vendredi 20 mai 2016

La gauche et les mouvements sociaux



Les manifestations contre la loi travail vont se poursuivre dans les prochaines semaines. La gauche de gouvernement est gênée aux entournures. Elle a le sentiment qu'elle tourne le dos à son électorat quand une partie de celui-ci descend dans la rue pour manifester contre elle. Une sorte de complexe s'établit chez beaucoup, renforcé par les leçons de morale de la gauche radicale, qui sait cultiver au sein de la gauche réformiste le sentiment de culpabilité. Il n'y a pas de quoi. Il faut sortir de cette culture de la mauvaise conscience, qui résulte d'une psychologisation du débat public. Il faut reprendre l'offensive, politique et idéologique. Mais de quelle façon ?

D'abord en ne donnant pas l'impression de découvrir la Lune. La mémoire historique nous rappelle que la gauche au pouvoir a toujours été confrontée à des mouvements sociaux venant de ses rangs, qui avaient pour conséquence de la dénoncer, de la disqualifier. Inutile de s'en plaindre, de le regretter : il faut simplement comprendre, et rester ferme sur ses positions. Dans la première moitié des années 80, la gauche mitterrandiste au pouvoir, alliée pourtant aux communistes, est confrontée à un mouvement social d'une ampleur considérable, très virulent, parfois violent, celui des sidérurgistes qui subissent la disparition de leur secteur d'activité, qui en imputent la responsabilité au gouvernement, qui dénoncent la politique de rigueur amorcée par Pierre Mauroy dès 1982.

En comparaison avec les manifs d'alors, la contestation actuelle de la loi travail, c'est du petit lait. Mitterrand a tenu bon, a refusé de quitter l'Europe, de céder au protectionnisme ; il a mis en place des politique de reconversion, qui ne l'ont pas empêché d'être réélu en 1988, et la gauche de l'emporter à nouveau neuf ans plus tard. Tenir bon : c'est l'axiome majeur en politique. Non par entêtement ou aveuglement, mais par fidélité à ses convictions, en demeurant indifférent aux accusateurs, aux procureurs, aux inquisiteurs qui se lèvent de la gauche extrême.

A partir de 1998, la gauche de gouvernement s'affronte à un nouveau mouvement social, large, puissant, critique, que j'ai pu alors observer de près. Sa cible, c'était les 35 heures. Prendre la défense de cette réforme, comme je l'ai fait, c'était systématiquement se faire insulter par la gauche radicale, qui ne voyait en elle que des "cadeaux au patronat" (même chanson qu'aujourd'hui l'on entend à propos de la loi El Khomri). Les mêmes qui gueulaient alors gueulent autant aujourd'hui, mais en sens inverse, pour conserver leurs fameuses RTT, auparavant décriées. Pas touche aux 35 heures, alors qu'ils en disaient pis que pendre il y a 15 ans, et qu'ils l'ont d'ailleurs fait payer à Jospin lors de la présidentielle de 2002. Là encore, il a fallu tenir bon la corde, et c'est aujourd'hui payant : on a compris que les 35 heures, c'est la bête noire de la droite, pas de la gauche.

Faire de la politique, c'est faire de l'histoire, sinon on ne fait rien, parce qu'on ne comprend rien. Faire de la politique, c'est aussi faire de l'idéologie. La gauche n'a jamais été un bloc homogène, uniforme. Au contraire, elle a toujours vécu sous le régime des sensibilités opposées, conflictuelles. Il n'y a pas à s'en désoler, la réalité est ainsi faite, qui n'empêche pas la gauche de remporter les élections, non pas quand elle est unie (elle ne l'a jamais été), mais quand elle a un projet fort à proposer aux Français (ça n'a pas toujours été le cas). Ma gauche est réformiste, gouvernementale, social-démocrate, social-libérale, appelez-là comme vous voudrez, on voit bien de quoi il s'agit.

Mais je sais qu'il existe une autre gauche, très différente, en partie contraire, qui n'est pas la mienne, dans laquelle je ne me suis jamais reconnu culturellement, intellectuellement. Je ne me permettrai pas de la qualifier, c'est à elle qu'il appartient de le faire, avec ses mots. Cette gauche-là, je la respecte, je débats avec elle, je la combats quand il le faut, ce qu'elle fait d'ailleurs plus souvent qu'à son tour. Je ne suis pas obsédé par le rassemblement (un thème plutôt de droite), mais par la clarté, la fidélité et la cohérence. Ce que je n'accepte pas, c'est le sectarisme, c'est qu'une gauche s'autorise à en disqualifier une autre, parce qu'elle ne partage pas ses idées. La gauche radicale, antilibérale, la gauche de gauche n'est pas ma gauche, j'ai beaucoup de reproches à lui faire, mais je ne lui retire pas son identité de gauche, même si je ne m'y reconnais pas. Je ne suis pas certain que la réciproque soit vraie.

Gauche gouvernementale, gauche radicale : choisis ton camp, camarade ! comme on disait autrefois. Tout le mouvement social qui se développe contre la loi travail doit être jugé à l'aune de ces paramètres historiques, idéologiques et politiques, pas en ayant le nez collé à la vitre de l'actualité. La gauche et ses multiples tendances ne sont pas nées d'hier, viennent de très loin, ont des filiations profondes, éprouvées. La contestation actuelle est bien peu de choses, je le redis, quand on se souvient des affrontements d'autrefois, autrement plus cinglants. A côté, Nuit Debout, ce sont des enfants de chœur ! La gauche et les mouvements sociaux, c'est une longue histoire, qui a encore de beaux jours devant elle, et c'est tant mieux.

10 commentaires:

Anonyme a dit…

La loi Travail est une étape supplémentaire du détricotage des 35 heures, la dernière réforme sociale progressiste de la gauche, il y a près de 20 ans.
Quand Les deux gauches sont désunies comme maintenant, et ce fût le grand art de François Mitterrand de réaliser une synthèse entre elles, elles ne gagnent jamais des élections à 2 tours. Cependant cette synthèse se fracasse depuis longtemps et la fracture longtemps refoulée apparait au grand jour. La gauche gouvernementale a tort de mépriser sa gauche dite radicale: la première est bien trop gestionnaire, la seconde trop radicale avec un "révolutionnarisme d'opérette". Les 2 se meuvent dans un contexte d'une mondialisation et d'une Europe néolibérales qui ne permettent pas de faire de faire autre chose qu'une politique néolibérale comme la droite. Tel est le dilemme mortel de la gauche, faute de savoir se doter de marges de manoeuvre de politique économique donc social pour se différencier de la droite.

Erwan Blesbois a dit…

Oui mais réformer aujourd'hui est un pitoyable cache-sexe qui ne dit pas son nom, il consiste à libéraliser, américaniser la société française. La loi El Khomri vise avant tout à donner plus de pouvoir au patronat privatisé et capitaliste, en assouplissant considérablement les possibilité de licenciement, en rendant plus facile ce licenciement par le patronat privé, dernier acteur libre dans ces conditions, dans une société globalement aliénée, donc perverse. La loi El Khomri s'inscrit donc dans une perspective libérale, américanisée, dans le sens de la "destruction créatrice" le fameux couple capitaliste et libéral, et dans ce cadre vise à rendre plus facile la destruction, donc par voie de conséquence l'augmentation de la peur du salarié de perdre facilement son emploi et de n'avoir aucune stabilité financière, lui permettant de s'installer matériellement et confortablement, condition de sa liberté, qui n'est plus rendue possible. C'est donc une réforme qui va dans le sens de la destruction du milieu, permanence, topos, habitus, qui rend possible la création culturelle notamment et surtout le bien être de nos concitoyens comme centre de toute morale. C'est donc une loi amorale, pire immorale, car encourageant la perversion (destruction) dans les rapports humains, et le destruction de la culture. Pour comprendre par l'image cette perversion à l'œuvre dans l'entreprise, il suffit de voir l'excellent et magistral film "la loi du marché" de Stéphane Brizé, qui décrit très bien les rapports humains en milieu hostile capitaliste, où la précarisation du salariat est encouragée comme condition de son affaiblissement et aliénation, dans le sens de l'esclavagisme généralisé du salariat français recherché par l'oligarchie patronale. Précarisation recherchée du salariat dans le but de renforcer le patronat, qui devient donc de plus en plus une caste oligarque, pire, une tyrannie. Tyrannie et liberté d'une caste de rares élus privilégiés, c'est la définition de notre régime politique occidental : oligarchie. Bien-être d'une caste oligarque comme centre de toute morale ? Une telle "morale" est en réalité immorale car non égalitaire et exclusive et tyrannique. Non le rôle du socialisme devrait être de renationaliser les grandes entreprises, d'être interventionniste économiquement, d'être étatiste en matière économique et protecteur du droit du travail permettant de protéger les salariés sur leur lieu de travail, de la prédation libérale, patronale et américanisée. Tel est le véritable sens du socialisme qui s'accompagnerait d'une réappropriation de sa souveraineté, mieux de la souveraineté nationale, seule condition de lutte et de victoire totale et à terme de disparition du FN, qui n'aurait plus aucune utilité et crédibilité sur le thème de la souveraineté nationale. C'est pour cela qu'une véritable gauche serait morale et souveraine et n'aurait rien à craindre du FN. Donc Emmanuel Mousset a tout faux !

Philippe a dit…

Le Conseil de l'Union européenne (Conseil des ministres) est l'organe institutionnel exécutif, et décide des actes législatifs et budgétaires au sein de l'Union européenne. Il partage sa compétence avec le Parlement européen dans les domaines soumis à la codécision.
C'est à ce niveau que notre exécutif peut s'il le veut infléchir certaines décisions néo-libérales.
Les réunions techniques y sont fréquentes, c'est un organisme « énorme » …. tous font comme si cela n'existait pas …. à la TV, dans les journaux etc. silence complet !!!!!!!!!!!!!!!!!
Notre Président et nos ministres ne parlent quasiment jamais de leur activités à ce niveau.
La loi détricotant notre code du travail dans ses grandes orientations a été évidemment décidée après ces réunions européennes, par notre exécutif (PS) et ses conseillers techniques à Bruxelles en liaison avec ceux des autres membres de l'UE.
On détricote vers le moins disant social, ce qui se passe à Paris n'est que l'adaptation locale à la province « France » des décisions communes et solidaires des exécutifs des pays membres de l'UE.

Erwan Blesbois a dit…

"On détricote vers le moins disant social, ce qui se passe à Paris n'est que l'adaptation locale à la province « France » des décisions communes et solidaires des exécutifs des pays membres de l'UE.", oui et notamment pour être compétitif avec les Américains, c'est-à-dire en renforçant dans le couple destruction-construction, le terme destruction, dans une logique libérale, capitaliste et prédatrice. Un seul exemple : les objets manufacturés aujourd'hui sont conçus pour être fragile, destructibles, ce qu'on appelle l'obsolescence programmée des objets de consommation. Dans le but d'être remplaçables et remplacés le plus rapidement possible par des consommateurs vaches à lait aliénées du capitalisme, car le coût de leur réparation coûterait plus cher que leur remplacement par un objet neuf à son tour programmé pour être obsolète à brève échéance. La question qui se pose est : faut-il changer de paradigme économique, afin que la société humaine ne se transforme pas en "Jurassic Park" généralisé ?

Maxime Lépine a dit…

Nationaliser? Mais avec quel argent? Puis je voudrais pas dire mais quand on voit l'efficacité de certaines compagnies nationales (SNCF pour ne citer qu'eux), on en viendrait à souhaiter la privatisation...

De toute façon Philippe, on a plutôt intérêt à s'aligner sur les autres pays de l'UE, qui sont plus compétitifs que nous...

Philippe a dit…

Poussons le raisonnement vers l'absurde … pour illustrer la démarche hypocrite en action depuis le départ de de Gaulle :
Je propose donc l'adhésion du Bangladesh à l'UE.
Les faucons (ou vrais) du néo-libéralisme européen auraient ainsi plus d'arguments pour accélérer le fuite en avant vers encore moins ... de moins disant social.
Je sais ... je suis chiant ...

Quant aux mouvements sociaux ..... si les forces de l'ordre locales, c'est à dire françaises ne suffisent, et pour éviter l'embauche de fonctionnaires de police .......... faisons intervenir les forces de l'OTAN.

Erwan Blesbois a dit…

Nationaliser avec l'argent du capital des grandes entreprises privées du CAC 40, Maxime.

Maxime Lépine a dit…

Donc vous souhaitez dépouiller les actionnaires Erwan? C'est bien ce que je pensais...

Désolé Philippe mais je ne suis pas convaincu. Je suis europhile (même si je reconnais à l'UE des défauts dans son fonctionnement), je sais c'est chiant.

Philippe a dit…

Etre europhile .... qui ne l'est pas !
Ce terme est vague ...
de gaulle a résumé cette vacuité ici :
https://www.youtube.com/watch?v=zufecNrhhLs

Erwan Blesbois a dit…

Ce sont les actionnaires qui aujourd'hui dépouille les salariés. Je suis pour un régime de travailleurs non de rentiers, de parasites. Votre système libéral est archaïque Maxime, et fait du vice de quelques uns la condition de la vertu de l'ensemble de la société. C'est un système pervers intrinsèquement, mais dont la victoire s'explique par des raisons historiques. C'est par l'espoir et l'utopie que l'on pourrait progressivement et par la non violence que je prône, procéder au changement d'un tel système qui je le répète est archaïque et demeure le plus vieux système économique des temps modernes, inchangé depuis sa création au XVIIème siècle par quelques Anglais illuminés et qui n'avaient sans doute pas conscience des conséquences de leurs actes. Voire aggravé par Thatcher et Reagan, et le tournant libéral mitterrandien de 1983, et leurs héritiers contemporains, dont fait partie Macron notamment mais pas seulement.