabilité le condamne ; soit il ne savait pas, et son irresponsabilité le condamne aussi. Dans les deux cas, cet homme doit s'estimer heureux d'avoir été pendant cinq ans chef d'Etat, mais il n'a aucune qualité pour le redevenir. L'affaire Bygmalion doit être vertueuse jusqu'au bout.

19 commentaires:

Anonyme a dit…

"Je m'intéresse de moins en moins à la politique en tant que militant, mais de plus en plus en philosophe" Vraiment? Vous allez cesser de vous engager pour cette bulle médiatique de Macron? Vous allez commencer à exprimer des jugements distanciés vis-à-vis de Macron-Valls-Hollande? Vous deviendriez de plus en plus lucide, critique à l'égard de vos propres engagements, un peu comme moi, un spectateur engagé selon l'heureuse expression de Raymond Aron.

Anonyme a dit…

Contrairement à ce que vous affirmez le pouvoir des journalistes n'est pas rival de celui des politiques mais ils sont en osmose et connivence. Ils partagent les mêmes idées d'ailleurs logiquement des couples se forment et se déforment entre eux comme Béatrice Schonberg et Jean Louis Borloo, Anne Sinclair et DSK, Audrey Pulvar et Arnaud Montebourg pour ne citer que les plus célèbres.
Le seul média rival et hostile à la classe politique toute tendances confondues c'est Médiapart fondé par le moustachu Edwy Plénel, l'homme qui a des comptes à régler avec son pays comme il l' écrit dans ses livres, et qui mène depuis plus de 20 ans ainsi un combat politique, alors qu'il était directeur de la rédaction de "Le Monde".

L a dit…

"La dernière vertu de Bygmalion, c'est de confirmer ce que les observateurs ont depuis longtemps compris : la démocratie moderne, démocratie de masse, fonctionne avec un quatrième pouvoir, celui des médias. Sans les investigations des journalistes, pas d'affaire Bygmalion, mais le bon vieux secret d'Ancien Régime. Si beaucoup de politiques n'aiment pas les journalistes, veulent se les soumettre, c'est parce qu'ils savent qu'ils ont face à eux un pouvoir rival, qui remet en cause le leur. Sans presse vivante, sans journalistes actifs, pas de démocratie (alors que la démocratie peut très bien, par exemple, se passer de professeurs de philosophie !)."

C'est justement ça le hic : est-il si certain que cela qu'un régime dictatorial ne parvienne à un moment donné à museler tout, même chez nous ?
Oui, un jour l'autre le régime Pol Pot, le régime des colonels, le régime Pinochet et tous leurs ressemblants (soviétique ou chinois inclus) finissent par être renversés... Mais à quel prix !

Emmanuel Mousset a dit…

1- De moins en moins militant ne veut pas dire qu'on ne l'est plus du tout. "Spectateur engagé", c'est une formule contradictoire et donc fâcheuse. Mais à la différence de vous, je ne suis pas aronien.

2- Vous mélangez vie privée et vie professionnelle. On peut faire correctement son métier de journaliste et avoir un conjoint politique. Plénel mène "un combat politique", comme vous dites. C'est son droit, mais ce n'est pas l'idée que je me fais du journalisme.






Emmanuel Mousset a dit…

3- Le seul risque de dictature chez nous, ce serait la victoire majoritaire de l'extrême droite aux présidentielles ou aux législatives.

Anonyme a dit…

"Spectateur engagé" est une formule trop subtile pour vous, il faut croire. Encore une fois on peut citer quelqu'un sans partager toutes ses idées. Avec la modération que vous incarnez vous devriez être d'accord avec cette expression "il vaut mieux avoir eu raison avec Aron que tort avec Sartre. Ce dernier s'est toujours trompé en politique quand il ne s'est pas franchement fourvoyé.

Encore une fois vous rêvez vous et votre conception du journalisme qui date des années 70 voire 80. Maintenant tous les médias appartiennent à des hommes d'affaires proches du pouvoir politique, quand ils ne vivent pas de commandes publiques. Depuis au moins la campagne référendaire de 2005 voire celle de 1992 on a pu constater une osmose et connivence complète avec les journalistes. Je ne pense pas que vous souveniez du conseil et même de l'injonction du fondateur du "Monde" Hubert Beuve-Méry à ses journalistes de ne jamais fréquenter les hommes politiques pour garder leur liberté d'esprit, leur indépendance de jugement. Cela fît de ce journal un journal exemplaire du journalisme comme vous le souhaitez mais ce temps-là est bel et bien révolu. Maintenant la classe médiatique fait partie des chiens de garde de l'oligarchie.

P a dit…

Retirez en presse écrite "Le canard enchaîné" et à moindre effet "Marianne", et en presse dématérialisée, "Médiapart" qui voyez-vous pour justifier : "Si beaucoup de politiques n'aiment pas les journalistes, veulent se les soumettre, c'est parce qu'ils savent qu'ils ont face à eux un pouvoir rival, qui remet en cause le leur" ?
Dans le domaine sportif, ajoutons quand même "L'équipe" lors des affaires...
En France, du moins.
Vous idéalisez un peu trop le rôle des journalistes.
Sans les quatre médias précités, la presse française en règle générale ne brille que par des éclairs aveuglants de non-lucidité.

The Duke a dit…

Sortez vos mouchards !
Mon cher Emmanuel, au risque de te chagriner, j'aimerais te rappeler qu'en matière de politique, il n'y a que trois sortes de scoop pour les journalistes :
- Celui qu'on publie pour emmerder celui dont il est question (bon là, rien d'étonnant)
- Celui qu'on publie pour emmerder les confrères (tu vas voir pour qui sera l'Albert Londres !)
- Celui qu'on publie pour emmerder la concurrence (ces cons, n'ont même pas l'ombre d'une information)
S'imaginer que la presse se soucie de la défense de la démocratie et de la nécessité d'informer ses lecteurs (allons, allons) n'est qu'une vue de l'esprit. N'oublie pas qu'un scoop ne s'obtient pas via une enquête (c'te bonne blague) mais grâce à un mouchard et uniquement un mouchard. Sans "gorge profonde", nul "Watergate". Qui tire donc les ficelles en publiant un "scoop" : le journaliste ou le mouchard ? Bygmalion n'échappe pas à la règle… Mais bon, ton romantisme t'honore Emmanuel…

Emmanuel Mousset a dit…

Trois commentaires, rien sur Bygmalion, tout contre la presse. Confirmation ...

Anonyme a dit…

Sur Bygmalion, la cause est entendue: Sarkozy et sa bande ont magouillé, triché pour dépenser plus qu'autorisé. Par contre il n'est pas inutile de démythifier la presse ou du moins la vision qu'en a le tenancier de ce blog.

Emmanuel Mousset a dit…

Pas de mythe, mais une réalité : pas de démocratie sans une presse puissante. Vous êtes contre ? Vous n'êtes pas démocrate !

P a dit…

"pas de démocratie sans une presse puissante" ?
Et c'est bien une partie de ce qui ne va pas, cher Monsieur Mousset ! Où avez-vous vu que la presse française est puissante ?
A part un ou deux titres, la presse est dans la misère financière et a besoin de subventions comme d'annonceurs.
Et comme elle n'est pas puissante financièrement, elle a de nombreux titres ligotés par les financiers qui les possèdent.
D'où des soupçons quant à sa liberté d'expression.

Anonyme a dit…

Faire de la presse le constat qu'elle est aux ordre des riches et des puissants ce serait ne pas être démocrate? Vous avez une conception de la démocratie singulière qui n'appartient qu'à vous. Cependant ce n'est pas étonnant puisqu'Emmanuel Mousset est au service des riches et des puissants. en étant pour Macron et Madame Clinton, Madame Merkel. Défendre l'ordre établi avec ces politiques-là c'est être à droite !

Emmanuel Mousset a dit…

Vous dites que la presse est aux mains des riches comme vous auriez dit il y à 80 ans que la presse était aux mains des Juifs. Oui, dénoncer la presse (même en préservant quelques titres), c'est rejeter le quatrième pouvoir démocratique, c'est du crypto-fascisme. Quant à vos qualificatifs, je préfère, à choisir, être avec Merkel qu'avec Le Pen, avec Clinton qu'avec Trump, être de droite plutôt que d'extrême droite.

G a dit…

"Défendre l'ordre établi avec ces politiques-là c'est être à droite !"
Il ne s'agit pas d'un ordre établi mais d'un mouvement allant toujours davantage vers la concentration, des richesses, des pouvoirs et autres...
C'est plutôt tout comme le mouvement "en marche" qui a l'heur de plaire à M Mousset, n'être nulle part pour s'en aller vers nulle part.
Pauvre Amérique capable de susciter la vocation de tels personnages à se propulser jusqu'aux sommets d'un état qui depuis des années et des années vénère des familles d'héritiers : les Roosevelt, les Kennedy, les Bush, les Clinton et j'en oublie.
Et des gogos pour avaler leurs propos...
Et ils en sont où maintenant les américains ?
Et ça se dit démocrates... ou républicains...

Emmanuel Mousset a dit…

Ah ! ces Ricains : on ne les aime pas, mais on consomme tous leurs produits !

G a dit…

Vous peut-être, pas moi !
Je lis (par la grâce des lois Jules Ferry, probablement) les étiquettes et aussi les journaux qu'il faut pour consommer lucide.

Emmanuel Mousset a dit…

J'aime l'Amérique, son cinéma et je vais régulièrement au MacDo.

Maxime Lépine a dit…

Ah pourtant MacDo qu'elle horreur! Comme le disait Einstein: "les Américains sont directement passés de la barbarie à la décadence, sans jamais atteindre la civilisation." Ça s'applique bien à leur façon de manger...