dimanche 29 novembre 2015

Ne me quitte pas



Nous avons tous à l'esprit, quarante-huit heures après, l'émouvante cérémonie aux Invalides, en hommage aux 130 victimes des attentats terroristes. Le président de la République, dans son allocution, avait une voix et un ton de prêtre, d'autant que ses paroles faisaient écho dans la cour d'honneur, comme une résonnance de cathédrale. De ce discours, nous retiendrons la forte émotion, que traduisait aussi le visage du chef de l'Etat, marqué, creusé, vieilli par l'épreuve, fermant parfois les paupières, comme le font les personnes pieuses qui se recueillent, ou celles qui cherchent à retenir leurs larmes.

L'émotion que nous avons tous ressentie n'interdit pas la réflexion. La cérémonie était sobre dans la forme et riche de références. L'une d'entre elle m'a surpris, tellement elle était, pour moi en tout cas, inattendue : la très belle chanson de Jacques Brel, "Ne me quitte pas", dont on dit que c'est la plus belle de l'interprète, et même la plus belle chanson française. Outre le fait que ce n'est pas ma préférée du chanteur, j'ai trouvé ce choix étrange, mystérieux, presque dissonant, placé ici, dans cet hommage : quel rapport entre un chagrin d'amour et le drame national ?

"Ne me quitte pas" est une chanson belle, mais atroce, une séparation, un déchirement, un désespoir. Un hymne à l'amour ? Non, tout le contraire, la mort de l'amour, pour une raison qu'on ne sait pas, mais qu'on devine irrémédiable. C'est une très belle chanson, mais insupportable, d'autant qu'elle se termine par une humiliation, très loin de l'idée personnelle que je me fais de l'amour : "laisse-moi devenir l'ombre de ton ombre, l'ombre de ta main, l'ombre de ton chien ..." L'ombre de ton chien ! Atroce ... Soumission, rabaissement, perte d'identité au profit de celui ou de celle qu'on aime et qui ne vous aime pas. Aucune dignité, pas d'espoir. C'est magnifique, c'est sans doute hélas vrai, mais c'est horrible, ténébreux. Voilà pourquoi je n'ai jamais aimé cette chanson admirable, désolante et tragique, qui remue le fer dans la plaie, qui ne console pas.

Mais pourquoi l'avoir choisie dans le cadre de cet hommage national, où nous devons guérir de la terreur, où nous attendons un peu de lumière, où la noirceur de Brel n'est vraiment pas ce qui peut nous redonner quelque force ? Etonnant aussi que personne n'ait fait, à ma connaissance, la remarque que je suis en train de faire, dans une société prompte à tout critiquer, y compris les peccadilles. Il y a une explication. Je crois qu'elle est dans ce que j'ai indiqué en début de billet : l'émotion.

"Ne me quitte pas" suscite en nous une émotion, et tout ce que nous vivons depuis les terribles attentats est dans ce registre-là, qui caractérise la société contemporaine, à tel point qu'on ne le remarque plus, qu'on ne s'en étonne pas. Le chef de l'Etat, aux Invalides, n'a pas été lyrique, vengeur, martial comme l'auraient été les chefs de jadis, mais ému et émouvant, Brel prolongeant, renforçant, accentuant cette émotion. Peu importe que le contenu de la chanson n'ait strictement rien à voir avec les événements que nous vivons : l'émotion est là.

Et puis, ce "Ne me quitte pas" s'élevant au-dessus des cercueils de ceux qui nous ont quittés et qu'on ne reverra jamais avait quelque chose de pathétique, en accord avec le drame qu'est toute disparition. Dieu sait si notre société ne sait plus trop comment s'y prendre avec la mort ! Une chanson l'y aura aidée, comme la tragédie antique selon Aristote opère en nous une catharsis, provoquant une douleur en même temps qu'elle nous en délivre. Le genre est tombé en désuétude, mais la chanson populaire, en l'espèce celle de Jacques Brel, agit de même.

4 commentaires:

fano F a dit…

Tout ce que vous dites est judicieux, Jacques Brel, lui-même n'aimait pas cette chanson, il pensait qu'un homme ne devait pas se rabaisser à ce point.
Cette chanson parle de dépendance affective pas d'amour.
Néanmoins, il faut vivre un deuil tragique, qui vous surprend, à l'improviste, vous cueille... il faut se retrouver à la morgue d'un hospital connaître les coussins bleu vert que l'on met pour reconstruire l'arrière du crâne....
Faire le deuil, les gens n'ont que cela à la bouche,
Il vous parle mais ne veulent vous entendre de peur que votre malheur les contaminent, votre souffrance les gênent, les dérangent.
Deuil, on ne fait jamais son deuil, comment oublier, dans ce cas oublier c'est renier, trahir, on continue à vivre, c'est tout.
Et on donnerait tout, serait prêt à tout pour faire revenir l'être aimé comme Orphée, comme dante il n'y a plus que des eurydices des beatrices.
Et ce ne me quittes pas devient alors bien concret, évident lorsque qu'on est sensible sincère et perdu.

Anonyme a dit…

ce n'était pas " quand on n'a que l'amour"?

Anonyme a dit…

Nous partageons peut-être quelques valeurs : cette chanson ne me plaît absolument pas par ses paroles par contre son air est envoûtant.
Ne me quitte pas était malheureusement déplacée en cette circonstance.
La Marseillaise, c'est autrement plus fort !

Anonyme a dit…

Cette chanson n'avait pas sa place au cours de cette cérémonie. "On" nous attaque et nous répondrions par une chanson pleurnicheuse ? Notre hymne que décrient beaucoup sans avoir approfondi les choses, notre hymne, guerrier, brave, intrépide, sans peur et sans reproche, suffisait largement. A la rigueur le chant du départ en sus. La France a su se battre pour défendre ses valeurs et son territoire, ses hommes, ses femmes et ses enfants. Depuis plus de 200 ans avec le drapeau aux trois couleurs. Elle doit pouvoir continuer sans faiblesse ni peur.