En remontant la rue d'Isle à Saint-Quentin, vous pouvez en toute fin d'après-midi croiser un homme qui la redescend. Il marche vite, est visiblement pressé : pas de doute, dans cette direction un seul objectif, la gare pour prendre le train. L'homme est habillé de sombre, le pantalon bien coupé, la veste et la chemise ajustées au corps. Il ne regarde pas les passants, il est plongé dans ses pensées, ses yeux balaient le sol. Sa démarche, son rythme, son allure ne sont pas d'ici. On dirait quelqu'un qui marche dans les rues de Paris ou les couloirs du métro. Les Saint-Quentin ont un pas beaucoup plus lent et surtout ils observent ceux qui les croisent, recherchent un visage ami.
L'homme qui redescend le soir la rue d'Isle a l'aspect encore juvénile quoique il ne soit pas un jeune. Un petit sac à dos l'accompagne et apporte une touche d'originalité. Si vous l'entendiez parler, vous trouveriez qu'il parle bien, et sans le moindre accent picard. Quel est cet homme que j'aperçois depuis une dizaine d'années suivre le même chemin, qu'il parcourt dans l'autre sens le matin ? C'est Hervé Cabezas, conservateur du musée Antoine-Lécuyer. C'est un monsieur qui vient de Paris, ça se sent et ça se voit. Quand j'étais enfant, j'avais aimé un film avec Jean Lefebvre, "Un idiot à Paris". Hervé Cabezas, c'est un Parisien à Saint-Quentin.
Hier soir, il donnait une conférence dans son musée. Habituellement, il laisse la place à des invités. Là c'était lui, pour nous parler de Voltaire, de Rousseau et de leurs relations avec Maurice-Quentin de La Tour. Dans ce genre d'intervention, le ton joue beaucoup : Hervé Cabezas a été vif, frais, spontané. Le timbre de la voix exprimait tout l'intérêt, la passion même qu'il porte à son sujet. Par moments il prenait la voix de Voltaire comme un comédien interprétant un rôle.
Des gravures passaient sur un grand écran qui barrait la grande salle du musée entre ses colonnes. Le conservateur devait aller de la lecture de ses notes au maniement de l'ordinateur pour faire avancer les images. C'est un exercice délicat. Hervé Cabezas se perdait régulièrement dans ses papiers à la recherche d'un fil directeur qu'il avait perdu, sa parole dépassant largement son texte. Il aurait dû continuer dans l'improvisation où il excelle. A la fin, il s'est excusé devant moi de n'être pas "un professionnel de la parole". Pas de quoi : c'était très bien.
J'ai ainsi appris que Maurice-Quentin de La Tour n'habitait pas très loin de Voltaire dans le quartier de Paris qui est aujourd'hui celui de Beaubourg, cette proximité géographique expliquant que le philosophe ait fait appel au peintre. Hervé Cabezas a illustré ce propos par une petite vidéo montrant les lieux, centre Pompidou et église Saint-Merri, s'excusant juste après pour ce "gadget", comme s'il n'était pas digne d'un conservateur de musée. Moi j'ai pourtant aimé.
Jean-Jacque Rousseau a reconnu en Maurice-Quentin de La Tour "le seul qui m'ait peint ressemblant", même s'il a rendu plus hommage à sa probité qu'à son talent. Le célèbre portrait de celui dont on fête cette année les trois-cents ans a permis de promouvoir son auteur dans le monde entier. A la fin de la soirée, Hervé Cabezas a brusquement quitté les participants avec lesquels il était en train de s'entretenir. C'est que le technicien s'apprêtait à ranger le grand écran et que les mouvements de celui-ci menaçaient dangereusement les murs et les peintures : on n'est pas conservateur pour rien. Avant de redescendre la rue d'Isle et de rejoindre la capitale, Monsieur Cabezas n'a qu'une préoccupation, qu'une passion, qu'une vie : son musée !
mercredi 8 février 2012
mardi 7 février 2012
Le grand méchant froid.
C'est reparti comme en 40 ! ou plutôt comme ces derniers hivers. Car c'est bien d'une guerre dont il s'agit en France, avec ses victimes et ses morts, ses routes coupées, ses trains bloqués, ses voitures paralysées : la guerre contre le froid ! Heure par heure, la radio décrit l'avancée du front c'est à dire du froid. Les cartes d'état-major ne sont plus plantées de petits drapeaux mais de températures. L'ennemi ne progresse plus en kilomètres mais en millimètres de neige. "La France a peur" disait Roger Gicquel dans les années 70. Aujourd'hui la France a froid !
Le langage lui-même s'en ressent, les mots eux aussi sont pris par le froid. Impossible de rencontrer quelqu'un, surtout ceux qui n'ont rien à dire et qui sont nombreux, sans qu'il vous parle du froid pour s'en étonner et s'en plaindre. Il va falloir changer l'expression "parler de la pluie et du beau temps" visiblement passée de mode. Le vocabulaire d'usage est à la mesure de notre peur : "vague de froid" (un peu comme un tsunami sans eau), "épisode neigeux" (on se croirait dans une série télévisée), "vigilance", "alerte". Pour qualifier l'ennemi, vous avez le choix : ce grand froid est "glacial", "polaire" ou "sibérien".
Cette année, j'ai remarqué que "sibérien" avait la cote, peut-être à cause du succès du livre de Sylvain Tesson, la récente année de la Russie ou une réminiscence de Michel Strogoff. Quoi qu'il en soit, nos températures françaises actuelles n'ont rien à voir avec celles de la lointaine et terrible Sibérie. Mais qu'importe : est vrai ce qu'on désire être vrai et non pas ce qui est vrai, comme le pensait en substance le philosophe Baruch Spinoza.
Hier soir c'était carrément l'angoisse, nommée "pic d'électricité", avec cette hantise d'une France sans énergie, plongée dans l'obscurité, retournant à la chandelle et à la grosse laine. Rien ne s'est évidemment passé, pas de "pic", nous avons tous continué à consommer comme d'habitude mais la France s'est offerte une jolie peur, une peur bleue c'est le cas de le dire, qui a fait ressortir toutes nos phobies et qui prouve à quel point nous sommes attachés à la société de consommation (les écolos ont encore du boulot !).
Une nouvelle distinction conceptuelle est apparue chez les météorologues, qui sont aujourd'hui aussi importants et écoutés que les théologiens au Moyen Âge : la température réelle et la température ressentie. C'est assez simple : il fait froid mais vous avez l'impression qu'il fait encore plus froid. Vous êtes dans les Yvelines mais vous avez le sentiment d'être en Alaska. On retrouve la pensée de Spinoza : ce n'est pas la réalité qui compte mais la perception que vous en avez. Voilà pourquoi votre fille est muette et la France se les gèle ! L'individualisme s'est introduit dans les variations saisonnières.
La traduction vestimentaire de ce phénomène psychologique, c'est la mode ridicule de la chapka, apparue il y a deux ou trois ans, depuis que la France a décidé, à la risée des pays nordiques, de faire du froid son ennemi. Ce chapeau avec ses oreilles poilues nous donne des gueules d'épagneul, nous fait ressembler aux Dupondt d'Hergé déguisés en Russes ou en Scandinaves.
Cette singulière réaction des Français à l'égard d'un hiver tout à fait normal révèle trois contradictions que notre société a du mal à assumer :
1- Notre système économique et social a beau être moderne, il n'a pas supprimé des scandales aussi anciens que l'humanité : la vieillesse, la maladie, la pauvreté existent toujours, le froid qui est sans pitié nous le rappelle alors que nous préférerions ne pas les voir.
2- Nous pensions avoir à peu près maîtrisés la nature : les animaux ont cessé d'être des dangers, le feu, l'eau et le vent ne menacent plus guère, peuvent être arrêtés, dominés. Mais contre le froid l'homme moderne est impuissant, inefficace. C'est le dernier élément qui ne se plie pas à la volonté humaine. Et ça nous ne l'acceptons pas.
3- Notre société ne repose pas comme on le croit sur la liberté, encore moins sur l'égalité mais sur le confort qui est notre enfant chéri. "Froid moi ? Jamais !" c'est la fière publicité d'une marque de sous-vêtement, c'est le désir de toute la société moderne. Autrefois, il n'y a pas si longtemps, les gens avaient souvent froid, personne ne songeait à s'en lamenter, c'était dans l'ordre des choses, la fin de l'hiver était une réjouissance. Aujourd'hui, dans mes activités associatives, je sais d'expérience qu'on est prêt à me pardonne beaucoup de choses mais pas un léger courant d'air, un petit air frais, une température de salle qui ne serait pas ambiante.
On va où comme ça ? Vers une France morte de ridicule à défaut de honte et à force de trembler de froid autant que de peur.
Le langage lui-même s'en ressent, les mots eux aussi sont pris par le froid. Impossible de rencontrer quelqu'un, surtout ceux qui n'ont rien à dire et qui sont nombreux, sans qu'il vous parle du froid pour s'en étonner et s'en plaindre. Il va falloir changer l'expression "parler de la pluie et du beau temps" visiblement passée de mode. Le vocabulaire d'usage est à la mesure de notre peur : "vague de froid" (un peu comme un tsunami sans eau), "épisode neigeux" (on se croirait dans une série télévisée), "vigilance", "alerte". Pour qualifier l'ennemi, vous avez le choix : ce grand froid est "glacial", "polaire" ou "sibérien".
Cette année, j'ai remarqué que "sibérien" avait la cote, peut-être à cause du succès du livre de Sylvain Tesson, la récente année de la Russie ou une réminiscence de Michel Strogoff. Quoi qu'il en soit, nos températures françaises actuelles n'ont rien à voir avec celles de la lointaine et terrible Sibérie. Mais qu'importe : est vrai ce qu'on désire être vrai et non pas ce qui est vrai, comme le pensait en substance le philosophe Baruch Spinoza.
Hier soir c'était carrément l'angoisse, nommée "pic d'électricité", avec cette hantise d'une France sans énergie, plongée dans l'obscurité, retournant à la chandelle et à la grosse laine. Rien ne s'est évidemment passé, pas de "pic", nous avons tous continué à consommer comme d'habitude mais la France s'est offerte une jolie peur, une peur bleue c'est le cas de le dire, qui a fait ressortir toutes nos phobies et qui prouve à quel point nous sommes attachés à la société de consommation (les écolos ont encore du boulot !).
Une nouvelle distinction conceptuelle est apparue chez les météorologues, qui sont aujourd'hui aussi importants et écoutés que les théologiens au Moyen Âge : la température réelle et la température ressentie. C'est assez simple : il fait froid mais vous avez l'impression qu'il fait encore plus froid. Vous êtes dans les Yvelines mais vous avez le sentiment d'être en Alaska. On retrouve la pensée de Spinoza : ce n'est pas la réalité qui compte mais la perception que vous en avez. Voilà pourquoi votre fille est muette et la France se les gèle ! L'individualisme s'est introduit dans les variations saisonnières.
La traduction vestimentaire de ce phénomène psychologique, c'est la mode ridicule de la chapka, apparue il y a deux ou trois ans, depuis que la France a décidé, à la risée des pays nordiques, de faire du froid son ennemi. Ce chapeau avec ses oreilles poilues nous donne des gueules d'épagneul, nous fait ressembler aux Dupondt d'Hergé déguisés en Russes ou en Scandinaves.
Cette singulière réaction des Français à l'égard d'un hiver tout à fait normal révèle trois contradictions que notre société a du mal à assumer :
1- Notre système économique et social a beau être moderne, il n'a pas supprimé des scandales aussi anciens que l'humanité : la vieillesse, la maladie, la pauvreté existent toujours, le froid qui est sans pitié nous le rappelle alors que nous préférerions ne pas les voir.
2- Nous pensions avoir à peu près maîtrisés la nature : les animaux ont cessé d'être des dangers, le feu, l'eau et le vent ne menacent plus guère, peuvent être arrêtés, dominés. Mais contre le froid l'homme moderne est impuissant, inefficace. C'est le dernier élément qui ne se plie pas à la volonté humaine. Et ça nous ne l'acceptons pas.
3- Notre société ne repose pas comme on le croit sur la liberté, encore moins sur l'égalité mais sur le confort qui est notre enfant chéri. "Froid moi ? Jamais !" c'est la fière publicité d'une marque de sous-vêtement, c'est le désir de toute la société moderne. Autrefois, il n'y a pas si longtemps, les gens avaient souvent froid, personne ne songeait à s'en lamenter, c'était dans l'ordre des choses, la fin de l'hiver était une réjouissance. Aujourd'hui, dans mes activités associatives, je sais d'expérience qu'on est prêt à me pardonne beaucoup de choses mais pas un léger courant d'air, un petit air frais, une température de salle qui ne serait pas ambiante.
On va où comme ça ? Vers une France morte de ridicule à défaut de honte et à force de trembler de froid autant que de peur.
lundi 6 février 2012
La République sans Le Pen.
L'hypothèse d'une absence du Front national à l'élection présidentielle a pris sérieusement corps ce week-end. L'extrême droite elle-même joue avec cette perspective en mettant en avant sa difficulté à réunir les parrainages nécessaires pour concourir. Nous sommes évidemment dans un bluff récurrent : à chaque présidentielle le FN a agi ainsi, pour finalement se présenter à la candidature sans aucun problème. Sauf que cette fois, il me semble que nous passons du bluff à la manipulation.
De fait, il n'y a pas de raison que l'extrême droite n'obtienne pas ce qu'elle a auparavant à chaque fois obtenu, en 1988, en 1995, en 2002 et en 2007. D'autant que le FN a gagné en électeurs et en puissance et que l'image de Marine Le Pen l'a hélas très largement dédiabolisé. Je suis surpris de ne voir personne émettre une hypothèse pourtant de bon sens : Marine Le Pen renonce volontairement à chercher ces signatures de maires qu'elle pourrait récolter facilement, tout simplement parce qu'elle n'a pas l'intention de participer à l'élection présidentielle !
Mais pourquoi ? Parce qu'elle n'a pas grand-chose à y gagner et beaucoup à perdre. Le challenge du FN serait de réitérer l'exploit de 2002 : être sélectionné pour le second tour. Marine Le Pen sait que ses chances sont réduites d'atteindre cet objectif. L'Histoire ne se répète pas. Et même si elle se répétait, qu'est-ce que l'extrême droite y gagnerait ? Le Pen en 2002 a été au second tour écrasé à 20 contre 80. La fille n'a pas envie de remettre les plats. Quant à être exclu au soir du premier tour (hypothèse hautement probable), ce serait la honte pour elle, faisant moins bien que son père malgré ses efforts de modernisation du parti et de l'idéologie.
En ne se présentant pas, Marine Le Pen évite une nouvelle défaite désespérante et réussit surtout un joli coup : passer pour une victime du système, devenir un martyr de la République, créer le scandale, déstabiliser la démocratie, mettre l'opinion de son côté. Son objectif : pas les présidentielles mais les législatives. Car c'est lors de cette dernière élection que le Front national peut espérer obtenir du pouvoir c'est-à-dire des places de députés, faire son entrée au Parlement et le transformer en formidable tribune pour sa propagande. L'intérêt de Marine Le Pen, son véritable avenir ce sont les législatives, pas les présidentielles.
Capitalisant le mécontentement provoqué par son absence délibérée à la présidentielle qu'elle saura présenter comme un injuste rejet, Le Pen pourra escompter sur un mouvement de sympathie en sa faveur qui lui permettra d'arracher plusieurs circonscriptions. Son véritable adversaire c'est l'UMP, qu'elle fera tout pour faire battre (les responsables locaux du FN le disent ouvertement). Une fois Hollande au pouvoir et la droite républicaine en déroute, il s'agira pour le Front national de se présenter en première et seule force d'opposition à la gauche. C'est sa stratégie et son rêve depuis toujours. Pour la gauche et pour tous les démocrates, ce serait un cauchemar.
De fait, il n'y a pas de raison que l'extrême droite n'obtienne pas ce qu'elle a auparavant à chaque fois obtenu, en 1988, en 1995, en 2002 et en 2007. D'autant que le FN a gagné en électeurs et en puissance et que l'image de Marine Le Pen l'a hélas très largement dédiabolisé. Je suis surpris de ne voir personne émettre une hypothèse pourtant de bon sens : Marine Le Pen renonce volontairement à chercher ces signatures de maires qu'elle pourrait récolter facilement, tout simplement parce qu'elle n'a pas l'intention de participer à l'élection présidentielle !
Mais pourquoi ? Parce qu'elle n'a pas grand-chose à y gagner et beaucoup à perdre. Le challenge du FN serait de réitérer l'exploit de 2002 : être sélectionné pour le second tour. Marine Le Pen sait que ses chances sont réduites d'atteindre cet objectif. L'Histoire ne se répète pas. Et même si elle se répétait, qu'est-ce que l'extrême droite y gagnerait ? Le Pen en 2002 a été au second tour écrasé à 20 contre 80. La fille n'a pas envie de remettre les plats. Quant à être exclu au soir du premier tour (hypothèse hautement probable), ce serait la honte pour elle, faisant moins bien que son père malgré ses efforts de modernisation du parti et de l'idéologie.
En ne se présentant pas, Marine Le Pen évite une nouvelle défaite désespérante et réussit surtout un joli coup : passer pour une victime du système, devenir un martyr de la République, créer le scandale, déstabiliser la démocratie, mettre l'opinion de son côté. Son objectif : pas les présidentielles mais les législatives. Car c'est lors de cette dernière élection que le Front national peut espérer obtenir du pouvoir c'est-à-dire des places de députés, faire son entrée au Parlement et le transformer en formidable tribune pour sa propagande. L'intérêt de Marine Le Pen, son véritable avenir ce sont les législatives, pas les présidentielles.
Capitalisant le mécontentement provoqué par son absence délibérée à la présidentielle qu'elle saura présenter comme un injuste rejet, Le Pen pourra escompter sur un mouvement de sympathie en sa faveur qui lui permettra d'arracher plusieurs circonscriptions. Son véritable adversaire c'est l'UMP, qu'elle fera tout pour faire battre (les responsables locaux du FN le disent ouvertement). Une fois Hollande au pouvoir et la droite républicaine en déroute, il s'agira pour le Front national de se présenter en première et seule force d'opposition à la gauche. C'est sa stratégie et son rêve depuis toujours. Pour la gauche et pour tous les démocrates, ce serait un cauchemar.
dimanche 5 février 2012
Paroles d'ouvriers.
C'est quoi un socialiste ? Une oreille de classe moyenne à l'écoute de la vérité qui sort de la bouche des ouvriers. En tout cas ça devrait être ainsi. Encore plus à Saint-Quentin, ville de gauche qui se donne depuis dix-sept ans à la droite. C'est pourquoi il est indispensable pour un socialiste de lire l'enquête de Nicolas Totet dans le Courrier Picard d'hier, qui laisse s'exprimer les ouvriers saint-quentinois sur la présidentielle.
Les propos sont édifiants, je vous en livre en vrac quelques-uns significatifs : "Ce serait bien que ce ne soit pas toujours les mêmes qui payent ... Je ne crois plus en personne ... C'est toujours l'ouvrier qui trinque ... Ce n'est pas parce qu'on changera de président que ça ira mieux ... La politique on n'en parle pas à l'usine ... On sait pour qui on ne va pas voter ... C'est tellement compliqué la politique ... Tout augmente sauf les salaires ... On est mal barré, on ne sait pas trop sur quel pied danser".
Et puis il y a cette phrase terrible, l'une des rares indications de vote dans ces paroles d'ouvriers : "Je n'ai pas fait mon choix entre Mélenchon et Le Pen, ça dépendra de leurs meetings". Terrible parce que signe d'une confusion totale, d'une perte de repères politiques et idéologiques lorsqu'on hésite entre l'eau et le feu. Christophe Tézier, dans son billet de L'Aisne Nouvelle d'hier, fait part de ce même constat : "Tous les jours, la classe ouvrière est harcelée par deux prétendants. Jadis chasse gardée de la gauche, son coeur balance aujourd'hui entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen".
Ces paroles d'ouvriers doivent interpeller les socialistes. L'enjeu est de devenir audible à notre électorat historique. Après les débats Hollande-Juppé et Aubry-Fillon ou l'intervention dimanche dernier de Nicolas Sarkozy, les observateurs se sont félicités de la haute tenue des échanges, du bon niveau dans la précision et la technicité. Ce que je remarque, c'est la différence avec les présidentielles précédentes : les discours n'atteignaient pas en effet un tel degré de précision et de technique dans les argumentations (allant jusqu'à des détails probablement fondamentaux mais peu parlants pour la plupart des citoyens).
En 2007, Ségolène Royal avait su toucher le coeur des jeunes de banlieues, Nicolas Sarkozy par des formules simples et efficaces s'était rallié une partie de la classe ouvrière. J'ai l'impression qu'aujourd'hui les grands candidats ont oublié toute pédagogie, qu'ils se refusent à faire vibrer la corde des sentiments, qu'ils font assaut entre eux de performance technicienne. Leurs développements truffés de chiffres (j'ai envie d'écrire truqués de chiffres tellement on peut leur faire dire n'importe quoi) me sont particulièrement insupportables : si j'étais meneur de débats politiques, j'interdirais le recours aux chiffres, exigeant qu'on ne parle que d'idées et de projets. La politesse et l'élégance consistent à être compréhensible de tous. Ces manies aristocratiques (comme telles étrangères à nos bourgeois) sont aussi des vertus républicaines auxquelles je m'astreins dans mon métier et mes activités associatives. Ce devrait être le premier devoir des politiques : être accessible à tous par le langage.
Laisser la pédagogie à la démagogie des extrêmes, abandonner les valeurs pour les statistiques sont des crimes envers la classe ouvrière qui n'entend rien à ce qu'on lui dit, la classe moyenne ne comprenant parfois pas mieux mais faisant semblant, la petite bourgeoisie ayant besoin de montrer qu'elle est aussi intelligente que la grande et qu'elle peut aussi bien qu'elle cultiver les apparences (c'est ma définition morale du bourgeois : tout individu qui fait semblant, à quoi j'oppose la sincérité ou le silence ouvriers).
Je saisis bien les nécessités de nos principaux candidats : Sarkozy a un bilan à défendre et Hollande une crédibilité à démontrer. Ajoutez à ça le contexte économique et budgétaire et le discours technocratique s'en trouve justifié. Mais ce n'est pas politiquement une raison. Si nos candidats ne se mettent pas à la portée du peuple, le peuple se mettra à la portée d'autres candidats. Personne n'y gagnera, ni le peuple, ni la République.
Les propos sont édifiants, je vous en livre en vrac quelques-uns significatifs : "Ce serait bien que ce ne soit pas toujours les mêmes qui payent ... Je ne crois plus en personne ... C'est toujours l'ouvrier qui trinque ... Ce n'est pas parce qu'on changera de président que ça ira mieux ... La politique on n'en parle pas à l'usine ... On sait pour qui on ne va pas voter ... C'est tellement compliqué la politique ... Tout augmente sauf les salaires ... On est mal barré, on ne sait pas trop sur quel pied danser".
Et puis il y a cette phrase terrible, l'une des rares indications de vote dans ces paroles d'ouvriers : "Je n'ai pas fait mon choix entre Mélenchon et Le Pen, ça dépendra de leurs meetings". Terrible parce que signe d'une confusion totale, d'une perte de repères politiques et idéologiques lorsqu'on hésite entre l'eau et le feu. Christophe Tézier, dans son billet de L'Aisne Nouvelle d'hier, fait part de ce même constat : "Tous les jours, la classe ouvrière est harcelée par deux prétendants. Jadis chasse gardée de la gauche, son coeur balance aujourd'hui entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen".
Ces paroles d'ouvriers doivent interpeller les socialistes. L'enjeu est de devenir audible à notre électorat historique. Après les débats Hollande-Juppé et Aubry-Fillon ou l'intervention dimanche dernier de Nicolas Sarkozy, les observateurs se sont félicités de la haute tenue des échanges, du bon niveau dans la précision et la technicité. Ce que je remarque, c'est la différence avec les présidentielles précédentes : les discours n'atteignaient pas en effet un tel degré de précision et de technique dans les argumentations (allant jusqu'à des détails probablement fondamentaux mais peu parlants pour la plupart des citoyens).
En 2007, Ségolène Royal avait su toucher le coeur des jeunes de banlieues, Nicolas Sarkozy par des formules simples et efficaces s'était rallié une partie de la classe ouvrière. J'ai l'impression qu'aujourd'hui les grands candidats ont oublié toute pédagogie, qu'ils se refusent à faire vibrer la corde des sentiments, qu'ils font assaut entre eux de performance technicienne. Leurs développements truffés de chiffres (j'ai envie d'écrire truqués de chiffres tellement on peut leur faire dire n'importe quoi) me sont particulièrement insupportables : si j'étais meneur de débats politiques, j'interdirais le recours aux chiffres, exigeant qu'on ne parle que d'idées et de projets. La politesse et l'élégance consistent à être compréhensible de tous. Ces manies aristocratiques (comme telles étrangères à nos bourgeois) sont aussi des vertus républicaines auxquelles je m'astreins dans mon métier et mes activités associatives. Ce devrait être le premier devoir des politiques : être accessible à tous par le langage.
Laisser la pédagogie à la démagogie des extrêmes, abandonner les valeurs pour les statistiques sont des crimes envers la classe ouvrière qui n'entend rien à ce qu'on lui dit, la classe moyenne ne comprenant parfois pas mieux mais faisant semblant, la petite bourgeoisie ayant besoin de montrer qu'elle est aussi intelligente que la grande et qu'elle peut aussi bien qu'elle cultiver les apparences (c'est ma définition morale du bourgeois : tout individu qui fait semblant, à quoi j'oppose la sincérité ou le silence ouvriers).
Je saisis bien les nécessités de nos principaux candidats : Sarkozy a un bilan à défendre et Hollande une crédibilité à démontrer. Ajoutez à ça le contexte économique et budgétaire et le discours technocratique s'en trouve justifié. Mais ce n'est pas politiquement une raison. Si nos candidats ne se mettent pas à la portée du peuple, le peuple se mettra à la portée d'autres candidats. Personne n'y gagnera, ni le peuple, ni la République.
samedi 4 février 2012
Tour de France.

Nous étions une bonne centaine de responsables d'associations et d'entreprises saint-quentinoises ce matin au centre Matisse pour préparer la venue du Tour de France dans la ville, le 5 juillet prochain. La rencontre a été menée de main de maître, comme toujours, par Luc Dufour, remarquable de clarté et de précision. Il nous fait ressentir la puissance et l'efficacité de l'organisation.
Comme il y a six ans, je participerai. A première vue mes préoccupations sont loin du sport ; en réalité elles m'y ramènent. J'ai fait pendant longtemps du vélo de randonnée et le Tour de France, l'événement sportif national le plus connu à travers le monde, me passionne en tant que mythe et symbole. Les plus grands écrivains ont célébré dans d'admirables pages cette épopée moderne, la chanson s'en est emparée, le cinéma l'a mise en scène. C'est ce côté-là, culturel, qui m'intéresse.
Je suis également touché par la dimension populaire du Tour de France. Quand il passe dans une ville, même si vous n'aimez pas particulièrement le cyclisme, vous ne pouvez pas rester indifférents, vous vous déplacez, vous allez voir passer le peloton. Pourquoi ? Parce que le Tour est à la France ce que la tragédie était à la Grèce antique : une lutte entre des extrêmes, une bataille de géants, un mélange de joie et de souffrance, le jeu du hasard et de la fatalité, l'épreuve de la volonté morale et de la force physique, bref les ressorts fondamentaux de la tragédie dont le Tour de France est la moderne version. On ne retient de la course cycliste que son aspect ludique, convivial, festif : on oublie que c'est essentiellement une tragédie qui se joue sur la route et dans les roues.
Enfant, j'ai grandi dans le duel Eddy Merckx - Raymond Poulidor, qui n'était pas seulement sportif mais métaphysique, prompt déjà à me faire philosopher : Merckx c'était le meilleur, le premier, une machine à gagner mais une tête pas sympa, sans sourire, le regard baissé quand on l'interviewait et un nom qui sonnait mal. Poulidor c'était tout le contraire : un nom qui chante, le bon gars toujours souriant, les yeux pétillants, tellement sympa qu'on lui avait attribué un surnom aussi simple qu'affectueux, Poupou, mais jamais premier malgré ses efforts, ayant contre lui le destin ... et Eddy Merckx.
Toute ma vie j'entendrai résonner dans ma tête ce cri d'encouragement : allez Poupou ! C'est plus qu'un appel du coeur, c'est une leçon de morale : l'injustice qui frappe le bon au profit du meilleur. Mais entre le bon et le meilleur, quelle différence ? Poulidor aurait largement mérité d'être ce qu'il n'a jamais été : le premier. Cette question me hante jusqu'à aujourd'hui : pourquoi un bon n'est-il pas le premier ? La seule explication m'est inacceptable : la fatalité, le concours cruel des circonstances. Raymond Poulidor restera à jamais l'éternel second.
Ma seule consolation et la sienne sûrement, c'est qu'il a été aimé, qu'il est devenu beaucoup plus populaire qu'Eddy Merckx, comme si le peuple voulait faire mentir la décision arbitraire des dieux (parlons ainsi puisque nous sommes en pleine tragédie grecque). Battu mais aimé ou gagnant mais laissant indifférent, le choix est cornélien, comme cette fois dans la tragédie classique française. Etre Poulidor ou Merckx ? c'est peut-être la seule vraie question de notre existence.
vendredi 3 février 2012
Tout est pédagogique.
On apprend tous les jours. Aujourd'hui j'ai appris un nouveau concept : la gifle pédagogique. Je connais la paire de gifles et je pratique la pédagogie par métier. Mais l'association des deux m'avait jusqu'à présent échappé. Le coup est parti d'un maire excédé par un probable jeune merdeux qui n'a sans doute eu que ce qu'il méritait. De là à plaider la pédagogie devant un tribunal, il y a un pas hasardeux.
La claque est le résultat d'une légitime colère, elle ne peut pas être un acte pédagogique prémédité ! Il est étrange que l'accusé n'argumente pas l'irresponsabilité de l'énervement, beaucoup plus convaincante. La justice fera son travail : elle condamnera ce geste de violence et aura bien sûr raison. Les nerfs ne justifient rien et la pédagogie encore moins. Il n'y a pas de petites ou de grandes violences, d'inoffensives ou de graves : toutes tombent sous la loi. Le fait est une chose (chacun doit assumer ses mouvements d'humeur qui ont leurs raisons), la règle en est une autre (elle ne peut pas absoudre une agression physique, quels que soient ses motifs, même honorables).
Mais après tout, la pédagogie est peut-être extensible. En politique par exemple, la gifle aurait son utilité : Marine Le Pen fait une bonne tête à claques. Pour elle, il faudrait en réserver plusieurs. A Saint-Quentin, j'aimerais me faire la main sur Antonio Ribeiro, surtout lorsqu'il porte ses insupportables lunettes noires (porter des lunettes de soleil quand il fait à peine soleil mérite au moins une claque). A gauche aussi cette pédagogie pourrait être prodiguée mais les têtes auxquelles je la réserve n'ont pas assez de notoriété pour que je puisse les citer.
Finalement, est pédagogique tout ce qui fait mal (ce qui fait du bien n'apprend rien). De ce point de vue, la défaite en politique est beaucoup plus formatrice que la victoire. C'est pourquoi je souhaite à tous mes adversaires de perdre à répétition, dans leur intérêt évidemment. L'injure aussi est puissamment pédagogique : c'est un grand moment de vérité qui blesse son destinataire parce qu'elle lui apprend quelque chose sur lui-même (si l'injure était mensongère, elle n'aurait aucun effet, ne susciterait aucune réaction). Si j'avais à insulter la fille Le Pen, je choisirais le terme de grognasse, qui lui va bien je trouve (elle grogne, elle jappe, elle essaie de mordre, elle ne propose rien).
Gifle ou pas, la pédagogie est un art difficile. J'en viens presque à me demander si tout n'est pas pédagogique dans la vie. Mais la meilleure pédagogie est encore celle qu'on s'applique à soi-même, dans une sorte d'auto-évaluation. On devrait être capable de s'injurier quand on se regarde dans le miroir, ce qui déchargerait les autres de cette tâche ingrate. Il m'arrive personnellement de m'y adonner, mais je n'en abuse pas.
La claque est le résultat d'une légitime colère, elle ne peut pas être un acte pédagogique prémédité ! Il est étrange que l'accusé n'argumente pas l'irresponsabilité de l'énervement, beaucoup plus convaincante. La justice fera son travail : elle condamnera ce geste de violence et aura bien sûr raison. Les nerfs ne justifient rien et la pédagogie encore moins. Il n'y a pas de petites ou de grandes violences, d'inoffensives ou de graves : toutes tombent sous la loi. Le fait est une chose (chacun doit assumer ses mouvements d'humeur qui ont leurs raisons), la règle en est une autre (elle ne peut pas absoudre une agression physique, quels que soient ses motifs, même honorables).
Mais après tout, la pédagogie est peut-être extensible. En politique par exemple, la gifle aurait son utilité : Marine Le Pen fait une bonne tête à claques. Pour elle, il faudrait en réserver plusieurs. A Saint-Quentin, j'aimerais me faire la main sur Antonio Ribeiro, surtout lorsqu'il porte ses insupportables lunettes noires (porter des lunettes de soleil quand il fait à peine soleil mérite au moins une claque). A gauche aussi cette pédagogie pourrait être prodiguée mais les têtes auxquelles je la réserve n'ont pas assez de notoriété pour que je puisse les citer.
Finalement, est pédagogique tout ce qui fait mal (ce qui fait du bien n'apprend rien). De ce point de vue, la défaite en politique est beaucoup plus formatrice que la victoire. C'est pourquoi je souhaite à tous mes adversaires de perdre à répétition, dans leur intérêt évidemment. L'injure aussi est puissamment pédagogique : c'est un grand moment de vérité qui blesse son destinataire parce qu'elle lui apprend quelque chose sur lui-même (si l'injure était mensongère, elle n'aurait aucun effet, ne susciterait aucune réaction). Si j'avais à insulter la fille Le Pen, je choisirais le terme de grognasse, qui lui va bien je trouve (elle grogne, elle jappe, elle essaie de mordre, elle ne propose rien).
Gifle ou pas, la pédagogie est un art difficile. J'en viens presque à me demander si tout n'est pas pédagogique dans la vie. Mais la meilleure pédagogie est encore celle qu'on s'applique à soi-même, dans une sorte d'auto-évaluation. On devrait être capable de s'injurier quand on se regarde dans le miroir, ce qui déchargerait les autres de cette tâche ingrate. Il m'arrive personnellement de m'y adonner, mais je n'en abuse pas.
jeudi 2 février 2012
Farine Le Pen.
Le jet de farine (l'enfarinage, comme disent bizarrement les médias) contre Français Hollande est bien sûr un incident mineur, les risques du métier selon la victime. Mais il ne faut pas sous-estimer ou prendre à la légère cet acte plutôt rare, qui porte atteinte à la personne même si le fait est sans gravité, qui s'en prend symboliquement au possible futur président de la République. Le geste est révélateur d'un climat plutôt préoccupant.
La personne incriminée a été un peu trop vite rangée dans la catégorie des cas pathologiques (c'est classique dans une société qui ne croit plus qu'en la psychologie). Mais ce passage à l'acte, sans doute inhabituel, est aussi autorisé ou encouragé par la disqualification qui frappe la classe politique. Ce n'est pas de l'anarchisme à la façon du célèbre entartreur belge de personnalités. C'est beaucoup plus inquiétant : une montée d'hostilité envers les hommes politiques qui se traduit inévitablement par des comportements transgressifs.
Le choix de la farine n'est pas innocent (un verre d'eau n'aurait pas eu le même effet symbolique). Qu'a-t-on voulu ? Transformer François Hollande en clown blanc ou en fantôme, le rouler dans la farine la veille de la Chandeleur ? C'est le ridicule qui est recherché. L'intention est de dégrader, de rabaisser, pas simplement de contester. Aussi minime soit-elle (la farine aveugle mais ne fait pas mal), cette agression est insupportable, sa signification est inacceptable.
Le respect dû aux hommes politiques (comme à n'importe quel citoyen) est à la base de la démocratie. Je n'ai pas le coeur à en rire. La mentalité républicaine exige de tous ce respect. Quand Nicolas Sarkozy a doucement traité de pauvre con un quidam au salon de l'agriculture, on oublie que c'est parce que l'individu en question avait renoncé à la courtoisie républicaine élémentaire qui consiste à répondre à la poignée de main du chef de l'Etat. Celui-ci a eu parfaitement raison de réagir négativement, sauf qu'il aurait dû le penser mais ne rien dire. L'attitude indigne méritait l'indifférence et le mépris, pas l'insulte, encore trop belle pour elle.
Je crains que ces gestes hostiles à l'égard de nos hommes publics ne se multiplient. Deux facteurs y contribuent : l'existence d'une extrême droite qui passe son temps à dévaloriser et à déligitimer la classe politique, la présence d'une culture médiatique de la dérision qui prend plaisir à enfariner (là pour le coup j'emploie l'expression) les hommes politiques pour en faire des guignols. A quoi s'ajoute une parole politique contemporaine qui s'est considérablement lissée, aseptisée, dévitalisée. La conséquence en est que le geste a pris la relève, violent à la place du verbe. Cette histoire de farine est plus préoccupante qu'elle ne le laisse paraître. La République n'est pas en danger mais elle est offensée, quoique en pensent les rieurs.
La personne incriminée a été un peu trop vite rangée dans la catégorie des cas pathologiques (c'est classique dans une société qui ne croit plus qu'en la psychologie). Mais ce passage à l'acte, sans doute inhabituel, est aussi autorisé ou encouragé par la disqualification qui frappe la classe politique. Ce n'est pas de l'anarchisme à la façon du célèbre entartreur belge de personnalités. C'est beaucoup plus inquiétant : une montée d'hostilité envers les hommes politiques qui se traduit inévitablement par des comportements transgressifs.
Le choix de la farine n'est pas innocent (un verre d'eau n'aurait pas eu le même effet symbolique). Qu'a-t-on voulu ? Transformer François Hollande en clown blanc ou en fantôme, le rouler dans la farine la veille de la Chandeleur ? C'est le ridicule qui est recherché. L'intention est de dégrader, de rabaisser, pas simplement de contester. Aussi minime soit-elle (la farine aveugle mais ne fait pas mal), cette agression est insupportable, sa signification est inacceptable.
Le respect dû aux hommes politiques (comme à n'importe quel citoyen) est à la base de la démocratie. Je n'ai pas le coeur à en rire. La mentalité républicaine exige de tous ce respect. Quand Nicolas Sarkozy a doucement traité de pauvre con un quidam au salon de l'agriculture, on oublie que c'est parce que l'individu en question avait renoncé à la courtoisie républicaine élémentaire qui consiste à répondre à la poignée de main du chef de l'Etat. Celui-ci a eu parfaitement raison de réagir négativement, sauf qu'il aurait dû le penser mais ne rien dire. L'attitude indigne méritait l'indifférence et le mépris, pas l'insulte, encore trop belle pour elle.
Je crains que ces gestes hostiles à l'égard de nos hommes publics ne se multiplient. Deux facteurs y contribuent : l'existence d'une extrême droite qui passe son temps à dévaloriser et à déligitimer la classe politique, la présence d'une culture médiatique de la dérision qui prend plaisir à enfariner (là pour le coup j'emploie l'expression) les hommes politiques pour en faire des guignols. A quoi s'ajoute une parole politique contemporaine qui s'est considérablement lissée, aseptisée, dévitalisée. La conséquence en est que le geste a pris la relève, violent à la place du verbe. Cette histoire de farine est plus préoccupante qu'elle ne le laisse paraître. La République n'est pas en danger mais elle est offensée, quoique en pensent les rieurs.
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