lundi 28 mars 2016

L'Etat, c'est nous !




Hier matin, au café philo des Phares, place de la Bastille à Paris, l'animateur était un jeune prof de philo, Grégory Darbadie, enseignant à Aulnay-sous-Bois et auteur de l'ouvrage "Paris Philo", paru l'an dernier (vignette 1). Surprise : il m'apprend qu'il a vécu à Saint-Quentin, de 6 mois jusqu'à l'âge de 5 ans et demi place de l'Hôtel de Ville ! Autre coïncidence : il habite à Pantin, où j'ai vécu de nombreuses années. Il a mis en place, dans la bibliothèque municipale de cette ville, un café philo. Le monde est petit, plein de chassés-croisés inattendus.

J'étais en bonne compagnie (vignette 2) : à mes côtés, mon ami Gunter Gorhan, l'un des fondateurs historiques de ce premier café philo, au début des années 90. Nous avons eu le plaisir de l'accueillir plusieurs fois à Saint-Quentin. A notre table, Jean-Jacques Rousseau s'était invité (à droite, en costume d'époque). Sujet de la séance : Peut-on se libérer de l'Etat ? Plusieurs courants de pensée, souvent opposés, répondent pourtant positivement à cette question : les anarchistes révolutionnaires, les libertariens ultralibéraux, les décentralisateurs girondins. Paradoxe pour paradoxe : Karl Marx, qui a inspiré malgré lui des régimes totalitaires, espérait, dans sa société communiste, un "dépérissement de l'Etat".

N'y aurait-il que Louis XIV qui s'en fasse le défendeur ? "L'Etat, c'est moi !" fait-on dire au monarque absolu. C'est une boutade : un Etat, ce n'est jamais une seule personne, ni même quelques-unes, mais un ensemble vaste et indéterminé d'institutions, d'administrations, de lois, de territoires et de fonctionnaires. C'est une machine ou un appareil, qui pose le problème de son utilité, de son utilisation et de ses dysfonctionnements. Nietzsche qualifie l'Etat de "monstre froid" : c'est un nouveau paradoxe, car un monstre a le sang chaud, et c'est ce qui le rend dangereux. Hobbes file aussi la métaphore monstrueuse, en parlant de Léviathan.

Il a été aussi question de Montesquieu, Engels (son ouvrage "L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat", association intéressante), Platon (le "noble mensonge", l'appelle-t-il dans son livre "La République"), jusqu'à La Fontaine, sa fable "Le loup et le chien", où il est montré qu'il vaut mieux être un loup famélique et libre qu'un chien gras avec collier. Mais de quel Etat parle-t-on ? Entre Etat de droit, Etat providence ou Etat autoritaire, les variantes sont nombreuses. Milos Forman, laissant le communisme pour le capitalisme, a eu cette formule : "J'ai quitté un zoo pour la jungle". Le choix est-il entre le fouet du dompteur ou les mâchoires du fauve ?

Aujourd'hui, nous avons l'impression ambivalente qu'il y a de moins en moins d'Etat (nous déplorons son retrait, son impuissance, son inefficacité) alors qu'il y a, de fait, de plus en plus d'Etat (subventions, réglementations, aides de toute sorte). Ne faisons-nous pas l'Etat à notre image ? Il est la projection de nos rêves, de nos fantasmes, de nos angoisses. L'Etat, c'est moi ? Contre le souverain de droit divin, le café philo des Phares s'est institué en Commune de libres citoyens, proclamant plutôt : L'Etat, c'est nous !l'investissant, à petite échelle, de la souveraineté populaire.

Selon la tradition, c'est notre ami poète (vignette 3) qui a conclu nos discussions, pour nous montrer, en bonne poésie, qu'il y a une ivresse des mots, dont il faut à la fois se réjouir et se défier. La philosophie a aussi ses limites.

9 commentaires:

Erwan Blesbois a dit…

Vu la monstruosité du système actuel, qui repose sur le progrès technoscientifiques, et dont l'économie est le libéralisme dérégulé, il me semble que la philosophie est désormais totalement inopérante pour modifier le cours des choses. Elle n'en a d'ailleurs plus je crois ni même l'ambition ou la prétention, elle est devenue une discipline scolaire destinée à former à une certaine esthétique du langage ; l'argumentation ; la synthèse ; l'esprit critique... Dans le cas des cafés philos, c'est un hobby généralement réservé à quelques vieilles personnes désœuvrées et bavardes, ou à de jeunes gens en quête d'affirmation de soi par le langage (pourquoi pas pour séduire les femmes). Le caractère de notre époque presque exclusivement d'origine européenne et pas exclusivement d'origine anglo-saxonne au fond, loin de là - plutôt mélange bigarré des apports philosophiques, littéraires, scientifiques, techniques... de tous les pays d'Europe - mais porté par un pays, les Etats-Unis, dont la communauté dominante est d'origine ethnique et idéologique anglo-saxonne, a abouti à la constitution d'un système qui suit désormais son cours, suivant sa propre volonté d'essence technoscientifique et économiquement libérale. Même la politique, activité humaine au départ est désormais dépassée et rendue obsolète par le destin de l'époque, destin déshumanisé et déshumanisant, poursuivant sa propre quête d'amélioration de ses propres moyens, de ses propres conditions d'amélioration de lui-même - détachée de toute finalité d'épanouissement personnel de l'individu, au contraire encourageant la perversion dans les rapports humains par aliénation ressentie - désormais comme finalité de l'humanité occidentale ou occidentalisée vers le but ultime qui semble, comme décrit dans "2001, l'odyssée de l'espace", la constitution d'une IA, comme une fatalité découlant de la découverte métaphysique de l'outil par un singe aux traits vaguement humanoïdes, il y a quelques millions d'années de cela. Restent quelques poches de réaction, qui se font souvent par le biais de religions radicalisées. Le djihadisme n'est rien d'autre qu'un petit grippage de l'énorme machine semblant nous entraîner tous massivement vers peut-être un genre d'aliénation généralisée, ou alors miracle... une libération grâce à l' IA.

Emmanuel Mousset a dit…

Erwan, pour ce week-end pascal, tu aurais pu être moins méchant avec les auditeurs des cafés philo.

Maxime Lépine a dit…

Seriez vous un de ces dinosaures contre tout progrès scientifique?

Emmanuel Mousset a dit…

Le dinosaure était un animal puissant et pacifique, un peu comme nos éléphants. A condition qu'on ne les embête pas. Oui, ça me va. Quant au progrès scientifique, qu'on soit pour ou contre, "on ne l'arrête pas", c'est bien connu. Je le laisse donc filer sans moi.

Mais le commentaire s'adressait peut-être à Erwan.

Erwan Blesbois a dit…

Je ne suis ni pour ni contre tout progrès technoscientifique. Je constate que c'est un caractère, un destin propre à la civilisation européenne au départ, et qui s'est mondialisé, entraînant un nouveau genre de perversion dans les rapports humains, à cause de son caractère déshumanisant et déshumanisé - ce sont d'après moi les peuples les plus attachés à leurs traditions ancestrales, qui ressentent le plus ce caractère déshumanisant, Africains et musulmans, les asiatiques semblent mieux s'adapter à cet état de fait. Dernière utopie possible, l'IA qui en découlera sera bienveillante et améliorera les conditions de vie de l'humanité, mais c'est une hypothèse peu crédible pour certains spécialistes.

Philippe a dit…

EM parle de dinosaure .... renseignons-nous !
bon les dinosaures pouvaient être ... cannibales !
Pas vraiment de braves bestioles ...
La lecture et éventuellement participation aux blogs me sert essentiellement à me donner des idées orientant d'autres recherches ... je suis un autre type de cannibale !

Emmanuel Mousset a dit…

Je sais, certains dinosaures ne mangeaient pas que de l'herbe. Mais beaucoup, oui.

Maxime Lépine a dit…

Le commentaire s'adressait à Erwan effectivement.

D'ailleurs Erwan a répondu de façon très intéressante. La Science a un côté deshumanisant certes mais ne serait-ce pas parce qu'elle nous hausse au statut de divinité?

Erwan Blesbois a dit…

L'IA (intelligence artificielle) a effectivement vocation à être la nouvelle divinité créée par l'homme. On ne sait absolument pas à quoi elle ressemblera, si elle parviendra à la conscience ou non. Une chose semble sûre, les progrès de la technologie sont exponentiels et semblent bientôt en mesure de mettre en œuvre cette IA, aux puissances de calcul bien supérieures à celles d'un humain, des millions, voire des milliards de fois supérieures. Toutes ces recherches sont pratiquement concentrées dans la Silicon Valley, où beaucoup de cerveaux européens émigrent. De plus le caractère exponentiel des progrès techniques a un impact sur les progrès scientifiques selon la "loi du retour accéléré". Concrètement, la loi du retour accéléré donne un pouvoir à l’homme qui devient quasi illimité sur son cerveau et sur la matière. Reste maintenant la barrière de l'éthique et de la bioéthique. Comment faire entrer tous les progrès dans le champ d'application, étant donné qu'ils auront un impact très fort sur la société humaine, notamment en matière génétique, clonage, trafics sur le génome humain avant ou après la naissance etc...