jeudi 26 novembre 2015

Une fille nommée révolution



Je voudrais, sans la nommer,
Vous parler d'elle
Comme d'une bien aimée
D'une infidèle,
Une fille bien vivante
Qui se réveille
A des lendemains qui chantent
Sous le soleil


Cette fille, je l'ai rencontrée : c'est Anne Zanditenas (en vignette), c'est la révolution permanente, conçue par Léon Trotski, chantée par Georges Moustaki ("Sans la nommer", 1973). La première fois où j'ai rencontré des militants de Lutte ouvrière (LO), c'était en mai 1979, pendant la campagne des élections européennes, dans la petite salle de la mairie de Saint-Amand-Montrond (Cher). Un couple, lui les cheveux courts, à l'époque de la mode rebelle des cheveux longs : très organisés, discours structuré. Les sidérurgistes étaient en ébullition dans le nord du pays : à Longwy, à Denain, je ne sais plus où, des coups de feu avaient été tirés. J'avais alors posé la question aux deux militants : la révolution, jusqu'où ? Jusqu'à prendre les armes ? Ils m'avaient répondu que oui, j'en étais ressorti impressionné.

36 ans plus tard, dans un café de Saint-Quentin, devant la responsable locale de LO, la réponse est la même, et l'impression aussi forte : oui, la révolution viendra d'en bas, oui, elle sera violente, parce que la bourgeoisie ne se laissera pas faire, comme en 1789, comme en 1871, comme en 1917. Mais où la voit-elle, Anne Zanditenas, cette belle inconnue, la révolution ? Dans les craquements du monde, passés, présents et à venir, dans le printemps arabe, dans les concentrations ouvrières en Chine, porteuses de révolte. Car la révolution en marche sera mondiale. Avoir des élus, c'est bien ; faire avancer les choses, c'est utile : mais il ne faut pas compter sur le système parlementaire pour changer la société.

Anne me raconte la révolution d'un ton calme, posé : elle est d'extrême gauche, mais pas extrémiste. D'où lui viennent cette certitude, cette énergie ? Sa famille est juive, ses membres ont connu les camps de la mort, son antifascisme est chevillé au corps. Au début des années 80, elle a perçu autour d'elle les injustices sociales. C'était fait, elle est devenue révolutionnaire. Pourquoi Lutte ouvrière, pourquoi pas un autre parti, pourquoi pas la gauche réformiste ? Elle a d'abord rencontré les camarades d'Arlette Laguiller, à 18 ans, et leur est restée fidèle, plus de 30 ans après. C'est remarquable, quand on sait les départs, les ralliements et les retournements qui sont monnaie courante dans bien des organisations politiques.

Je lui demande si elle verra de son vivant cette révolution qu'elle pense inéluctable. A l'âge de 18 ans, elle était persuadée que oui ; à 50 ans, elle ne sait plus, mais elle ne doute pas de l'événement. Car son engagement n'est pas romantique, ni juvénile : c'est le résultat d'une grille de lecture de la société et de l'histoire. Ce professeur de mathématiques au lycée Pierre-de-La-Ramée est dans une démarche rationnelle. Je l'imagine, le soir, dans son lit, en train de feuilleter et d'annoter Marx, Lénine et Trotski. Communiste et révolutionnaire, voilà ce qu'Anne Zanditenas souhaite qu'on retienne d'elle. Elle a aussi cette formule qui me plaît : nous sommes révolutionnaires avant la révolution.

Au fond de moi, pour tenter de comprendre un itinéraire si fort, si constant, je ne peux pas m'empêcher de penser au messianisme juif, à sa dimension apocalyptique, à la quête d'un Royaume de justice. Mais je déchante vite : Anne Zanditenas est très hostile aux religions instituées, à ses yeux sources d'oppression. Elle rêve d'une humanité qui en serait libérée (je tique un peu). Intellectualisée, la démarche révolutionnaire est aussi sensible, émotive : le sentiment de révolte motive, les solidarités ouvrières réconfortent, les événements réactivent l'espoir. Il n'y a pas place pour la lassitude, le découragement ou la mélancolie.

Anne et ses camarades sont minoritaires ? Qu'importe, et parfois tant mieux : il faut savoir penser autrement, rester libre, par exemple ne pas entrer dans cette union sacrée qu'ont provoquée les attentats terroristes, parce que l'horreur meurtrière n'efface pas les responsabilités du capitalisme. Ce qui compte, c'est la classe ouvrière, et ce qui distingue fondamentalement LO des autres formations de gauche et d'extrême gauche, c'est cette référence exclusive à la classe ouvrière, socle de la révolution future et du communisme qu'elle engendrera.

Le communisme, justement, comment Anne Zanditenas le voit-elle ? Il n'y a pas de modèle, il n'a jamais encore existé nulle part, même pas dans la Russie bolchevique des origines. Une utopie, alors ? Non, quelque chose en gestation, comme le montre l'évolution des techniques : le développement des communications de toute sorte, l'unification du monde vont dans le sens de ce que prévoyait Karl Marx.

Je titille Anne : et le reproche de "sectarisme" qu'on fait à son orga ? Une calomnie, rétorque-t-elle, née des succès électoraux de LO, dans les années 90. Je l'interroge sur l'éventuelle existence d'une structure parallèle à son parti, une hiérarchie cachée, comme en ont souvent les organisations révolutionnaires, mais sous d'autres latitudes. Zanditenas a 30 ans de militantisme derrière elle : j'imagine facilement qu'elle doit avoir un rôle majeur, national dans cette forme de clandestinité. Elle dément. Serais-je victime de mes fantasmes politiques ou de la bière forte que je bois devant elle ?

Quand la révolution a l'assurance, la douceur, les yeux clairs et le sourire d'Anne Zanditenas, on serait presque prêt à s'engager, à devenir révolutionnaire. Changer le monde, transformer la société, être du côté des exploités, se battre pour la justice, aspirer à l'égalité, pourquoi on ne le fait pas, pourquoi je ne le fais pas ? Parce que la révolution est belle, mais aussi tragique, incertaine. J'ai beau être séduit, je n'arrive pas à communier à cette volonté et à cette raison que j'aimerais tant, par certains côtés, partager, cette révolution "qui donne envie de vivre, qui donne envie de la suivre, jusqu'au bout, jusqu'au bout" (dernière strophe de la chanson de Moustaki).


Anne Zanditenas et ses camarades de Lutte ouvrière tiendront une réunion à Saint-Quentin le vendredi 04 décembre, à 18h00, dans la salle municipale du quartier Europe, dans le cadre de la campagne pour les élections régionales.

11 commentaires:

Bil36 a dit…

Faire l'apologie du trotskisme aujourd'hui
me semble une hérésie : il n'y a pas un parti politique qui a autant défendu les intérêts de la classe capitaliste que celui de trotsky ! Comment peut on défendre des théories pareilles? là encore il faut que la gauche choisisse : soit on prône une défense de nos frontières en défendant nos travailleurs (dans cette logique Georges Marchais avait une ligne très claire et très intelligente) soit on vire trotskyste et on prône l'internationalisation, avec les conséquences qu'il faut en tirer pour le capitalisme : une libre circulation des travailleurset un nivellement par le bas de nos acquis sociaux.

A en juger par les résultats d'Anne aux dernières élections, les vrai travailleurs ont fait leur choix devant ce discours incohérent (je parle en connaissance de causes pour voir déjà assisté à des heures d'information syndicales le organisées par Anne

Emmanuel Mousset a dit…

Je n'ai pas à défendre LO, dont je ne partage pas les idées. Mais leur position est cohérente. L'internationalisation des moyens de production n'est pas un choix, c'est un fait, repéré et annoncé par Marx lui-même. Et ce fait est porteur de tensions révolutionnaires. Croire qu'il y aurait un "bon" capitalisme national et un "méchant" capitalisme cosmopolite, c'est au mieux une stupidité, au pire une position d'extrême droite. Comme vous prétendez que Trotski est le meilleur défenseur du capitalisme, je penche pour la première hypothèse.

LT a dit…

Avec ses initiales patronymiques, elle pourrait, cette professeur, dire comme l'Issa du coran, le Jésus du nouveau testament, "Je suis l'alpha et l'oméga"...
On lui donnerait le bon dieu sans confessions au vu de la vignette illustrant les propos dithyrambiques de "notre" blogueur préféré si on ne savait d'expérience que même les "coeurs purs" de Jean-Roger Caussimon peuvent receler des turpitudes plus ou moins dangereuses.
Parce que préparer avant de réaliser la révolution, c'est d'avance victimiser celles et ceux ne partageant pas vos vues.

Emmanuel Mousset a dit…

Je ne comprends pas tout ce que vous écrivez. Vous voulez dire, sans doute, que les révolutionnaires ont de bonnes intentions, mais que la révolution peut être dangereuse. Oui, je partage cette inquiétude-là.

bil36 a dit…

Vous m'avez mal compris M. Mousset, je n'oppose pas deux capitalisme, le capitalisme, ce n'est pas à vous que je vais l'apprendre à besoin de place pour exister. Je dis juste que les trotskystes, en souhaitant une internationalisation, permettent une concurrence exacerbée entre salariés, ce qui est contreproductif. En d'autres termes les entreprises profitent plus de l'internationalisation que les salariés, pour moi LO, tout comme le NPA d'ailleurs, jouent un double jeu.

Vous me rassurer quand même quand vous évoquez le fait que vous ne soutenez pas LO

fano F a dit…

Votre parallèle avec la religion me parle, rêveur je me souviens de benny Lévy ?
Des kibboutz !
Des enfants élevés par d'autre, des travaux différents tous les tant de temps, la fraternité !
Vous avez raison elle est belle, pure, rien d'étonnant, en hébreu hannah signifie grâce.
Souhaitons lui la grâce de convaincre, avec l'aide de Dieu.

Emmanuel Mousset a dit…

Je ne cherche nullement à vous rassurer. Tant qu'à faire, je préfère vous inquiéter. Et c'est vous qui ne me comprenez pas. Comme j'ai horreur de me répéter, je vous laisse relire ma réponse.

Emmanuel Mousset a dit…


Fano F : c'est amusant, j'ai failli moi aussi évoquer la mémoire de Benny Lévy, que j'admire beaucoup. Il faut rappeler qu'il était, au début des années 70, la tête pensante de la "Gauche prolétarienne", un mouvement maoïste semi-clandestin, très différent cependant des organisations trotskistes. Puis, Benny Lévy est devenu le secrétaire particulier de Jean-Paul Sartre, jusqu'à la mort du philosophe. Il s'est ensuite engagé dans un judaïsme fervent. Entre religion et politique, il y a une forme d'absolu en commun, quoique d'un contenu totalement différent. Mais quel plaisir, par comparaison avec l'électoralisme, l'opportunisme, la médiocre quête d'un bout de pouvoir ! Et quel malheur pour moi, qui ne suis que social-démocrate !

fano F a dit…

Il n'y a aucun malheur vous savez aimer, cela seul ne compte il pas ?
La beauté vous touche, et vous avez raison elle est belle.
Chassez vos peurs, changez votre coeur, devenez un homme nouveau. Rire
Nous aurons vécu si nous avons aimé et si Paris vaut bien une messe...

Emmanuel Mousset a dit…

N'exagérez rien : je ne suis ni très sensible, ni très esthète. Et je ne me laisse pas facilement convertir à quoi que ce soit !

Anonyme a dit…

les militants de LO tiennent le même discours qu'il y a 30 ans et tiendront toujours le même discours dans 30 ans; c'est rassurant on peut ainsi que le monde ne change pas. Or malheureusement, il change mais pas du tout dans le sens qu'ils espèrent et même dans le sens inverse au leur. S'il y a une internationalisation c'est parce que le Capital y trouve son intérêt, pour une plus grande rentabilité mais l'erreur fondamentale qui les rend impuissant c'est que le Capital a toujours d'avance parce qu'il est mobile, totalement mobile alors que les travailleurs ne le sont pas du tout et n'en ont pas envie. Comme disait Lénine les faits sont têtus: les nations ont une réalité, les prolétaires ont une patrie, pas le Capital. D'ailleurs c'est la même erreur fondamentale des constructeurs de l'UE ce qui va lui être fatale. L'Allemagne a mis fin à Schengen et la France au pacte de stabilité, le couple franco-allemand fonctionne bien.