mardi 17 mai 2016

Moitié Hollande, moitié Macron



Les manifestations contre la loi travail vont se poursuivre toute cette semaine, et peut-être au-delà. Pour ceux qui y participent, c'est un mouvement forcément désespérant : le gouvernement ne retirera pas la loi, adoptée par l'Assemblée nationale, qui peut seulement être améliorée dans le temps de la navette parlementaire. Les manifestants sont dans l'opposition absolue, sans recours politique, sans solution alternative. Le mouvement ne peut dégénérer qu'en violences, avant de s'éteindre progressivement.

C'est une forme de syndicalisme qui se trouve condamnée, parce qu'il pousse à la confrontation sans issue, sans résultat. On épuise ainsi les troupes, on fait perdre de l'argent aux grévistes, sans aucun bénéfice, on abuse les militants, on décourage les salariés, on affaiblit finalement un syndicalisme déjà très faible. Je suis totalement opposé à toute grève à répétition, à tout mot d'ordre de grève générale, qui sont illusoires, déprimantes. Leur inefficacité est accablante, consternante.

Ce que nous retiendrons de l'actuel conflit social, c'est qu'un syndicalisme contestataire, idéologue et politisé, représenté par le front commun CGT-FO-SUD-FSU, pose un grave problème à la gauche socialiste : ce ne sont pas des interlocuteurs fiables, ils n'acceptent pas de négocier, ils n'existent et ne vivent que dans l'affrontement, et vont probablement en mourir. Bien sûr, la gauche peut compter sur les syndicats réformistes, CFDT-UNSA-CFTC-CGC, mais la culture du rejet, de la radicalité demeure forte, influente dans l'opinion de gauche. L'absence de mœurs sociales-démocrates est une faiblesse historique à gauche. Le sens du compromis n'est toujours pas accepté par beaucoup, et c'est dommageable.

L'affaire de la loi travail rappelle celle de la déchéance de nationalité : au départ, un consensus est possible, puis le débat tourne au vinaigre, et finalement personne n'est content du résultat. C'est à se demander si les partenaires sociaux ont encore la volonté et la capacité de négocier. Si encore un projet révolutionnaire excitait la lutte de classes, comme dans l'après-68, je pourrais comprendre. Mais là, non, personne ne veut vraiment casser la baraque, ne songe à instaurer une société nouvelle. Nous sommes plutôt dans un pessimisme chronique qui alimente un mécontentement systématique, qui n'est spécifiquement ni de gauche, ni de droite. Difficile de gouverner et de réformer dans ces conditions-là.

La première mouture de la loi travail aurait été préférable. Le patronat était prêt au compromis, avec un million d'emplois créés à la clé. Il fallait le prendre au mot, l'engager dans cette voie. C'est avec lui que la négo avait un sens, et de possibles résultats, avec une ligne de crête à ne pas lâcher : l'emploi, l'emploi, l'emploi. Les syndicats protègent les salariés, mais c'est le patronat qui apporte du boulot. Le gouvernement socialiste n'a rien à attendre des syndicats protestataires ; il faut arrêter avec eux. On ne peut travailler sérieusement qu'avec les organisations réformistes. Aux autres, laissons-leur la rue : quand elle sera vide, ils en reviendront ... Même raisonnement pour la déchéance de nationalité, qu'il aurait fallu adopter dans la foulée des attentats, sous l'onde de choc frappant l'opinion.

Mon soutien à François Hollande est sans faille, et confirmé par son intervention ce matin sur Europe 1. Oui, il y a une gauche qui ne veut pas gouverner, qui ne se sent bien que dans l'opposition, qui n'aspire à aucune responsabilité, qui se contente de briguer des sièges dans les assemblées. Cette gauche-là se retrouve aussi bien au niveau national qu'au niveau local. Je ne me suis jamais reconnu en elle. Je ne comprends même pas comment on peut aimer et faire de la politique sans viser à exercer le pouvoir, à quelque échelon que ce soit.

Je suis d'accord, archi d'accord quand Hollande, depuis quatre ans, se fait le défenseur d'une "social-démocratie à la française". Mais notre président et son équipe n'ont fait que la moitié du chemin dans cet objectif-là : on voit bien les limites qu'a rencontrées la réforme du droit du travail. L'autre moitié, c'est avec Emmanuel Macron qu'elle pourra se faire, à une place qui reste à déterminer. Car c'est le social-démocrate le plus clairvoyant et le plus audacieux du gouvernement.

7 commentaires:

A a dit…

"Car c'est le social-démocrate le plus clairvoyant et le plus audacieux du gouvernement"...
Heureusement qu'il y a la restriction "du gouvernement" en fin de déclaration !
Sinon, le social-démocrate le plus clairvoyant a l'oeil de Mousset, c'est bien comme cela que le perçoivent celles et ceux qui suivent peu ou prou ce blog tant il a des idées du genre péremptoire sur tout.

Erwan Blesbois a dit…

La situation est simple, l'économie s'oppose à la culture et à la mémoire, car l'économie repose sur ce que Schumpeter appelle la "destruction créatrice". Il faut détruire constamment des pans entiers de l'économie ce qui détruit des emplois, pour que se créent de nouveaux pan économiques, plus innovateurs, plus performants, à leur tour créateurs d'emplois. Et cela se fait à un rythme de plus en plus rapide, calqué sur celui de l'innovation technologique, que nous ne maîtrisons plus, que nous ne domptons plus, qui croît à une vitesse exponentielle. C'est ce qui fait la différence entre le capitalisme des origines et l'actuel : la vitesse à laquelle se font les destructions, même si elles sont suivies de constructions souhaitables. Mais le rythme des destructions va plus vite que celui des constructions, surtout en France ou contrairement aux Etats-Unis et aussi en Chine, nous avons un train de retard en matière d'innovations technologiques.
Le problème que pose cette destruction permanente sur le fond, est que la mémoire est l'élément indispensable de la construction de notre identité. Ce n'est donc pas un devoir, ni même un travail, c'est une nécessité biologique. La folie est un grave trouble de la mémoire, c'est-à-dire de l'identité. En réalité peu importe les causes, génétiques ou relationnelles, les conséquences sont les mêmes : la folie. Notre société hyper individualiste, basée sur la "destruction créatrice" aboutit à dissoudre tout lien, toute permanence, fait éclater les familles entre parents et enfants, entre mari et femme, entre frères et sœurs. Notre société hyper compétitive, et hyper destructrice fait de l'individu le centre de toute "morale", et fait de sa réussite individuelle, de sa performance, le critère de tout "jugement moral" : "morale" qui n'en est plus une. Pratiquement tout le monde est complice de cet état de fait. C'est pour cela que je dis qu'un nouveau type humain ne va cesser de croître et de se répandre dans nos sociétés libérales hyper compétitives, un individu adapté, fort au sens de Darwin : c'est le pervers narcissique, pour qui se ce qui compte c'est de dominer pour dominer, d'exploiter pour exploiter, pour sa propre gratification narcissique, non pour en faire retomber les bienfaits sur le reste de la société. Notre monde lui donne raison, et il est évident qu'un tel type d'individu est l'ennemi de la culture et de la mémoire, et n'est fasciné que par la destruction et le chaos de l'entropie.

Erwan Blesbois a dit…

Du point de vue de la construction de l'identité le capitalisme fondé sur la "destruction créatrice" ou "l'innovation destructrice" est donc pire qu'amoral, il est immoral. Notre économie, donc ce qui d'un point de vue matérialiste nous détermine, fonde notre conscience dans nos rapports entre personnes, entre individus, est immoral. Il est logique qu'à terme, un tel système qui aura usé les individus jusqu'à la corde, et détruit des générations entières d'enfants et de jeunes, s'effondre de lui-même, victime de sa propre perversion. Il est clair que Macron est au taquet pour accompagner le mouvement de la destruction créatrice, et même l'accélérer si possible, alors que Montebourg est un brave homme qui a des scrupules : il doit bien voir que la logique économique du capitalisme accéléré est en contradiction avec les fondements du socialisme et notamment la notion de solidarité, et fait de plus en plus de victimes pour de moins en moins de victorieux. Victorieux qui en raison de la nature du système sont fatalement eux-mêmes dans leur majorité des pervers, donc des pourris.
Quand j'étais petit, je regardais des films américains à la télé, des westerns notamment : à la fin, le pourri finissait généralement par périr, victime de la morale. Puis les années 80 sont arrivées avec "Dallas", qui a renversé la morale classique. Aujourd'hui il faut bien reconnaître que le monde est devenu plus compliqué, mais que globalement c'est le pourri qui dégage un maximum de profit, le plus rapidement possible, contre l'intérêt de tout le reste de la société, qui gagne. Je suis fondamentalement un naïf qui a trop regardé de films américains des années 50 et 60, étant petit. Je croyais que le monde était bon et moral et que l'histoire se terminait toujours bien à la fin.

Erwan Blesbois a dit…

"C'est le pourri qui dégage un maximum de profit, le plus rapidement possible, contre l'intérêt de tout le reste de la société, qui gagne.", encore qu'un libéral dirait qu'un tel type d'individu est évidemment souhaitable, puisque les effets de son égoïsme privé, rejaillit en bienfaits sur le reste de la société, par le jeu de la destruction créatrice. Cela est conforme à l'état d'esprit anglo-saxon - "vice privé, vertu publique". Mais en France étatiste, cela ne passe pas, nous avons besoin d'hommes admirables auxquels nous identifier comme De Gaulle, et pas d'individus de type Mark Zuckerberg ou Bill Gates qu'en France nous ne parvenons pas à admirer, alors qu'un seul d'entre ces 62 milliardaires qui possèdent autant que 4 milliards d'individus les moins riches, et dont font partie au moins trois Français, ont désormais bien plus d'importance ou d'influence qu'un Macron ou même un Hollande, ce qui explique tout simplement le pessimisme et le déclinisme ambiant : notre manque de foi et d'admiration pour les milliardaires, comme le déplore Macron. C'est juste une question de point de vue, les Français n'ont pas le bon angle de vision, qui permet aux Anglo-Saxons, eux, de voir les choses, surtout les Américains, sous un angle plus pragmatique, ce qui les rend plus optimistes. En France nous ne parvenons pas à saisir le côté positif de la destruction nécessaire, nous admirons les constructeurs, pas les destructeurs, nous admirons les solidaires, les partageurs ; pas les égoïstes, et nous avons tout faux. Il est évident aussi que lorsqu'on dirige le navire et que l'on est sur le pont, comme les Américains, on a un état d'esprit moins fataliste et plus alerte que lorsqu'on est coincé dans la soute, comme les Français, même si le bateau coule.

Maxime Lépine a dit…

Petit résumé de la philosophie de M.Blesbois: tous ceux qui ont de l'argent sont d'affreux pervers alors que les casseurs sont de vertueux anticapitalistes, seuls vrais représentants de la culture. En ce qui vous concerne, j'hésite entre rire et pleurer...

Erwan Blesbois a dit…

Non je ne dis pas ça : les pervers sont utiles d'un point de vue libéral, c'est-à-dire notre paradigme : puisqu'ils font tourner la baraque. Dans un système où la destruction devient finalement autant voir plus vertueuse que la création, les pervers sont effectivement rois. Il suffit Maxime de lire Schumpeter et son concept de "destruction créatrice", qui est le vrai paradigme de notre société. Les casseurs et le mouvement nuit debout sont insignifiants. Quant aux grands prédateurs capitalistes, interrogez vous pourquoi ils sont tant attirés par l'art contemporain tout aussi insignifiant : parce que l'art contemporain est à leur image et représente le chaos de l'entropie et de la destruction, ou encore le rien, le néant, ce qu'est finalement le fric amassé au maximum et le plus rapidement possible. Si Finkielkraut ne cesse de geindre, c'est qu'il constate à juste titre la destruction de "sa" belle culture, et cette destruction de la culture va croître exponentiellement, car elle n'est plus en accord avec le monde. Le système capitaliste n'a pas changé depuis son origine, c'est juste une question de vitesse, la vitesse des changements dans le cadre de la troisième révolution industrielle que nous vivons, ne rend plus possible la lenteur et la méditation exigée par la réflexion ou la création artistique, seul l'art contemporain arrive à représenter la notion de "destruction créatrice" au rythme effréné où elle s'effectue désormais. De toute façon Maxime, tout votre confort matériel ou/et moral éventuel, n'empêchera pas le fait que nous vivons dans un milieu et une époque hostiles comme jamais, la nature aura sa revanche ou bien l'humanité périra.

Maxime Lépine a dit…

La Nature, nous l'avons domestiqué Erwan, cela fait longtemps qu'elle ne nous commande plus en tout.
Quant à la destruction de la culture, je crois que c'est plus compliqué que ce que vous pensez, même si je reconnais que c'est intéressant. Ce qui tue la culture de Finkielkraut (qui est aussi la mienne), c'est le multiculturalisme, indissociable du déclin de l'Occident.