mardi 24 mai 2016

L'inversion des normes



Les adversaires de la loi travail lui reprochent très souvent ce qu'ils appellent, dans une formule un peu énigmatique et barbare, "l'inversion des normes". A travers cette critique, ils repèrent en effet un principe majeur du texte de loi : la priorité donnée aux accords d'entreprise sur les accords de branche, professionnels et nationaux. Le débat doit se focaliser sur ce point, parce qu'il est fondamental : est-ce que le destin des salariés doit se jouer au sein de leur lieu de travail ou bien à l'échelon supérieur du secteur d'activité ? Cette question n'est pas seulement théorique. C'est autour de sa réponse qu'il faut argumenter, et répliquer aux adversaires de la loi.

D'abord, cette conception n'est pas nouvelle. Toute une tradition de gauche la défend depuis longtemps. Ne laissons donc pas croire qu'il s'agit d'une concession à je ne sais quel néolibéralisme. La gauche girondine, rocardienne s'est toujours battue pour que la base l'emporte sur le sommet, pour que la décentralisation contrecarre l'étatisme jacobin. Une gauche authentiquement de gauche, depuis le XIXe siècle, accorde sa préférence à la négociation, y compris au plus près du terrain, sur la loi ou la mesure administrative. Il est légitime de penser autrement, mais pas de disqualifier cette deuxième gauche, comme on l'appelait autrefois, parce qu'elle n'adhère pas à la conception bureaucratique du socialisme (j'emploie les mots d'avant, qui me semblent encore pertinents aujourd'hui).

Ensuite, respectons le sens et le texte de la loi travail, aussi honnêtement que possible, même quand on s'y oppose. Il n'y a pas, à strictement parler, "inversion des normes", éclatement et disparition des cadres nationaux. La loi continue à exister (on voit mal comment on pourrait s'en passer, elle fixe par exemple la durée légale du temps de travail), les accords de branche ne sont pas niés : simplement, les accords d'entreprise, beaucoup moins dans notre culture nationale et syndicale, sont fortement encouragés. C'est un changement d'orientation, c'est une forte évolution, ce n'est pas non plus un bouleversement total. La fameuse "inversion" ne met pas notre modèle social la tête en bas ! Le droit du travail n'est pas livré à la jungle patronale !

Les adversaires de la loi travail, avec lesquels il nous faut débattre, partent d'un présupposé idéologique que je conteste : la vie sociale serait faite exclusivement de rapports de force, d'une lutte d'intérêts, dans laquelle aucun sens du bien commun n'aurait sa place. Il y aurait d'un côté les patrons avides de profit, de l'autre côté les salariés se battant pour leur survie. Je ne dis pas que la réalité n'est pas celle-là, mais que cette vision est très partielle, qu'on ne peut pas réduire l'entreprise à une telle scène tragique, pessimiste et finalement désespérante. Entre les misanthropes et les bisounours, il y a une approche plus large et plus exacte de la réalité sociale. Bien sûr, chacun défend ses intérêts, mais pas que. Et puis, les intérêts des uns et des autres sont souvent imbriqués, pas nécessairement opposés.

Ma vision du monde, de la société et de la vie est républicaine, pas néo-libérale ou pseudo-marxiste : je crois en l'intelligence des hommes, aux capacités de dialogue, au sens du compromis, à l'intérêt général. Je refuse la sauvagerie des rapports sociaux, réelle ou fantasmée. Je crois tout simplement en la raison, en la sagesse humaines. Ces termes peuvent faire sourire, mais ce ne sont pas forcément les violents qui ont le dernier mot et qui imposent leurs schémas. Je ne pense pas en tout cas que les rapports de force constituent un projet de gauche. Cet espèce de darwinisme social serait plutôt une pulsion de droite, indigne d'une gauche civilisée.

Les adversaires de la loi travail craignent que l'inversion des normes affaiblisse le syndicalisme. Mais peut-il l'être encore plus qu'aujourd'hui ? Ce sont d'étranges révolutionnaires, qui ne regardent pas vers l'avenir mais vers le passé. Etait-ce tellement mieux avant, qu'on ne veuille rien y changer ? Je crois au contraire que la loi travail redynamisera le syndicalisme. Car il y aura nécessité à ce que se créent des sections d'entreprise, puisque c'est à ce niveau-là que beaucoup de choses se décideront. Jusqu'à maintenant, il n'y avait pas cette urgence, puisque c'est d'en haut que venaient et que s'imposaient les résultats des négociations (quand il y avait résultats, ce qui n'était pas toujours le cas). Et puis, drôle d'idée de croire que le sommet serait plus avisé que la base, que le patronat y serait plus conciliant et les syndicats plus influents. Si lutte des classes il y a, elle ne se partage pas, elle demeure de même intensité à quelque échelon que ce soit. Les adversaires de la loi travail sont de faux marxistes peu conséquents avec eux-mêmes.

7 commentaires:

Erwan Blesbois a dit…

Il n' y a qu'à la télévision et tout particulièrement dans les messages publicitaires, qu'on nous parle sur le ton du sourire de la joie et du bonheur. Cette joie, ce bonheur, ce sourire du monde, ne sortent pas du néant, ils ont existé. Au jeune Maxime je répondrais sur le " progrès "qu'effectivement, cette joie, ce bonheur de vivre ont existé, mais n'existent plus dans la société réelle, dans ces conditions quel est le sens du progrès ? En réalité c'était toujours mieux avant, je le pense sincèrement, du temps des Grecs mieux que du temps des aristocrates, et du temps des aristocrates, mieux que du temps des bourgeois. Quel est le sens du progrès ? Vivre plus longtemps une morne et triste vie, où seule la consommation compte, et recèle la valeur d'un bonheur que le consommateur ne parviendra jamais à trouver dans son objet acheté, à peine le contentement d'une frustration créée elle-même par la modernité. Moi quand je vois le bombardement publicitaire, j'ai même un peu pitié de la bourgeoisie, les " pauvres " (en morale), où en sont-ils arrivés pour faire du profit ! N'ont-ils aucun respect, même pas d'eux-mêmes.
Sinon, si l'on n'a pas réussi à faire "son trou" - " trou " que personnellement je pense avoir réussi à faire - on est plutôt soumis à la malveillance, la cruauté et la perversion des rapports sociaux. Dans ces rapports je ne nie pas que la classe opprimée (environ 95 % de la population, selon certains intellectuels que j'avais lu, peut-être Deleuze dans " Critique et clinique "), soit envieuse, frustrée, méprisante, féroce même parfois, dans une rivalité mimétique et un jeu de miroir avec l'oligarchie qui la gouverne : la classe moyenne n'est qu'à l'image, en plus petit , en plus mesquin - c'est pour cela qu'E.M la méprise - de l'oligarchie qui la gouverne et lui sert de modèle, comme autrefois et jusqu'à peu, l'aristocratie servait de modèle et de repoussoir à la bourgeoisie. Mais la véritable férocité est quand même du côté de l'oligarchie, qui nous trompe, nous enfume, nous divise, nous abrutit, bref nous manipule, et la bourgeoisie n'a pas ce style qu'avait l'aristocratie, elle n'a pas de classe. Elle ne pense effectivement qu'à forniquer, chez tous les hommes de pouvoir ou d'argent. Comme sans doute les aristocrates, mais ces derniers avaient un supplément d'âme par rapport aux bourgeois, les aristocrates ne se vendaient pas, ils avaient le sens de l'honneur, ce qui n'est pas le cas des bourgeois qui ont un esprit purement mercantile et seraient prêts à vendre leur âme, pourvu que cela rapporte. L'art n'est qu'une survivance d'un monde aristocratique où la notion de gratuité existait, l'art va-t-il disparaître ? Houellebecq dans son dernier roman prédit la disparition de la littérature, et il n'est pas le seul.
Je crains aussi que l'Islam ne soit instrumentalisée par l'oligarchie (ceux qui ont plus que le nécessaire pour vivre, c'est-à-dire ceux qui peuvent vivre dans le superflu), qu'elle a tout intérêt à ce que des musulmans radicaux sèment le trouble : à l'échelle mondiale, cela permet une déstabilisation du monde, donc que l'on se détourne du vrai ennemi (l'oligarchie mondialisée et cosmopolite). A l'échelle de la France, les musulmans servent de " lumpenprolétariat ", corvéable, utilisable, peu politisé, que l'on peut retourner contre les classes moyennes qui seraient susceptibles de se révolter, qui seraient susceptible de prendre conscience de leur aliénation ou même crime suprême pour la bourgeoisie : demander des augmentations de salaire, " non mais ça va pas ! ".

Maxime Lépine a dit…

Ne croyez pas que je suis d'un optimisme béat.. Je n'ai jamais dit que notre société est le monde de la joie et de la bonne humeur, mais que ce serait pire avec vos idées. Il ne vous est jamais venu à l'esprit que certains "bourgeois" n'étaient pas nés dans cette classe sociale mais avaient réussi, grâce à leurs efforts et à leurs talents? Vous semblez leur nier tout mérite. Personnellement je crois qu'ils sont des modèles, et la preuve que notre système n'est pas tout à fait pourri.

Plus provocant: si les publicités sont notoirement connes, ne serait-ce pas parce que les classes populaires le sont?

Enfin, pour votre développement sur la perversion sexuelle des bourgeois, elle est généralisée. On retrouve cette obsession pour le sexe, alliée à un manque extraordinaire de pudeur, dans toute la société. C'est un effet de mai 68: la chute morale de notre civilisation, prélude à sa chute tout court.

Erwan Blesbois a dit…

Je ne nie pas Maxime la nécessité d'une fédération des peuples, unis sous un même bannière supra nationale, européenne ou mieux mondiale. Mais pour la fédération mondiale, une psychologue m'a répondu qu'on ne se construit qu'au regard d'une altérité extérieure. Il faudrait donc une invasion extra-terrestre providentielle, pour que l'humanité se fédère mondialement, ou peut-être la providence d'une catastrophe mondiale imminente, bizarrement. En attendant on peut essayer de construire une Europe fédératrices des différents peuples d'Europe, dans l'intérêt du plus grand nombre, et non d'une " élite "," oligarchie ", "système ", appelez-le comme vous voulez. Reste qu'on ne peut faire la guerre aux Américains pour se construire, d'abord parce qu'on se prendrait une sacrée dérouillée, ensuite parce que nous avons avec eux bien des points communs, puisqu'ils sont en grande partie les héritiers d'idées qui viennent d'Europe, et descendants de peuples européens et d'esclaves noirs. Les Amérindiens ayant été pratiquement tous exterminés, pour que les Américains se construise à partir de cette altérité qu'ils estimaient hostile, leur identité américaine, "melting pot" de tous les peuples d'Europe. Et d'autre part que l'on ne peut même pas se construire au regard de l'altérité que constituerait l'oligarchie, car ce serait une construction au détriment d'un bouc émissaire qui rappellerait les pires heures du nazisme. C'était bien simple pour les révolutionnaires français de se construire une identité politique au regard de l'altérité que constituait les aristocrates, puisque ce derniers se réclamaient descendants des Francs, quand ils méprisaient le reste du peuple en raison de ses soi-disant origines gauloises, c'est paradoxalement la dichotomie établie par les aristocrates eux-mêmes, et qui était plus fantasmée que réelle, qui a permis leur massacre par la guillotine. On se construit toujours "contre". Le renouveau d'un nationalisme français, se construit "contre" les musulmans. Bon je n'aime pas les riches, pour des raisons personnelles, qui tiennent certainement à ma psychologie, ma " problématique ", plus que sur des faits objectifs avérés, je le reconnais, alors que vous semblez leur attribuer un mérite, là réside toute notre différence.

Anonyme a dit…

Enseignant, Monsieur Mousset, envisageriez-vous ne régler tous les conflits internes à votre établissement que grâce aux discussions à ce niveau de premier échelon sans référence à des normes établies à un niveau supérieur ? Choisir ses vacances par exemple, ou la date des examens et autres joyeusetés...
Un peu de bon sens, ce n'est pas du jacobinisme...
Ou alors, il n'y a plus besoin d'état.

Anonyme a dit…

Totalement déconnecté de la réalité économique et sociale du pays dans lequel il vit Monsieur Mouset continue, imperturbablement, à théoriser un libéralisme de gauche qui, s'il a existé, a disparu depuis longtemps de la scène politique. Toutes les formes de socialisme sont apparues en réaction contre les défauts de son libéralisme. Comme d'habitude il est flou par ignorance entre le libéralisme politique et le libéralisme économique qui ne se recouvrent pas à l'identique.
IL n'y a jamais eu de gauche de gouvernement sans une gauche extrême dite radicale qui stimule la première en lui évitant de faire totalement la même politique que la droite. L'un sans l'autre n'existe pas, il y a une dialectique de l'un à l'autre.
La "gauche " girondine a été vaincue par les Montagnards puis Rocard par Mitterrand et ce n'est pas l'opportuniste Macron soutenu par le patronat et la classe médiatique qui lui donnera un vrai soutien électoral. Même les travaux intellectuels de Madame Canto-Sperber n'y pourront rien, si estimables soient-ils. Ils n'ont pas l'importance intellectuelle, ni l'aura, ni l'ampleur d'un Raymond Aron qui n'avait pas cette prétention de ressusciter une sensibilité politique morte d'avoir montré ses limites, ses insuffisances pour perdurer.
La dernière expression de cette sensibilité politique survit chez les "Radicaux-valoisiens" et le PRG en tant qu'héritiers du vieux Parti Radical qui fît les grandes heures de la IIIè République.

Anonyme a dit…

Votre vision du monde, de la société et de la vie est républicaine mais elle est le fait d'un homme qui travaille dans le secteur public protégé par son statut de fonctionnaire donc qui ne connait pas la vie réelle dans l'entreprise depuis 30 ans, depuis le début des années 80 où le néolibéralisme a triomphé, imposant sa vision du monde loin de celle dont vous rêvez. Ce qui ne veut pas dire que la vôtre ne soit pas estimable. Si vous vous "établissiez" en entreprise comme le firent certains, de rares mais cohérents, gauchistes de Mai 68 ou Simone Weil dans les années 30 pour connaître de l'intérieur la condition ouvrière vous pourriez confronter vos analyses à la réalité et modifier votre point de vue. Mais il n'y a guère de chances que cela arrive, non que vous ne puissiez ne vouloir le faire, mais il est trop tard pour vous, vous ne seriez jamais embauché parce que vous êtes bien trop vieux. C'est un constat implacable parce qu'on ne peut pas ignorer la dure réalité du monde réel qui frappe brutalement le monde du travail.

Maxime Lépine a dit…

Si vous le reconnaissez, on fait un grand pas en avant. Je vais finir par vous psychanalyser Erwan, après vous serez aussi libéral que Reagan.