vendredi 12 août 2016

Ca ne se fait pas



Il y a des choses qui ne se font pas. On ne sait pas très bien pourquoi, mais c'est ainsi. Le temps a instauré des habitudes, qui ne sont pas non plus complètement arbitraires. Par exemple, après une minute de silence, on se sépare dans le silence. Aujourd'hui, c'est fini : le bruit succède au silence, on applaudit. Dans une église, lors d'un office religieux, ça ne se fait pas d'applaudir : maintenant oui, ne serait-ce que pour saluer l'organiste, comme après un concert.

Ca ne se fait pas non plus, en France, d'exposer à toute occasion le drapeau national, à la différence des Etats-Unis d'Amérique, qui pavoisent pour n'importe quelle circonstance. Depuis quelque temps, chez nous, ça se fait aussi. Pour célébrer une victoire sportive, rendre hommage aux victimes d'attentat, commémorer un événement historique, on déploie les trois couleurs, même utilisées dans les magasins et grandes surfaces, pour s'assurer de l'origine des produits. Ce qui signifie que le bleu-blanc-rouge ne signifie plus rien, ou pas grand chose, ou quelque chose de très pauvre. Nous avons perdu le sens des symboles et des rites, de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas.

A Nice, le collège de l'Archet songe à changer de nom, pour s'attribuer celui de l'une des victimes de l'attentat, Laura, 13 ans, élève de l'établissement. Ses camarades ont lancé une pétition dans ce sens. Les jeunes ne sont pas à incriminer : ils ne savent pas que ça ne se fait pas, qu'on n'a jamais donné à un établissement scolaire le nom d'une victime d'attentat, qu'un tel choix n'aurait aucun sens. En règle générale, l'Education nationale sélectionne des personnages méritants, remarquables, dans l'ordre du savoir ou de l'histoire, pour désigner ses écoles, collèges et lycées. Ce sont des modèles qui sont ainsi honorés, des exemples éventuellement à suivre. L'état de victime est tragique, mais pas exemplaire. Il y a bien d'autres façons de rendre hommage à une victime, mais comme ça, ça ne se fait pas. Pourtant, Eric Ciotti, député et président du Conseil départemental, y est favorable. Ce serait la tâche des adultes de rappeler à nos jeunes ce qui se fait et ce qui ne se fait pas.

Une société qui perd le sens des symboles perd aussi le sens des exemples. Nous avons ainsi tendance à faire facilement des "héros", depuis que tout héroïsme a disparu de notre civilisation (l'héroïsme spirituel des saints et l'héroïsme physique des guerriers). A Nice, encore, Gwenaël Leriche a été élevé au grade de "héros", pour avoir poursuivi le camion tueur et protégé un passant des tirs de la police. L'homme a reçu, pour son acte, la médaille de la Ville. Aujourd'hui, il est ... en prison, pour avoir frappé son ex-compagne et le patron de celle-ci. C'est une récidive. Ce n'est pas la première fois que je constate cette ironie : héros d'un jour, voyou de toujours.

A bien y réfléchir, ce n'est pas si paradoxal : le voyou se distingue, dans ses méfaits, par son intrépidité, que l'honnête homme, dans sa prudence, pratique moins volontiers. Mais le bandit au grand cœur redevient et reste un bandit, quand la vie ordinaire reprend son cours. Nous devrions être plus circonspects dans nos attributions de médailles, les réserver soit aux quelques rares véritables héros (et pas aux héros de circonstance, qui au fond d'eux-mêmes ne le sont pas) ou bien aux gens en mal de reconnaissance, qui eux sont très nombreux et se plaisent à recevoir n'importe quelle breloque.

Continuons dans ce qui ne se fait pas, cette fois parce que c'est contraire à la loi : par exemple l'arrêté municipal du maire de Cannes, Daniel Lisnard, qui vient d'interdire les "vêtements religieux" sur ses plages, à la suite des attentats. Ca ne se fait pas, évidemment, c'est contraire non seulement à l'esprit républicain mais à la lettre de la loi, qui prohibe uniquement, dans les lieux publics, la dissimulation complète du visage, c'est-à-dire le voile intégral, appelé généralement burqa. Si les élus ignorent à leur tour ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, c'est très inquiétant.

Dernier exemple : l'hommage rendu hier aux 13 victimes dans l'incendie du bar Cuba Libre à Rouen. Bougies, peluches, fleurs, tee-shirts blancs, lancer de ballons : c'est le rituel habituel, depuis que la religion s'est estompée. Mais celle-ci, qu'on y croit ou non, avait l'avantage de spécifier ses rites et de leur donner un sens précis, qui disparaissent aujourd'hui dans la nouvelle symbolique, extrêmement superficielle, appauvrie. Dans cette indifférenciation, tous les malheurs du monde sont ramenés au même niveau, sont placés sur un identique pied d'égalité. Qu'on rende hommage aux victimes d'un pédophile, d'un terroriste, d'un accident de la route ou d'une catastrophe naturelle, c'est le même rituel, très basique, qui sera utilisé. On confond tout, on ne distingue plus rien : la symbolique est devenue inintelligente, insignifiante.

Que reste-t-il de cette misère rituelle (par le passé, nos rites, pas seulement religieux, étaient riches et complexes) ? La notion puissante et transcendante de victime : c'est elle qui unifie toutes nos récentes pratiques rituelles, qui est censée rendre compte de nos malheurs, nous aider à mieux les supporter. Autrefois, on désignait un bouc émissaire, qui était jugé responsable du mal (c'était d'ailleurs assez barbare). Aujourd'hui, les rites se sont déplacés : nous ne faisons plus de sacrifices aux dieux, puisque nous n'y croyons plus. Il n'y a plus de sacrifices, mais il y a toujours des sacrifiés : ce sont les victimes. Victimes de qui, de quoi ? Nous ne savons plus très bien, nous cherchons à comprendre, nous sommes sidérés. Mais une réalité demeure : la souffrance, la mort, que nous avons désormais du mal à ritualiser, mais que nous savons très bien médiatiser. Après tout, c'est peut-être ça la nouveauté : la médiatisation a remplacé la ritualisation. Le nombre et la diversité des images l'emportent sur l'indigence et le rétrécissement des rites. Ce qui se fait, ce qui ne se fait pas : tout est là.

10 commentaires:

Erwan Blesbois a dit…

Tu devrais être heureux, la société est totalement nietzschéenne : l'égoïsme, le culte de l'ego, l'immoralisme, l'exaltation de soi au détriment des autres, ont totalement supplanté la morale traditionnelle et le moi méprisable. Triomphe avec ton époque, et ton philosophe préféré ! Mais pas sûr que Nietzsche aurait reconnu ses enfants, ni que ces derniers, ingrats, éprouvent la moindre gratitude pour leur père spirituel. La compassion et la charité sont mortes, exulte !

Emmanuel Mousset a dit…


Tu me surprends beaucoup, Erwan : aurais-tu oublié nos cours sur Nietzsche à la Sorbonne ? Je sais bien que c'était il y a un quart de siècle. Mais ce n'est pas si loin ! Nietzsche prônait une pensée aristocratique : tout le contraire de notre époque, populiste et sentimentale. C'est sans doute l'une de tes petites provocations envers moi, que je prends toujours avec beaucoup de plaisir.

J a dit…

Je n'ai pas étudié Nietzsche avec vous à la Sorbonne, Erwan et Emmanuel, mais ne m'en sens pas moins libre de croire qu'il n'y a rien d'incongru à ce qu'un collège de Nice, celui de l'Archet songe à changer de nom, pour s'attribuer celui de l'une des victimes de l'attentat du 13 juillet 2016, Laura, 13 ans, victime du camionneur fou.
Vulgairement, qu'est ce que ça peut vous f... ?
Jacobin un jour, jacobin toujours.
Girondin un jour, girondin, toujours.
Il est urgent de laisser au local ce qui revient au local et au national ce qui lui revient pour se focaliser sur les vraies urgences : comment répondre aux attaques récurrentes contre la laïcité, la démocratie et la république ?

Emmanuel Mousset a dit…

Vous ne répondez pas à mes objections. Dommage.

Maxime Lépine a dit…

Bon on va répondre aussi grossièrement: qu'y a-t-il d'admirable dans le fait d'être ecrabouillé par un 19t? Les noms des établissements scolaires sont là pour inspirer les élèves.

Maxime Lépine a dit…

Je ne peux que "plussoyer": notre époque est celle de l'individualisme des médiocres et non pas celle des Surhommes.

Erwan Blesbois a dit…

Justement on assiste à la constitution d'une nouvelle aristocratie basée sur la puissance de l'argent, et au détriment de l'esprit. Nietzsche, cet homme très fragile, n'a pas aimé son époque. Le même homme, avec tout son esprit, aurait été balayé par notre société, fondée sur l'exaltation du moi, l'immoralisme et la guerre de tous contre tous. Toi et moi, ne vivons pas dans le même monde visiblement : le populisme que tu abhorres, n'est que la manifestation d'une réaction vulgaire et non nietzschéenne je l'admets, à la constitution de cette aristocratie.

Erwan Blesbois a dit…

Qui dit constitution d'une nouvelle aristocratie dit pouvoir d'une minorité, qui dit pouvoir d'une minorité dit asservissement de la majorité, qui dit asservissement de la majorité dit réaction populaire, qui dit réaction populaire dit massacres collectifs, qui dit massacres collectifs dit génocides. Pour éviter les génocides, évitons donc la constitution d'une nouvelle aristocratie, qui nous vient des États-Unis et de Grande-Bretagne, par le biais de la finance (il n'y a qu'à voir le nombre de médailles olympiques que remportent désormais les Britanniques, pour mesurer leurs nouvelles ambitions). Un constat et peut-être un espoir : les Asiatiques sont ceux qui résistent le mieux à ce nouvel impérialisme, et qui utilisent sans rechigner, les armes économiques de l'adversaire occidental, contre ce dernier. En espérant que leur sagesse millénaire bouddhiste, basée sur la compassion, l'emporte sur un esprit de vengeance légitime à notre égard, nous Occidentaux prédateurs, destructeurs des peuples et de l'environnement.

D a dit…

Et lorsqu'une école maternelle porte le nom de "la souris verte" ?
C'est mieux, pareil ou moins bien que "Louise Michel" ou "Montessori" ?
A démontrer...

Emmanuel Mousset a dit…

C'est moins bien.