samedi 27 août 2016

La droite ne croit plus en Dieu



Je n'ai pas l'impression que nous ayons tous saisi que cette semaine a vu se produire, dans notre paysage politique, un retournement historique. Il faut parfois du temps pour prendre conscience d'une rupture, pour en mesurer l'impact, pour apprécier la portée d'un événement. Mais il y a des évidences qui s'imposent dès maintenant : depuis plus de deux siècles, l'un des marqueurs qui distinguait fondamentalement la gauche de la droite, c'était le rapport à la religion (peut-être beaucoup plus que les positions économiques et sociales, parce que la foi touche à l'intime). C'est terminé.

La droite, dans le prolongement de l'Ancien Régime, fondait sa défense de l'ordre établi sur le respect de la religion, comme source de morale et de discipline. A l'inverse, la gauche, avec Marx mais avec bien d'autres, effectuait une critique souvent radicale de la religion, commune au courant laïque comme au courant révolutionnaire, la considérant comme une source d'oppression et d'aliénation. C'est ce rapport à la religion qui a été complètement retourné, inversé cette semaine. Cette métamorphose de la droite, nous la devons au départ à la présidence de Jacques Chirac : en abolissant le service militaire, puis en interdisant les signes religieux à l'école, il aura rompu avec les deux emblèmes de la droite séculaire, le sabre et le goupillon.

La défense de la liberté religieuse, c'était la droite. Désormais, c'est la gauche, et même l'extrême gauche, ce qui est proprement inouï, quand on y pense. Depuis que Nicolas Sarkozy et plusieurs personnalités de droite ont proposé une nouvelle loi interdisant les signes religieux dans une grande partie de l'espace public, depuis que l'extrême droite veut étendre la loi de 2004 à la totalité de cet espace public, c'est bien la liberté religieuse qui est menacée, son exercice étant réduit à l'espace purement privé, intime, individuel, comme autrefois dans les régimes communistes (sauf que la France demeure une démocratie, que la droite reste dans une démarche légale et non pas violente). Une droite devenue bolchévique au plan religieux, qui l'eut cru ? Je n'exagère ni ne caricature, la décision du conseil d'Etat est très claire : les arrêtés dits "anti-burkini" constituent "une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales". On n'ose imaginer le jugement de ce même conseil d'Etat, dans l'éventualité d'un retour de la droite au pouvoir, proposant d'interdire les signes religieux sur la voie publique (même avec les exceptions et les précautions d'usage).

Ce retournement historique n'est pas non plus totalement surprenant. Le soutien de la droite à la religion n'a jamais été une adhésion spirituelle, mais une instrumentalisation politique : la religion comme garant de l'ordre social, comme défense de la tradition. L'Eglise catholique n'a pas été dupe de cette manipulation, lorsqu'elle a condamné en 1926 l'Action Française de Charles Maurras, un peu l'équivalent du Front national actuel, l'intelligence en plus. Quand on se souvient qu'il n'y a pas si longtemps, les fêtes du FN s'ouvraient sur la célébration d'une messe intégriste, l'interdiction totale de tous les signes religieux, prônée aujourd'hui par ce parti, laisse songeur.

Drôle d'ironie de l'histoire : c'est à la gauche qu'il revient aujourd'hui la mission de défendre la liberté religieuse en France, le droit à son expression publique, notamment par le port de vêtements de son choix. A droite, il faut tout de même noter une remarquable exception : Alain Juppé, qui s'oppose à une "loi de circonstances" bannissant le burkini ou, de fait, tout autre signe religieux (ou interprété comme tel). J'écrivais hier que l'honneur de la République était sauf. J'ajoute aujourd'hui que l'honneur de la droite est sauvé par Alain Juppé, qui a dénoncé la mesure liberticide du projet Sarkozy et consorts.

Quelles seront les conséquences de ce retournement historique ? Il faut les attendre chez les premiers concernés, les religions, les religieux et les fidèles de France. Comment vont-ils réagir ? Quel va être le comportement électoral d'un catholique pratiquant, qui vote majoritairement à droite, devant des candidats qui veulent exclure toute manifestation d'appartenance religieuse de la société ? On peut penser qu'il y aura malaise dans cet électorat. A moins que les catholiques se convertissent à l'islamophobie, comme ils l'étaient à l'antisémitisme jusqu'à la fin de la Seconde guerre mondiale ? J'en doute un peu, comparaison n'est pas raison. La Bretagne catholique et rurale a longtemps résisté au vote FN, alors que le nord ouvrier et agnostique y succombait : c'est un signe.

Les réactions après le crime de Saint-Etienne-du-Rouvray, le calme et la maîtrise de l'épiscopat, la fraternisation jusque dans les églises entre catholiques et musulmans prouvent que nous n'allons pas vers une guerre civile qui ne dirait pas son nom, et c'est tant mieux. Là encore, mettons à l'honneur Alain Juppé : il a parlé d' "identité heureuse", et je m'y reconnais. Le "vivre ensemble", c'est pour le bonheur de tous, pas pour son malheur. Hélas, Nicolas Sarkozy et une bonne partie de la droite (je ne parle même pas de l'extrême droite) ont choisi de défendre une identité nationale crispée, dramatisée, parfois hystérisée. En tout cas, qu'ils ne viennent pas nous faire le coup des "racines chrétiennes de la France", parce que ceux qui inquiètent aujourd'hui les religions et leur liberté d'expression, ce sont eux, les soi-disant partisans de l'identité nationale chrétienne.

Le plus surprenant dans cette affaire, c'est que la droite s'en prend à la religion dans une société sécularisée comme elle ne l'a jamais été ! Au Moyen Age, sous l'Antiquité, dans n'importe quelle région du monde, la religion était présente, influente, déterminante, sous une forme ou sous une autre (on pourrait même remonter jusqu'à la Préhistoire !). Nous vivons au contraire dans une civilisation moderne, occidentale à peu près étrangère à la religion, qui confond un sapin de Noël avec un symbole chrétien, qui croit qu'une crèche purement décorative dans un centre commercial est un acte de prosélytisme ! La plupart des églises sont vides, le culte musulman demeure très minoritaire, plus souvent motivé par un retour à la tradition, une façon de se singulariser que par un authentique élan spirituel. Surprenant, mais là encore, surprenant à moitié : plus une société est étrangère à un phénomène collectif tel que la religion, moins elle en supporte le reliquat. Quand nous sommes habitués au silence, le plus petit bruit nous dérange et nous voulons à tout prix le faire taire.

9 commentaires:

Anonyme a dit…

La droite, pour des raisons purement électoralistes est en train de rompre la tradition chretienne pluriseculaire de la France eternelle, et ce par pure opposition à L'Islam. Ces derniers seraient prêts à détruire des eglises par pure haine de l'Islam, c'est ridicule. Ils ne se rendent seulement pas compte d'une chose, oppresser legalement les musulmans n'aura aucun effet, si ce n'est d'amplifier cette religion Abrahmique, à l'instar des polonais qui developerent un fort lien avec leur religion par lutte contre l'URSS. Chateaubriand, disait que faire disparaitr donnera a la nature une horreur du vide, l'islam remplit ce vide. Autour de moi je vois de nombreux francais, déclassés dont les parents ont abandonnés la religion. Ces derniers se tournent vers 2 mouvements : l'islam ou l'evangelisme. Il faut se rendre a l'evidence nos peuples ont perdu une certaine vitalite et ne supporte plus le fait religieux. Les psychologues ont remplaces les cures.

F a dit…

"en interdisant les signes religieux à l'école"
Décision de Jacques Chirac ?
Vous blaguez ?
Ce n'est pas drôle car le sujet est sérieux.
Je suis normalien (tout début des années 60)...
Chirac n'était peut-être plus en culottes courtes mais il était encore loin d'un pouvoir que venait juste de conquérir à la suite d'une sorte de "coup" sinon d'état au moins "fourré" un certain général deux étoiles, héros de la résistance parce qu'il a su représenter ou fédérer via ses services les diverses organisations "terroristes" agissant sur le sol de France tandis que lui, après la piteuse expédition de Dakar, restait terré à Londres.
Les cours que nous recevions, les livres que nous étudiions et les codes que nous aurions à appliquer étaient nets et sans bavure : aucun signe religieux toléré dans le cadre de l'école publique laïque obligatoire et gratuite.
Ni chaîne, ni croix, ni calotte, ni prière ni autre chose...
Revoyez vos fondamentaux, cher professeur.
Je ne suis qu'instituteur mais pour le moment ma mémoire est encore sûre.
Au moins sur ce point là !

Maxime Lépine a dit…

Si la gauche prend la défense de l'islam c'est aussi parce qu'elle profite d'un vote communautaire, par sa tolérance éhontée envers l'islam politique et le dénigrement de notre Histoire. Je maintiens qu'il y a une identité française, et qu'elle puise ses racines dans la religion catholique. Votre "vivre ensemble" c'est de la camelote. Et pour le burkini, rassurez-vous ce n'est que partie remise.

I a dit…

"l'honneur de la droite est sauvé par Alain Juppé"...
Non, l'honneur, c'est une question d'individu.
Que Juppé sauve son honneur, c'est normal pour lui.
En aucun cas, un être ne peut à lui seul sauver l'honneur de tout un groupe.
Que l'honneur de Juppé soit sauf : O K !
Que l'honneur de toute la droite soit sauvé par la grâce du comportement du seul Juppé : halte là !
Quand un président a déclaré que jamais un instituteur ne vaudrait un prêtre, il s'est déshonoré et a déshonoré tous ceux qui pensent comme lui sur ce sujet, en aucun cas tous ceux de droite qui ne pensent pas comme lui sur toujours ce même sujet ni ceux qui ne sont pas manifestés pour relever l'imposture...

Emmanuel Mousset a dit…

1- La religion qui progresse aujourd'hui en France, ce n'est pas l'islam, mais en effet l'évangélisme.

2- Avant 2004, aucune loi n'interdisait les signes religieux à l'école. Leur port discret était réservé à l'appréciation des enseignants.

3- Maxime, croyez-vous en Dieu ? Je suis à peu près sûr que non. Vous utilisez la religion à des fins purement politiques.

4- L'honneur collectif existe : celui d'un pays, d'une famille ...

Maxime Lépine a dit…

Vous me connaissez un peu: je suis un scientifique donc non je ne crois pas en Dieu. Et oui j'utilise la religion pour faire de la politique. Comme vos collègues (dont vous ne faites pas partie je pense, car vous êtes un idéaliste) islamo-gauchistes d'ailleurs.
Je ne vais pas vous expliquer ma vision de la France ici car ce serait un peu long mais pour moi la religion catholique fait partie de notre fonds culturel, place que ne pourra jamais prendre l'islam. Et pour moi la culture est très importante: c'est le principe unificateur essentiel dans ma conception de la Nation.

Anonyme a dit…

Maxime ne croit pas en Dieu, à l'instar d'un Napoléon toute proportion gardée. Il utilise la religion catholique en reaction contre l'Islam, un peu comme la droite "gaulliste" qui fait l'eloge du bikini et de la "non-pudeur" alors qu'elle la pourfandait jusqu'aux annnes 90 par simple reaction envers l'islam.

Je tenais apporter une série d'informations concernant le Pape, on peut s'étonner de son manque de réaction sur les sujets européens. L'explication est simple :

1 - Le Pape François n'est pas un européen (même si son éducation l'est), il a la culture américaine, sa théologie de la libération.
2 - Il est jésuite et vient de régions multiculturelles.
3 - Le projet du Vatican, à terme, et de se concentrer sur des zones plus rentables : L'afrique, l'asie (qui connait un boom du christianisme), et l'amérique. C'est le projet vatican 2030.
4 - Il se murmure dans les couloirs du palais du Pontifex qu'on préferrait voir l'Europe musulmane qu'athée, mais qu'on a une aversion certaine malgré tout pour le protestantisme et l'évangélisme fait beaucoup de dégats dans le monde aux catholiques;
5 - A part quelques Etats éternels, (L'italie, la Pologne) on observera une division de l'europe (EST et OUEST) en 4 groupes : Athée, Protestants (europe du nord), orthodoxe (europe de l'est), et musulmans.

Anonyme a dit…

Et puis Emmanuel Mousset a raison. Il y a une forme de décadence politique en France. Comment sommes-nous passés de l'Action française de Maurras au Front national de Marine le Pen ? De Pompidou à Sarkozy. C'était mieux avant ? (Du moins en politique).

Emmanuel Mousset a dit…

1- Un scientifique peut croire en Dieu. Je ne crois pas que l'islamo-gauchiste soit une espèce très répandue.

2- D'un point de vue catholique et papal, l'évangélisme, qui est une hérésie chrétienne, est plus dangereux que l'islamisme, qui est simplement une autre religion, quoique abrahamique.

3- Ce n'était pas mieux avant, c'était différent. AF ou FN, intelligente ou stupide, l'extrême droite reste l'extrême droite. Celle d'autrefois avait simplement le mérite d'annoncer la couleur, alors que la nôtre, par électoralisme, se dissimule, même s'il est facile de ne pas être dupe.