lundi 4 janvier 2016

L'ère du soupçon



Nous sommes entrés dans la semaine de commémoration des attentats contre Charlie hebdo et l'Hyper Cacher de Vincennes. Hier soir, France 2 apportait sa contribution, en diffusant un documentaire, "Cellule de crise", présenté par David Pujadas, très bien fait, mais consternant de parti pris, de malhonnêteté, de théâtralisation de la tragédie. Ce populisme élégant donne des apparences de sérieux, de rigueur, de sens critique. Ce n'est en réalité qu'une œuvre révisionniste de la récente Histoire.

Car que nous dit-on, que veut-on nous montrer et nous démontrer ? Que le journal satirique était mal protégé, que les services de l'Etat ont été défaillants, que les administrations impliquées n'ont pas cessé de commettre des erreurs, que les décisions prises n'étaient pas bonnes, que les responsables politiques n'ont pas su anticiper le drame, etc. Même la venue sur place de François Hollande est soumise à reproche : le chef de l'Etat aurait pris des risques inutiles ...

Tout ça est présenté avec distance, force détails, semblant de compétence. Mais le documentaire me fait irrésistiblement penser au film "JFK", d'Oliver Stone, qui tend à prouver que le président américain a été assassiné par la CIA et la Mafia associées. A trop vouloir démontrer, à accumuler de soi-disant preuves, on finit par douter de la démonstration. Rien ne se veut plus réaliste que la fiction, rien ne recherche plus la crédibilité que l'invraisemblance.

Le petit travail pervers de Pujadas colle merveilleusement à l'ère du temps, qui est l'ère du soupçon. Tout commence par des applaudissements aux forces de l'ordre et se termine par la mise en accusation de leurs responsables. Trois traits de l'époque expliquent ce vice :

1- La technique prévaut en toute chose. C'est un état d'esprit qui n'admet pas l'incertitude, la contingence, les limites humaines. Il faut que ça fonctionne, comme une machine. Sauf que la vie n'est pas une machine. L'obsession de la perfection, la revendication du zéro défaut sont des folies, des réactions de ressentiment à l'égard de la réalité telle qu'elle est.

2- L'effacement de la religion nous a fait oublier ou refouler l'existence irréductible du mal. Les terroristes nous laissent incrédules, effarés, angoissés, parce que nous pensons que la norme, c'est la rationalité, le bien et les bons sentiments. Non, il suffit de regarder à travers l'Histoire : la constance, c'est la folie, la violence, la pulsion meurtrière. Nous ne croyons plus au hasard, au destin, à la tragédie. Quand ceux-ci nous rattrapent, ça fait très mal, dans les corps d'abord, dans les têtes ensuite.

3- Les institutions et autorités sont systématiquement disqualifiées. Le documentaire de Pujadas excelle dans cet art. On donne habilement la parole aux responsables, on en retient ce qui parait les discréditer, on ne cherche pas à comprendre. Ce n'est pas une explication objective, prudente, contradictoire, mais un réquisitoire, une attaque en règle, un point de vue orienté. Les fautifs, ce sont forcément ceux d'en haut. Les bons, ce sont ceux d'en bas, les braves citoyens, par exemple l'épouse du garde de corps de Charb, qui elle aussi s'en prend aux représentants de l'Etat. On lui donne la parole sans vérifier, sans questionner, en supposant que la vérité est forcément de son côté.

J'espère que cette semaine de commémoration ne continuera pas à distiller ce poison, le soupçon injustifié, extravagant, lourd de sous-entendus. Ce soir, sur France 3 cette fois, un nouveau documentaire sera proposé, "Au cœur du pouvoir" : nous verrons bien.

dimanche 3 janvier 2016

Nationaux, apatrides et métèques



Le mois de janvier sera consacré à la réforme de la Constitution, voulue par François Hollande. Au cœur de ce projet, il y a la déchéance de nationalité (sans doute l'expression la plus reprise ces derniers temps), élargie aux binationaux nés en France, impliqués dans des faits de terrorisme. Le président de la République a déclaré, dans ses vœux aux Français, que le débat sur ce sujet était "légitime". Débattons donc.

Qu'on soit pour ou contre ce point de la réforme, il faut essayer d'aller vers le consensus, puisqu'il s'agit de discuter de notre règle commune, la Constitution française. Le premier élément que tous peuvent partager, c'est que cette mesure de déchéance de nationalité est purement symbolique, sans efficacité réelle. Mais le symbole, ça compte, en République, surtout après que le pays se soit couvert de drapeaux tricolores et ait entonné la Marseillaise, pour faire face aux attaques terroristes. Si le président de la République a choisi de prendre une décision qui n'est pas chère à la gauche, c'est uniquement pour cette raison : réagir au traumatisme qui a frappé la population, répondre à ce patriotisme que les citoyens de toute sensibilité ont spontanément revendiqué, la nation étant tragiquement meurtrie.

La patrie est une belle chose, mais il ne faut pas oublier la République. Le problème de la réforme, c'est qu'elle montre du doigt, qu'on le veuille ou non, les Français binationaux. Comme nous sommes dans la symbolique et pas dans la technique juridique, le message peut renforcer le point de vue de l'extrême droite, hostile à la binationalité, souhaitant un apartheid entre nationaux (Français de souche) et métèques (Français de papier, Français d'origine étrangère). Je reprends ici les termes fascisants du Front national. François Hollande est bien sûr opposé à cette thématique antirépublicaine, qui est au fondement de l'extrême droite. Mais il arrive qu'un symbole, qui est chose fragile et volatile, vous échappe et se retourne contre son sens initial.

Il n'est pas question de donner raison au FN, qui doit être combattu et exclu de ce débat entre républicains. La République, c'est l'égalité. Ce qui choque dans la présente proposition de déchéance de nationalité, c'est qu'elle contrevient à ce principe. Certes, légalement, ce n'est pas le cas, et le Conseil d'Etat n'y trouve rien à redire. Mais nous ne sommes pas dans la loi : nous sommes dans le symbole, et sa perception par la population ne peut être que discriminatoire et stigmatisant. Mais on fait quoi si, comme moi, socialiste fidèle au chef de l'Etat et soucieux de répondre à l'opinion publique, nous sommes soucieux de ne pas déroger à l'esprit républicain ? Car la situation actuelle réclame plus et pas moins de République.

Une solution est avancée par plusieurs juristes et politiques, qui mérite au moins d'être discutée : étendre la déchéance de nationalité à tout Français impliqué dans des actes terroristes. Ainsi, l'inégalité contenue dans la mesure disparaît. L'extrême droite sera prise à son propre piège : elle ne pourra que refuser cette idée, qui ne s'accorde pas avec sa vision xénophobe de la communauté nationale. Et les républicains auront la cohérence avec eux : si on estime qu'une action de terreur contre notre pays disqualifie celui qui s'y livre et le prive de l'honneur d'être français, alors, que tous les citoyens français, sans exception, soient concernés par cette déchéance nationale.

L'inconvénient de cette proposition, c'est qu'elle fabrique des apatrides, et que l'appartenance à une patrie est un droit. Certes, mais n'importe quelle proposition aura ses inconvénients. La déchéance appliquée aux binationaux français ne crée-t-elle pas des étrangers dans leur propre pays (ce qui n'est guère mieux que de faire des apatrides) ? Surtout, n'oublions pas l'essentiel : la dimension symbolique. Nous savons que la mesure ne touchera qu'un nombre très limité de personnes, qu'elle est là seulement pour délivrer un message. Le problème des apatrides ne se posera donc pas réellement.

Dans la Grèce antique, les atteintes à la patrie étaient sanctionnées par l'exil ou par la mort. Socrate, confronté à ce dilemme, a choisi de boire le poison plutôt que d'affronter le déshonneur (pour époque) d'une fuite à l'étranger. Je ne propose évidemment pas de mettre en débat ces deux dernières solutions. Mais je ne peux pas m'empêcher de remarquer que personne ne suggère de rétablir la peine de mort. Comme quoi l'opinion et la République, confrontées à la tragédie terroriste et malgré la poussée antirépublicaine de l'extrême droite, ne reviennent pas sur certains progrès heureusement irréversibles. Si la République a besoin de plus de république, l'Humanité a besoin de plus d'humanité.

samedi 2 janvier 2016

Les dés sont lancés



2016 sera une année sans élections, donc une année électorale. Un scrutin se prépare au moins un an avant. Les présidentielles de 2017 se joueront dans les douze prochains mois. Puisque c'est la période des vœux et des bonnes résolutions, voyons ce que nous pouvons espérer pour chaque famille politique :

Au Parti socialiste, je souhaite de tenir bon sur la ligne gouvernementale Hollande-Valls-Macron. La politique économique commence à donner ses premiers résultats, le président de la République se construit une image de rassembleur de la nation : il faut poursuivre dans ce sens. Ce n'est pas à un an et demi d'une élection présidentielle qu'on va se mettre à changer de cap ! Quelle crédibilité aurions-nous alors ? Aucune ...

Aux écologistes d'EELV, je souhaite de clarifier leur position : font-ils encore partie, oui ou non, de la majorité présidentielle ? Je regrette leur stratégie d'autonomie durant les élections régionales, qui leur a fait beaucoup plus perdre que gagner. J'aimerais qu'ils redeviennent les partenaires privilégiés du Parti socialiste. Et puisque les vœux les plus fous sont permis : que le PS se transforme, qu'il change de nom, qu'il ne réunisse plus les seuls socialistes (d'ailleurs de moins en moins nombreux) mais s'ouvre, dans des structures nouvelles, à d'autres familles de la gauche, dont les écologistes.

Au Parti communiste français, dont je comprends et respecte les critiques envers la social-démocratie, je demande de ne plus suivre Jean-Luc Mélenchon dans son antisocialisme de principe. Aux élections régionales, le leader du Parti de gauche n'a même pas donné de consignes de vote pour appeler à battre l'extrême droite, quand la gauche n'était plus en lice.

A la droite républicaine, je souhaite de rompre avec le ni ni, qui revient à renvoyer dos-à-dos la gauche et l'extrême droite, en un jeu fort dangereux. La grande affaire des Républicains en 2016, ce sera leur primaire, qui devra choisir sans doute entre le retour à la droite dure de Nicolas Sarkozy ou la candidature plus modérée, plus ouverte d'Alain Juppé. En tant que socialiste, je n'ai pas à me prononcer, mais je préfère bien sûr Juppé à Sarkozy.

A l'extrême droite, je souhaite qu'elle ne remporte plus aucune élection, comme les élections régionales en ont magistralement montré le chemin. FN nulle part ! tel doit être le mot d'ordre, à chaque scrutin, du front républicain.

Les dés sont lancés, la campagne des présidentielles a invisiblement démarré. Rien ne va plus ? Si, tous les espoirs sont permis, de mon côté en tout cas. Car les jeux ne sont pas faits.

vendredi 1 janvier 2016

2016 d'Hollande et Merkel



Les vœux des chefs d'Etat et responsables politiques sont un passage obligé, qui ne prête pas toujours à l'originalité, mais qui est un bon exercice pour évaluer nos personnages publics. Hier soir, j'ai retenu essentiellement les interventions de François Hollande et d'Angela Merkel, parce qu'elles étaient bonnes et fortes toutes les deux, quoique très différentes dans leur contenu. Si j'ai adhéré à ce qu'a dit le président de la République, j'ai admiré les propos de la chancelière, qui a donc eu ma préférence, tout Français que je suis, et hollandais fervent.

François Hollande a eu raison d'axer, dès le début de ses vœux, son allocution sur les attentats meurtriers dont notre pays a été victime en 2015. Il a bien fait de rappeler que la patrie est ce qui nous rapproche et nous permet de surmonter l'épreuve du terrorisme. En même temps, le rappel salutaire de la tragédie est un facteur anxiogène. Une bonne partie de l'opinion vit dans la peur, craint pour sa sécurité. L'utile référence à la patrie alimente aussi le repli sur soi, auprès d'un électorat séduit par le nationalisme, l'autorité et l'exclusion.

Si Merkel m'a épaté, c'est qu'elle a abordé LE sujet politique inédit de ces derniers mois, qui sera celui des prochaines années : l'afflux massif de populations étrangères sur le sol européen. Le terrorisme islamiste n'est pas un fait politique nouveau, même si sa violence a atteint sur notre territoire national un degré inconnu jusqu'ici. Je pense qu'il sera rapidement résorbé, et que ce n'est pas un problème politique majeur, à la différence des flux de migration. La réponse d'Angela Merkel est incroyablement optimiste et volontaire : intégrer à la société allemande des centaines de milliers de migrants, en faire un atout économique pour son pays, mépriser la peur et la xénophobie. C'est admirable chez cette femme de droite, cette conservatrice, qui a une vision de l'Europe et du monde remarquable.

Qu'on ne me dise pas que c'est facile pour elle, que l'Allemagne souffre beaucoup moins du chômage, que sa démographie est en baisse : non, Merkel a aussi à faire face à un mouvement xénophobe chez elle, a de fortes réticences dans son propre parti ; et un faible taux de natalité réveille plus les fantasmes d'invasion et de remplacement de la population qu'une démographie en hausse. Ne suivons pas les jugements médiocres qui détestent toute forme de grandeur et la ramènent à leur propre bas niveau. Ce que fait Angela Merkel a une tonalité historique.

Le malheur de la France, c'est que nous n'avons pas été assez à la hauteur dans cette histoire tragique des réfugiés, nous en avons accueilli un nombre dérisoire, nous n'avons pas tracé, à la différence du gouvernement allemand, des perspectives d'avenir, tétanisés que nous étions, collectivement, par les attentats terroristes. Résultat : alors que l'Allemagne se donne des ambitions en rapport avec les enjeux du siècle, la France débat de sécurité intérieure, de déchéance de nationalité et offre de gros scores à l'extrême droite. C'est une question de culture : la France d'aujourd'hui doute d'elle-même, l'Allemagne est beaucoup plus confiante.

Aux lectrices et lecteurs de ce blog, je souhaite à mon tour une bonne année, la dixième, pour ce qui me concerne, de présence sur le net à vous faire part de mes réflexions, puisque mon premier billet a été publié à l'automne 2006.

jeudi 31 décembre 2015

Gewerc rate sa sortie



Je l'ai souvent écrit sur ce blog : en politique, on n'est pas tellement grand dans la victoire que dans la défaite. Réussir son entrée est assez facile, mais rater sa sortie est lamentable. A lire le dernier entretien de Claude Gewerc en tant que président de Région, dans le Courrier picard d'hier, le représentant de la Picardie pendant 11 ans est un petit, pas un grand. Pour six raisons :

1- Claude Gewerc ne se reconnaît aucun tort, il ne prend aucune part dans la défaite mais fait des reproches à Cambadélis, Aubry, au PCF, aux Verts, aux socialistes du Nord et de l'Oise. Lui, en revanche, ne se sont aucune responsabilité dans l'effondrement de la gauche. C'est donc ce qu'on appelle un irresponsable, à tous les sens du terme.

2- Claude Gewerc claque la porte, comme dans les mauvaises comédies de boulevard : "le PS n'a plus voulu de moi, je ne veux plus de lui". Méditez l'énormité de cette déclaration : cet homme, qui est censé se battre pour l'intérêt général, le bien public, ne pense en réalité qu'à sa pomme. "Je n'ai pas pu avoir de place sur la liste, je me barre du parti", voilà, pour le dire autrement, l'état d'esprit. C'est consternant.

3- Le retrait de la liste socialiste au soir du premier tour ? "Je n'ai pas compris la tactique". Il va falloir qu'on lui explique ! En réalité, Gewerc se fout d'une victoire de l'extrême droite. "Faire barrage à quoi ?" fait-il semblant de s'étonner. Le FN, ça ne l'embête pas plus que ça : "S'ils sont malfaisants comme on le dit, il faut les interdire. Pourquoi, brusquement, décider d'en faire le mauvais objet ?" Gewerc en est là : ne pas comprendre pourquoi le Front national est dangereux. Mais il est vrai que comme il ne pense qu'à lui ...

4- "Ca a été une non-campagne. A aucun moment, il n'a été question des enjeux régionaux", déplore Claude Gewerc. Nous n'avons pas suivi les mêmes débats ; ou alors c'est que Gewerc projette sa propre inertie sur les autres. A part Marine Le Pen, qui ignore les dossiers régionaux et se prépare à la prochaine présidentielle, tous les candidats ont parlé des réalités locales et ont fait des propositions.

5- Gewerc revient sur la fusion de la Picardie avec le Nord-Pas-de-Calais, pour de nouveau la critiquer. Mais ce qui est fait est fait ! On ne fait pas de politique en regardant dans le rétroviseur. Que voulait Gewerc ? Rien, que la Picardie reste la Picardie. Son immobilisme aura empêché les Picards de peser dans les négociations, en ayant plus de force dans la fusion, ou bien en envisageant deux autres solutions, le ralliement à l'Ile-de-France (qui avait ma préférence), secondairement à la Champagne-Ardennes. En s'opposant à la réforme territoriale voulue par le gouvernement, Claude Gewerc a perdu toute crédibilité.

6- Gewerc termine sa sortie par une boutade, qui est plutôt un lapsus : ceux qui l'ont selon lui éliminé, "ils ont fait plaisir à ma mère, ma femme, ma fille qui voulaient que j'arrête". Un homme politique est mauvais quand il en revient à sa vie privée, qui n'intéresse personne. Ceci dit, il y a toujours une vérité dans la médiocrité : la famille Gewerc avait raison de demander à Claude de s'arrêter. Elle aurait été même avisée de lui demander de ne jamais commencer, quand on voit la fin déplorable de l'histoire, qui n'est que rancœur, mesquinerie et vengeance.

mercredi 30 décembre 2015

Abbé Michel de Hédouville




Si nous pensions que demain nous allions mourir, je suis à peu près sûr que notre vie en serait changée. Nous irions alors à l'essentiel. Mais personne ne croit qu'il va mourir demain. La dernière fois où j'ai rencontré l'abbé de Hédouville, c'était il y a quelques jours seulement, samedi 19 décembre, au vernissage de l'exposition sur l'Art Déco, dans les anciennes Nouvelles Galeries. Comme à son habitude, il était en fond de salle, discret, salué par Bernard Lebrun, qui présentait son ouvrage sur l'histoire de Saint-Quentin, auquel l'abbé avait apporté sa contribution. Michel de Hédouville ne parlait pas beaucoup. Mais il faisait partie de ces gens que j'apprécie, avec lesquels il n'est pas besoin de beaucoup parler pour se comprendre : un regard, un sourire, un air de bienveillance suffisaient. Il n'empêche : si j'avais su que c'était notre dernière rencontre ...

C'est hier soir que l'abbé de Hédouville nous a quittés. Comme le destin d'une existence bascule vite ! C'est aussi à ce moment-là qu'on se rend compte qu'on ne connaît jamais très bien les gens qu'on croit connaître. Michel de Hédouville avait assisté, depuis les débuts, il y a 17 ans, à quelques séances du café philo. Je l'avais sollicité pour être l'un de nos invités lors d'un ciné philo, en 2006, où nous avions passé le film de Pavel Lounguine, "L'Ile". Il avait hésité avant d'accepter. Je me souviens de sa réticence : "je ne suis pas un intellectuel", m'avait-il dit, un peu gêné. J'ai dû lui répondre que moi non plus, qu'il s'agissait simplement d'échanger nos impressions à la fin de la projection. Cette modestie, cette humilité m'avaient frappé. Le débat s'était très bien passé.

En tant que curé de la basilique, Michel de Hédouville était malgré lui un notable, quelqu'un qui compte dans la ville, dont la disparition provoque un article et une photo dans la presse locale. Je le voyais assez souvent dans les manifestations municipales. Pourtant, ce rôle public n'était pas complètement le sien, celui avec lequel il était le plus à l'aise. C'était avant tout un homme de Dieu, un prêtre, un spirituel : là, nous ne pouvons pas en dire plus, nous approchons le mystère. Ce qui est certain, c'est que la mort, dans laquelle il est aujourd'hui entré, avait un autre sens pour lui que pour le commun des mortels, agnostiques ou athées. Dans son ministère sacerdotal, j'avais l'occasion de le voir lors des enterrements, quelques mariages et de rares baptêmes. Il connaissait bien sûr mon engagement laïque, mais c'était sans problème entre nous.

Samedi 02 janvier, à 10h30, sa basilique le recevra pour la dernière fois, mais pour la première fois en homme qui n'est plus de cette Terre, qui a rejoint le Dieu auquel il croyait. Les Saint-Quentinois seront certainement nombreux, fidèles ou mécréants, à lui rendre un ultime hommage. Quitter ce monde quelques jours après avoir célébré la Nativité : si ça n'est pas un signe ...


En vignette : l'abbé Michel de Hédouville, au micro, sur le parvis de la basilique, le 27 octobre 2012, lors de la cérémonie après la rénovation des vitraux, en présence de l'évêque, du maire et du sous-préfet (voir billet à cette date).

mardi 29 décembre 2015

Une question de discipline



Dans mon billet du 22 décembre, j'expliquais pourquoi j'étais contre la déchéance de la nationalité pour les binationaux impliqués dans des affaires de terrorisme. Je n'ai pas changé d'avis. La différence, c'est que depuis une semaine, le chef de l'Etat a tranché. Donc, quand on est socialiste, il faut le suivre, se soumettre à sa décision. Si j'étais à la place de François Hollande, je n'aurais pas fait cette proposition. Mais si j'étais parlementaire socialiste, après le choix du président de la République, je la voterais sans hésiter.

Incohérence ? Contradiction ? Reniement ? Non, discipline. Et ça compte beaucoup, en politique, la discipline. Les points de vue sont nombreux, dans un même parti, sans qu'aucun puisse prétendre à la vérité absolue. Je suis socialiste, mais je suis loin de partager toutes les initiatives du PS et du gouvernement, même si la plupart d'entre elles me conviennent parfaitement. Quand il y a désaccord, c'est la majorité ou le chef qui tranchent : pour la déchéance de nationalité, c'est au chef de l'Etat que revenait le dernier mot, comme l'a fort bien expliqué Christiane Taubira, comme moi hostile, comme moi disciplinée.

En la circonstance, tous les socialistes devraient manifester leur solidarité, sans renoncer à ce qu'ils sont, à leurs idées. Car quand le patron a parlé, il faut le suivre. Sinon, c'est la cacophonie. Et puis, qui suis-je, moi, Taubira ou n'importe quel membre du parti, pour prétendre avoir raison contre les autres qui ne partagent pas la même opinion ? La politique, c'est du collectif, pas des positionnements individuels, aussi judicieux soient-ils. A un moment, il faut que le débat cesse, que les divergences s'effacent et que quelqu'un engage le parti, la majorité et le gouvernement : ce quelqu'un ne peut être que François Hollande, même quand on est en désaccord avec lui. Appelons ça, si le mot de discipline vous indispose, le sens des responsabilités ou, encore mieux, le sens de l'Etat.

Mon alignement sur François Hollande est-il aveugle, militaire, borné ? Non. Si mon refus de la déchéance de nationalité a ses raisons, le point de vue contraire a aussi les siennes, que je n'ignore pas : se ranger au côté de l'opinion, réagir en situation de guerre, ne pas se dédire quand la mesure a été annoncée et unanimement applaudie dans une séance solennelle du Congrès à Versailles. J'entends certains socialistes prétendre que le gouvernement suivrait l'extrême droite. Quelle malhonnêteté ! Ce n'est pas parce que la déchéance de nationalité est dans le programme du FN, pour de tout autres motifs que ceux qui inspirent François Hollande, que l'adopter transforme en militant d'extrême droite ! Faut-il rappeler que la procédure existe déjà et qu'il s'agit simplement de l'étendre aux binationaux nés en France ?

Mais les grandes valeurs, les problèmes de conscience, les scrupules moraux ne devraient-ils pas conduire, moi le premier, à se dresser contre le gouvernement, le Premier ministre et le président ? Non, car faire de la politique, ce n'est pas étaler des états d'âme, aussi respectables soient-ils, mais c'est présenter des états de service. Aux camarades outrés, scandalisés, qui mettent les principes plus haut que les réalités du moment et la nécessité de la discipline, à tous ceux-là, je réponds qu'il y a une façon très simple d'exprimer leur indignation : qu'ils laissent leurs mandats, qu'ils quittent ce parti et cette majorité politique dont le présent choix leur semble si déshonorant. Là, nous serions dans la stricte cohérence, aussi stricte que la mienne, qui consiste à soutenir malgré tout un choix qui ne me convient pas (mais que je ne trouve pas non plus infamant). Vous verrez : aucun ne le fera. C'est souvent ainsi avec les donneurs de leçons, très forts pour les administrer aux autres, mais peu enclins à les appliquer à eux-mêmes. C'est que les belles âmes ont aussi de petits intérêts : leur indignation est verbale et ne va souvent pas au-delà. La rectitude morale la plus impérieuse rencontre très vite ses limites. On peut avoir les mains blanches et le fond de culotte sale.