lundi 23 mai 2016

Restaurer la République



Thierry Mandon a donné hier au JDD une intéressante interview sur notre système de gouvernance, qui pousse à la réflexion. J'ai avec lui quelques accords et beaucoup de désaccords. Dans son diagnostic, le secrétaire d'Etat donne raison à Nuit Debout, qui traduit selon lui des "frustrations démocratiques", qui appelle à "une autre démocratie". Non, c'est une illusion, un effet de mode, une bulle médiatique, des gens qui ne représentent qu'eux-mêmes, qui n'aspirent pas à renouveler la démocratie mais à la contester, sans qu'émerge une quelconque alternative.

Mandon fait remarquer que les Français sont plus éduqués, mieux informés et davantage critiques qu'autrefois. Sans doute, mais il y a aussi une illusion éducative, propre à la sociologie des classes moyennes, qui investissent énormément dans l'école pour leurs enfants, alors que le problème est plus crument celui de l'emploi pour les classes populaires. Surtout, il n'y a pas de corrélation entre éducation et démocratie. L'utopie est belle, mais elle est fausse, comme bien des utopies. Au début du système électoral, les citoyens votaient en masse, alors que leur éducation était beaucoup moins élevée. Au contraire, l'élévation du niveau culturel favorise le scepticisme, l'abstention, engage à ne plus croire en rien, à penser par soi-même en se passant des grandes idéologies. L'esprit critique tourne vite à la dérision gratuite. L'éducation n'est pas la solution, c'est le problème ! Le drame, c'est que nous n'avons plus foi en la démocratie, c'est qu'il nous manque une croyance laïque, en la République.

L'analyse de Thierry Mandon tend à vouloir une démocratie participative, en complément ou en remplacement de la démocratie représentative. Je n'y crois pas du tout, je m'en inquiète même ! Car c'est un déni de parlementarisme, c'est une soumission à la tyrannie de l'opinion, telle que la craignait Tocqueville. Le participatif, c'est un songe creux. A mes yeux, il n'y a qu'une seule participation, c'est l'élection ! Il ne faut pas rénover la démocratie, il faut restaurer la République, comme les monarchistes du XIXe siècle voulaient la restauration de l'Ancien Régime. Nous avons été dépossédés de la République par la démocratie d'opinion, individualiste et consumériste. Il faut la rétablir, bannir les mots d'ordre démagogiques d'écoute des citoyens, de parole aux citoyens. La soi-disant démocratie des réseaux sociaux a engendré un monstre de conformisme, de narcissisme et de bêtise, qui n'est qu'un simulacre de démocratie. Nous nous sommes éloignés de l'idéal du citoyen éclairé, pensant et oeuvrant en vue du bien commun.

A propos de l'élaboration des lois, Thierry Mandon voudrait que l'expertise joue en amont un rôle plus grand. Comme si notre société ne crevait pas des experts de toute sorte, très nombreux, un peu partout, se contredisant. Non, il faut se défaire des experts et refaire des citoyens. Je ne crois qu'en une seule lumière : celle du suffrage universel. Les experts sont souvent autoproclamés, quand ils ne sont pas "bons clients" des émissions de télévision. Chacun est même invité à être expert pour son propre compte, au mépris des véritables autorités. Non, il faut mettre un terme à ce système de l'expertise qui gangrène notre système politique.

Pas d'accord non plus avec Mandon sur sa proposition d'une évaluation a posteriori des lois, deux à trois ans après leur application. Car on trouvera toujours à redire, les mécontentements seront encouragés et légitimés, les ajustements après coup dénatureront la loi, qui est juste dans son adoption ou qui ne l'est pas, que seule l'élection peut abroger ou amender. Une loi n'est pas une procédure technique soumise à des révisions. Elle ne vaut pas pour ses effets, mais pour ses motifs, non pas pour ses conséquences, mais pour ses causes. Le projet de Mandon introduit une dangereuse inversion des normes. L'esprit des lois, dont parlait Montesquieu, s'en trouverait profondément altéré.

Alors, qu'est-ce qui m'agrée dans les propos de Thierry Mandon ? Deux mesures : d'abord la réduction des délais entre l'annonce d'une réforme, son adoption par le Parlement et son application. Car la durée peut atteindre jusqu'à trois ans, quand on comptabilise les décrets. Ensuite, j'approuve totalement le système américain du spoil system, étranger à la tradition française : par souci d'efficacité, un gouvernement devrait nommer à la tête des grandes administrations des hommes liges. Et puis, comme Mandon, je crois que la question de la démocratie devra être un thème essentiel de la campagne de 2017, car qui ne voit que notre système est dans une crise profonde, politique et morale ... J'attends avec impatience le rapport que le secrétaire d'Etat publiera, sur ce sujet, à la fin du mois, qui ne pourra que relancer la réflexion.

13 commentaires:

Erwan Blesbois a dit…

" car qui ne voit que notre système est dans une crise profonde, politique et morale ... ", la crise est à la fois réelle et imaginaire. Les rapports humains au travail, en vacances, étaient beaucoup plus sains dans les années 60 et 70, qu'aujourd'hui, parce qu'il y avait de l'utopie dans l'air, les gens croyaient en des jours meilleurs, et le terme de " bourgeoisie " était moqué par les bourgeois eux-mêmes. Avec Thatcher et Reagan et le tournant libérale de Mitterrand en 1983, avec les " nouveaux philosophes " aussi, qui sont en réalité des néolibéraux, tout a basculé dans le sens d'une critique radicale de toutes les utopies, et l'acceptation, voire l'exaltation de l'ordre bourgeois et de la domination américaine reconnue comme seule condition de non renouvellement des horreurs engendrées par l'utopie communiste et le nazisme. Tout cela fait le jeu de l'oligarchie qui nous gouverne, dont l'idéologie est un libéralisme pur et dur, opposé à toute forme de redistribution sociale et dont le modèle rapace est américain. Donc on laisse faire les riches, en espérant que la " main invisible " mettra de l'ordre dans la ruche. Or non, les inégalités augmentent comme jamais, car la rapacité des riches n'a en réalité pas de limites sans un régulateur et une limitation par la loi de leur appât du gain. Qu'un jeune homme de 27 ans puisse accumuler sans aucun frein une fortune de 40 milliards d'euros à titre personnel, en quelques mois. Qu'un ministre français de l'économie surenchérisse en affirmant que les jeunes Français devraient rêver d'être milliardaires, montre bien par l'absurde qu'un tel système est à bout de souffle. Alors que l'on rémunère les salariés au strict minimum, quand ils ne sont pas au chômage. Au strict minimum pour qu'ils n'aient plus rien dans leur portefeuille à la fin du mois, quand ils ont accomplis toutes leurs dépenses nécessaires... et superflues, il faut bien le dire. Car en même temps nous sommes bombardés de sollicitations, par un monde publicitaire de plus en plus oppressant et abrutissant, qui s'introduit de plus en plus dans les foyers, non seulement par le biais de la télévision mais aussi par celui de coups de téléphone publicitaires quasiment quotidiens aujourd'hui, et qui nous font croire à une présence, alors qu'il n'y a rien... aucune utopie, aucun espoir, or l'absence d'espoir c'est bien cela qui tue les peuples, et qui explique la crise morale et politique.

Erwan Blesbois a dit…

On aura compris que le grand ennemi d'Emmanuel Mousset ce sont les classes moyennes, qu'il accuse de tous les tares morales, " individualisme, " consumérisme ", " conformisme ", " narcissisme ", "bêtise ", et qu'il est ami des oligarques (les riches) et des classes populaires. Que sont les classes populaires dans notre société française ? Il semblerait que ce soient exclusivement une partie de la population assez fraîchement immigrée, c'est-à-dire presque seulement des musulmans, dont l'auteur du blog fait de l'intégration une priorité. Est-ce un écran de fumée pour masquer le fait que la classe moyenne est sans cesse menacée de déclassement, de chômage et de perte de pouvoir d'achat ? Est-ce une posture pour se racheter une virginité morale vu qu'il ne cesse d'exalter l'américanisation, la mondialisation, le libéralisme de la société française, qu'il qualifie de modernisation, de réformisme (cache-sexe de la régression sociale) ? Or la classe moyenne en France est fragile, précaire, moralement et matériellement, la classe moyenne n'est pas du tout reine, et je l'angélise pas cette classe qui a bien des traits pervers, qui est jalouse, envieuse. Envieuse des riches et méprisante, voire hostile aux classes populaires (presque exclusivement des musulmans), ce qui explique le très haut score du FN : oui on peut interpréter le très haut score du FN comme un reflet de la tare morale de la petite bourgeoisie. Mais il faut bien avoir à l'esprit que la classe moyenne possède très peu, cependant beaucoup plus que les pauvres et mais infiniment moins que les riches. Il faut bien avoir à l'esprit aussi que la loi El Khomri est une loi faite pour les riches, de renforcement de l'oligarchie dans les faits, de modernisation et de réformisme dans les mots (toutes les " réformes " depuis 1983 vont dans le sens en réalité de la baisse du pouvoir d'achat, des économies sur le dos des salariés, et du renforcement du pouvoir patronal, et du " laissez-faire " libéral). Or la classe moyenne a besoin d'espoir elle aussi, pas seulement la classe populaire qui certes trouve sur ce blog, soi-disant motif à espérer, alors qu'il ne s'agit que d'un écran de fumée, peut-être inconscient (je l'espère) de la part d'E.M. Car la réalité est si tristement : la fonction d'Emmanuel Mousset est de faire office de chien de garde de l'oligarchie (consciemment, inconsciemment ?), et qu'il tient très bien son rôle, il ne mords pas la main qui le nourrit, en bon petit fonctionnaire de l'ordre moral établi (notamment par la " nouvelle philosophie " libérale et néoconservatrice de l'ordre mondial américain), en un sens il est probe. Mais c'est la fonction qui crée l'organe, et il est devenu l'organe de pire propagande libérale, de par sa fonction.

Erwan Blesbois a dit…

Jamais non plus Emmanuel Mousset n'évoque les tares morales des riches, qui refusent de partager, et qui sont dans la réalités prédateurs et rapaces. Il reconnait tacitement leur nécessité, et fait de leurs vices une vertu économique (comme le soulignait Philippe dans un de ses commentaires, et comme on l'a vu par l'exemple de DSK, le vice profond de l'oligarchie est " de tout temps ", la fornication) comme les pires des théoriciens anglais du libéralisme du XVII ème siècle, qui faisaient l'éloge du vice comme catalyseur de la vertu publique : une telle idéologie archaïque est aujourd'hui acceptée dans la société française, par bien plus de gens qu'on ne le croit. Jamais non plus E.M n'évoque les tares morales des classes populaires, et de leur religion dominante qui dans sa radicalisation toujours possible chez n'importe quel musulman, voire Français de souche converti, a abouti à la décapitation de ce qui faisait l'esprit de dérision français, et accessoirement d'environ 200 morts en quelques mois sur le sol français - qui n'est certes qu'un détail en comparaison des centaines de milliers de victimes majoritairement musulmanes, en territoires musulmans.

Anonyme a dit…

Restaurer la République c'est aussi gouverner selon la res publica c'est-à-dire en vue du bien commun de tous les citoyens. Selon la philosophie politique classique pas simplement celle qui signifie absence de rois. A cet effet il suffit de lire Jean Jacques Rousseau qui dans "le contrat social" écrit : j'appelle donc République tout état régi par des lois, sous quelque forme d'administration que cela puisse être car alors seulement l'intérêt public gouverne, et la chose publique est quelque chose. Tout gouvernement légitime est républicain". En note Rousseau précise : à conditions d'obéir à ces critères "la monarchie elle-même est république" dès lors qu'elle obéit à la volonté générale et aux lois qui en découlent.
De nos jours on entend souvent dire de la part de libéraux incultes qu'il faut que l'état se limite à ses fonctions régaliennes or ce mot concerne les affaires du roi, le droit régalien est le droit du roi et par extension l'autorité souveraine de nos jours celle du peuple mais bafouée depuis le 29 mai 2005. Nous sommes en train de sortir d'un régime républicain et démocratique puisque la souveraineté populaire n'existe plus guère, en effet 80% du travail législatif consiste à traduire dans le droit français les directives européennes élaborées par des gens non élus.

Maxime Lépine a dit…

Certes, certes mais comment voulez-vous avoir "plus de démocratie"? Seul le parlementarisme est efficace (moins qu'une dictature éclairée cela étant) alors ne nous sortez pas une VIeme République avec plus de démocratie participative. C'est une chimère ça. De toute façon ce n'est même pas souhaitable, car le gouvernement doit être l'affaire d'une élite qui y est préparée, qui a conscience des enjeux politiques, économiques et diplomatiques présidant au destin du pays... ces enjeux sont expliqués et débattus pendant les élections mais après, c'est aux représentants de décider, au peuple d'obéir.

Z a dit…

"c'est aux représentants de décider, au peuple d'obéir"
Affirmation provocatrice à quel degré de compréhension ?
Les représentants du peuple ont à obéir aux désirs du peuple qui les a choisis à cet effet.
La démocratie représentative n'est pas l'abandon de la décision de la part des citoyens, c'est aux représentants d'élaborer une politique en lien strict avec la volonté des citoyens.
D'où l'importance fondamentales des réunions électorales de campagne et les programmes des candidats à la représentativité. D'où aussi l'importance du devoir électoral et citoyen.
D'où aussi l'incompréhension actuelle : les représentants actuels s'arrogent de décider de mettre en place des modalités pour lesquelles ils n'ont pas obtenu mandat.
Pas plus difficile que ça, pas impossible à comprendre même pour un intellectuel, se voulant de gauche.

Philippe a dit…

« ces enjeux sont expliqués et débattus pendant les élections mais après, c'est aux représentants de décider, au peuple d'obéir. »

Compte tenu de la complexité des relations économiques, techniques etc. complexité rendue possible par les transports camions, containers, flux financiers numérisés etc. une partie importante de l'activité humaine se construit dans l'interdépendance mondiale avec des partenaires éloignés souvent immergés dans des cultures sociales, techniques, politiques et économiques non complètement compatibles entre elles … et ignorantes dans la finesse les unes des autres
donc compte tenu de cela les élites sont dans l'incapacité d'embrasser la totalité des répercussions et effets directs et indirects de l'une de leur décision même d'apparence anodine qu'elles prennent dans leur monde qu'elles connaissent mal et en sus différent de celui du voisin.
En fait actuellement elles gèrent chacune le flou … qu''elles contribuent à accentuer.
D'autant plus que ce que l'on appelle élites diffèrent selon les lieux … notre énarchie a sans doute peu à voir avec la chinoise … l'anglaise, celle des USA etc. et elles s'adressent à des comportements humains divers et non pas semblables.
Personne bien entendu ne veut le dire car un chef/une élite sait tout sur tout et pour accentuer le chaos apparaît de suite entre les membres des élites les guerres d’ego, de clan, d'intérêt ... voire de sexe dans les couloirs et chaque « zélite » de prendre une posture dogmatique donc conne !
Partout çà cafouille lamentablement …
Actuellement chez les « zélites » c'est la management par la gestion du flou … avec sa conséquence la gestion/management des crises
(NB plus il y a de crises créant une exaspération diffuse plus nous aurons de « chances » d'avoir des extrémistes comme gouvernants )
Dans ce cadre le recours/échange des élites avec les praticiens de tout niveau du domaine concerné devient de plus en plus indispensable …
Les consultations par « internet/intranet » le permettraient, on gère bien chacun notre compte bancaire.
La démocratie participative dans les domaines précis et pratiques n'est pas un leurre.
C'est un leurre sur des documents de 500 pages ou sur des mots sans contenu pratique et concret comme « république » « valeurs » « enjeux » etc.
Exemple d'idiotie « république » vous parlez de celle de 1793, de 1848, de 1871, de 1945, de 1958 etc. ……………. on peut « reprendre » chaque mot des discours des baratineurs politiques de cette manière …………….. du vent

Erwan Blesbois a dit…

Le problème est que le peuple n'a majoritairement pas conscience de ses propres intérêts, manipulé qu'il est par l'oligarchie, la bourgeoisie, le patronat, qui lui imposent de fausses valeurs ne correspondant pas à ses aspirations profondes. Commençons par des grosses augmentations de salaire pour tous les salariés, et des baisses de salaire drastiques pour ceux qui nous dirigent : politique et patronat. Dans un monde de souveraineté populaire, il ne devrait même plus y avoir de patrons et de chefs, ces derniers sont des " salauds " selon Sartre. Quant aux représentants élus, ils doivent être les stricts serviteurs des aspirations du peuple, et non le contraire. Donc n'hésitons pas à leur " botter le cul " si ils ne sont pas de bons serviteurs dévoués et dociles.

Maxime Lépine a dit…

Je vous renvois tous à Platon, qui explique pourquoi la démocratie participative à l'athénienne est le pire régime possible... (d'ailleurs Platon critique la démocratie tout court dans la République, justement)

Erwan, n'exagérons pas, on aura toujours besoin de gouvernants et de gouvernés. Comment pourriez-vous accorder autant de crédit dans une décision importante à un quidam qui n'a fait aucune étude et à un centralien?

Maxime Lépine a dit…

Mais évidemment Philippe, vous avez raison sur ce point: nos élites sont actuellement perdues et ne savent plus quoi faire. Devant la complexité du monde, que vous avez souligné, il serait peut-être intéressant de faire intervenir l'intelligence artificielle dans les décisions politiques et économiques.

Philippe a dit…

"Comment pourriez-vous accorder autant de crédit dans une décision importante à un quidam qui n'a fait aucune étude et à un centralien?"
Etre "centralien" ne donne aucune compétence en organisation sanitaire ou en gestion de crise sanitaire simple exemple ...
L'élite à tout faire est une farce ... compte de notre monde actuel ...
Les coup de menton de notre Valls en sont l'illustration par l'image !

Philippe a dit…

"l'intelligence artificielle"

si ce sont nos zélites qui rentrent les données dans les logiciels ou même qui en sont les maîtres d'oeuvre çà va être pire.
Ils disent déjà "c'est Bruxelles" alors que "Bruxelles" c'est eux, ils diront c'est la faute à l'ordinateur .................

Maxime Lépine a dit…

Je suis persuadé que l'ordinateur, en traitant les statistiques, et en intégrant l'ensemble des données politiques et économiques pourraient donner une solution à la crise économique que notre pays traverse. En tout cas je pense que l'IA est une piste à creuser pour l'avenir et qu'elle pourrait à terme devenir une "aide" pour les serviteurs de l'État.