mardi 8 mars 2016

Ca ne va pas péter



Depuis bientôt dix ans que je rédige ce blog, vous connaissez sans doute Jean-Louis, un copain, dont je vous parle de temps en temps. Quand on se voit, nous causons politique. Il est gauche de gauche de gauche, et comme beaucoup de Français, vaguement anar. Il a une marotte, une rengaine, il me dit souvent, depuis vingt ans que je le connais : ça va péter ! Et à chaque fois, ça ne pète jamais. Si j'étais joueur, je devrais parier avec lui, miser gros et gagner beaucoup ! Ce matin, nous nous sommes vus, et devinez ce qu'il m'a lancé, à propos des manifestations prévues demain contre le projet sur le Code du travail ? Ca va péter ! bien sûr.

J'ai souri, une fois de plus, et je lui ai répondu que les manifs de demain seront peut-être importantes, mais qu'elles n'auront pas l'ampleur attendue, que ce ne sera pas le début d'un vaste mouvement social contre le gouvernement, pour cinq raisons :

1- La pétition à 1 million est un leurre. Les réseaux sociaux fabriquent du grand ou du petit n'importe quoi, et les manifestants de demain ne seront pas les pétitionnaires d'aujourd'hui. Bien sûr, le nombre de signatures est un signe qu'il faut prendre en compte, mais ne pas lui accorder une importance qu'il n'a pas.

2- Le projet de loi n'est qu'un projet (excusez l'évidence, mais tout le monde n'ayant pas saisi la nuance, ou faisant semblant ...), promis à discussion, amendement et modification. On ne déclenche pas un mouvement de masse sur un texte en devenir, inachevé.

3- Le contenu actuel du projet de réforme est divers, multiple, complexe, technique. Il n'y a pas un seul point qui puisse constituer une accroche, un point de fixation. Archimède disait qu'avec un point d'appui, on pouvait soulever le monde. Là, ce n'est pas le cas, contrairement au CIP de Balladur en 1994 ou au CPE de Villepin en 2006.

4- La jeunesse ne sera pas entraînée dans le mouvement, parce qu'elle n'est pas directement et précisément affectée par le projet. Avec le CIP et le CPE, oui, le premier étant une sorte de SMIC jeune, rémunéré à 80%, à durée déterminée, pour les moins de 26 ans. Les syndicats étudiants et lycéens avaient pu facilement mobiliser leurs troupes. Ce ne sera pas le cas contre la loi El Khomri.

5- CIP, CPE, plan Juppé sur les retraites et la Sécurité sociale en 1995 ou réforme des retraites en 2010, les quatre grands derniers mouvements sociaux se sont produits sous des gouvernements de droite. Ce n'est pas un hasard. Au fond de la population, le clivage droite/gauche demeure, beaucoup plus fort qu'on ne le croit. Un gouvernement de gauche peut faire descendre dans la rue, contre lui, des millions de partisans de l'école privée, comme en 1984, ou des millions d'adversaires du mariage homosexuel, récemment, parce que c'est dans l'ordre idéologique des choses (là aussi, on a tendance aujourd'hui à réduire, à tort, l'influence de l'idéologie). Mais jamais, ni hier, ni demain, ni plus tard, jamais des millions de salariés ne se soulèveront contre un gouvernement de gauche, j'en ai la certitude.

Ces arguments et la réalité des faits n'empêcheront pas mon ami Jean-Louis, à notre prochaine rencontre, dans quelques mois, de me répéter : ça va péter ! A force, il finira bien un jour par avoir raison, où ça pétera vraiment. Mais ce n'est pas tous les jours la Révolution française, la Commune de Paris ou Mai 1968. En tout cas, ce n'est pas à mon agenda de demain.

4 commentaires:

Maxime Lépine a dit…

A mon avis si un jour ça pète ce sera plus à cause de la crise identitaire que des mouvements sociaux...

Erwan Blesbois a dit…

N'oublions pas que ça peut péter aussi à cause des sciences et techniques. Ne pas penser la technique, c'est cela l'erreur fondamentale, lisez donc Heidegger, c'est aussi la limite de la pensée de beaucoup de nos contemporains. Quant à la technique, elle n'est pas neutre, elle a sa propre volonté propre, et n'est pas seulement un outil, mais une entité, qui nous instrumentalise de plus en plus. La technique au service de la technique, la science au service de la science, derrière le dos des hommes "en chair et en os", en l'absence de finalité comme le bien et le bonheur de l'espèce humaine par exemple. Technique et science sont de plus en plus un peu comme la créature de Frankenstein, la créature est de plus en plus vivante, avec sa volonté propre. Et bientôt, qui sait, cela aboutira à cette fameuse IA, que certains transhumanistes comme kurzweil attendent de leurs vœux, comme un petit garçon qui ne sait que faire de sa propre liberté, et préfère s'en remettre à une entité supérieure représentant son père ou dieu ; l'IA est un fantasme d'origine judéo-chrétienne. Et précisément ce destin techno-scientifique est pervers c'est pour cela qu'il fascine tant certains, qui le subodore ce destin, et cela excite leurs pulsions perverses. Je pense que même la crise identitaire est incluse dans une crise plus grave qui est la dépersonnalisation individuelle, que nous impose l'instrumentalisation techno-scientifique à notre insu.

R a dit…

Il est évident que rien ne "pétera".
Du moins si l'état reste toujours en mesure d'assurer les minimum sociaux.
Tant que les retraites, pensions, aides diverses au logement, chômages, médicales ne seront que rognées, rien à craindre.
Par contre, la cessation de ces divers paiements ouverts par des droits reconnus entraînerait à cours sûr des troubles incontrôlables par quiconque.
Se souvenir de l'article 29 de la proposition de Robespierre reprise intégralement dans la constitution en son article 35 du 23 juin 1793 : "Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs".

Philippe a dit…

Une autre possibilité
Un État organisé autour d'une force de maintien de l'ordre puissante fidélisée par un statut et des salaires corrects assurés d'être versés chaque mois. De plus les moyens techniques existent de transformer ses membres en robocops protégeant les lieux de vie d'une nomenklatura et les lieux sensibles.
La majorité de la population peut dans cette hypothèse être maintenue dans l'insécurité sociale tant au niveau des revenus que personnelle dans la rue.
Pour répondre à R
Comment appliquer l'Art 25 de 1793 sans armes ?
On a vu comment sont traités dès maintenant les opposants désarmés mais jugés dangereux … un jeune homme, Rémi Fraisse, en est mort … pour un barrage destiné à favoriser un culture de maïs sans doute OGM par une petite poignée de cultivateurs qui feraient mieux de faire du bio ! De même on a lancé des robocops (j'en compte 7 sur une photo !) sur le parking de la gare de Calais pour se saisir d'un général retraité âgé de 76 ans !

De l'utopie, de la fiction, peut être mais çà marche du tonnerre en Egypte par exemple .… la répression des gueux !