mardi 16 février 2016

Il n'y a pas de jungle à Calais




A Calais, on l'appelle "la jungle", et tout le monde reprend ce terme, sans se rendre compte à quel point il est faux et terrible. Une jungle, c'est une forêt sauvage, pleine de bêtes féroces. La "loi de la jungle", c'est le contraire de la loi, donc de la justice : des rapports inégaux où les plus forts dominent, exploitent et écrasent les plus faibles. La jungle, c'est le règne de la violence, de la cruauté et de la mort. A Calais, nous ne sommes pas devant des animaux sans conscience, animés par leurs seuls instincts, mais devant des êtres humains, des femmes, des enfants, des personnes âgées, qui essaient de s'en sortir comme ils peuvent, en s'organisant, en tissant entre eux des relations de solidarité. Ils ont un passé, une éducation, une culture.

Le camp de toile à Calais, ce n'est pas un bout de jungle, c'est un part de civilisation, pauvre, malheureuse mais humaine. Sait-on que plusieurs lieux de culte ont été érigés, évangélistes, orthodoxes et musulmans ? Je ne connais aucune jungle dans laquelle poussent des temples, où les bêtes prient. La technique, l'art et la religion sont, dès la préhistoire, les premiers signes de civilisation, qui distinguent et séparent de l'animalité.

Bien sûr, la misère génère les conflits, la brutalité, les victimes. Mais les sociétés les plus raffinées n'en sont pas non plus exemptes. A Calais, il y a le drame des migrants, il y a aussi les difficultés de vie des habitants, excédés par une situation qui ne trouve pas de solution, qui semble s'enliser, "pourrir", comme on dit tout aussi horriblement. On comprend leur exaspération, leur colère. Des activistes et des extrémistes en profitent, trouvent un certain écho dans la population locale. Un état provisoire, qu'on pourrait comprendre et admettre, s'installe dans la durée, devient insupportable pour tous.

Ce qui est incompréhensible, c'est qu'une société moderne telle que la France, une puissance mondiale, riche, hautement technologique, disposant de moyens matériels considérables, soit à ce point impuissante à régler un problème politique somme toute classique, un mouvement de population relativement mineur, 5 000 personnes en transit. Notre pays a connu des drames d'une ampleur bien supérieure, qu'il a su résoudre. Calais n'est pas qu'un problème national, mais franco-britannique et européen. L'Allemagne, sur son sol, gère des situations autrement plus importantes et complexes. Si la politique, le pouvoir, l'Etat ont un sens, une utilité, une réalité, c'est le moment de le prouver.

Calais, c'est enfin un paradoxe et une leçon : depuis des années, l'extrême droite et parfois une partie de la droite nous présentent l'immigration comme un problème, une menace pour notre identité. Elles dénoncent l'attrait qu'exerceraient la France, son système social, sur les populations misérables. Calais est un cruel démenti à cette thèse : les migrants ne voient pas la France comme une terre d'accueil, hospitalière, nouvel Eldorado ou vache à lait, selon le vocabulaire propre à chacun. Ils ne rêvent pas de s'y établir, contrairement aux générations passées, mais à la quitter au plus vite, parfois au prix de leur vie, pour rejoindre l'Angleterre, beaucoup plus prometteuse à leurs yeux. Voilà qui donne à réfléchir, et qui ne rend pas particulièrement fier : un pays qui n'attire pas, c'est un pays qui ne va pas. Calais dépasse très largement Calais et pose des questions, des défis au niveau national, européen et même mondial.


En vignette : l'hebdomadaire Le un de cette semaine, sur ce sujet.

5 commentaires:

Maxime Lépine a dit…

Vous semblez désolé que ces individus veulent quitter notre territoire. Mais en fait c'est heureux, parce qu'on a aucun besoin d'eux. Par ailleurs vous dites que la France est incapable de régler le problème: c'est faux c'est le gouvernement socialiste qui n'arrive pas à trouver de solution. Je connais des politiciens avec qui le problème aurait été vite résolu...

Quant à votre critique du terme de "jungle" vous ne pensez pas que vous jouez sur les mots? Il est clair que la "jungle"de Calais est une métaphore. Vous vous la prenez au premier degré...

Emmanuel Mousset a dit…

1- Quand la France avait besoin des autres, elle se portait mieux, elle avait du travail à offrir, et même un idéal à faire partager. Quelqu'un qui n'a besoin de personne est très malheureux.

2- C'est parce que la "jungle" est une métaphore que je critique son usage. Ce n'est pas un jeu de mot, c'est une sorte de lapsus révélateur. Car pourquoi appeler "jungle" ce qui n'est pas une jungle, sauf si l'on désire qu'elle le soit ?

Philippe a dit…

"1- Quand la France avait besoin des autres, elle se portait mieux, elle avait du travail à offrir, et même un idéal à faire partager. Quelqu'un qui n'a besoin de personne est très malheureux."

Vous confondez "la France" et les "affairistes" argentés venus sur notre territoire ou issus de notre territoire pour faire gonfler leur pactole familial.
Les affairistes sont des humains, le France un concept.
Les affairistes quand la main d’œuvre locale était trop onéreuse faisaient et font venir des "migrants" économiques.

"2- C'est parce que la "jungle" est une métaphore que je critique son usage. Ce n'est pas un jeu de mot, c'est une sorte de lapsus révélateur. Car pourquoi appeler "jungle" ce qui n'est pas une jungle, sauf si l'on désire qu'elle le soit ?"

Je dirais en effet "zone de non droit" car ce ne sont pas des animaux mais des personnes exploités attirées par le miroir aux alouettes d'une vie rêvée meilleure.
Zone de non droit laissée volontairement de non droit par les dirigeants européens et donc les français aussi.
Nos pays ont les moyens financiers d'organiser ensemble avec le Haut Comité aux Réfugiés onusien des camps aux frontières européennes respectant la dignité humaine comme ce fut le cas de ci de la au fil des conflits récents ou passés quand il y avait bonne volonté. Les autorités de ces camps auraient le temps de trier ceux qui sont réellement en danger de ceux qui viennent pour raison économique dans des pays comme le notre en proie à un chômage croissant. Hollande est avec les autres dirigeants européens responsable de ces mauvais traitements fait à des humains.

LT a dit…

Vous avez raison de disserter sur le vocable "jungle".
Il n'est pas humain de dire cela depuis des années d'un coin du Pas de Calais qui pourrait être un petit paradis.
Sur la gestion politique, les politiciens qui ont votre soutien ont tout faux depuis presque bientôt quatre ans... Il aurait fallu remettre sur la table les accords du Touquet signés par un ministre de l'intérieur de l'époque qui aurait été bien inspiré de se fouler le poignet ce matin là plutôt que de signer ce texte.

Anonyme a dit…

Cf le commentaire de Bernard Guetta à 8h15 France Inter ce 17/02 qui jette un éclairage intéressant sur la question des migrants