mardi 10 novembre 2015

Glucksmann, l'anti-totalitaire



René Girard a disparu la semaine dernière (voir billet du 5 novembre), André Glucksmann nous a quittés hier soir et moi-même je ne me sens pas très bien. Face à la mort, il n'y a que deux réactions possibles : prier ou plaisanter. Tout de même, deux philosophes qui tirent leur révérence en quelques jours ... Glucks, comme on l'appelait, c'était d'abord une gueule, qui m'avait impressionné, en 1977, lors d'une mémorable émission d'Apostrophes (voir billet du 8 novembre) : une coupe de cheveux à la Mireille Mathieu, un beau visage d'indien, une carrure de guerrier, des mains larges à donner des claques. Et Glucksmann, à la télévision, dans les débats, était un cogneur : mâchoires crispées, traits tendus, regards furieux, voix grave, colères homériques, j'adorais, j'en redemandais. Avec Bernard-Henri Lévy, ils formaient un couple de francs-tireurs, qui canardaient surtout les communistes de l'époque, totalitaires, prosoviétiques, staliniens comme on disait, mais aussi une certaine droite vichyste et fasciste.

Le totalitarisme, Glucksmann connaissait, en avait goûté, avec le maoïsme. Depuis, il le dénonçait, sans relâche. Pour lui, il n'y avait pas de bons ou de mauvais morts, mais que des victimes, qu'il fallait défendre. Les droits de l'homme, c'était son dada. Je garde aussi de lui cette image, en 1979 cette fois, sur le perron de l'Elysée, soutenant un Jean-Paul Sartre vieilli, aveugle, venu avec Raymond Aron défendre la cause des boat-people auprès de Giscard. J'ai moins aimé, par la suite, sa critique sévère de la gauche socialiste et surtout son soutien à Nicolas Sarkozy en 2007. Mais l'intellectuel est un homme libre : on ne peut rien contre ça.

De son passé maoïste, André Glucksmann avait gardé l'idée que la politique est une forme de guerre, qu'il faut se battre pour les idées auxquelles on croit, qu'il faut se montrer stratège. Je le crois encore aujourd'hui. C'est aussi pourquoi Glucks se passionnait pour la politique étrangère, pour les rapports de forces. Il était avant tout anti : antistalinien, anticommuniste, antifasciste, antitotalitaire. Il n'y avait pour lui de vérité que dans le combat contre le mal. En revanche, la lutte pour le bien lui paraissait suspecte, périlleuse, portant en germe le totalitarisme. A l'heure où l'Europe s'interroge sur l'accueil qu'elle doit réserver aux migrants, où l'extrême droite est aux portes du pouvoir dans deux ou trois régions de France, il est urgent de relire André Glucksmann : pour être au côté des victimes, pour dénoncer le totalitarisme qui vient.

18 commentaires:

Vincent Doitrand a dit…

Glucks était tellement contre le totalitarisme qu'il a n'a pas voulu défendre la cause des palestiniens qui se sont fait spolié depuis plus de 50 ans. Comme dirait feu Desporges, c'est fou ce qu'il y a d'étourdi parmi les courageux, mais chut... c'est un génie !

Emmanuel Mousset a dit…

L'Etat d'Israël, aussi contestable soit sa politique à l'égard des Palestiniens, est une démocratie parlementaire, pas un Etat totalitaire.

Z a dit…

Que les français se défendent, pas qu'"on" vienne les défendre !
Que les palestiniens se défendent, pas qu'"on" vienne les défendre !
Ce "on" est tellement efficace depuis la fin des années 40 que c'est à se demander si l'adage "on, c'est un con", n'est pas la réalité !
C'est un sujet jamais traité, il me semble, ou alors je n'en ai jamais eu connaissance, mais les USA seraient-ils intervenus en 43 et 44 s'il n'y avait pas eu de résistance armée française ?
Et s'il avait fallu attendre après le rouges, on serait sûrement encore des bolcheviks par ici !

Bil36 a dit…

Donc M Mousset, sous pretexte que l on est démocratique on peut s'approprier n'importe quel territoire au détriment de n'importe quel peuple... D'après vous la cause palestinienne est peut être trop futile pour être défendue, ou alors vous préférez vous ranger du côté du courant dominant, c'est tellement plus simple en fait :glucks était comme ça, il a pu faire carrière ...
ne vous en déplaise defendre des causes consensuelles ne fait pas pour moi de ce gluck un grand homme...

Anonyme a dit…

L'Afrique du Sud était également une démocratie parlementaire pendant l'apartheid.

Emmanuel Mousset a dit…

Je ne comprends pas très bien ces derniers commentaires autour de Glucksmann et de la cause palestinienne, à laquelle il n'était pas hostile. Au contraire, sa philosophie consiste, comme je l'ai écrit, à être du côté des victimes, quelles qu'elles soient. Son travail d'intellectuel a été de déconstruire les grands systèmes totalitaires, auxquels beaucoup d'autres intellectuels ont donné leur appui au cours du XXe siècle. Cette démarche me semble parfaitement honorable.

Anonyme a dit…

Il est à se demander si pour vous, être démocrate consiste essentiellement à respecter les termes d'une constitution, d'une loi.
Mais une constitution peut générer des lois parfaites comme d'abominables !
Il me semble qu'être légaliste, ce n'est pas forcément être démocrate.
Gbagbo en fait amèrement le constat actuellement à La Haye...
Il a été légaliste mais a t-il été démocrate ?

Emmanuel Mousset a dit…

Vous avez raison : être légaliste, ce n'est pas forcément être démocrate. Mais être démocrate, c'est forcément être légaliste.

Anonyme a dit…

La démocratie n'existe sans doute nulle part, c'est une image mentale issue de notre éducation.
Une démocratie peut avoir un comportement non démocratique hors de chez elle.
Guantanamo certes mais aussi la France de la 4ème République et de la 5ème actuellement ...
des interviews/témoignages des victimes collatérales du "Djihad à la française" en divers points de l'Afrique seraient peut être à recueillir pour ce faire une opinion plus argumentée sur le concept de démocratie ?

Emmanuel Mousset a dit…

La démocratie est une "image mentale" ? Allez le dire à ceux qui en bavent sous une dictature ...

Anonyme a dit…

Heureusement il reste BHL pour nous protéger du mal.

R a dit…

Être légaliste, c'est respecter la loi (les lois)...
Être démocrate, c'est représenter le peuple et si nécessité, gouverner en son nom par mandat en bonne et due forme...
Il y a quand même un hiatus entre les deux...
Qui t'a élu ?
Pour quoi faire ?
Pas de candidature sans programme...
Le peuple démocratiquement appelé à s'exprimer agrée le programme ?
L'élu applique ce pour quoi il a été élu, sans état d'âme.
Depuis que je suis en âge de voter, ce n'est pas ainsi que cela se passe...
Mitterrand avait été élu sur un programme dont il n'a réalisé que quel pourcentage ?
Il visait, dès le début, sa réélection...
Nommez cela realpolitique si vous voulez, je trouve ça plutôt apparenté à quelque chose comme de la trahison.
J'aurais rêvé d'un Mitterrand pur et dur, capable d'assumer : "sept ans et puis basta !"
Il aurait marqué l'époque comme l'ont fait Robespierre ou St-Just...
La gauche régresse depuis 1981 parce qu'elle n'a pas fait ce pourquoi elle avait été appelée à gouverner.

Anonyme a dit…

André Glucksmann est resté le sectaire qu'il fût dans sa jeunesse, seul le discours a changé mais pas le mode de raisonnement. Il est devenu néoconservateur avec l'alibi des droits de l'Homme, belliciste comme GW Bush pour l'agression de l'Irak avec les conséquences actuelles que nous n'avons pas fini de payer, la destruction de l'Etat libyen permettant l'anarchie tribale et la progression des islamistes toutes tendances confondues. Heureusement que Poutine a pu raisonner Obama, mais hélas pas Fabius, ni Hollande bien bornés sur la Syrie.

Emmanuel Mousset a dit…

Les droits de l'homme ne sont pas un alibi, mais une conviction.

Erwan Blesbois a dit…

Si l'idéologie des droits de l'homme aboutit au final à plus de dégâts et de morts que la réal-politique, comme on l'a vu avec l'intervention désastreuse notamment en Lybie, sous l'impulsion de BHL, quelle est la valeur de cette conviction ? Sans parler de l'intervention en Irak, je me souviens encore de Romain Goupil déclarant a priori que les soldats américains seraient accueillis avec des fleurs, par des populations exprimant leur gratitude pour la chute du tyran Saddam Hussein. Ah ils étaient sympas les gars !, les nouveaux philosophes avec leur côté libertaire, soixante-huitard, qu'ils n'ont jamais renié ; mais que de morts sur le théâtre des opérations. Les libertaires, idéologues des droits de l'homme, en voulant en finir avec le despotisme, qui leur rappelait trop la figure d'Hitler, ont accouché d'un monstre ; l'islamisme radical, une nouvelle forme de totalitarisme sans doute plus dangereux que celui de despotes locaux, que ces libertaires prétendaient éradiquer, mais qui maintenaient un équilibre certes précaire et injuste, dans des régions par nature instables.

Erwan Blesbois a dit…

Les libertaires comme Romain Goupil qui réclament à cor et à cri, la régularisation de tous les sans-papiers, ce sont eux aussi par leurs postions interventionnistes dans des régions aux équilibres fragiles ; Irak, Syrie, Lybie notamment, qui ont provoqué plus ou moins indirectement la crise de migrants, qui cherchent à fuir des régions soumises à l'anarchie et au chaos, et sous la mainmise des islamistes. Encore une des manifestations des paradoxes inextricables dans laquelle nous plonge l'idéologie des droits de l'homme, lorsqu'elle est dogmatique. Puisque ce sont quand même les libertaires par leurs prises de positions, qui ont provoqué un afflux massif de migrants, que l'on annonce pour les années à venir en hausse, ils ne peuvent pas accuser leur gouvernement (La France) et leurs opposants (le FN), d'inhumanité lorsque ces derniers s'opposent aux régularisations de masse, ou alors ces idéologues sont des irresponsables de leurs actes et des inconséquents. Ils ont provoqué un tsunami mais refusent d'en assumer les conséquences, car par un dogmatisme de leur pensée, le mal de toute façon est toujours dans l'autre camp ; raisonnement inconséquent.

Z a dit…

L'auteur de ce blog semble parfait pour allumer le feu.
Il m'apparaît plus inopérant lorsqu'il s'agit d'éteindre les flammes.
Il soulève de vrais problèmes, pose de vraies questions mais ses réponses dans le cours du dialogue qu'il veut instaurer (personne ne l'a obligé à ouvrir la boîte des commentaires) ne sont le plus souvent que des pirouettes, à peine des cacahuètes...
Sans doute qu'à la fin, il lui semble normal d'avoir toujours raison à défaut d'avoir le dernier mot...

Emmanuel Mousset a dit…

Je ne jette des cacahuètes qu'aux singes.