jeudi 21 janvier 2016

Macron est-il un salaud ?



La question se pose sérieusement, au vu des réactions d'indignation qu'a suscités une phrase, prononcée hier matin sur BFMTV : "La vie d'un entrepreneur est bien souvent plus dure que celle d'un salarié". Alors, Macron, un visage d'ange qui cacherait un esprit démoniaque ? Mais ce n'est pas nouveau, le tribunal de l'Inquisition pour de petites phrases. C'est même une constante de l'antisocialisme. Rocard est passé par là, avec sa déclaration qu'on ressort vingt après, en lui faisant dire le contraire : "La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde", pour défendre en réalité l'idée qu'elle devait "y prendre sa part". Jospin a connu pareil passage au bûcher, pour sa formule de Premier ministre : "L'Etat ne peut pas tout", ses adversaires laissant entendre qu'il renonçait ainsi au socialisme, alors qu'il énonçait une évidence, une banalité.

De même, les cris d'orfraie après les propos de Macron sentent le fagot. Si on replace les mots dans leur contexte, si on veut bien avoir l'honnêteté de comprendre ce qu'il a voulu dire, l'explication est très simple et très claire : l'entrepreneur a des responsabilités que le salarié n'a pas. De ce point de vue, sa vie est toujours plus dure, plus compliquée, plus risquée que celle du salarié, qui n'a pas de choix économiques à faire, qui n'a pas la charge d'une entreprise et de son personnel, qui n'a pas à s'interroger sur les recrutements, la trésorerie ou les bénéfices, qui n'a pas à subir de contraintes administratives. Le salarié est lié par un contrat qui le protège et donne droit à indemnités quand il y a rupture ; il est assuré de son emploi quand il est fonctionnaire. L'entrepreneur, quand il est acculé à la faillite, au dépôt de bilan, perd tout ou est menacé de tout perdre.

Ce constat n'amène pas à dire ridiculement que la vie de salarié serait merveilleuse et la vie d'entrepreneur malheureuse. Nous ne sommes pas dans un conte de fée, avec les méchants et les gentils. Un salarié licencié, c'est un drame, pour lui, pour sa famille, pour son avenir. Un salarié mal payé, c'est une situation d'injustice. Un salarié dans des conditions de travail difficiles, c'est une vie qui n'est pas heureuse. Cela, nous le savons tous, de gauche comme de droite, y compris Macron. N'allons donc pas inventer des polémiques artificielles et mensongères.

La remarque du ministre de l'Economie était d'ordre économique et juridique, pas social ou moral. D'ailleurs, au plan moral, puisque les accusateurs veulent nous entrainer implicitement sur ce terrain-là, la vie est dure quand un enfant est malade, quand la famille se désunit, quand un proche meurt, et là, qu'on soit entrepreneur ou salarié, c'est la même dureté. Au plan social, la vie la plus dure n'est réservée ni à l'entrepreneur, ni au salarié, mais au chômeur et à l'intérimaire. Et puis, un salarié, c'est aussi un cadre supérieur qui a un bon salaire et une vie aisée, et un entrepreneur, c'est aussi un petit patron, un artisan, un commerçant qui peuvent être empêtrés dans les problèmes et mettre la clé sous la porte.

La formule de Macron, qu'il a glissée par incidence, déchaîne les passions parce qu'elle touche aux fantasmes les plus répandus dans la société d'aujourd'hui : le populisme, qui postule que tout responsable est forcément suspect de quelque chose, qu'il est indécent de vouloir le comprendre ou de le défendre, l'innocence étant réservée à ceux "d'en bas" ; la compassion, qu'on nous demande d'éprouver à tout instant à l'égard de ceux qui sont déclarés victimes, le titre le mieux porté dans la période actuelle, mais qu'on dénie à ceux "d'en haut". Emmanuel Macron, en esprit libre, ne s'inscrit pas dans cette sensibilité et cette rhétorique, et je trouve sa position iconoclaste profitable à la gauche, parce que véridique.

J'ai quelque scrupule à avoir rédigé ce billet, contrairement à d'habitude. Aux basses attaques, à la manipulation de la parole publique, il faudrait répondre par le silence et le mépris, ne pas perdre son temps, comme je viens de le faire, à justifier des évidences que toute personne honnête partage. Mais je sais qu'en politique on est toujours perdant à ne pas s'expliquer. J'ai tenté de le faire par des arguments rationnels. Maintenant, si j'ai tort ou mal compris, si Macron est vraiment un salaud, je ne demande pas mieux qu'on me le démontre, et je publierai vos commentaires.

6 commentaires:

lecteur a dit…

Vous avez oublié le tollé à gauche quand Jospin a déclaré à la télé : mon programme n'est pas socialiste ( c'était pendant la campagne présidentielle de 1995 je crois) ;c'était maladroit certes dit sous cette forme lapidaire mais on n'a retenu que cela comme s'il avait dit que LUI n'était pas socialiste;bien entendu ,même en expliquant qu'il fallait prendre "socialisme" au sens premier du terme"doctrine économique et politique qui préconise la disparition de la propriété privée des moyens de production et l'appropriation de ceux-ci par la collectivité"cf dictionnaire Hachette) le mal était fait;on ne peut pas être certain que ça a entraîné sa défaite mais...;pour en revenir à Macron,on est presque dans la même situation

Philippe a dit…

Lorsque l'on généralise on prend le risque d'être un salaud.
J'explique.
Les statuts des « entrepreneurs » sont multiples.
Les propos de ce ministre ne sont que propos de comptoir face à la complexité du sujet.
Je ne suis pas un spécialiste mais il me semble que maintenant beaucoup d'entrepreneurs sont salariés de la société qu'ils ont éventuellement constitué avec l'aide d'un avocat d'affaires. Cette société est financièrement distincte de leurs biens propres et ils ont droit à l'assurance chômage leur société cotisant pour cela ainsi que pour la retraite des cadres.
Je sais, il existe encore des petits indépendants comme le fut mon père qui sont dans la situation imaginé par Mr Macron. Mr Macron ne les connaît d'ailleurs pas car il est issu d'une famille de fonctionnaires ou assimilés niveau cadres supérieurs (médecins).
Côté salariés il existe maintenant des contrats ou des emplois temporaires qui rendent difficiles les projets d'avenir comme tout simplement une location d'appartement. Certaines catégories professionnelles sont impactées par le chômage … désindustrialisation etc. et compte tenu de leur âge, dettes immobilières etc. ce peut être une mort sociale avec conséquences familiales …….
Bref en prononçant ces petites phrases il fait du lepénisme à la jean marie ou du poujadisme en fait (voir l'origine politique de JMLP).
En raison de mon âge, de mon statut d'observateur égrotant … militant de rien ... je suis de plus en plus étonné/fasciné par cette inversion des valeurs, la couleur du PS tend de plus en plus vers le marron et celle du FN vers le rose.
Les "vieux" des deux courants gauche et extrême droite n'y comprennent plus rien comme moi pour la gauche et JMLP pour l'autre.
La roue de la vie tourne ..............

R a dit…

Toutes les interventions des politiques (et par contamination, bientôt, de tout un chacun) sont truffées de questions que se posent les intervenants afin d'y pouvoir répondre selon leur sauce. C'est purement de la communication. Et c'est ce que l'auteur de ce billet a fait autour d'un sujet à propos duquel personne ne lui demandait quoi que ce soit apparemment. A savoir porter un jugement de valeur sur un ministre du gouvernement Valls.

Bil36 a dit…

Macron aura en tout cas réussi le tour de force de faire travailler plus longtemps les salariés tout en diminuant les charges des employeurs (et au passage en imposant plus les ménages). Dans ce contexte là, sa phrase s'apparente plus à une provocation qu' a un lapsus!

Anonyme a dit…

Emmanuel,
Content de t'avoir fait réagir.
Emmanuel Macron n'est nullement un salaud, juste un sapin de Noël (cf Desproges).

Emmanuel Macron est le reflet de ce qu'il a toujours été en réalité : un homme d'affaire. Avec un relent de faux poujadisme qui sous des airs de Sainte Nitouche, ne dit pas son nom. Il défend une caste à laquelle il appartient.

Maintenant, c'est vrai, qu'un salarié, ou un fonctionnaire, n'est pas soumis à la même pression qu'un chef d'entreprise, cependant, quelle classe de "patrons" défend Macron : Gattaz ou le boulanger au coi de la rue.

Ce que nous, qui sommes de la Gauche dite "conservatrice", "obtue" ou "ringarde" comme je l'entend dire par les libéraux, c'est la défense des positions du MEDEF qui n'a qu'une seule obsession : démolir toute règle entravant l'enrichissement individuel des plus forts, pas de protection. En d'autre terme la fin du contrat social et par là, la fin de l'Etat.

Pour Rocard et Jospin, les médias n'avaient retenu qu'une partie de l'allocution (comme Chevènement et le "un ministre ça ferme sa gueule ou ça démissionne", là, la phrase est au complet.

Jospin avait un relatif bon bilan, mais pas de projet, Rocard avait un projet, mais pas d'espérance. Macron a un projet et il n'est pas de gauche.

Mais le débat mériterait d'être plus long que ces quelques lignes.

Bonne soirée.

Laurent

Le futur a dit…

Macron est un visionnaire, et ça dérange à gauche. Macron a compris que les vieilles lubies de gauche étaient à enterrer.

Il vient d'oser aller plus loin et je le félicite :
http://www.franceinfo.fr/fil-info/article/macron-au-forum-de-davos-travailler-plus-sans-gagner-plus-760553
J'ai tellement hâte de voir les réactions gauchistes à ces propos ! L'Aubry va se retourner dans sa tombe